II
i46 JOCELYN,
Et lui faire boire à sa source ii^au de la Tie et de Famour !
Le cœur des mèros te soupire , L'air sonore roule ta voix , La lèvre d'enfeoit ffs respire , T/oiseau t'écoute aux bords des bois; Tu sors de toute la nature Gomme un mystémux murmure Dont les anges savent le sens ; Et ce qui souffi*e , et ce qui crie y Et ce qui chante^ et cequi pfie N'est qu'un datique amt mS&e aooen»»
O saint murmure des prières , Fais aussi dans mon cœur trop plein , Comme des ondes sur des pierres y Chanter mes peines dans mon sein ^
Que le faible bruit de ma vie
ËQ extase axMt ravie -"■*
S'élève en aspîratioiiSy
St Êds que ce ccmr que tû bftses ,
Instrument des célestes brises ,
Eclate en bénédictions.
Un travail ert fini , l'autre aussitôt commence ; Voilà partout la terre ouverte à la nem^oe ; Aux corbeilles de jolkc^puîsjiût à pleine main En nuage poudreux la feùMie^paiid le grain; Les enfans , enfonçant les paifr danâ son ornière , Sur sa trace 9 en joiianty ramaisent la poussière Que de leur main étroite ils laisaentxeiomber Et que les passereaux viennent leur dérober. Le froment répandu , l'homme, attèle la herse j Le sillon rabot^x la cahotte et la berce ;
i48 JOCÉLYN.
En gnoupe sur ce char les enfans réutitô
£fF$icent sous leur poids les sillons^apinais ;
Le jour tombe , et le soir sur les herbes s^essuie ;
Et les vents chauds d'automne amèneront la pluie.
Et les neiges d'hiver sous leur tiède tapis
Couvriront d'un manteau le duvet des épis ;
Et les solefls dorés en jauniront les herbes ,
Et les filles des champs viendront nouer les gerbes y
Et tressant sur leurs fronts les bluets , les pavots ,
Iront danser en chœur autour des tas nouveaux ;
Et la meule broîra le froment sous lés pierres;
Et choisissant la fleur, la femme des chaumières ^
Levée avant le jour pqur battre le levain ,
De ses petits enfans aura pétri le pain ;
Et les oiseaux du del , le chien , le misérable
Ramasseront en paix les miettes de la table ,
Et tous béniront Dieu dont les fécondes mains
Au festin de la terre appellent les humains \
NEUVIÈME ÉPOQUE. i49
C'est ainsi que ta providence Sème et cueille l'humanité , Seigneur, cette noble semence Qui germe pour Fétemité.
Ah ! sur les siUons de la vie Que ce pur firoment fru<^ifie !
Dans les vallons de ses douleurs , O Dieu , verse-lui ta rosée , Que Targile fertilisée Germe des hommes et des fleurs.
( Ici plusieurs dates perdues. )
Valneige, JoilIet18(M.
Deux frères aujourdliui se disputaient un champ Dont la borne s'était déplacée en bêchant; Qs ont rends; tous deux leur cause à ma parole , Et je les ai jugés dans cette parâ>ole.
NEUVIÈME ÉPOQUE. »5f
Au premier temps du monde où tout ^ait commun y
Deux frères y comme vous , avaient deux chïimpfteii un ;
Comme l'un prenait moim et l'autre davantage ,
Us vinrent un matin bornarleur héritage;
Un seul arbre, planté vers le sommet du Amap ^
Dominait les siUons du cote du couchant ;
Un frère à l'autre dit : L'extrémité de l'ombre
De nos sillons égaux coupe juste le nombre ,
Que l'ombre nous partage ! Ainsi fiit convenu.
Or l'ombre s'alongea quand le soir fut venu j
Et jusqu'au bout du champ y en rampant descendhie ^
Fit un seul possesseur de toute l'étendue.
Vite il alla chercher les témoins de la loi ,
Et leur dit : Regardez , toute l'ombre est à moi ;
Et les juges humains en homme aussijugèrent y
Et le champ tout entier au seul fràre adjugèrent ^
Et l'autre , par le âiA dépouiHé de son bien ,
Accusa le soleil et s'en frtl avec rien.
L'hiver vint , l'ouragan qise la saÎMn déchaîne
S'engoufiGrant une nuil daàs 1^ branches du chêne ^
i5a ÏOCELYN-
Et le'comfmttaniy seul, sans frère et sans appui^ Le balaya de terre et son ombre avec lui; * Le frère d^|)oui]lé voyant l'autre sans titre y Descendant à son tour, atta cbercher l'arbitre , Et dit : Voyez... plus d'ombre ! ainsi tout est à moi ! Et le juge j {»renant la lettre de la loi , Jugea comme le vent et le soleil et l'ombra ; Et des sillons du champ.sans égaler le nombre , Lui donna l'héritage avec tout son contour, Et tous deux eurent trop ou trop peu tour à tour, Et descendit du champ où la borne ainsi glisse , . Us disaient dans leur cœur : Où donc est k justice ?
Or un sage , passant par là , les ent^idit , Écouta leur raison.en souriant et dit :
On vous a mal jugés , mais jugez- vous vous-même. Votre borne flottante est de vos lois l'emblème, La borne des mortels n'est jamais au milieu.
Mesurez la colline à la toise de Dieu ; Elle n'est, mes ainis, dans l'arbre ni la haie. Ni dans l'ombre que Pheure ou prolonge oit balaie ,
NEUVIÈME ÉPOQUE. i53
Ni dans la pierre droite avec ses deux garans ,
Que reverse le soc ou roulent les torrens ,
Ni dans l'œil des témoins , ni dans la table écrite ,
Ni dans le doigt levé du juge qui limite :
La justice est en vous , que cherchez-vous ailleurs ?
La borne de vos diamps ! plantez-la dans vos cœurs ,
Bien ne déplacera la sienne ni la vôtre ;
Chacun de vous aura sa part dans l'œil de l'autre.
Les deux frères , du sage écoutant le conseil ,
Ne divisèrent plus par l'ombre ou le soleil ;
Mais y dans leur équité plaçant leur confiance j
Partagèrent leur champ avec leur conscience,
Et devant l'invisible et fidèle témoin
Nul ne fit son sillon ni trop près ni trop loin.
Yalneige, Août 1801.
Quelquefois le passant insulte encor le prêtre ^ J'accepte en bénissant comme mon divin maître ^ Et ce soir, pardonnant au sarcasme moqueur.
J'essayai dans ces vers de soulager mon cœur,
NEUVIEME ÉPOQUE. i55
Peut-être U était beau qiiand Rome reine et mère , De Tempire du monde évoquant la chimère, Posait son pied tfairain «là- la nuque des rois, Lançait du Capitole une ipudre bénie,
Et tentai t d'alonger sa double tyrannie Jusqu'où va l'ombre delà croix;
Quant ces pontifes^rois, distributeurs du monde, Marquaient du doigt les parts sur une mappemonde , Donnaient pu retiraient les royaumes donnés , Citaient les fils dUapsbmn'g au banc du Janîcule, Et tendaient à baiser la poudre de leur mule
A leurs esclaves couronnés ;
Quand ces pécheurs , quittant ta barque évangéUque ^ Tendaient sur i'uniTers leur filet politique ,
i56 JOCELYN.
Au lieu d'âmes péchant des donjaines de rois; Et , pour combler le fisc dhine oisive opulence y Jetaient l'or ou le&r dans la sainte balance Où Jésus avait mis ses poids ;
Lorsque dans leurs palais , regorgeant de délices ^ Tout l'or des nations coulait avec leurs vices; Que le Tibre , souillé de {H*ofanations ^ S'étonnait de revoir des mains sacerdotales Mener le grand triomphe ou d'^tutres saturnales S«u* les tombeaux des Scipions ;
Il était beau peut-être , avec Pétrarque ou Dante , D'allumer son courroux comme une lampe ardente , De jeter sur Tautél sa sinistM lueur, £t du temple avili déchirant les saints voiks ,
NEUVIÈME ÉPOQUE. lS^
De montrer sa souilluFe aa soleil , aux étoiles , Et de crier sur lui : Malheur !
Lorsque du cavalier la main rude et farouche Tourmente un mors d'acier et fait saigner la bouche , L'obéissant coursier peut-parfois tressaillir ; Quand on souffle long^temps le charbon sous le vase, L'eau dormante à la fin comme un cœur qui s'embrase Peut se soulever et bouillir.
Alors quelque péril honorait quelque audace.
Alors ]^ fer sacré plus prompt que la menace, Cimentait dans le sangle dogme unîVérsel ,
Ou l'interdityengeur, ce Dieu tonnant de Rome^
If
Grondait sur le blatphèmg^ arrachait l'homme à l'homme, Maudissait le pain et le sel ! .
1 58 JOCEL YN.
Mais aujounl'hai grand IKea ! qae k viUe éitniel^ Voit ses mofiMs déserts s'âargir autour d'elle, Qu'en pleurs elle s'asseoit , veuve, entre deux tombeaux ^ Que le vent seul, hélas ! soulève sa poussière , Et que le Tibre nu voit tomber pierre à {vrre Sa ville morte dans ses eaux !
