‹ Jocelyn: Épisode. Journal trouvé chez un curé de village (volume 2)Chapitre 10 sur 30 · STANCES A LAURENCE · texte numérisé non relu

STANCES A LAURENCE

22 Septembre 1800.

Vous l'ange d'autrefois , maintenant pauvre femme, Youâ ne vous trompiez pas, LaHrence , oui , c'était moi !

C'était moi qui cherchais la moitié de mon ame !

Hélas ! et qui la pleure en toi I .

Tu vif ?...dequeHe vie^ ôdel! qiidis mots étranges !

Dans le cuivre et le plomb diamant enchâssé y

Que Dieu latesa tomber sur la route des anges Et que Fimpie a ramassé.

Souviens-toi de ce ciel vu de si près ensemble... Du jour de la rencontre et du jour de Tadieu ! Oui , je fus meurtrier ! oui, cette main qui tremble T'immola; mais c'était à Dieu!

Sacrifice insensé que ta faute condamne , Vaine immolation de mon cœur combattu!

Ce que je reipectais un autre le profane , Et l'enfer rit de ma vertu !

O Laurence ! un retour au^Dieu de ton jeune âge ! Un retour vers l'ami !... Grand Dieu ! dans ma douleur

Je n'avais ici-bas conservé qu'une iinag<^ ^ Ne la ternis pas dans mon co^ur.

Reviens , reviens au ciel qui te pleure et qui t'aime , Si ce n'est pour ton ame , ô Laurence ! pour moi ; Et s'il te faut de l'eau pour un second baptême , Oh ! mes yeux en pleurent pour toi !

Ici deux j un plus haut : de notre double vie ^ Non , il n'est pas brisé l'invisible lien :

Ton cœur avec mon cœur monte et se purifie Où mon cœur saigne avec le tien !

Oh ! quand , jetant ton ame aux voluptés impures , Tu ternis ce lys blanc que je t'avais gardé , Péttses-tu quelquefois que tu souilles d'ordures Ce cœur ou Dieu s'est regardé ?

Penses-tu quelquefois que tu troubles cette onde Qui sous un souffle humain bien loin de se ternir, Ne devait réfléchir au soleil de ce monde Qu'un espoir et qu'un souvenir ?

Ah ! moi qui te voyais dans mes songes , Laurence !

A traVet^ tant de pleurs , chaste auprès d'un époux ,

Une ombre sur le front j au cœur une espérance ,

Et des enfaiis sur tes genoux !.....

A Paris 26 Septembre 1800.

Nuit funeste ! depuis qu'elle m'est apparue , Et que je sais le nom y et Thètel , et la rue , Chaque fois que je sors l'instinct traîne mes pas Vers ce seuil de mon ciel que je ne franchispas.

HUITIÈMB ÉPOQUE. . joi

Mais oà couvert de nuit j'écoute de la porte Que quelque voix du ciel ou de la terre eu sorte , Gommé Adafn , exilé des jardins du Seigneur, Écoutât s'éloigner les voix de son bonheur.

Cette nuit comme hier je m'y glissai dans l'ombre: Dçs Jiuages au ciel rendaient l'hôtel plus sombre , Et la pluie , en lavant les pavés à grands flots , De mes pas dans la rue étouffait les échos.

Les pieds dans le ruisseau , le front sous la gouttière, Je m'assis dans un angle au bord du banc^de pierre! Sur la borne en granit du coude m'appuyant , Et tout caché dans l'ombre ainsi qu'un mendiant. C'était l'heure où Paris, en jour transformant l'ombre , En tonnerre incessant roule ses chars sans nombre , Où sur la roiM âi feu ses enfans emportés Vont cherchai au hasard leurs mille voluptés. Ajux cris dés serviteurs les portes colossales AOK chairs retentîssans s'ouvraient par intervalles , Et j'y vdyais briller à travers le cristal Des fronts resplendissans de l'ivresse du bal ;

loa JOGfiLYN.

