‹ Jocelyn: Épisode. Journal trouvé chez un curé de village (volume 2)Chapitre 9 sur 30 · II · texte numérisé non relu

II

8i JOCEI.YN.

Chaque char en rQulant m,e semble l'emporter.

Ce coude que le mien le soir vient de heurter,

La trace de ce pied , la robe que je froisse ,

Qui s^t si ce n'est pas?... Une poignante angoisse

De chaque aspect pour moi sort et vient m'assaillir.

J'entends des sons de voix qui me font tressaUlk*.

J'entends des noms qui font rougir jusqu'à mon ame.

Je frémis de leyer les. yeux sut une femme.

Je tremble qu'à son front, rencontré par hasard ,

Mon cœur ne meure en moi foudroyé d'unregard ;

Puis je rentre , l'esprit cowbé de lassitude ,

Mais poursuivi des cris de ce^te multitude ,

Trouvant l'isolement mais jamais le irepos,

Le cœur amer et vide et plein de miUe échos :

Le bruit assourdissant de FhtimaiQe tempête

Monte , gronde sans cesse et m'enivre la tête ,

Et seul , sans qu'il me tombe une goutte deioi , •

J'entends à peine , hélas.1 mon.cœur qui prie en moi.

Oh ! nuit de ma nwmta^e, heure où toutiait sSence Sou s le ciel et daçis moi ; lune qui se balance ..

HUITIÈME ÉPOQUE. 8'î

Sur les cimes d'argent du pâle peuplier Que l'haleine du lac à peine fait plier ; Blanches Itieurs du ciel sur l'herbe répandues Comme du lin lavé les toiles étendues ; Des brises ou de l'eau furtif Iw^ïssement , • Des chiens par intervalle un lointain aboiement , Le chant du rossignol par notes sur des cimes , Silence dans mon a«e ou quelques bruits intimes Qu'un calme universel vient bientôt assoupir, Et qu'un retour vers Dieu change en pieux soupir. O jours d un saint labeur ! douces nuits de Valneige ! Oh ! que le temps me dure! Oh ! quand voUs reverrai-je !

Paris, SI4 Septembre 1800.

• ■ Quel spectacle, Seigneur, vous donilez à vos anges

Dans ces grands chocs d'idée et ces luttes étranges !

Sur ce peupk! qui peut savoir votre dessein ?

Vous avez mis , grand Dieu , deux âmes dans son sein ;

L'une d'un vague instinct ver» l'inconnu guidée Sonde la mer du doute et découvre Tidée , Lui donne y en pétrissant le verbe dans sa main ^ La forme qui la rend palpable au sens humain , La tire comme For de sa mine profonde Et la frappe en monnaie à l'usage du monde.

L'autre , ame de soldat , toujours ferme et debout, Comme un volcan divin dans sa poitrine bout , Aspire aux quatre vents le souffle de la guerre , Et pour champ de bataille a pris toute la terre; Et par cette ame double à la fois agissant Il sert Dieu de son cœur et l'homme de son sang ! Semblable de nos jours au peuple de Moïse Qu'en deux parts au combat le prophète divise , L'une dans le vallon mourant pour Israël, L'autre sur les hauteurs levant les mains au ciel!...

Pour lancer tous ses fils à sa lutte inégale Paris semble des camps la grande capitale.

On voit par chaque porte entrer ses bataillons , . Renaissante moisson de ses sanglans sillons.

Qui, pour combler au camp les lignes décimées,

Ressortent en chantant vers les quatorze armées ;

On ne voit qu'étendards par le plomb déchirés

Entraînant des soldats sous leurs lambeaux sacrés;

On n'6ntend retentir que le canon sonore

Dont des boulets vomis la gueule est pleine encore ,

Et la ville ne voit b«ller à son réveil

Que d'épaisses forêts de fusils au soleil.

Et comme cette foule est prodigue de vie !

Et comme tout à coup au grand homme asservie y.

Elle qui ne pouvait subir im joug plus doux

Du tyran de sa gloire embrasse les genoux ,

Sous son geste nerveux d'elle-même s'incline,

Accepte sai^ effort sa rude discipline,

Et semble en $e pliant à son poignet d'airain

Le cou de son cheval ou le gant de sa main !

Ah ! c'est qu'aussi le peuple a cet instinct rapide

Qui le fait s'élancer sur les pas de son guide ;

C'est que dans le péril la faible humanité D%Dieu même a reçu l'instinct de l'unité,

Et qu'afin qu'en grand peuple un grand homme la moule Le bronze extravasé doit couler dans le moule.

