‹ Jocelyn, épisode; journal trouvé chez un curé de villageChapitre 7 sur 28 · XVI NOUVELLE PRÉFACE · texte numérisé non relu

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délicate pour marcher sans douleur sur le sol dur et froid des réalités; les autres sont encore dans l'ingénuité des premières heures de la vie, et comme enivrés de ce premier regard, qui n'est si délicieux que parce qu'il n'analyse rien. D'autres enfin sont arrivés à cet âge où l'on retrouve le calme dans le découragement accepté, où l'on congédie toutes les chimères séduisantes de la vie, où l'on s'assied sur le seuil de sa porte, comme l'ouvrier à la lin du jour, pour voir passer les autres, pensant à tous ceux qui sont déjà passés, et à Dieu qui ne passe pas. Confident de tous ces états divers de l'ame, le poète, du sein de sa solitude, devient ainsi le consolateur invisible de bien des peines, et le confesseur de toutes les imaginations.

Je voudrais que vous puissiez assister quelquefois, monsieur, à la réception du courrier, et décacheter les lettres qui se sont accumulées quelques jours, pendant une absence ou une distraction du poète. En voici un monceau de toutes les formes, de tous les timbres, de toutes les contrées. Les adresses seules sont un indice presque infaillible de ce qu'elles contiennent. En voici dont le papier jauni par le vinaigre, et percé par le couteau du lazaret, annonce qu'elles ont traversé la peste, et qu'elles apportent quelques lointains et chers souvenirs d'Orient. Elles sont écrites en arabe, et il faut les envoyer à Paris ou à Marseille pour les faire traduire. En voilà dont la forme rectiligne et dont le caractère sérieux annonce la grave et ])ensive Allemagne : c'est de la philosophie aussi éthérée que la ])oésie elle-même ; je les

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ouvre déjà avec recueillement. En voici de Rome, de Naples, do Florence : l'éci'itiire en est mauvaise et indéchiflrahle ; mais elles sont écrites dans cette langue sonore et musicale qui donne à la pensée ou au sentiment qu'elle evj)j'ime le retentissement éclatant et prolongé du UK-tal. En génc'ral, ce sont des vers lyritjues ('chappc's à quelques jeunes âmes fortes qui manquent d'air dans ces pays stagnants, et qui viennent respirer au delà de nos Alpes. Celleslà viennent d'Angleterre; les suscriptions ont toutes ce caractère rai)ide, cursif, uniforme, (pii indique la mnltij)licité des rapports et la régularité de hiérarchie chez ce peu])le. C'est de l'économie politique ou du iiiéthodisiiie m\ sti(iu(^ : de hi |)oésie point, il n'en vient plus de là depuis quchpu- temps. Les Anglais ont trop à faire pour rêver : ils travaillent ou ils prient. Travail du corps, tiavail de lame, même chose, mais toujours travail. Euliii. celles-ci viennent de tous les })oints divers de la France, aussi variées dans leur format, aussi dissendjlahles dans leur caractère, et même dans le papier, que les provinces, les races d'hommes et les conditions sociales de ceuv qui les ont écrites. On décachette. Quel chaos sur la table 1 Langues, vers, prose, chiffres, tout se confond, tout se heurte; on jette la main au hasard dans ce pêle-mêle d'idiomes, de faits, de sentiments ou d'idées. Les affaires d'abord; il faut se dehai-rasser de ce qui ennuie. Puis la politique: elNoccupe une place immense; c'est l'œuvre de ce siècle : tout le monde y travaille ou y pense, même ceux qui affectent de la dédaigner. Ce sont des sys-

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tèmes, des encouragements, des enthousiasmes, des conseils, des reproches; quelquefois des injures, le plus souvent des malentendus. On n'est pas là pour rectifier, pour expliquer, pour justifier sa pensée ou ses actes. Il faut se résoudre à être mal compris, mal jugé, calomnié même. C'est la condition de la vie publique et de la lutte des opinions ; toute cette poussière ne retombe que quand on s'arrête. Allons toujours. La politique active, c'est le coudoiement avec la foule dans un chemin difficile et obstrué : on y déchire ses flancs; mais cette foule ce sont les hommes, et ce chemin mène les peuples à Dieu.

On se console de tous ces mécomptes i)ar quel- (pies-unes de ces voix qui vous disent : « Courage ! nous vous aidons de cœur, et nous prions pour vous. » On s'en console surtout en ouvrant bien vite quelques-unes de ces petites lettres d'amis qu'on a réservées pour la fin, comme pour s'embaumer les mains et l'ame de ce doux parfum d'affection cachée qui s'est allumé dans la jeunesse, et qui brûle toujours dans la même solitude éloignée, dans la même maison, dans le même cœur. Celles-là, on les savoure, et, après les avoir lues et relues, on les sépare de la foule comme elles sont à part dans la pensée : ce sont les bénédictions de la journée, les oiseaux de bon augure qu'on a vus })asser sous tant de nuages et parmi tant de feuilles sèches.

