‹ Jocelyn, épisode; journal trouvé chez un curé de villageChapitre 10 sur 28 · PROLOGUE t · texte numérisé non relu

PROLOGUE t

Dans la terre des morts nous coucliarnes la bière; Chacun des villageois jeta sur le cercueil ; Un peu de terre sainte en signe de son deuil ; Tous pleuraient en passant et regardaient la tombe S'affaisser lentement sous la cendre ({ui tombe; Chaque fois qu'en tombant la terre retentit, De la foule nuiette un sourd sanglot sortit. Quand ce fut à mon tour : « O saint ami! lui dis-je, Dors ; ce n'est [)as mon cœur, c'est mon œil qui s'afflige. En vain je vais fermer la couche où te voilà, Je sais qu'en ce moment mon ami n'est plus là; Il est où ses vertus ont allumé leur flamme. Il est où ses soupirs ont devancé son Ame! » Je dis; et tout le soir, attristant ces déserts, \ Sa cloche en gémissant le pleura dans les airs, I Et, mêlant à ses glas des aboiements funèbres, ! Son chien, qui l'appelait, hurla dans les ténèbres.

Et moi, seul avec Marthe en ce morne séjour.

J'allais, je revenais du jardin à la cour.

Cherchant et retrouvant en chaque endroit sa trace,

Le voyant, lui parlant, et lui laissant sa })lace.

Feuilletant tout ouvert quelque livre pieux.

En lisant un ])assage et m'essuyant les yeux.

« N'écrivait-il jamais ? — Quelquefois le dimanche,

Me dit Marthe, il veillait sur une page blanche.

Et quand elle était noire, au fond d'un vieux panier

Il la jetait, et moi, dans un coin du grenier

Je balayais la feuille au retour de l'aurore.

Ce qu'ont laissé les rats y peut bien être encore. »

6 JOGELYN

J'y montai; j'y trouvai ces pages où sa main

Avait ainsi couru sans ordre et sans dessein,

Semblables à ces mots qu'un rêveur solitaire

Du bout de son bâton écrit avec mystère ;

Caractères battus par la pluie et les vents,

Et dont l'œil se fatigue à renouer le sens.

Bien des dates manquaient à ce journal sans suite.

Soit qu'il eût déchiré la page à peine écrite,

Ou soit que Marthe en eût allumé ses flambeaux

Et les vents sur son toit dispersé les lambeaux.

Déplorant à mon cœur mainte feuille ravie.

Mon œil de ces débris recomposait sa vie,

Comme l'œil, éclairé d'un rayon de la nuit.

Et s'égarant au loin sur l'horizon qui fuit.

Voit les anneaux glissants d'un fleuve à l'eau brillante

Dérouler flots à flots leur nappe étincelante.

Se perdre j)ar moment sous quelque tertre obscur,

Dans la plaine plus bas reparaître plus pur,

Se briser de nouveau dans les prés (ju'il arrose;

Mais suivant du regard le sillon qu'il suppose.

Et sous les noirs coteaux devinant ses détours.

De mille anneaux rompus recompose un seul cours.

C'est ainsi qu'à travers de confuses images

De ce journal brisé j'ai recousu les pages.

Si d'une ombre souvent le texte est obscurci,

Complétez en lisant ces pages ; les voici.

l<''^ mai 1786.

Le jour s'est écoulé comme fond dans la bouche

Un fruit délicieux sous la dent qui le touche

Ne laissant après lui que parfum et saveur.

O mon Dieu, que la terre est pleine de bonheur!

Aujourd'hui premier mai, date où mon cœur s'arrête,

Du hameau paternel c'était aussi la fête,

Et c'est aussi le jour où ma mère eut un fils;

Son baiser m'a sonné mes seize ans accomplis :

Seize ans î puissent longtemps ces doux anniversaires

Sonner tant de bonheur au clocher de mes pères!

Que ce jour s'est levé serein sur le vallon! Chaque toit semblait vivre à son premier rayon, Chaque volet ouvert à l'aube près d'éclore Semblait comme un ami solliciter l'aurore; On voyait la fumée, en colonnes d'azur, De chaque humble foyer monter dans un ciel pur; Du pieux carillon les légères volées (Couraient en bondissant à travers les vallées;

Les filles du village, à ce refrain joyeux,

Entr'ouvraient leur fenêtre en se frottant les yeux,

vSe saluaient de loin du sourire ou du geste.