Où les pousfse pourtant ce vague entraînement? Pourquoi vont-ils combattre et mourir si galment? Leur esprit ne sait pas , leur instipct sait d'avance j Us vont comme un boulet où la force les laiici^ ^ Ébranler le présent , démolir le passé , Efifacer sous ton doigt quelque empire effacé , Faire place sur terre a quelque destinée Invisible pour nous , mais pour toi déjà née , Et que tu vois déjà splendid« , où nos esprits N'aperçoivent encor que poussière et débris ! Ainsi , Seigneur, tu fais d*un peuple sur la terre . L'outil mystérieux de quelque grand mystè»e, Sans connaître jamais ses plans sur Funivers , A la trame des temps travaillant à l'envers , Les nations de l'oeil à leur insu guidées Sont dans la main de Dieu les instrumens d'idées ! Et l'homme qui ne voit que poussière et que sang, Et qui croit Dieu bienïoin se trompe en maudissatil^

Il ne sait pas j captif dans sa courte pehséè,

Que d'une œuvre finie une ai^tre est commencée ,

Et qu'afin que Tépî divin puisse y germet*

On laboure la terre avafit dt la semer.

Oh ! que nos jugeraens scttit courts et feraient rire Dans le livre de Dieu celui qui saurait lire ! Que nous comprenons ]|)eu les dénouemèns du sort ! Et que souvent la vie est prise po«r là àiort !

La caravane htàÀaine tm jour était campée Dans des forets boMant une rive escarpée , Et ne pouvant pousser sa route plus avant.

Les chênes Tabritaient dli soleil et dû vent , Les tentes y aux rameaux enlaçant leurs cordages , Formaient autour des troncs des citésy des villages , Et les tiommes épars sûr des gazons épais Mangeaient leur pain à l'ombre et conversaient en paix. Tout à, coup comme atteints d'une rage insensée Ces hommes se levant à la même ffensée j

Portant la hache aux troncs , font crouler à leurs pies Ce;5 dômes où les nids s'étaient multipliés;

£t les brutes des bois sortant de leurs repaires

Et les oiseaux fuyant les cimes séculaires

Contemplaient la ruine a»rec un œil d'horreur,

Ne comprenaient pas Tœuvre et maudissaient du coMir

Cette race stupide acharïiée à âa perte ,

Qui détruit jusqu'au ciel l'ombre qui Fa couverte !

Or, pendant qu'en leur nuit les brutes des forets Avaient pitié de l'homme et séchaient de regrets , L'homme continuant son ravage sublîm^.

Avait jeté leâ troncs en arche sur l'abime ; Sur l'arbre de ses bords gisant et renversé Le fleuve était partout couvert et traversé , Et poursuivant en paix son éternel voyage La caravane avait conquis l'autre rivage.

C'est ainsi que le temps , par Dieu même conduit , Pa^se pour avancer sur ce qu'il a détruit; Esprit saint ! conduis-les comme un autre Moïse Par des chemins de paix à la terre promise !!!...

Paris y 24 Septembre 4800^ le soir.

Quelle fièvre ! Oh ! chassez l'image qui me tue , Est-ce un songe ? est-ce une ombre? est-ce elle que j'ai vue? Ah ! c'est elle, ô m©n cœur, tu ne peux t'y tromper, Nulle autre Jun tel coup ne pouvait te frapper,

go JOCELYN.

La revoir !.. . mais montrée au doigt , mais avilie ! Oh ! dans mon cœur encore il manquait cette Ue !

Hier j'étais allé le soir dans un saint lieu Pour entendre prêcher la parole de Dieu Par un vieillard du temple , échappé du martyre ^ Dont la voix sur ce peuple a reconquis l'empire. La foule remplissait le portique et les murs. Caché dans l'ombre, au pied d'un dès piliers obscurs ^ Où les cierges du chœur, qui brûlaient par centaines ,. Jetaient obliquement leurs lueurs incertaines, J'attendais que le flot du peuple débordé , Tribunes , stalles , nef, chœur , eût tout inondé , Et le front sur mes mains , appuyé sur la pierre, J'entendais sans les voir les pas rouler derrière , Et tout autour de moi les groupes curieux Qui causaient à voix basse en promenant leurs yeux. Tout à coup s'éleva comme un muriiûaire imitaense D'épis sur tes sîUons qualnd la brisç j commence. J'entendis frôler l'air, d'un plumage «loûvaift

Sur ma brûlante peau mon front sentit le vent.

Les rangs pressés s'ouvraient d'eux-même et faisaient place,

Et puis se refermaient soudain sur une trace.

Ce n'était que rumeur et qu'exclamation

D'étonnement , d'ivresse et d'admiration;

Un instinct machinal me fij: tourner la tête

Pour voir Fobjet charmant de la fouie distrîrite;

Mais il n'était plus temps , la femme avait passé ,

Son sillon dans Féglise était presque effacé ,

Je ne Vis qu'une taiMe et des épaules nues

Où flottaient sous des fleurs des tresses répandues ,

Et qu'un sourire errant; et ï'amoareux regard

Annonçait j devançait, suivait de toute part.