Quand les martyrs dti Christ^ se4eyant de leurs tombes, Ont ramené deux fcÂs son peuple aux éataoombgs, Et retrempé ses mains dans son sang i^épandu ; Quand l'ire du seigneur rude, mais saluts)|ire , A courbé du genou-sa tête jusqu'à terre Pour redresser l'arc déteinlu !
NEUVIÈME ÉPOQUE. 1 5g
Quand deux fois en dix ans les Gaul0is, da^s la poudre. Ont parleurs cheveux blancs traîûéces dieux sans ftmdre, Et mis le temple à nud et l'aptel à l'encan* — Et que de ces vieillards , qu'outrage encor la haine ,
L'un mourut sans tombeau , l'autre possède à peine L'ombre courte du Vatican !
Quand le moMib affranchi nage en paix dans son doute, Que la croîs du docker redescend sous la voûte , Et que si nous venons pour prier au saint lieu On ferme à deux hattans les portes de l'élise , De peur que des soupirs l'écho ne scandalise Ceux qui craignent l'ombre d'un Dieu !
De l'insulte à nos fronts lancer Técume amère , Ah ! c'est noyer l'agneau dans le lait de sa mère ,
i6o JOCELYN.
C'est fouetter l'innocent de son crime expié ; La malédiction revient sur le prc^ète.
Et le trait que l'injure a lancé sur sa tête ' Retombe et lui fierce le pué !
Viens voir, jeune étranger, viens voir dans ma cabane Si mon luxe sacré brille d'un or profane ; Tu n'y trouveras rien y dans son triste ^andon^ ** Qu'un bâton , un pain noir c[ue le pauvre partage , Un livre que j'épelle aux enfans d'un village, Un Christ qui m'apprend le pardon !
Si pour vos ^ifs sans eau , Tesprit de TÉvaiigile Est un baume enfermé dans un vase d'argSe, Homme ! sans'ie hriser, transvasez la liqueur ; Collez pieusement la lèvre à l'orifice , Et recueillez les eaux de ce divin calice Goutte il goutte dans votre cœur :
Un mendiant trouva des médailles en terre ; Dans une langue obscure on y lisait : Mystère ! Méprisant l'effigie, il jeta soiy trésor; Insensé y'^lui dit-on , quelle erreur est la tienne I Qu'importe l'effigie ou profiife ou chrétienne ? O mendiant , c'était de l'or !
ibi
Yalnetge, 8 Aoûl 1801 .
Et j'instruis les enfans du yiUage ^ et les heures Que je passe avec eux sont pour moi tes meilleures ; Elles ouvrent le jour et tel^mmenlie soir. ^
Oh ! par un ciel d'été qui n'aimerait à voir
NEUVIÈME ÉPOQUE. i63
Cette école en plein champ où leur troupe est assise? Il est deux vieux noyers aux portes de l'élise
Avec ses fondemens en terre enracinés, Qui penchent leur feuillage et leurs troncs inclinés Sur un creux i^rt de mousse où dans le cailloutage S'échappe en bouillonnant la source du village. De gros blocs de gratrit j que son onde polit , Blam^his par son écume , interrmnpeni son lit.
Sur ce tertre y glissant de coDHie en colline , L'œil eiâbrasse au matin Thorizon qii'il domine y Et regarde, à travers les^ branches de noyer, Les lacs lointains bleuir et la plaine ondoyer. C'est là qu'aux jours sereins , rassemblés tous , leur troupe Selon l'âge et le sexe en désordre se groupe. Les uns au tronc de 1 arbre adossés deux ou trois ; Les autres garni^ant les marches de la croix ; Ceux-là sur Ifes rameaux , ceui-ci sur les racines Du noyer qui serpente au niveau des ravines;
ï64 JOCELYN.
Quelques-uns sur la tombe et sur les tertres verts Dont les morts du printemps sont déjà recouverts , Comme des blés nouveafiix reverdissaiit sur l'aire Où des épis battus ont germé dans la terre.
Cependant , au milieu de ces fils du hameau , Ma voix grave se mêle au murmure de l'eau ; Pendant que leurs brebis broutent l'herbe nouvelle Sur la couche dfes morts ; que l'agile hirondelle * Rase les bords de l'onde , attrapant dans son vol L'insecte qui se joue au rayon sur le sol , Et que les passereaux , instruits par l'habitude , Enhardis par leur calme et par leur attitude , Entourent les enfaiïs et viennent sous leur main S'abattre et s'attrouper pour émietter leur pain.
Je me pénètre bien de ce sublime rôle Que sur ces coeurs d'enfans^ exerce ma parole j Je me dis que je vais donner à IftÉir esprit -* L'immortel ahment dont l'ange se nourrit,
NEUVIÈME ÉPOQUE. i65
La vérité , de rhomme incomplet héritage
Qui descend jusqu^à nous de nuage en Quage^
Flambeau d'un jour plus pur, que les traditions
Passent de n^sîtis en mains aux générations ;.
Que je suis un. rayon dè'cette ame éternelte
Qui réchauffe la terre et qui la r^ouvelle ,
L'étincelle de Dieu qui , brillant à son tout,
Dans la nuit de ces cœurs doit allumer son jour.
l^ty la main sur leurs fronts baissés^ je lui demande
De préparer ition cœur pour qu'un verbe y descende !
D'élever mon esprit à la simplicité
De ces esprits d'enfans, aube de vçrité !
De mettre assez de j«|ir pouii^^eux dans mes paroles^
Et de me révéler ces claire paraboles
Où le maître ^ abai^ jusqu'au sens des humains y
Faisait toucher le ciel aux plus petites mains !
Puis je pense tout haut pour eux ; le cercle écoute ,
Et mon cœur dans leurs cœurs se verse goutte à goutte.
i66 JOCELYN.
Je ne surcharge pas leur sens elrleur esprit Du stérile savoir dont TorgueU se nourrit ; Bien plus que leur raison j'instruis leiir conscience : La nature et'leurs-yeux , c'est toute ma science ! Je leur ouvr^ ce livre j et leur mcHitre en tout lieu L'espérance cl«#homme et la bontéde Dieu.
Pour leur enseigner Dieu, son culte et ses prodiges , Je ne leur conte VB& ces vulgaires prestiges Qui, confondant Terreur avec la vérité , Font d'une foi céleste une crédulité j
Honte au Dieu trois fois saint proifvépar l'imposture ! Son témoin étemel , à nous , c'çsMa nature !
Son témoin éternel , à nous , c'e^ sa raison ! Ses cieux sont assez clairs pour y Up^son nom !
Avec eux chuque jour je déchiffre et j'épelle De ce nom infini quelque lettre nouvelle ; Je leur montre ce Dieu , tantôt dans sa bonté Mûrissant pour l'oiseau le grain qu'il a compté;
NEUVIÈME ÉPÛQUE. 167
Tantôt y dans sa sage^ et dans sa prqsri^lpice , Gouvernant sa nature avec tant d'évk^ee !
Tantôt... Mais aBJoiHPA'hui c'élait. drâ« s^ gr^lideur :
La nuit tombait ; des cievi^ la souil^Kei prolindeur
Laissait plonger les yeua^ dans l'espace saim. voiles ,
Et dans l'air QonsteUé corapter les Kts dlÉtcéles ^
Comme à l'ombre du bord on voit ftom.A|s flc^s clairs
La perle et le corail briller au fond à^ mers.
Celles-ci , leur disais-je , avf c le ciel soaal nées ;
Leur rayon vient à nous sur des millions d'années !
Des mondes y que peut seul peser l'esprit de Dieu y '*
Elles sont les soleils ^les^sentres. le milieu;
L'océan de l'éther le^^sorbe en ses ondes
Comme des grair^de.M^ , et dbaciin de ces mondes
Est lui-même au milieu pour des mondet pareils ,
Ayant £^nsi que nous leur lune £t leurs soleils ,
Et voyant comme nous deà firmamens ,$an& terme
S'élargir devant Dieu san^ que rien le renferme !...
Celles-là , décrivant des (?erdes sans compas ,
Passèrent une nuit , ne repasseront pas. ■ '
ir
i68 • JOCELYN.
Du firmamaaA entier la page kitarissa))le Ne renfermen^JiMid le chiffre incalculable Des sièctes qui seront écoulés jusqu'au jour Où leur orbile immense aura fermé son tour. £lle$ suivent la courbe où Diey lès a lancées; L'homme^ de son néant, les suit par ses oensées !... , Et ceci , mes enfans , «uffit pour vous prouver Que l'hQmme est.un esprit, puisqu'il peut s'élever De ce pointile poussière , et des ombres humaines , Jusqu'à ces cieux sans fond et ces grands phénomènes; Car voyez y mesurez , interrogez vos corps !