Enfin on ouvre les lettres d'inconnus. C'est un délicieux moment. J'écarte tristement celles qui sollicitent un crédit que je n'ai pas, et une fortune que je voudrais avoir encore. Je lis celles qui sont des

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ériianations du cœur et de l'àme, et qui ne sont écrites que pour être lues. Quelles charmantes choses! que de trésors cachés! quel abîme de sensibilités et d'émotions intimes! quelle variété, quelle nouveauté, quel imprévu dans la manière de sentir la vie, la nature, lart! quelles confidences touchantes de situations, dinq)ressions, d'affections , cpi'on n'oserait faire à visage découvert! quelle pi'odigalité de dons, de grâces, de génie même dans la nature humaine! 11 y a bien d<'S pages pu(''riles. essaxécs ])ar des mains d'enfants; mais aussi qu'il } a do pages ravissantes que l'on voudrait voir lues au grand jour ! Que d'amour, de piété, de philosophie, de poésie ! que de vers, ou tendres ou sublimes, (pii meurent ainsi cachés entre celui qui les chante et celui qui les écoute, et qui seraient la richesse d'un livre ou la gloire d'un nom ! Peu de ces compositions verront un autre jour que celui de ma lampe. Il y a des natures recueillies, et ce sont les meilleures, qui ont une sorte de pudeur de leur génie, qui croiraient le perdre en le dévoilant. Il y a de jeunes hlles du / peuple, comme celle cju'Hugo a si bien chantée, qui vivent de l'aiguille le jour, et le soir des plus fraîches inspirations de la })ensée. Maintenant qu'elles savent lire, elles s'essayent à imiter ce qu'elles ont lu; elles n'ont rien vu, elles écrivent leur âme, et il y a là des mystères de candeur et de naïveté qui n'avaientjamais été écrits. Il y a de pauvres ouvriers qui, après avoir limé le fer ou raboté le bois tout le jour, s'enferment la nuit dans leur mansarde, et sentent et pensent avec autant de nature et avec

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plus d'originalité que nous. 11 y a des femmes exilées dans des provinces lointaines, au fond de vieux châteaux, dans des chaumières, dans de petites villes, dans tous les embarras, dans toutes les médiocrités d'une vie obscure et domestique, qui laissent échapper une voix d'ange, de ces voix qui font qu'on s'arrête le soir en passant sous les fenêtres d'une rue sombre, qu'on écoute longtemps en silence, et qu'on dit : « Il y a là un écho du ciel! « Enfin il y a des malades, de pauvres jeunes gens disgraciés de la nature et de la fortune, dont les poètes sont les seuls amis; de jeunes prêtres à peine sortis des séminaires, relégués, comme Jocelyn, dans quelque masure, sur une montagne ou dans un désert, à qui notre livre tombe par hasard des mains du colporteur ou du voisin, et qui mêlent leurs bonnes œuvres, leurs larmes, leurs prières à celles du jeune prêtre qui les a un moment consolés. Voilà nos lecteurs, nos amis , nos correspondants de tous les jours! ils ne s'épuisent pas, car chaque année les renouvelle, et quand l'un s'en va, l'autre arrive; quand l'un se tait, l'autre conmience à parler : Sibi lampadd tradunt. Il y a une incessante génération d'intelligences, un éternel rajeunissement d'impressions et de sentiments sur la terre. Le monde poétique finit et recommence tous les jours comme l'autre monde.

Ah ! quand on est comme moi dans la confidence de ces multitudes infinies déjeunes Ames qui arrivent jour i)ar jour à la vie active avec cette virginité d'émanations, ces élans de vertu, cette énergie de

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bons désirs, cette sainteté de volonté, cette sève de passions généi-eiises. dont je suis si souvent le témoin, on ne peut |)his se décourager de res[)érance et de la confiance dans l' humanité. Ceu\ (pii accusent leur âge ne le connaissent pas. Le flot (jui arrive est j)lus j)ur (pic celui (pii s'en \a. \c maudissez pas tant la vie et l'homme ! Sans doute il y a de tristes d(-gradations; il \ a drs âmes (pii se lassent et (pii tombent pour se relever; il y en a qui tombent j)our toujours; il y en a qui se vautrent dans la servilité et dans la corruption; mais à mesure cju'il en dispai^aît une, il en surgit dix autres pleines de sève et toutes en fleurs, pour purifier et rajeunir l'air vital cpie nous avons toujours à respirer. Sans cela riiomme mourrait, et il doit vivre. Celui (jui désespère des hommes ne connaît pas Dieu; car, dans les temps de lumière, il s'appelle Foi; et, dans les temps de ténèbres, il s'appelle Espérance.

A. DR La3iarti.\i:.

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