« C'est bien elle , » disait tmjewoie homme , « oh ! c'est elle 1

« Ce ciel dont on nous beree en a-l-il d'missi belte ?

a Non jamais ces pavés n'ont fréfiii sous 1«& pas

(c D'anges aussi divins que l'ange d'ici-bas.

« — Elle ! » hii répondait son voisih, « c'est son dfltfbre « Peut-être , car êa temple elle craint jusqà'à l'ombre , « Et jamais ses beaux pieds, d'adorateurs suivis , ce N'ont foulé pour prier la poudre des parvis.

a C est là son seul défaut y hélas ! la tendre femme ,

a On dit qu'au désespoir elle a vendu son ame,

<c On ne la vit jamais s'approcher du saint lieu ,

<c Elle fait croire au ciel et ne croit pas à Dieu !

ce — C'est elle cependant , tiens , en veux-tu la preuve ?

« Regarde sa ceinture et son collier de veuve.

a Vois qui la mène. — Eh bien ! — Eh ! bien , c'est lui !

a Lui, le martyr d'hier et l'élu d'aujoiu'd'hui !

« Qu'il se hâte au bonheur ! car demain !... quel dommage

tf Qu'une beauté si pure, ô Dieu! soit si volage l

a Ou plutôt quel bonheur qu'elle fasse courir

« La coupe où chacun veut s'enivrer et mourir !

^< — Mais au sermon , mon cher, que viendrait-elle faire ?

« — Elle y vient comme nous, ma foi, pour se distraire ,

«c Pour entendre des mots saintement cadencés ,

a Ou sur l'orgue des airs qu'elle n'a pas dansés ,

« Car on dit que depuis sa première aventure,

« De l'orgue dans ses nuits elle aime le murmure ,

« Sans doute en souvenir du beau mugissement

a Qu'elle entendait si haut chez son premier amant !

HUITIEME ÉPOQUE. gS.

« Tu sais 3t Mais l'orateur se levant de la chaire

Murmura sourdement son texte et les fit taire ; ^ Il parla du bonheur de mourir pour la foi , Des martyrs immolés pour l'Eglise et le Roi , Et sur leurs orphelins évoquant leur mémoire Toucha jusqu'aux sanglots son immense auditoire. Des larmes de pitié montaient à tous les yeux , Chacun se dépouiUait de son denier pieux; Une femme , on disait , qu'orpheline elle-même , Des malheurs de ces temps elle était un emblème ^ Du vieillard précédée , une bourse à la main , Parmi les rangs énus se frayait un chemin , Et faisant résonner le don dans la corbeille A la sainte pitié sollicitait l'oreille , On n'entendait au loin que sa timide voix , Le prêtre qui frappait le pavé de sa croix , Ou du denier sacré la chute monotone Qui sonnait en tombant dans l'urne de l'aumône ;

Des rangs voisins du mien bientôt elle approchait ^ D avance dans mon sein déjà ma main cherchait

lu'obole de l'autel , quand relevant la tête

Mon regard dans le sien se, rencontre et s'arrête ,

Et comme fascinés par l'œil qu'en vain on fuit ,

Chacun de nos regards suit l'autre qui le suit :

Elle semblait chercher à travers un nuage

A distinguer de loin les traits de mon visage,

Et je voyais le sien dans mon œil revenir

Comme une ombre montant du fond d'un souvenir.

A chaque pas de plus la fatale figure

M'entrait plus rayonnante au cœur ; mais à mesure

Que mon œil ébloui qui plongeait dans le sien

Fixait son œil ouvert et fixe sur le mim ,

Comme si tout son sang eût coulé par sa vue ,

Je la voyais p^lir et changer en statue ;

La prunelle immobile et le pied suspendu ,

Le cou penché , le doigt vers ma place étendu ,

Faire un pas , reculer, dans son sein qui se pâme

Chercher un cri qui meurt et qui manque à son aine ;

Puis enfin sans couleur, sans voix et sans regard Glisser inanimée aux bras du saint vieillard !

HUITIÈME ÉPOQUE. gS

Moi-même sans jeter un cri, sans faire un geste , J'étais mort de sa mort et j'ignore le reste

« Quand je me réveillai comme de mon tombeau La nef était muette et vide ; un seul flambeau Brillait comme une étoile au cintre de l'église, Le soir dans les vitraux faisait tinter la brise ; L'heure sonnait huit coups au cadran de la nuit ; De piliers en piliers je m'échappai sans bruit ; A force de douleur mon ame était tarie ; La revoir c'était trop ! mais la revoir flétrie , Mais la revoir tombée , ange d'illusion.

Le scandale du monde et sa dérision !

Par moi , par mon amour, par ma vertu , peut-être ! Oh ! quel doute mortel en moi je sens renaître ? Ange que le bonheur aurait sanctifié , Dieu ! ce serait !..,. c'est mqi qui t'ai sacrifié !

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