J'entendais au dedans ces voix d'hommes, 4^ lemmes y Ces sons des instrumens , ces bourdonnemenâi d'ames Où l'oreille en vain cherche une phrase k saisir, . £t qui n'est que la brise errante du plaisir ; Cette }<He, en sortant de ces froides murailles, JVfenfonçait chaque fois un fer dans les entrailles ^ Et j'aurais moiœ souffert (pardonne à tnon rei^ord , Seigneur ! ) d'en voir sortir l'agonie et la mort ! Un torrent de pensées me Irpulait dans la tête ; Si j'entrais tout à coup au mijtieu de la fêté? Si frappant d'un regard ses yeux pétrifiés , Comme l'ombre des temps par son cœur oubliés , £t renversant du pied ces vases de déUces , Du nom tonnant de Dieu j'effra^is tous ces vices ? Si dérobant cet ange à ^ai^ qui la cornon^t Je rendais Finnocence et la vie à son front ?... Hélas ! et de quel droit ? suis-je encoFe son J)ère ? N'ai-je pas renoncé même au cbux nmn de frère ?* > Et ne sommes-nous pas , depuis l'heure d'adiei»^ li'un à l'autre étrangers partout , hormis en Dieu ?

io3

Oh ! c'est donc en Dieu seul que je puis en silelice Bénir^ prier, nommer, chercher, pleurer Ijauraice ! Elle pour qui cent fois j'aurais voulu mourir, Saul à son aide , ô Dieu ! je ne puis accourir L. . . Et de la froide borne en embrassant la pierre Mofi yeux fondaient «n onde, et ma bouche en prière...

Pardonne-lui , mon Dieu ! de chercher ici-bas Cet amour que Ui mis tout enfant sous ses pas , Après avoir vécu deux ans dans ces délices.

De le puiser encose aux profanes calices !

Ah ! moi seul, ô mon Dieu! j'ai creusé dans son cœur Ce vide que ne peut combler un froid bonheur; Que la peine sur moi cf^tombe avec le crime ! Frappez le tentai^ur et ncài pas la victiine ! y O tendre ! ô bon p#steur, rapporte dans tes bras Cette brebis tombée aux pièges d'i ci-bas !

Cette ame qui puisa lamour avec la vif^ Et qui le4ette encore à sa somxe tarie !

Si tu n'avais brisé sa coupe entre ses dents

io4 JOpELYN.

Qui sait ce que le ciel aurait Terséde^ois ?

Qui sait de quels trésors cette ame est eucor pleine ,

Et comme des cheveux d'une autre Madeleine,

Pour laver dans ses pleurs ses péchés oubliés,

Ce qu*il en couderait de parfums sur tes pieds ?

Ohl que les miens Seigneur, ccnnptent à ses patt|Hèi«fc !

Que mes nuUs saps sommeil , mes jeunes, mes prières ,

Que par Feau de mes yeux son péché soit lavé !

£t j'allais k ^enom toad:>er sur le pavé

Quand les groupes joyeux du b«d qui se retire

M'éveillèrent du ciel par des éclats de rire.

Le bruit avait cessé, le moiide.étail sorti ,

Des. gonds et des verroux l'air avait retenti;

J'enten<ibs sur ma tète ouvrir une fenêtre ;

La lune dans le ci^ venait de repars^re ;

L'ombre des lourds balcons me couvrant d'un pan uoir

Me noyait dans sa nuit d'où je pouvais tout voir.

Une femme parut au balcon, c'était elle t

HUITIÈME É^QUE. . io5

Qimqpie p&k et lassée j 6 Dieu ! qa'i^ était beRe !

Gamme le monde avait , sous son précoce été ^

Mûri sans la flétriHi'angélique beauté !

Comme sous ce costume et cette autre apparence

Blés regardb traits potir traits retrouvaienttout Laurence !

Luiy <lairis eUe agrandi, ftais toujours elle en lui !

Son cou penché sem|>lait porter un vaste ennui y

Son eoude s'appuyait sur la rampe dorée,

Sa JQue au clair de lune était décolorée ,

Ses blonds chevei» déjà de son frcmt détachés

Sur le fer du balcon flottaient tORt épanchés ^

Et j^aairtais Todeur du vent qui les caresse

S'échapper en parfum de For. de chaque tresse l

Oh ! des fleurs qui tombaiei^ de ses dieveux Fodeur l

Conhnent n'eût^elle pas enivré tout moncœut- ?...

Elle leva la tête et pegfarda la 1 une

Long-temps ^comaMqfielqu un qu'une image importune^

Ave^ un lent soupii* die étendit les bras ,

io6 JOCELYN.

Puis eu les refermant sur son cœur dtt t Hélas !

Puis d'un accant distrait , qu'un regard accompagne.

Murmura dans ses dents notre air de la moiMgne,

A voix basse et tremblaitte en chanta quelquas mots...

L'air manqua sur sa lèvre et finit en sanglots ;

Elle s'interrompit comme avec violence j

Referma la fenêtre et tout devint silrace !

Oh! mon image alors , Laurence , était en toi !