Pour monter à.ces feux faites tous vos ^6rts ! Vos pieds ne peuvent pas vous porter sur ces ondes ; Votre maki ne peut pas touohen, pe^r ces mondes; Dans lesjr^pUs des cieux quaiyd il» sont disparus, Derrière leur riéeau votre œil ne ),es iioit plus } Nulle oreille n^ntend sur la merini&nie De leurs vagues d'éther l'orageuse harmonie^ Le soufQe de leur vol ne vient pas jusqu'à vous ; Sous le dais de la nuit ils vous semblent des clous ;
"■■ Et rhoouBe cépeti.dant ai^nte cette voûte ; D'avance 9 à l'avenu* nous écrivons leur'route; Nous disons à celui qui n'est pas éDcor né Quel jour au point du ciel tel astre ramené Viendra de sa lueur éclairer Fétendue , Et rendre au firmament son étoile perdue ?
Et qu'est-ce qui le ssfit ? et,qu'est-ce qui Técrit ? Ce ne sont pas vos sens y enfans ! c'est donc l'esprit ? C'est donc cette ame immense y infinie y immortelle y Qui voit plîis que l'étoile et qui vivra plus qu'elle !...
Ces sphères 9 dontl'éther est le bouillona^ment , Ont emprunté de Dieu leur premier mouvement ! Avez- vous calculé parfois dans vos pensées La force dt ce bras qui les a balancées ?
Vous ramassez souvent dans la fronde 04 la main La noix du vieux noyer, le caillou du chemin ,
Imprimant votre effort au poignet <pû le» lance , Vous mesurez , 0BStm t U force k la êi^iamce , L'une tombée vos pieé» , Tautre vdrà cent pas , Et vous dftes : Ce braii est plus fort que mon iHras. Eh ! bien j si par leufs jet9 vous comparez vos frondes , Qu est-ce donoque U main qui Uinçiiit tous ces mondes Ces mondai dont l'e^NFit ne peut porter le poids Comme le jardinier qui sème aux champs ses pois , Les fait fendre le vide 3 et tourner sur eux-niéme Par l'élan pripiitif sof ti du bras suprême ^ Aller et revenir, descendre^et remonter r Pendant des temps sans fin que lui seul sait compter. De l'espace et.du poids , et des siècles se joue , Et fait qu au firmament ces mille chars sans roue Sont portés.^aiis ornière et tournent âvms essieu? Courbons-nous^ mes en£a«fi ! c'est kfj^rce de Dieu !...
Maint€liai^ cherchez-vous quelle est Fintelligence Qui croise tous les fils de cette trame immense,
Et les fait l'un vers Vauti^ ^ jamais graviter
Sans que dans leur orbite ils aillent se Ji^urler ?
Enfans , quand tc^us allez paître au loin vos^énisses ^
Aux flancs de la montagne ^ aux boi^ds des précipices j
Et qu'assis sur un roe vous ayez sous vos pas
Ce lac bleu compte un ciel qui se déploie en bas ,
Vous voyez quelquefois Tessaim des blanches voiles
Disséminé^ur l'eau comme $lù ciel les étoiles y
De tous les points du lac se détacher des bords ^
Sortir des g<rifes verts ou rentrer dans les ports ^
Ou se groupant en cercle avec la proue écrire
Des évolutions que le regard admire ;
Et vous ne craignez pas y mes amis , cependant , '
Que ces frêles esquifs , l'un l'autre s'abordant ,
Se submergent Bous l'onde , ou que leurs blatnches ailes ^
Se froissant da^^Jeur vol y se déchirent entre elles ^
Car quoique sous la voile on ne distingue rien
Dans cet é^ignement , pourtant vous savez bien
Que de chaque nacellé'un pêcheur tient la rame^
Que chacun des bateaux a son œil et son ame
>7a JOCELYN.
Qui gouverne à son gré sa course de la main , Et lui fait 4lscemer et choisir sou chemin^- Eh bien ! ppur diriger sur Peau celle famille S'il faut ime pensée à la frêle coquille Ces mondes que de Dieu l'effort seul peut brider !N'en auvaiwt^ils pas une aus^ pour te guider? Us en ont , mes enfans ! Dieu même est leur pilote ! C'est lui qui dans son ciel a fait cingler leur flotte ;. Chacun de œs soldb éclairé par son œil Sait sur ces océans son port ou son écueil , Tous ont reçu de lui le signal et la roût«, Pour paraître à son heure , à leur point dér §a voûte^ L'œuvre de chaque globe à son appel monté Est de glorifier sa sainte volonté , De suivre avec amour le sentier qu'il lui trace Et de refléter Dieu dans le tanps et l'espace ! Et tous obéissans, de rikyon en rayon , Se transmettent son ordraelfont luire son uoin , Et sa gloire en jaillit de système en système, JEt tout ce qu'il a fait lui rend gloire de méme^
Et sans exception son oeil monte et descend De l'orbe des soieiîs aux cheveux de l'enfant ! Et jusqu'au battement de Pinsensible artère De l'insecte qui rampe à vos pieds sur la terre !.». Et ne vous troublez pas devant cette grandeur, Ne craignez pas jamais que dans la profondeur Des êtres , dont la foule obscurcit sa paripière , L'ombre de ces grands corps vous cache sa lumière! Ne dites pas , enfans , comme d'autres ont dit : Dieu ne me connaît pas , car je suis trop petit , Dans sa création ma faiblesse me noie, Il voit trop d'univ«rs pour que son œil me voie.
— L'aigle de la montagne un jour dit au soleil : Pourquoi luire plus bas que ce sommet vermeil ? A quoi sert d'éclairer ces prés , ces gorges sombres , De salir tes rayons sur l'herbe dans ces ombres ? La mousse imperceptible est indigne de toi !... Oiseau, dit le soleil, viens et monte avec moi !..-
L'aigle avec le rayon s'élevant dans laiiue Vit la montagne fondre €t Ifaiss^ à^ vue , Et quand il eut atteint scm horiiflOn nout^u A son œil confondu tout parut de nni«aù.
Eh bien , dit le sdietl , tu vois , oiseau sliperiie^ Si pour moi la montagne est plus haute que l'herbe ? Rien n'est grand ni petit devant mes yeux géans j La goutte d'eau me peîat comme les océans , De tout cequimevoit jesuisFastreetlavie, Comme le cèdre altier l'herbe me glorifiei J'y chauffe la fourmi y des nuits j'y bois lespleiirs, Mon rayon s'y parfame en traînant sur tes fleurs ! Et c'est ainsi que Dieu, qui seul est sa mesure , D'un œil pour tous égal voit toute la nature ! . . . Ghers enfans , bénissez si votre cœur comprend , Cet œil qui voit 4'insecte et pour qui tout est grand !
( Plusieurs dates manaaeiit ici. ) ^ .
^1 Octobre 1802.
Je suis le seul pasteur de ce pays sauvage ; Pauvre troupeau sans guide ! Un homme tout en nage
Est monté jusqu'ici d'un village lointain ; Il a marché toujours depuis le grand matin ;
Dans un petit hameau du chemin d'Italie , Une femme malade est, dit-il, recueillie ; Jeune , belle et mourante , à ces derniers instans Elle demande un prêtre : arriTerai-je à temps ?
A Maltaverne, sur la route dltaUe, 22 Octobre 1802.
Uœ lampe éclairait seule la chambre obscure ,
Et l'ombre des rideaux me cachait la fifi'ure ;
Je né distingnaiff rien dans cette obscurité
Qu'un front pâle et mourant sur l'oreiller jeté, II. * «
£t de longs cheveux blonds répandus en désordre Que sur un sein deux mains d'albâtre semblaient tordre, Et qui, lorsque ses mains les laissaient s'épancher, Roulaient des bords du lit jusque sur le plancher.
— « Mon père, » murmura tout bas la voix de femme. L'accent de cette voix alla jusqu'à mon ame.
Je ne sais d'une voix quel vague souvenir Y vibrait ; je ne pus qu'à demi retenir Un cri que le respect refoula dans ma bouche , Et je m'assis tremblant au chevet de la couche.
— « Mon père, pardonnez , reprit la même voix;
« Les chemins sont mauvais , les jours courts, le» temps « Je vous ai fait venir de loin , bien loin peut-être; a Mais vous vous souvenez que votre divin maître, « Sans cr^dre de souiller ses pieds ni ses habits, (c Rapportait sur son cou la moindre des brebis ! a Hélas ! de sa bonté nulle ne lut moim digne : c< Pourtant je fus n^arquée autrefois de son signe ;
« Et je veux en quittant ce vallon de douleur ,
« Revenir et mourir aux pieds du bon pasteur !
