‹ Jocelyn, épisode; journal trouvé chez un curé de villageChapitre 23 sur 28 · EPILOGUE · texte numérisé non relu

EPILOGUE

On oùt dit qiu' la mort avait fermé le livre;

Mais sa force à ce couj) l'avait laissé survivre;

Et ce fut, je présume, à peu près vers ce temps

Que je lis sa rencontre à la fin du printemps.

Qu'un premier entretien confondit nos deux âmes,

Et qne, du premier jour, tous deux: nous nous aimâmes.

Depuis ce moment-là jusqu'à ses cheveux blancs,

A sa maison de paix je montais tous les ans.

Elle était à mon cœur une source d'eau bonne,

Qu'on sait dans les rochers sans la dire à j)ersonne,

Et que dans sa mémoire on réserve avec soin

Pour aller à la soif la chercher au besoin.

Chaf|ue fois (pie ma vie était un j)eu fanée,

Qu'un chagrin me pesait dans le cours de l'année,

Mon instinct, près de lui me portant aussitôt,

Dans un coin de mon cœur mettait tout en dé'pôt,

Pour aller dans son sein le verser à son heure,

Et rapporter la paix tpii comblait sa demeure.

Où trouver maintenant ma pauvre goutte d'eau.

Et ce banc sur la route où poser mon fardeau.^

Et ])uis comme il m'aidait dans mes douces études!

Comme il connaissait bien toutes les habitudes

3i2 JOCELYN

Des plaiitos, dos oiseaux, des insectes de Dieu!

Coiiuiie il nie disait juste à quelle heure, eu quel lieu,

Sous quel rayon du soir, sur ({uelle verte pente

Ma juaiii tomberait luicuv sur l'insecte ou la plante!

Et connue, de rhysoj)e aux j)lus superbes fleurs,

De tout ce (pii végète il m'enseignait les mœurs!

Il n'avait pourtant, lui, ni grand herbier ni livre.

Je recueillais tout mort, mais lui voyait tout vivre.

Je savais mieux les noms, les genres, les contours;

Eui, les saveurs, les gonts, les instincts, les amours.

Pour lui chaque herbe était un rayon d'évidence,

Un signe du grand mot oîi luit la Providence;

De ce signe divin par la sagesse écrit

Je contemplais la lettre, et lui lisait l'esprit;

Et, prêtant à (InKjue herije une claire étincelle

D'ame distincte au sein de l'àme universelle.

Il la voyait sentir, penser, agir, aimer;

Et la iiatui'e ainsi, (piil savait animer.

Avec ses sentiments, ses grâces infinies.

Et ses transitions fondant en harmonies.

Devenait sous sa langue un poème sans fin.

Mais toujours émouvant l'ame et toujours divin :

Car le nom de l'auteur, brillant sur chaque l);«ge,

De jour et de chaleur inondait tout l'ouvrage;

Jamais ou n'\ lisait avec lui sans bénir.

Et sans sentir aux yeux une lai-nie venir —

A présent cpie j'ai lu dans cette àme si tendi'c. Je reviens sur sa vie, et j'ai peine à compreiulre Comment il a vécu connne un autre ses jours.

ElMI.()(iUE ii'l

Aprrs avoii- no\('' tant d'iiiiK' dans leur cours. J'aurais cru cju une nioi't précoci.' et volontaire . *

Aurait (h'raciné cet lioiiinie de la terre,

On (|ne son Iront, ciiari;!' de ni\ stère et d'cnnni, Ani-ait jeti' toujoni'S niic oinhrc de\ant lui.

Il nen fut pas ainsi; jCn ix-nis Dnn' Sa vie,

Quoique troublée an fond, ne j)ai'nt j)oint tarie;

Elle continua de eonler doneenient.

Sans devancer jamais sa pente d un moment.

Et sans rendre son eau pins troid)le on |)lns amère

Pour celui (pii repartie on (|ni s'\ dc-saltère;

La douleur cpi ell<; roule était tondjé(.' au fond.

Je ne soupçonnais })as même lui lit si profond :

Nul signe de latii^ne ou d une ànie blessée

Ne trahissait en lui la mort de la pensée;

Son front, quoique un |)eu grave, était toujoui's sei'ein,

On n'v pouvait rêver la trace d'un eliai^rin

Qu'au pli cpie la douleur laisse dans le sourire,

A la compassion |)lus tendre (pi'il resj)ire.

An tinibi'(.' de sa \()i\ fei'me dans sa lanj^nenr,

Qui i'('pondait si juste aux lélnrcs (\[\ i(enr.

Il se fit de la \ie une plus ]\i.\\t' idée :

Sa douleur diui seid trait ne Taxait pas vidée;

Mais, adorant de Dieu le sc'vèi-e dessein.

Il sut la porter pleine et pure dans son sc'wx.

Et, ne se hâtant pas de la l'épandre toute,

Sa résignation l' épancha goutte à goutte,

Selon la circonstance et le besoin dauti'ui,

Pour tout vivifier sur terre autour de- lui.

3i4 JOGELYN

S'il poursuivit ainsi son chemin jusqu'au terme, C'est qu'en ses saintes mains le bâton était ferme, C'est que sa tendre foi, qui n'était plus qu'espoir. Dorait le but d'avance et le lui faisait voir : L'heure dont on est sûr de tant de conhance S'attend sans amertume et sans impatience; Dans les chemins connus on marche à petits pas, Et, quand on sait le terme, on est moins vite las.

Et puis les demi-cœurs et les faibles natures Meurent du premier coup et des moindres blessures ; Mais les Ames que Dieu fit d'un acier plus fort De l'ardeur du combat vivent jusqu'à la mort : De leur sein déchiré leur sang en vain ruisselle ; Plus il en a coulé, plus il s'en renouvelle, Et souvent leur blessure est la source de pleurs D'où le baume et l'encens distillent mieux qu'ailleurs.

J'ai trouvé quelquefois, parmi les plus beaux arbres De ces monts où le bois est dur comme les marbres, De grands chênes blessés, mais où les bûcherons, Vaincus, avaient laissé leur liacbe dans les troncs; Le chêne, dans son nœud la retenant de force, Et recouvrant le fer d'un bourrelet décorée, Grandissait, élevant vers le ciel, dans son cœur, L'instrument de sa mort, dont il vivait vainqueur : C'est ainsi que ce juste élevait dans son ame. Gomme une hache au cœur, ce souvenir de femme !

Page 1