PROLOGUE
Immobile, le front sur ses genoux couché,
Et dans son tablier lo visage caché.
Elle ne proférait ni |)lainte ni murmure;
Seulement du drap noir qui cou\ l'ait sa (igure
Un mouvement léger, convulsif, continu,
Trahissait le sanglot dans son sein retenu;
Je devinai la moi't à ce muet emblème :
La servante pleurait le vieux maître qu'elle aime.
« Marthe! dis-je, est-il vrai?... » Se levant à ma voix
Et s'essuyant les yeux du revers de ses doigts :
« Trop vrai! montez, monsieur, on peut le voir encore.
On ne doit l'enterrer que demain à l'aurore;
Sa pauvre ame du moins s'en ira plus en paix
Si vous l'accompagnez de vos derniers souhaits.
Il a parlé de vous jusqu'à sa dernière heure :
<c Marthe, me disait-il, si Dieu veut que je meure,
« Dis-lui que son ami lui laisse tout son bien
« Pour avoir soin de toi, des oiseaux et du chien. »
Son bien! n'en point garder était toute sa gloire;
Il ne remplirait pas le rayon d'une armoire.
Le peu qui lui restait a passé sou par sou
En linge, en aliments, ici, là. Dieu sait où.
Tout le temps (ju'a duré la grande maladie,
il leur a tout donné, monsieur, justju à sa vie;
(lar c'est en confessant, jour et nuit, tel et tel.
Qu'il a gagné la mort. — Oui, lui dis-je, et le ciel! »
Et je montai. La chambre était déserte et sombre;
Deux cierges seulement en éclaircissaient l'ombre,
Et mêlaient sur son front leurs funèbres reflets
Aux rayons d'or du soir qui perçaient les volets,
Comme luttent entre eux, dans la sainte agonie, L'immortelle espérance et la nuit de la vie.
Son visage était calme et doux à regarder;
Ses traits pacifiés semblaient encor garder
La douce impression d'extases commencées ;
Il avait vu le ciel déjà dans ses pensées,
Et le bonheur de l'ame, en prenant son essor,
Dans son divin sourire était visible encor.
Un drap blanc recouvert de sa soutane noire
Parait son lit de mort ; un crucifix d'ivoire
Reposait dans ses mains sur son sein endormi.
Comme un ami qui dort sur le cœur d'un ami ;
Et, couché sur les pieds du maître qu'il regarde,
Son chien blanc, inquiet d'une si longue garde.
Grondait au moindre bruit, et, las de le veiller,
Ecoutait si son souffle allait se réveiller.
Près du chevet du lit, selon le sacré rite.
Un rameau de buis sec trempait dans l'eau bénite:
Ma main avec respect le secoua trois fois.
En traçant sur le corps le signe de la croix.
Puis je baisai les pieds et les mains ; le visage
De l'immortalité portait déjà l'image.
Et déjà sur ce front, oii son signe était lu,
Mon œil respectueux ne voyait qu'un élu.
Puis, avec l'assistant disant les saints cantiques,
Je m'assis pour pleurer près des chères reliques ;
Et, priant et chantant et pleurant tour à tour,
Je consumai la nuit et vis poindre le jour.
Près du seuil de l'église, au coin du cimetière,