« T'ai tant perdu sa voie et rejeté ses grâces « Qu'il a depuis long-temps abandonné mes traces ! (( Mais avant de juger mes fautes dans la foi ^ a Comme homme , comme ami , mon père, é^outez-iiioi ! « Vous connaîtrez bientôt celles dont je m'accuse : (( Plus mes péchés sont grands plus j'ai besoin d'excuse ! * (c Ma mère , qui mourut en me donnant lé jour, « Me retira trop tôt l'ombre de son am^iur ; « Mon père, qui m'aimait avec trop de tendresse, « Ne m'a jusqu'à quinze ans nourri que de caresse; « J'étais libre avec lui ccpmme l'oiseau des champs, « Et toutes mes vertus n'étaient que mes penchans. « L'ame va comme l'onde où sa pente l'incline : « Je ne savais qu'aimer. A quinze ans orpheline, a Dirai-je mon bonheur ? ou mon malheur ? hélas ! « Fit descendre du ciel un ami sur mes pas.
a Un jeunehomme au front d'ange, et tel qu'un cœur de femme « En rapporte en naissant l'image dans son ame ,
i8o JOCELYN.
« Tel que plus lard, hélas ! son cœur en rêve en vain !
« Fier, tendre, à l'œil de flamme, au eourire divin,
«r Météore qui donne à Famé un jour céleste ,
« Et de la vie après décolore le reste !
a En un désert deux ans le sort nous enfei^a :
« Je raim%is sans penser que j'aimais; il m'aima
a Sans distinguer l'amour d'une amitié plus pure ,
a Car des habits trompeurs déguisaient ma figure ;
«e Et notre grotte vit les amours innocens
Cl De ce ciel où l'amour n'a pas besoin des sens.
ce II m'aima! pardonnez, ô mon père , à mes larmes !
ex Pour ma bouche expirante , oui , ce mot a des charmes !
ce II m'aima ! lui ? moi ?... lui !... oe mot fait mon orgueil !
<c II résonne encor doux au bord de mon cercueil !
« Quels que soient les remords dont ma vie est semée ,
« Dieu me regardera puisque j'en fus aimée !... »
Son accent s'élevait, mais je n'entendais plus. Laurence !... c'était elle ! un bruit sourd etxohfus
NEUVIÈME ÉPOQUE. i8i
Tintait dans monK)reiUe et grondait dans ma tête ; Mon front, mon cœur, mon sang n'étaient qu'une tempête; Les objets s'effaçaient sous mon regard errant ; Mes pensers dans mon front roulaient coDdme un torrent, Et mon esprit flottant sur toutes , sur aucune, En vain comme un éclair voulait en saisir une ; Chacune tour à tour fuyait et m'entraînait ; :i. Dans mon chaos d'esprit tout croulait , tout tournait ; Si je parlais, ma voix me ferait reconnaître; Avant le sain t pardon je la tuerais peut-être ? Indiscret confident, si je n'osais parler Ses douloureux secrets allaient se révéler; Coupable de parler, coupable de me tak'e , J'allais trahir sa vie on mon saint ministère ! Pouvais-je, homme de Dieu, me récuser? oh non! Oh! qui lui donnerait mieux le divin pardon?
De quel copur plus ami la brûlante prière Appellerait la paix de Dieu sur sa paupière ? Quels i^urs s'uniraient plus à ses pleurs? quelle main Du festin de la mort lui romprait mieux le pain ?
I&2 JOCEL¥N.
£i quel adieu plus tendre , à ce départ suprême ,
L'accompagnerait mieux que cette voix qu'elle aime?
Oh ! sans doute c'était Dieu qui me l'envoyait^
Et qui par ce seul jour en une heure payait
De mon amour vaincu le si long sacrifice :
H m'avait réservé ce jour dans sa justice !
Me rapportant Laurence à son dernier moment ,
Sa grâce du pardcm me fesait l'instrument !
J'allais donner le ciel dans l'auguste mystère
 celle à qui j'aurais voidu donner la terre !
Et j'allais envoyer m'attendre dans les cieux
Le souffle de mon sein , le rayon de mes yeux !
Dans la confusion de ce doute terrible, J'étais sans mouvement comme un bloc insensible.. Le trouble de mes sens enfin s'atténua ; Sa voix reprit son timbre ; elle continua :
— « Hélas ! de lui', mon père , à peine séparée , « Le monde sait jusqu'où je me suis égarée; ^
NEUVIEME ÉPOQUE. i83
ce L'époux , à qui mon sort sans mon cœur fut uni y « Du crime de m'ahner par mon cœur fut puni ; « Mon dégoût lui rendait en horreur ses tendresses « Et voyait un opprobre en ses moindres caresses , a II mourut d'amertume, hélas! en m'adorant; « Je ne lui pardonnai de m' aimer qu'en mourant ! . . •
« Veuve et libre à vingt ans, et déjà renommée « Pour ma beauté partout avec mon nom semée, « Des flots d'adorateurs roulèrent sur mes pas ; « Je les laissai m'aimer, mais , moi , je n'aimai pas ; «L'ombre de mon ami , m'entourant d un nuage , « Toujours entre eux et moi jetait sa chère image ;. « Et d'un œil attendri quand je leur souriais , cf Hélas ! les insensés ! c'est lui que je voyais ! « Tant d'un éclat trop pur l'ame jeune éblouie « Ternît toute autre chose ensuite dans la vie. « Ail ! malheur à qui voit devant ses yeux passer « Une apparition qui ne peut s'effacer !
i84 JOCELYN.
« Le reste de ses jours est bruni par une ombre : « Après un jour divin , mon père , tout est sombre !
«( Pourtant lasse du vide où mon cœur se perdait , . « Ivre du souvenir brûlant qui dâ>ordait^ « ressayai quelquefois de me tromper moi-n|éme, « De regarder un front et de dire : Je l'aime ! « récoutais comme si mon cœur avait aimé ; ce Mais froide au sein du feu que j'avais allumé ^ « Je sentais tout à coup défaillir ma pensée j a Transir mon cœur brûlant sous une main glacée | « Je repoussais Fobjet indigne loin de moi , « Je disais en courroux : Va- t'en! ce n'est pas toi !... a Et cherchant au hasard parmi ce qui m'adoce « Une autre illusion, je la chassais encore ! « D'un angélique amour l'ineffaçable odeur^ a Au moment de tomber, me remontait ssa cœur. « Et la goutte du ciel , sur mes lèvres restée , « Rendait toute autre coupe amère et détestée ^
NEUVIÈME ÉPOQUE. i8
« Aussi , bien que tant d'ombre ait terni ma beauté ^ « Bien qu un mond« , témoin de ma légèreté , « Sur mes goûts fugitifs mesurant mes faiblesses , « M'ait mise au rang honteux des grandes pécheresses ; « Bien que j'eusse voulu, du mal faisant mon bien , « Venger sur d'autres cœurs les tortures du mien , « Ou fJayer de ma vie ou de ma renommée « La puissance d'aimer comme j'étais aimée, «'Quoique ne regardant que d'un cœur ennemi ^ « Le Dieu qui m'arrachait mon frère et mon ami , « Je le dis devant vous , devant ce Dieu lui-même , u Devant la vérité qui luit au jour suprême , « Devant le cher fantôme et le saint souvenir a De celui qu'en mentant je craindrais de ternir, ce Non par ma force , hélas ! mais par mon impuissance , « Par mépris , par dégoût , plus que par innocence , a Mon cœur est resté vierge et pur jusqu'à ce jour ! « Oui, mon ame est qicor vierge à force d'amour ! « Et rapporte au tombeau , sans l'avoir altérée , « L'image de celui qui l'avait consacrée !
i86 JOCELYN.
« Et cependant mes jours , brûlés par la douleur,
(( S'en allaient desséchés et pâlis dans leur fleur;
« Et je sentais ma vie, à sa source blessée ,
« Mourir, toujours mourir aux coups d*une pensée !
« Comme un arbre au printemps que le ver pique au coeur,
« Mon front jeune cachait ma mortelle langueur,
« Mais je voyais la mort , là tout près , sur ma voie ,
« Et j'en avais dans l'ame une féroce joie ! ê
« C'était le seul remède à mon mal sans espoir ;
<c Pourtant avant la mort je voulus encor voir
« Le lieu de notre exil , c*es monts, ce point de terre
« Qui fut de mon bonheur deux ans le sanctuaire,
a Et retrouver, en songe au moins , dans ce séjour,
« Ma première innocence et mon céleste amour ;
(f Je revis le désert et la roche escarpée ,
« Et là du dernier coup mon ame fut frappée.
« Tout mon bonheur passé se leva sous mes pas,
« Je pressai mille fois son ombre dans mes bras ;
« Chaque pan de rocher, du lac, des précipices ,
(( Ramenèrent pour moi des heures de déUces ;
« Ce cœur qui les cherchait n'a pu les soutenir :
« Comme on meurt dei douleur , il meurt de souvenir !
« Et \ou me rapporta de la grotte , éperdue ,
« Et mourant d'une mwt que j'ai trop attendue !... »
Elle se tut ; ses dents grinçaient ; puis reprenant : « Vous savez qui je fus , jugez-moi maintenant ! » Sur sa couche incliné , l'œil au ciel , les mains hautes , Je la bénis du cœur et j'entendis ses fautes ! Quand elle eut achevé je lui dis quelques mots, Tout étouffés de pleurs, tout brisés de sanglots, Où l'accent altéré de ma voix trop émue , A son oreille encor la laissait inconnue.
