‹ Jocelyn, épisode; journal trouvé chez un curé de villageChapitre 6 sur 28 · XIV NOUVELLE PREFACE · texte numérisé non relu

XIV NOUVELLE PREFACE

mêmes de ceux qui ne lisent pas; avoir une créature de mon âme en circulation dans le monde des sens, une gravure d'un de mes poèmes ta})issant les murs nus de quelque solitaire à la campagne : mes pensées les plus ambitieuses de gloire littéraire n'ont jamais été au delà. En effet, c'est là toute la gloire. Quand on a obtenu cela, que veut-on de plus? Ecrire, c'est chercher à créer; quand l'imagination est devenue image, la pensée est devenue réalité; on a créé, et on se repose.

Je me souviendrai toujours des premières gravures de poèmes qui frappèrent mes regards d'enfant. C'étaient Paul et Virginie, Atala, René. La gravure n'était pas parvenue alors à ce degré de perfection qui la fait admirer aujourd'hui indépendamment du sujet. Ces images, tirées de ces charmants poèmes, étaient grossières et coloriées avec toute la rudesse des couleurs les plus heurtées. C'était de la poésie badigeonnée, mais c'était de la poésie! Je ne me lassais pas de la contempler sur les murs du vieux curé de mon village et dans les salles d'auberges de campagne, où les colporteurs avaient popularisé Bernardin et Chateaubriand. Je crois que le peu de poésie qui est entré dans mon âme à cet Age, y est entré par là. Je rêvais souvent et longtem])s devant ces scènes d'amour, de solitude, de sainteté, et je me disais en moi-même : Si je pouvais avoir seulement un jour un petit livre de moi de quelques pages qui restât sur les tablettes de la bibliothèque de famille, et dont une scène ou deux fussent attachées aux murailles pour la poésie de ceux qui ne lisent pas, je serais content.

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j'aurais vécu. Le ciel et vous, mousieur, vous avez satisfait ce modeste et puéril désir. Ma petite destinée, sous ce rappoit. est accoiiij)lic. Laurence sera encadrée {piekjuelois l)ien l)as au-dessous de Virginie, et Jocelyn Ijien loin à côté du })ère Aubry. Mais je ne désire pas m'en rap[)roclier davantage. J'ai pour ces deux grands génies de la poésie moderne, M. de Saint-Pierre et M. de Chateaubriand, qui lurent nos pères et non nos émules, le respect et le culte filial qui se glorifient même d'une plus humble infériorit(''. Etre de leur famille, cela suKit à mon orgueil, connue cela suffisait alors à mon bonheur. Soyez-en donc remercié. Que mes lecteurs bienveillants le soient aussi. Jocelyn est celui de tous mes ouvrages qui m'a valu les communications les plus intimes et les })lus multipliées avec des inconnus de tout âge et de tout i)ays. Combien d'ames que je n'aurais jamais devinées se sont ouvertes à moi depuis ce livre, par ces correspondances signées ou anonymes qui pleuvent chaque jour sous ma main! Dans les pièces de Schiller, le brigand siffle, et du fond des forêts, de derrière chaque rocher, du creux de chaque tronc d'arbre, il sort un brigand tout armé qui répond à cet a|)j)el, et (|ui vient lui offrii" son l)ras et sa vie. Dans ce monde charmant de l'intelligence et de l'amour que nous haijitons jusqu'à trente ou quarante ans. le poète chante, et des foules d'àmes sympathiques, des milliers de cœurs sonores, répondent à sa voix et viennent lui révéler leurs impressions. Les uns sont déjà graves et tristes connne des natures déplacées ici-bas, et dont la plante des pieds est trop

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