Je n'avais que àeax pas entre mon ciel et moi !

Qu'une vague de Tair^ pour y monter^ à fendfe !

Qu^un souffle à laisser fuir, qu'un nom à faire eiftendre !

£t mon ameur perdu retombait dans mes bras !

Et l'enfer ni le ciel ne l'en-arraahaient pas !

Des doux sons de sa voix mon oreille était pleine !*

L'air qu'elle respirait lui portait mon haleine ;

Un cri sorti du cœur, im geste , un mouvement ,

Et nos cœurs confondus n'avaient qu un battement;

Et dans un serul élan nos âmes assouvies

Franchissaient pour s'unir Tabime de nos vies ! •

Tu triomphas mon Dieu ! de ma £ragiUté ; lion silence entre nous remit l'immensité !

Je m'éloignai trœiblant , son ombre sur ma trace ^ Et je Fenris mon ame et la siepne à ta grâce.

^11 Foute , 28 Septembre.

L'aurore dans Paris ne me rejtrouva pas ,

Et mon cœur est déjà là-haut où vont mes pas !

Fm, DE liA. HUITJlîME ÉPOQlJp.

EPISODK.

UettDtrmr Cp^qur.

Xttmimi €p0(\m.

Valneîge, iSOctobre 1800.

O nidUans la montagne où mon ame s^abrite !

Me voici donc r^tré pour jamais dans mon gîte, Comme le pass^r^au sanà ailes pour côiirir Qui dane un trou du muf s'abrite pour mourir,

na JOCELYN.

Et d'un peu de fqpos que mon atile pressée

Y devançait de loin mes pas par ma pensée !

Que Tombre des grands monts se noyant dans les cieux ,

Quand je fus à leurs pieds y 6it amie à mes yeux !

Comme je respirais , en montant Ickirs collines ,

Les vents hartnoni^ux exhalés des ravines ,

Ces vaits qui du mélèze au rameau dentelé

Sortent comme un sou{Hr à demi consolé.

Que du premier sapin Fécorce me fut douce !

Que Je m^étendis las et triste sur sa mousse !

Que j^y colki ma bouche en silence et long-temps !

N'entendant que les coups en ma tempe battans ,

Et Tassant orageux de mes mille pensées

En larmes plus qu'en mots sur les herbes versées !

Combien de f<»s je bus dans le creux de ma main

Un peu d'eau du torrent qui borde le chemin ;

Qu(e souvent mon oreille à ses flots attentive "^ . -

Crut reconnaître un en dans ses bonds sur ^ rive

Et d'un frisson glacé ^e ridant tout entier,

M'arrêta palpitant sur le bord^du sentier

NEUVIÈME «POQUE. n3

Enfin , le soii{^ je vis npircir «otve lescftnes

Des arbres , va0s «mirs gris au r^rers des abîmes.

Les vittagepift épars sur leurs meules de foin

Du geste et du r^ard me saluaient de loin j

L'œil fixé sHr mon toit sans bruit et sans fumée

J'approchais , le cœur gros , de ma porte fermée ;

Là, quand mon pied poudreux heurta mon pauvre seuil ^

Un tendre hurlement fut mon unique accudl ;

Hélas ! c'éttit men chîen couché sous ma fenêtre

Qu'avait maigri trois mois le souci de son maître.

Marthe filait assise en haut, sur le |»ilier, Son fuseau de SA inapn roula but EescaMer, Elle leva sur moi son regard sans mot dire Et y comme si son œil dans mon cœur eàt pu lire ^ Elle n»%|imt ma chaiid)re et ne qfcipi rla pas. Le chien seul en jappant s^aiMfa sur mes pas , . Bondit autour de moi de joie et^e tendresse , Se roula sur mes pieds èmfksLixié de jcaresse ,

Léchant mes naifis, moMkmt mon habit, mon soulier.

Sautant du seuil au lit , de la chaÎBe au foyer.

Fêtant toute la diambre et semblant aux ttui» même

Par ses bonds et ses cris , annoncer ce qu'il aime ,

Puis sur mon sac poudreux à mes pieds étendu

Me couva d'un regmrd daas le mien suspendu I

Me pardoonereB^Tovfi , vous qui n'avez sur terre

Pas même œt ami du pauvre solitaire ?

Mais ce regard si doux, si triste de monnitkién

Fit monter démon coeur des larmes dans le mien.

J'entourai de mes bras son cou gonflé de joie ;

Des gouttes de mes yeux roulèrent sur sa soie ;

O pauvre et seul ami, viens , lui dis-je , aimons-nous !