Je cherchais dans mon cœur ces trésors de pardon Dont pour la dernière heure un Dieu nous a fait don ; Puis avant de verser l'innocence à son ame :
— « Vous en repentez-vous de ces péchés, madame?
i88 JOCELYN.
« Je tiens sur votre front IHndulgence en suspens : « Dieu n'attend que ce mot ! -^ Oh ! oui , je me repens « De tout ce que mon cœur reprocbe à ma pensée^ « De mes jours prodigués , du a^ vie insensée , « D'avoir tant soupiré pour rallumer ailleurs « Ce que Dieu n'alluma qu'une fois dans deux oœors, a De cet oubli du ciel dont je fus prévenue « Par cette grâce méme^ hélas ! qui m'a perdue ! (c De ce temps en soupirs pour du vent consumé ! « Je me repens de tout , hors de l'avoir aimé ! << Et si y devant ce Dieu mon amour est coupable, « Que dans l'éternité sa vengeance m'accable. a Je ne puis m'arracher du cœur, même aujourd'hui, « Le seul être ici-bas qui m'ait fait croire en lui ! ^ « Et dans mes yeux mourans son image est si belle , « Que j'aime mieux Tenfer qu'un par(^dis sans eBe ! « Oh ! s'il était là, lui ! si Dieu me le rendait ! « Même à travers la mort , oh ! s'il me regardait ! « Si cette heure à ma vie eut été réservée !
« Si j'entendais sa voix, je me croirais sauvée !
« Sa voix m'adoucirait jusqu'au' lit du tombeau ! »
et Laurence ! entendez-la ! » criai-je ! -— Le flambeau Jeta comme un éclair du ciel dans l'ombre obscure ; Elle se souleva pour fixer ma figure : »
«Dieu!c'estbienlui,»dit-eUe. — « OuîLaurence! oui c'est moi! a Ton frère , ton ami, là , Vivant devant toi! « C'est moi que le Smgneur au jour de grâce envoie ic Pour te tendre la main et t'aplanir la voie , « Pour laver plus que toi tes péchés dans mes pleurs ! « Tes fautes, mon enfent , ne sont que tes malheurs ; <c C'est moi seul qui jetai le trouble dans ta vie; a Tes péchés sont les miens , et je t'en justifie ! « Peines, crimes, remords , sont communs entre nous ; Cl Je les prends tous sur moi pour les expier tous ; <( J'ai du temps , j'ai des pleurs , et Dieu, pour innocence, « Va te compter là-hau t ma dure pénitence !
a Ah ! reçois de ce cœur au tien prédestiné % Le plus tendre pardon qu'il ait .jamais donné ! a Reçois de cette main , que Dieu seul t'a ravie, « Ta précoce couronne et l'éternelle vie!
(( Réunis à Fentrée , au terme du chemhi^ a Tous les dons du Seigneur t'attendaient dans ma main. i( Aime-la pour ces dons de Dieu ! crois , al^iie , espère ! ' (c Laurence , cette main t'absout au nom du Père ! » Et comme j'achevais le signe de la croix j Et que les mots sacrés expiraient dans ma voix Je sentais ses doigts froids saisir ma main contrainte , L'attirer sur sa bouche en une ardente étreinte; Et quand à ce transport je voulus m^opposer.
Son ame avait passé dans ce dernier baiser !
Et ma main que serrait encor sa main raidie , Resta toute la nuit dans sa main refroidie; Jusqu'à ce que le ciel commençant à pâlir.
Les femmes du hameau vinrent l'ensevelir !...
Au haiDeao de Maltaverne, 2i Octobre 1802.
. Ouvert le testament. C'est à moi qu'elle donne Tous ses biens ; qu'en ferais-je ? Elle prie , elle ordonne Qu'au tombeau paternel son corps soit rapporté La nuit, par un seul prêtre , à la fosse, escorté,
Pour que son cœur mortel s'endormeet ressuscite Au leullieu d'ici-bas que sa pensée habite !
Ah! Laurence ! ah ! c'est moi , moi.qui t'y coucherai. Dans ta tombe , ô tûik sœur, c'est moi qui t'étendrai! De cette voix jadis si chère à ton oreille.
Oh ! que ce soit aussi moi seul qui t'y réveille ! Ce corps je le reçois, mais ces biens je les rends, Ce n'est que dans le ciel que nous sommes parefls! Mon nom, dans cet écrit J que le feu le (Kvore, , Dieu le sait, il suffît ; que le monde l'ignore!
26 Oi^tobre 1802, de la GroU^ des Aigles.
O mon Dieu ! congédie enfin ton serviteur, Il tombe, il a fini son oeuvre de douleur!
27 Octobre.
Quatre hommes des chàkts^ «r des branches de saules^ Étaient venus chercher le corps sur teurs gaules ; Nous partîmes la nuit , eux , un \deux guide et moi , Je marchai le dernier, un peu loin du convoi,
^ De peur que lé sanglot, que j'étooKai» à peine. Ne tralutdans le prêtre une douleur hupaaine. Et que sur mon visage en pleurs , on ne pût voir Lutter la foi divine avec le désespoir.
C'était une des nuits sauvages de novembre D^nf Ift riguetfr ia^isit l'homme par chaque membre, Où sur le S(A qui meurt d'âpres sensations , Tout éifiébnae ou gémit dans àes convulsions^ Les aentfers creux , gli^^ife , sous une fine pluie , Buvaient les brouillards froids que la montagne essuie ;
Les^uages rasaient lés arbres dans leur vol,
« La feùîMe en tourbillon ondoyait sur le solç
^ Lefe vents lourde de Fhiver, qui soufflaient par raffales,
Echappés desfavins, hurlaient par intervalles, Secouaient le cercueil dans les bras des porteurs , Et détachant du drap la couronne de fleurs . Qu'avaient mii»e au feiceul les femmes du village , M'en jetaieùnt «n sifflant les feoilles au visage , ^ymboje sfifrçux du s^t qui jette avec mépris Au^froiit de l'homme heureux son bonheur en débris !
ig6 ÏOCELYN.
La lune, qui courait entre les pâles nu«s,
Tantôt illtxmmait les pins des avenues y '
Et tantôt f retirant dans le ciel sa clarté ,
Nous laissait à tâtons percer Tobscurité;
Et moi, pour accomplir mon cruel mini^lère,
Sous mon front mort €t froid renfermant mon tnystère,
ressayais de chanter, 4ans un saignant effort,
Quelques notes des chants cousacrés à U raoïi;
Et mayoix chaque fois, dans mon sein repoussée,
Se brisait en tronquant l'antienne commencée; '
Et mea pleurs dans mes chants ravalés à grands flots^
Sortant avec mes cris, les changeaient ^i sanglots.
O chant de paix des morts que démentait mon aise!
Chœur funèbre chanté pendant Fhorreur du drame !
Ah ! vous n'êtes jamais sorti des voix d'un dioeur,
En faisant éclater plus de fibrçs du cœur !
Et cependant, mon Dieu ! faut*>il que je l'avoue ?
Un éclair quelquefois souriait sur ma joiie.
Une amère douceur venait m^v soulager,
Comme un homme qui sent son fardeau plus légar.
BfEUVIÈME ÉPOQUE. 197
' Je me disais de l'ame , en m'exdtant moi-même : AUons j^ je n'ai donc plus qu'à suivre ce que j'aiiœ ! Pli^s rien derrière moi sur ce bord dil tombeau ! Plus rien dans cet exil à regretter de beau ! Tout ce qu'aima mon œil a déserté la terre !
J'y suis encor/Seigneur, mais f y suis sditaire^ Etfe n'ai plus ici qti'à m'asseoyr un instant , Et qj^'a tendi^e les mains vers ces mains qu'on me tend !
De temps en temps lassés de leur funèbre charge j Les porteurs s'arrêtaient, et sxst la verte marge Des sentiers parcourue ^ déposant leur fardeau , S'éloignaient altérés pour chercher un peu.d?eau ; "Seul alors ^ je restais un moment en prière , A genoux , et le front siur le fix>nt de la bière , Etlaissant sur le bois mes lèvres se poser, Dé Fétemel amour chaste et secret baiser 1
198 JbCELYN. •
Puis je me relevaîi et r€f>reiiais ma conrse,
Comipae si j'avais bu moMnéme à quelque source 1
Déjà le crépuscule et son pâle rayon
• •• Dévoilait par degrés à mes yeux ITioriïon ,
G)mme un homme qui ^loit à demi dans un r^éve
Un fantôme adoré qui de l'ombre se lève. >
Chaque place parlait de Laurence à mes yeux :
C'était la roche creuse où le berger pieux
Venait cacher pour nous le pain de nos délices ;
C'était l'oi^ide écumante au fond des précipices ,
L'arche où le premier jour je l'avais aperçu ,
La rive où sur mon cœur mes bras l'avaient reçu ,
La neige où je croyais voir eiicoa^outte à goutte
Le sang d*im père ^ hélas ! qui nou& traçait la route ,
Puis le vallon rempli pour nous de tant de joufs *
D'innocente amitié , de célestes amours y
Le lac ridant ses eaux comme un tissu de soie,
Ht
Dont les vagues , pour nous , s^ablaient bondir de joie ;
Les cinq chênes , mj^ ïberhe étemJLai^ leurs bras noirs ,
Ces lieux de "bos bonheurs et de n»s détespoirs y
Où le drame divin de toiut notre jeufte âge
Avait à çhaque^ite attaché son iœage ! .
£t nmis la déposions c|pekiiipfois ^ par hasard ^
A la place, au soleil , jsur Fberbe où mon regard
Se souvenait soudidn de f avoir vue assise
Avec moi siy* llm fleurs , fleurs que son cercudl brise l
Et son rire ^|^<sKdent$^ ses yeux, son frcmt^ sa voix y.
Me rentraient jdans le c<rur comme un coin dans le bois t
Et je me détournais ui> peu veœ le rivage
Pour i|ue le vent ^ lac pe séchât le vkage! ....
« Enfin près du sépulcre à son père creusé , Pour la dernière Ibis le cofps fut déposé;^ Le froQt dans^ mes deux mains, je m'assis près de Tonde j Pendant que Ton ouvrait dans la (erre profonde
aoo IPCELYN.,
Le lit de son sooynal où j'allms la epuchéT ; Chaque coup dans le sol que j'entefidais béc^ei!. Faisant évanouir une de ces images , Qui me montaient au ooçur à f aspect de ces j^Ej^es , Les brisait tour à tour comme un flpt sur récueii> Et toutes les menait s'abîmer a^ cercueil !
Quand il fut préparé ^dans le sillon éupréme . Je voulus sur m^ braâ la racevcnr moi^méne • . Afin que ce beau cotps sous ma main^endpnq^^ S'dppuyât y marne là , contre ce coeur aw !
La pressant sur mon sain comme une pauvre mère Qui pose en son berceau^on 6*mt dormant à terre ; Sur le sol aplani , muet , je retendis , Et tirant doucement le sable , j'entendis - La terre sous mes pieds , par le pâty^ctée ^ Tomber et retentir à sourde pelletée , * > . ,
Jusq&'à ce q^e la tmnbe exhaussanl son niveau Me rendit au grand jour les pieds sur soq tombeau !
NEUtJÉME ÉPOQUE. aof
A)c^ pom* paSser «éol tout ce jour ite mystère , Feignant 4'avoir encor quelque saint ministère , Je dis négligemment aux hommes du conroi De descenj^re à pas lents la montagne sans moi , Et je demeurai seul pout* pleurer en silence L'heure , l'heure sans fin de Féternelle absence ! Oh !ce qui se passa dans ces v^es de deuil
Entre j^tte afneet moi couché sur ce cercueil ,
Ce qui se souleva d'amour et xl'espérance
Du fon^de cette fpsse où m'appelait Laurence ,
Silna main le pouvait ^ je ne l'écrirais pas !
Il«at de6 witretieps de la vie au trépas y
Il est des aiots sacrés que l'ame peuf entendne ,
Que nulle hmguéhumaine en accens ne peut rendre ^
Qui bpMeraient la main qui les aurait écrits j
Et qu'^/aut , même à soi, mourir sans avoir cRts ! —
aoa JOCELYN.
Quand j'eus seul.devant Dieu pleuré ^nat^s-uies larmes ^
'Je voulus sur ces lîeum si pleins de tristes ch^rints , Attacher un regard avant que de^ttourir, Et je passai le soir k les tous parcourir.
Oh ! qu'en peu de saisons les étés et les glaces . Avaient fait du vallon évanomr nos traces I Et que sur ces sentiers «i coimiis de iMs pies ^ La terre en peu de joars nous avait ouUiés !
La végétation , cpmme une mer de plantes y Avait tout récttuvert de ses vaguM grimpantes ^ • La liane et la ronce entravaient chaque pas ; L'herbe que je foulais ne me'coiuiaissait pas;. Le lac y d^à soinllé par les feuiUea tondbéaè ^ Les rejetait partout de ses vagues plombées ; Rien ne se r^était dans mu miroir tenàj - "'^ Et son écume morte aux bords avait] auni; * Des chênes qui couvraient l'antre de leurs racines , Deux y hélas ! n'étaient plus que de mftrnes riHnes y *Leurs troncs couchés à terre étaient noirs-et pourris , Les lézards de leurs cœurs îs'étaient déjà noilrrisi;
NEUVIÈMEr ÉPOQUE. , a(>5
Un seul eni^vlebout ^mais trQn^é par l'orage , Etendait vers la grotte un long bras sans feu ffl^e , Comme ces nofMi^ poteaux qà'on plante avec la main Pour surnioi^ter la »dge et marquer un chemin ;
Âh ! je coimaissâis trop cette fatale route ;
fi ^
Mes gei^oax ffécjiissant (n'efittuaînaient ters la voûte ; J y marcha^ pâa à pas sur des sentia*s mouTans ; D'un tas de fèuilitxnorte amassé par les vents , En écartant du pied^rdbataole qu'il tn- oppose, J'entendis ré^nner et cmquer quelque choi».
Etonné^ ve«sjle ^Ijaualje niebaissai.
C'étaient das ossemens et^jeks ramassai; Je reconnus ^«irx pieds , notre ^uvre compagne, Notre bi^l^e (MiUîée en quittant la mcmtaape,i »]% quiy morte£iaiis doute ou (kââm ou de deuil, Avait }aissAèes4i» blanchis sur noire jseuil ! J'entrai sans «espirer dans la grotte .déserte , Coxmûen^ mort^jSofif ies^siens ont oublié la perte , Rentreraitiftcoàfinu dans sa propre maison Dont les mura^u il bâtifné sa^at plus soij nom !
ao4 JOCBLYN.
Mon regard d'un coup d*odl en parcouriat Tenceinte^ Et retomba glacé comme une lampfe éteinte; • P temple d'un bonheur sur la terre inomnu,
Hélas ! en peu de temps qu'étiez^vons dev^Mi ? Le sable et le limon y quf comblaient la poterne, Ne laissaient jJus afitrer qu'un jour bl|fard et terne,
Le lierre , épaississant ses ténébreux réseaux , Int^ceptait la bnse et le reflet des eauK ^ '
La vase , amoncelée au canal de la source , Dans le creux de la roche avait changé sa course; Et la coupe de pierre, aux étemels acéôris'; N'avait plus qu'une mousse aride sur ses bords^ Nul oiseau n'y buvait om n'y lavait ses oîles ; i Les nids de nos pigeons «t de nos hir ondées ^ Par la dent des renank détachés et miMrdus^ Flottaient contre i^ voûte à leurs filslsuspendus^ ^ Avec leurs blancs duvets, leurs plumes, leurréca^es Qui jonchaient le' terrain cm souâkiént leis i:ijLur«illes*, Dans ce séjour de paix , d'amour, d'^fe^^on*, . Tout n'était que ruine 01 profanation ; i
NEUVIÈME ÉPOQUE. ao5
A lat {dace qji Lajiilfenjçe avarit dormi naguère
Ses doax sommeî^ dNfifant sur son lit de fougère,
Lahete fauve amiit dans l'ombre amoncelé
«• Son repai|!e d'épine auk hmussailles mêlé; Et des os décharnés , des^carcasses livides , DébrtS demi rmigés par ses petits avides , Avec de^poilfsanglan^ répandus à l'entour, Soudaient ce §euil sacré d'innocence et d'amour* Je reculai d'herreur ! O vil morceau de boue , O tèrrç qui produis t^ fleurs et qui t'en joue ! O voilà domaaussi ce que tu fais de nous !
Nos po» s|ir tes vsdlons , tu les labpures tçus !
Tu ne ijpus p^jimets pa» d'imprimer sur ta face
Même de nos. regrets la fugitive trace ;
Nous retrpuvoi^ la joie où nous avons pleuré ,
La l)rute.souilië l'aatre où l'ange à demeuré ! i ^ '
L'ovahse dé nos-aqnQurs , au ciel éf anouie ,
Ne plane pas decp: jours «iyr jnotre point de vie , , *
Nos tombeau^ dam ton^sein, ne godent Ϗ(ne pas
Ce peu de cendre ainjoe oii nous traînent nos pas.
ao6 • JOCEL^N.