Car partout où Dieu mit deux cœmrs ^'aimer est douxj

Hélas ! rentrer tout seul dans sa maison dése9*te Sans voir à votre approdie une fenêtre ouverte , Sans qu'en apercevant son toit à l'horizon On dise : Mon retour réjouit ma maison ,

NEUVIÈME ÉPOQUE. ii5

UDeaceur, des ami», anefaniiiey une mère Comptent ê» loin les«pas qui me restent à fûre , Et dans^dqaesmomens , émus de mon retour.

Ces murs s'^mimeront pomr m'abritor d'amour ! Rentrer seul, daiia laxxMir se glisser eu sil^n^ Sans qu'au devant du votr^ uu pas connu i»'a^?tfioe , Sans que de tant d'édios quiparlaîent auctrefeûs Un seul, un seul au moins tressaile à votcevoix ! Sans que k sentiment amer .qui vous in^oMk Déborde hors de*vou& dbms un seul étneau. monde , Excepté dansle cœur du vieiAdûeB du lài^er Que le brait de vos pas errans^t aboyer !

N'avoir que ce seul cœur àrunisson du votre Où ce que vous seijrite se^réiète t» up autre , Que cet œîl qui vous voit partir ou demeurer, Qui sans savoir vos jJoûrs vous regarde plp^un^r, Que cet œil sur kt terre ou votre œilae nepose , A qui , si vous manquiez , Bianqu^^^ii- quelque chme. Ah ! c'est aflfreux pdit-«tre l eh bien ! c'est encor doux!

ii6 ÏOCELYN.

O mon chien ! Dieu seulsait la distance *ëntre nous / Seul il sait qael degré de Féchelle de rétré Sépare ton instinct de l'ame de ton maître ; Mais seul il sait aussi par quel secret rapport Tu vis de son regard et tu meurs de sa mort) £t par quelle pitié pour nos coeurs il te doiine Pour aimer encor ceux que n'aime plus personne ; - Aussi y pauvre animal , quoique à terne caudié , Jamais d'un sot dédain mon pied ne t'a touckéy Jamais d'un mot brutal contristant ta tendresse Mon cœur n'a repousséffa touchante caresse. Mais toujours , ah ! toujours en toi j'ai respect^ De ton maître et du mien l'ineflfable bonté , Comme on doit respecter sa «oindre créature , Frère à quelque degré qu'ait voulu la nature ! Ah ! mon pauvre Fido , quand tes y^ix sur les miens Le silence comprend nos muets entretiens , Qu^nd au bord d^mon lit épiant si je veille Un seul souffle inégal de mon sein te réveille y Que lisant ma tristesse en mes'yeux obscurcis

NEUVIÈME ÉPOQUE. j 1 7

Bans les plis démon firdhttu cherches mes soucis, Et que pour la distraire attirant ma pensée , Tu njiords plus tendrement ma main vers toi baissée , Que y eomme un clair miroir, ma joie ou mon chagrin

Rend tt^ ceîl fraternel inquiet ou serein , Que l'âme en toi se lève avec tant d'évidence Et que Famour encor passe l'intelligence ;

Non tu n'es pas du cœur la vaine illusion ,

Du sentiment humain une dérisioa • Un corps organisé qu'anime une caresse, Automate trompeur de vie et de tendresse !

Non quand ce sentiment s'éteindra dans tes yeux Il se ranimera dans je ne sais quels cieux.

De ce qui s'aima'tanfrla tendre sympathie ,.

Homme ou plante , jamais ne meurt anéantie :

Dieu la brise un instant mais pour la réunir. Son sein est assez ^and pour noit^ tous contenir! Oui, nou6 nous aimerons Comme uq|Isik)u» aimâmes. Qu'importe à ses regards des instincts ou des âmes. ^ Partout où l'amitié consacre un cœur aimant ,

ii8 JOCELYN.

Partout où la nature allume un sentiment , Dieu n'éteindra pas plus sa dirâie étinee^e Dans l'étoile des nuits dont la splendeur missotte Que dans l'humble regard de œ tendre épagneul Qui conduisait l'avenue et oMurt sur son eerspeil ! ! !

Oh ! viens, dernier ami que mon pas réjouisse , Nç crains pas qœ de toi devant Dieu je rougisse, Lèche mes yeux mouilla ! mets ton cœur près du mien , Et j seuls à nous aimer, aimons-ooas , pauvre dàsai !