Nos pleurs , cette eau dit ciel que vtrsent nos p>\H»èrft En lavant les tombeaux se tngniperf^e poussières; T^ sol boit au bffsard k mœlle de nos ye«x, ^ Va., terre, tu n'es rien ! né pensdlis plus qu aux cieuXf
Je me relevai fort de ce cri de colère r Quand je sortis de Tantre et retrouvai k terre, L'avakmche , d'en haut, au lac avait rdnlé , ' Un blanc tapis de «eige avait tout nivelé ; La tombe n'était plus qu'un léger moatiéule Pareil au blanc sillon qu'un enfant accumule; L'ouragan balayait ces ondoyans siHons , Et luttant au-dessus coùtre^s^ tourliiUons , ( Ah ! je les recotinus), deux pauvres tourterelles,
Dont la poudre glacée ^nbarrassajt les ailes, Cherchant à s'éChapper ^le ce tombeau mouvant» Tournoyaient, s'abatt^ii^nft ensembte.sous le vent; J'appelai par leurs nonfts ces éiseaUx, nos symboles, Mais l'ouragan de glace emportait înes parolfes ,
NEUVIÈME ÉPOQUE. uo;
Pui^, sa^s penseï^ ni voir, je descendis en bas , \ Et coilmie %\ du ^lomb eût entraîné mes pas !
Valàeige, Korcmlire iif^
Écrit sur une pa^e de X Imitation de Jésus- Ofitmt.
(^and celui cjiii voulut tout Mu£Mr ppur ses frèmî Dans sa coupe san|^te eut vidé nos çiisèreç , Il laissa dans le vase une âgw vplupté,.
Et cette mort du cœur qui jpuit d'elle-même ,
NEUVIÈME ÉPOQUE. aog
Cet avant-goût du ciel dails la douleur suprême , O mon Dieu ! c'est ta volonté !
J'ai trouvé comme lui dans l'entier sacrifice , Cette perle cachée au fond de mon calice , Cette voix qui bénit À tout prix, en tout lieu ! Quand l'homme n'a plus rien en soi qui s'appartienne, Quand de ta volonté ta grâce a fait la sienne ! Le corps est homme, et l'ame est Dieu !
Il 14
Valneigc , 19 Mai 1805.
Hélas ! depuU six mois j'avâôs cessé d'écrire. Mon ame chaque }our de mille movts expire Depuis que la misère et les Contagions Montent pour dédoier ces hautes régions.
NEUVIÈME. ÉPOQUE. an
Qu'importait à mes yeux ce miroir de ma ne !
Mes yepx sont tout trempés des larmes que j'essuie; Le loisir du matin ne va pas jusqu'au^ soir^ Je n'ai ai ledésir^ vi l'heure de m'asseoir; Le chevet des mouram est ma pkcè assidue , A leui^longue agonie tm peu de^pabc rendue , Le signe de la eroix tesu devait leurs yeux , Un serrement de main ^ un gisste va» k»oieux ^ Les saints honneurs rcaulus à leur pauvre suaire^ C'est le seul bien^ bêlas ! que j« puisse leur feire; Grâce à moi , sous leur diaume ik ne meunent pas seuls , L'un après l'Àutreils^oirt tous lœs drapa pour linceuls , Et le fol j que mes mains oi^ orensé pour leur bière , Ouvre à chacun ton Ut d'argile au cimetière.
Depuis deux ou troi« jours cependant le âéau Commence à s'aiMrtir^darïs moù pftiivre haâieàti.
Hélas ! il était temp&J que de toits sans fumées ! Que de champs sans semence et déportes fermées !
ai a JOCELYN.
A la ville, au contraire , il s'accroît tous les jours.
Les pauvres qu'il choftit y meurent sans secours ,
Les hôpitaux sont pleins d'infirmes qu'il entasse.
Et les morts aux mourans ne font pas assez place ,
Les temples trop étroits sont encombrés; leur seuil
Des cadavres pressée f^epoussent le cercueil ;
Le bras des fossoyeurs à bêcher se fatigue ;
Une place au sépukro est un don que Ton brigue ;
Les morts vont au tombeau par immenses convois ,
Où pour imille cercueik ne marche qu'une croix.
La population se jette aux gémonies y
Les prêtres fMcimés manqueiit auxagen'rs,
Leur pied fraie aux mourans les sentiers dû tombeau ,
Et comme le pasteur marche après le troupeau j
Les y mènent le soir, le lendemain les suivent ;
A peine jusqu'ici trois ou quatre survivent ,
Et pour les assister dans leur pieux devonr,
ïe descends chaque jour et revient^ chaque soû*.
Oh ! que mon pied court ^e au chemin de la tombe !
Quelle gràtce d'en haut , mon Dieu , si je succombe !
NEUVIÈME ÉPOQUE. ai3
Si moi qui donnerais pour rien mes jours flétris, Pour mes frères sauvés vous leur donniez un prix ! Oh ! pour rendre y Seigneur, un époux à la femme, Une mère à l'enfant , pren^ ame poiu* ame !
Vahieige » 16 Déoe.nhre 1803.
Ce soir je remontais pour descendre drâiain , Le cœur saignant , les pieds to^t meurtris du chemin , L'esprit anéanti du poids de leur misère y Comme Jésus montant sous la croix son Calvaire ;
ni ■" I "^i^ip^^^^"^
NEUVIÈME ÉPOQUE. ai 5
Je récitais tout bas les psaumes consacrés Pour les âmes de ceux que j'avais enterrés.
I^ nuit enveloppait les muettes campagnes ; Seulement en montant les crêtes des montagnes y Que la lune t^dive allait bi^itôt franchir, D'une écume de jour commençaient à blanchir.
£lle parut enfin con^me un charbon de braise Qu'on tire , avsmt le jour, du creux de la fournaise , Et glissant sur la pente en ruisseau de clarté , M'éclaira mon senlAir de tout' autre écarté.
Dur sentier siiâfiendu sur le bord des abîmes , S'enfonçant dans la gorge et remontant les eimes ; Puis enlm contournant la pente du rocher, Allant avec mes yeux aboutir au otpoher.
J'avais, mcmté kmg-temps, mon fronça large goutte Découlait de sueur dont je lavais ma route, Quajud jefus à peu près k uioitié du chemin , Au pas où le sentiet* coupé par le ravin ,
ai6 JOCÏLYN.
L'arche àa petit pont , où le torrent dégorge , Joint une rive à l'autre au creux noir de la gorge , Sur le pied de la croix , qui s'^ève au miHeti ^ Je m'assis un moment pour respirer un peu ; Un silence complet endonnait la nature; Le torrent desséché s'étendait sans murmure; Je comptais les rochers de son lit peu profond , Par la lune baignés , blanetissans j usqu'au fond , Et dans l'air de la nuit , sans haleine et sans voiles , On aurait entendu palpiter les étoiles.
Je fus tiré du sMn de ma réflexion Par un étrange bruit de respiration , J'écoutai : c'était bien une pénible halane Qui sortait sous le pont d'ime poitrine humaine. Et qu'au fond du ravin , de moment en momeiit , Entrecoupait un faible et sourd gémissement.
1 instant le souCQe à ma poitrine , parapet, l'œil tendu, je m'iiicli&&, j'appelle , et rien ne me répond.
I torrent je ^lescends sous le piKit ;
La lune en mondait Tanche basse et profonde ,
Où ses rayons tremblaient sur le^sable au lieu d'onde ,
Et répàndani; msez de jour pour rédairer,
Laissaient l'œil et les pas libres d'y pénétrer.
Des ronces et des joncs écartant quelque tige,
J'entrai d'un pas tremblant sous cette arche; que vi3-je ?
Un jeune homme , le corps sur le sable étendu ,
Le frisson de la mort sur sa peau répandu ,
Sans regard et sans voix, le bras sur quelque chose
De long , d'^oit , de blanc , qui près de Iw repose ,
Et 4ue dans son instinct samain, ouverte encor,
Semblait contre son cœur presser comme un trésor ;
Je recule d'un p^ , la pitié me rapprodie ,
Recueifii|pt un peu d^eau dans le creux d'uixe roche ,
J'en baignciavec la main son front évanoui ;
Il rouvre un çeA mourant , par la Inii^ ébloui ,
Jette un regard Gopfiis sur mon habi^, regarde Si rien n'a délacé le long fardeau q^'il garde , Che^che en vain, dans sa voix un mot pour me bénir, Se niet sur son séant et ne peut s'y tenir.....
ai8 JÛCELYN.
Je lui fis y avec peine y avaler une goutte
D'un flacon de vin vieux que j'avais {mwt nia route ,
Et quand il eut repris ses forces à demi :
« Que faites^vous ici, lui dis* je, mcMPi ami ,
<x Sous cette arche , à cette heure ? Ête»-vous un coupable
ce Que spn crime poursuit? ou quelque miséral^le
m Qui n'ayant plus de toit pour abriter sou froiit
tt Pendant les nuits 4'hivery se cache sous le popt?
c< Coupable ou nialb^ureux vqus u'a\ez fîen à taîre,
« Pardonner! soulager, ç est tout mon miniMère;
c( Je suis l'œil et la main 6t l'or^dle dq Di^u ,
« Sa providence à tpus^ le curé 4e ce lieu !»
Un éclair, à ce nom , parcourut son visage t
Il joignît se^ deux çiaii^s : — vis cvrédw v^^e? « Vous! vous^ s'éçria«>t-il , ne me tromp^z^voiis pas ? <c Ah! c'est ])i^u qui iwus a jetés lj| sous vos pas ,
ft O bon Savi£u*itaiu , c*e^ lui qui vous envaie ! « Arriver jusqu'à vqu^, puis» mourir ^ec jqje! j» fr- « Qu'attendez-voua d^ na^i ? lui dis-je ! » — r/ H&as ! voyez a Voyez ce qu'en tombant je dépose à vds pieds ; 4»
NEUVIÈME Éi>OQtXE. 219
Etretirantson corpj'qur|)rojetait une ombre Sur le côté cfé Vardie et du fardeau plus soml^re j Je vis sur fci poussière un grand coffre de bois ; Un lambeau de lin bkinc en couvrait les parttisx Une croix de drap nWir, petite , inaperçue , Du GOtéle plus IdFge au lin était cousue ; Une image de sainte, au bas , avec des ly s , Comme le pauvre peuple en suspend à ses lits ; Un râxnMu de bots sec , plus haut ipm couronne De ces fleurs d^ papier, ipiT^ni&fianfafUes Ton donne , Queiresse un fil de cuivi*e au:^ oripeaux d'argent , Pauvre luxe fané de l'amour indigent !
A ces sfgnes , hëlas ! si présens à mon ame , Je recmni» SQirtsi» \^ çerçwil i'^m fpmme !
« Malheureux 1 irt'épriai-rje^ UB prwmr tr^^port >
« Parles , que f^ii je?- vous ? iprQ&^^ywi^ la mort ? ,
« Voulie^v^HIs Mfob&r l(|i lombf^U 9PP ipysfèra ?
« Osie^-vdiis dUpvt^f* 911 fl^pQuHi» h te X^rre ? y Spp froiït k ce sptip«Qii «e wet^f^ A'bprrwr, Il joignit ses d^ux.m^ifis s^p l^ corps; «Ah! mpuaieur^
aao JOCELYN.
« Moi profener la mort et dépouiller la tombe !
ce Ah! si depuisdeuK jours , sous ce pbids je succombe,
ce C'est pour n'avoir pas pu des vivans obtenir
«( Une ^lain de Tautel qui voulût la bénir,
ce Une prière à part y hélas ! pour sa pauvre ame !
ce Cette bière est à moi, cette morte est ma fenune 1 »
— ce Expliquez^voHs , lui dis«je , et sur ce cher'linceul ,
« S'il est vrai , mon enfant, vous ne prierez pas seul;
a Mes larmes tomberont du cœur avec les vôtres ,
« 3m n'en ai plus pour moi^maîs j'en ai pour les autres; »
Je m'assis près du corps , dans le lit du tondent.
— «J'étais , monsieur, dit-41 , un pauvre tisserand , « A celfe que j'aimais ftiarié de bonne heure, « Detrayail et d'espok* dans notre humble demeure, «.Nous vivions ; nos amours avaient été bénis « D'un enfant de trois ans^enne la Saint-Denis ; a Que nous étions heureuic tous treis , toujours ensemble « Autour de ce métier où la tâche rassemble !
NEUVIÈME ÉPOQUE. aii
« Que de chants , de negsùrds , de sourires d'amour, c( Sur la trame enl^ nous , s'échangeaient tout le jour : « Mai femme , à mes côtés , travaiUimt à l'aiguille ^ « Me paissant la naTette; et la petite fille « De mon méti^ déjà comprenant les outib, « Garnissant \eê fuseaux , ou dévidant les fils j <( £t^ soir, quand le Kn reposait sur la trame , « Quel plaisir de nous voir assis avec m^ femme j <i Auprès de la fenêtre où quelques pots de fleurs « D'iris, de réséda , nous répftndaieBt l'odeur, « Regarder en n^pos le soleil qui se couche ce De ses longs rayons d'or jouant sur notre couche , a Manger sur nos genoux nos fruits et n^tre paii^, « Nous agacer du coude ou nous prendre la main / « Pendant ^le l'un cfe nous, de son pied qu'il «oulève, « Berçait dans son berceau l'enfafftt riant d'unréye ! « Ah ! monsieur iUne semble encor que je l^ vois ! a Cette itbage me tue %t mei^upe la voix !
ce Le travail allait bia% alors; chaque semame ce Le salaire assidu suffisait à la peines
vLatoile neoDtil^uaitjAiiNHftsurle métier,
a Et noDs pou^nS manger ncrtre pain tout entier; . -
« Ndus n'avions au bon Dieu que des grâces à rendre !
« Aussi, que le boi^eurrend la prière tendre!
« Et combien dans nos yeux de larmes de bonheur^
a De ses dons tous les soirB'reudaient grâce au Seigneur !
<c H^as ! ce temps fut court ; Dieu du fond de l'çbkae
« Fit souffler dans les airs le mal qui nous décime ;
« Nos v(HB(ns tour k tour succombaient à ses coupi,
a. Et d'étage en étt^e il m^ta jus^'à nous^
« Respirant la première nne fièvt^ basante ,
« Connue un tendre bourgeon qui gè^e svtxït la plante,
u Notre enfanfreutre noUs mourut.eB un dm d'oeil,
R Je vendt»wi croixd'orfiour avoir un cercural
« Sa màM de ses mains l|ii mit sa robe^la«cbe,
« La para pour la mort commepodr an dûnancfae,
« Et, la'couTr3BtceBt,fôis dei>ai>w ^ de pleurs,
« Effeuillant sur ses beau( pieds joints, nw pftts de fleurs;
« De son dernier bijou lui âtlejffcrifice,
3inme aux gri^ds morts on Jui flt un servic-e;
NEUVIÈME ÉPOQUE. ai3
« Moi-même, dépouillanfi moii uhiquè trésor, « Arrachant de nfeii doigt, hélas ! mon anneau d'or, «• J'achetai du gardien de la funèbre enceinte, « La fosse de trois pieds creusée eii terre sainte !...
« Le mal dans la maison une fois introduit , c< Ma femme entre mes bras mourut la même nnit ; tf Sans or, sans médecin, sans prêtre, sans remède, c< Je ne pus qu'appeler tous le^ saints à son aide, c< Réchauffer ses pieds froids de mon corps, dans mes bras ; ce lia disputer long-temps souffle à souffle au trépas ; « Souvent <|aiis cette nuit de l'angoisse mortelle,
cr En me serrant la main : t^rotnets-moi, jxie dit-elle, d Que tu ne hdsâeras jamais jetei" mon coi^s
a Sans bière et sans tombeau dàm le fossé deâ morts; « Mais que tu feras^re uil service à TégKse, ce Pour que phis vite au cieïïfotre ange liôus conduise, <c Et que plus près de Dieu , pour toi priant là-haut , a Nous puissions à nous deux té rappeler plus tôt !
aa4 JOCELYN.
«Je lui promis, mon "père, et sirfjcertfeppiwiesse,
n Son ame s'en alla tout heureuse en caresse ;
« Hélas! je promettais, je croyais obtenir
« Plus qu'en ces jours si diuv je ne pouvais tenir ;
« Par la longue misère ou par la maladie ,
« La charité publique était tout attiédie^
« Je cfaert^i vainemmt parmi nos froids amis , '
a De quoi feire accomplir ce que j'avais promis :
« Des planches , un linceul et des clous pour la bière,
« Une messe à son ame , un coin au cimetière !...,.
if Je revins morne et seul près du dene m'asseoir, « Le regardant brûler d'un œil de désespoir, « Quand il fut consumé, davs un transpoi-t féroce , « Je lui£s un linceul de sa robe de noce, a J'atrachai ^ je clôuu les plantées .da son Ut,^ ' a Dans cejcercueil d'amour, ma oiain V&fj^ehtr, , attendant cette heure où. daçs la matinée srvice des morts la qieste est destinée ,
NEUVIÈME ÉPO(mE.< aaS
« Et , eh^geaftt sui^iiron dfes ce cher et' sa^é.pbids» ^ ff J'allavprfeaA'e mon rang, seul, au bout des convois ; « Mais, de tous les quartiers él<W!gnés de la ville , « Les tombereaux venaient s'encombrer à la file , , « Hélas ! et dansleur mort côfnme dans leur vivant,
«J^^yg^s'iiches, monsieur, passaient encor devant; « Repoussé le dernier^ toujours de bière en bière , «,Courbé sous mon Fardeau je me traînais derrière; « L'église était déjà remplie , et le cercueil , « Sans cortège et ^ans pleurs, fut.repoùssé'dii seuil !
« Deux jaul*s ellitiers , monsieur, d églises en églises , oc Je tentai d'obtenir les prières promises , « Ou de^ui^rendre au moins, saintemeniimportun , a La bénédictâoii que Ton dopne en conuaum ,
cc£t d|ux jours, meodiant'en vain la sépultiire,'
« Dans^çba^bns sans lit, sans feu , sanr noiirHture , « Je ]sap|)ortai pli^s lourd mon fardeaa de douleur... « "Enfin, Dfeu me &t^ée «ne pensée au cœur.