Valneige, 9 Novembre ISOO, aa soir d'hiver.

Oh ! que l'année îê^ lente et que le jotir s'ennuie Pendant ces mois d'hiver où te sonore phiie ,* Par rourogan fouettée et battant les vitraux , Du verre ruisselant obscurcit les carreaux ,

Que rhorizon voilé par les brumes glacées , Ainsi que iii#s regards , rétrécit mes pensées ^ £t que je n entends rien ^œ le vetit noir du nord SifHantpar chaquefentèun< gémissant accord^ Des cascades^'hiver la chute monotêne.

L'avalanche en laml)eaux qui bondit et qui tonne ^ Et quelques ^bussemens de potdes dans la eoul*, Et Marthe à son rouet qui file toKit le jour. Alors I ah ! c'est alors que mon ame isolée , Par tous leaélémens dans mon sein refoûl^'.

Gomme un foyer sans air se dévorant eâ moi j Veut se fuir e&e-même et cherche autour de soi ^ Et sent Tennui de'vivre entrer paf chaque pore , Et regarde bien4oin si quelqu'im l'aime encore , S^il est un seul vivant qui , par quelque jjien , M'adresse un souvenir et se rattache au mien ; Et ne voyant partout qu'i||idif£|rence et |ombe Dans son vide sans b6l*d detout son poids retombe.

Tel par la caravane au iésert oublié %

L'homme<!herche de l'œil la trace d'un seul pie

lao JOCELYN.

Et regarde y aussi loin que peut porter sa vue, S'it voit à rhorizon quelque point qui remue , Quelque tente qui fume y ou quelque palmier vert Qui rompe à son regard la ligne du désert , Mais qui y n'aperofBvsmt que des sables arides Dont le vent du simoun a labouré les rid^ , Sans espoir qu'aucuapied vienne le secourir Ferme les yeux au jour et s'assied pour mourir !

Puis comme un cœur briaéqu'im mot touchant ranime Et criimt Vers: le ciel du fond de wmi abîme ie jette à Diçu mon ame et je me dia : En lui J'ai les eaux de ma soif, la fin de mon enûui ; J'aiTami dcmt le cœur de tout amour abonde • La famille immortelle et l'invisible monde !

Et je prie , ét^p pleure , et j'espère > et je sens L'eau couler dans mon coeur aride , et je descends Dans mon jardin tren|p4|)^ les froides^ondées Visiter un monient mes plantas inondées ; je regarde à mes pieds si les* bourgeons en pleurs Ont de mes perce-neige épa.noui les fleurs,

Je relève sous Teau les tiges abattues , Je secoue au soleil iés cœurs de mes laitues^ J'appelle par leurs noms mes arbres eu chemin ; Je touche avec amour leurs branches dé la maiîi , Gompie de vieux amis de cœur je les aborde, Car dans l'isolement mon ame qui déborde De ce besoin d'aimer, sa vie et son tourment , Au monde végétal s'unit par sentiment , ,

Et si D(eu réduisait les plantes en poussière,

J'embrasserais le sbl et j'aimerais la pierre !..•

Je caresse en rentrant sur le mur de ma cour L'aile de mes pigedk tout frissonnant d'amour, Ou je passe et repasse une main sur là soie De mon chien dontle poil se hérisse de joie ; Ou s^ vient un rayon de blanc soleif , j'entends Gazouiller mes oiseaux quirévent le pnntemps ! Et répandant ainsi mon ame à ee qui m'aime , Sur mon isolement je me trompe moi-même , Et l'abîitie caché de mon ennui profond Se comble à la surface et le vide est au fond !

8 Décembre l«00.

Le pauTre cblporteur é$fc mort la nuit dernière , Nul ne voulait donner de«pknches pour sa bière , Le forgeron lui*;néme a refusé son clou :

« C'est un juif, disait-il, venu je ne sais d où ,

« Un ennemi 4fci Dieu que notre terre i|dore,

ic Et qui, s'il revenait, l'oiilragerait eBCore *

« Son corps infecterait un cadavre chrétien,

« Aux crevasses du roc traînons-le comme un chien.

« La croix île doit point d'ombre à cselui qui la nie,

« Et ce n'est qu'à nos os que la terre §st bénie. »

Et la femnyr du juif et ses petits enfans

Imploraient vainement la pitié des passans ,

# Et disputant le corps au dégoût populaire

Retenâi^t par les pieds le mort sous le suaire.

Du scandale inhumain averti par hasard.

J'accourus , j'écartai la foule du regard ;

« Je tendis mes deux mains aux enfans , à la femme;

Je fis honte aux chrétiens de leur dureté /famé,

Et rougissant pour eux, pour qu'on l!ensevelît :

a Allez, dis-je, et jH'enez les planches de mon" lit ! »

Puis pour leur enseigner un peu de tdlérance,

I^a première vertu de l'hi^maine ignorance ,

;Et comment le soleil et Dieu luisent pour tous.

Et comjnent se» bienfaits s'épanchent n^algré nous ,

ri4 JOCELYN.

Je leur ai raconté la simple et courte lÉBtoire Qui dans mon cœur alors. tomba de ma mémok^^

Au temps où les humains se eherchaieht un séjour^ Des hommes près du Nil s'établirent un jour; Amoureux et jaloux du cours qui les abreuve Ces hommes ignorans firent un Dieu du fleuve^ 11 donnera la vie à ceux qui le boiront,

Dirent-ils : et c'est nous ! et les autres mourro&t ! Et lorsque par hasard d'errantes csyavanes

Voulaieht en puiser l'eau dans leurs outres profanes,

Us les chassaient du bord avec un bras jaloux, Et se disaient entre eux : L'eau du ciel n'est qu'à nous ! On ne vit qu'en qos champs, on neboit qu'où nous sommes Ceux-là ne boivent ps^s et ne sont pas des hommes. Or, l'ange du Seigneur, enlendant ces discours , Disait : Que les pensers de xîes hommes sont courts î Et pour leur enseigner à leurs dépens que l'onde Du ciel qui la répand coule pour tout le monde ,

NEUVIÈME ÉPOQUE. nS

Il amena de loin un peuple et ses chameaux

Qui voulaient, en passant le Nil , boire à seà eaux ;

Et pendant que du Dieu les défenseurs stupîdes

Interdisaient son onde à leurs rivaux avides,

L'ange, du ciel fermé rouvrant le réservoir,

Sur Tune etJ'autre armée à torrens fit pleuvoir ;

Et le peuple étranger but au lac des tempêtes.

Et Tange dit à l'autre : Insensés que vous êtes ,

La nue abreuve ail loin ceux que vous refusez.

Et sa source est plus haut que celle où vous puisez.

Allez voir Tunivers : chaque race a son fleuve

Qui descend de se6 bois , la féconde et Tabreuve;

Et ces mille torrens viennent d{i même 'fieu.

Et toute onde se puise à la grâce de Dieu!

It la verse à son heure et selon sa mesure.

En fleuves, en r^ûsseaux, plus bourbeuse ou plus pure<

Si les vôtres, ntortels, sont plus: clairs et plus doux,

Gardez«vous d'être fiers, et moins encor jaloux;

Sachez que vous avez des frères sur la terre ;

Que celui qui n'a pas ce qui vous désaltère

ia6 JOCELYN.

A la pluie en hiver, la rosée ep été.

Que. Dieu lui-même puise au «ke de M bonté,

Et qu'il donne ici4>a8 sa goutte à tout le monde ^^

Car tout peuple est son peuple et toute ond&est son onde.

Cette religion qui nous enorgueillit C'est ce jfleuve fait Keu dont on venge lejit; Vous croyez posséder seulles dartés divines.

Vous croyez qu'il fait nuit derrière v)o^ collines , Qu'à votre jour celui qui ne s'édairepas Marche aveugle et sans ciel dans l'ombre du tx^pas ! Or, sachez que Dieu seul, source de la linnière, La répand sur toute ame et sur toutç paupière; Que chaque homme a son jour, chaque âge sa clarté , Chaque rayon d'en haut sa part de vérité , Et que lui seul il sait combien de jour ou d'ombre Contient pour ses çnfans ce rayon toi:^urs sombre ! Si le vôtre est plus pur et plus tiède à vos yeux Marchez à sa lueur en rendant grâce aux cieux* ! Et n'interposez pas entre l'astre et vos frères L'ombre de vos orgueils , la main de vos colères ;

Pour faire à leurs regards luire la vérité Réfléchissez son jour dans votre charité :

Car l'ange^^jui de Dieu viendra faire l'épreuve Juge le culte au coeur comme à l'onde le fleuve ! L'arc-en-ciel que Dieu peint est de toute couleur, Mais l'éclat du rayon se juge à sa chaleur !

Cette morale en drame a retourné leur ame ,

Et l'on se disputail les enfans et la femme.

. ' (ici manquaient plusieurs feuilles du manuscrit.)

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