Et sur les hauts balcons penchant leur front modeste,

Peignaient leurs longs cheveux qui pendaient en dehors,

Comme des écheveaux dont on lisse les bords ;

Puis elles descendaient nu-pieds, demi-vêtues

De ces plis transparents qui collent aux statues.

Et cueillaient sur la haie ou dans l'étroit jardin

L'œillet ou le lilas, tout baignés du matin;

Et les gouttes des fleurs, sur leurs seins découlées,

Y roulaient comme autant de perles défilées.

Tous les sentiers fleuris qui descendent des bois

Retentissaient de pas, de murmures, de voix;

On y voyait courir les blonds chapeaux de paille,

Et les corsets de pourpre enlacés à la taille.

Tous ces sentiers versaient d'heure en heure au hameau

Les groupes variés confondus sous l'ormeau :

Là les embrassements, les scènes de familles.

Les cheveux blancs touchant des fronts déjeunes filles,

Des amis retrouvés, des souvenirs lointains.

Des botes entraînés aux rustiques festins.

Des vierges à genoux autour de la chapelle.

Et les groupes pieux que la cloche rappelle.

Leur chapelet en main et le front incliné.

Allant offrir à Dieu le jour qu'il a donné.

Que de danses le soir égayaient la pelouse! Plus le jour retirait sa lumière jalouse. Plus elles s'animaient, comme })0ur ressaisir

Ce que l'heure fuyante enviait au plaisir.

Chaque arbre du verger avait sou cliœur champêtre,

Son orchestre élevé sur de vieux troncs de hêtre ;

Le fifre au\ cris aigus, le hautbois au son clair,

La musette vidant son outre pleine d'air;

L'un sautillant et gai, l'autre plaintive et tendre,

S'accordant, s'excitant, s'unissant pour ré[)andre

Ensemble ou tour à tour, dans leurs divers accents,

Le délire ou l'ivresse à nos cœurs bondissants.

Tous les yeux se cherchaient, toutes les mains pressées

Frémissaient de répondre aux notes cadencées.

Un tourbillon d amour emportait deux à deux,

Dans sa sphère de bruit, les couples amoureux ;

Les pieds, les yeux, les cœurs qu'un même instinct attire,

S'envolaient soulevés par le commun délire,

S'enchaînaient, se brisaient, pour s'enchaîner encor :

Tels, quand un soir d'été darde ses rayons d'or.

Dans le sable échauffé qui brille sur la grève

On voit des tourbillons d'atomes, qu'il soulève.

Monter, descendre, errer, s'enlacer tour à tour.

Comme à l'attrait caché d'un invisible amour.

Dresser en tournoyant leur brillante colonne.

Et danser dans la sphère où le soleil rayonne.

Et plus tard, rpiand l'archet, le lilre, le hautbois, Commençaient à languir comme épuisés de voix, Quand les cheveux mouillés, que la sueur dénoue, Tombaient en tresse lisse et collaient à la joue. Et que sur les giizons les groupes indolents S'en allaient en causant à voix basse, à pas lents,

lo JOCELYN

De quels bruits enchanteurs l'oreille était frappée!

Adieux, regrets, baisers, parole entrecoupée,

Murmure que la nuit peut à peine assou})ir.

D'un beau jour qui s'éteint tendre et dernier soupir :

Mon ame s'en troublait, mon oreille ravie

Buvait languissamment ces prémices de vie;

Je suivais des regards, et des pas, et du cœur,

Les danseuses passant l'œil chargé de langueur ;

Je rêvais aux doux bruits de leurs robes de soie ;

Chacune en s'en allant m'emportait une joie.

Puis enfin, danse et bruit, tout avait disparu;

Sur la crête des monts la lune avait couru;

A peine quelque amant, trop oublieux de l'heure,

Piegagnait en rêvant sa lointaine demeure.

Ou, longtemps arrêtés au coude du chemin.

Quelques couples tardifs, une main dans la main,

Laissaient sonner deux fois l'heure avancée et sombre,

Et sous les châtaigniers disparaissaient dans l'ombre.

Maintenant je suis seul dans ma chambre. Il est nuit;

Tout dort dans la maison; })lus de feux, plus de bruit;

Dormons ! — mais je ne puis assoupir ma paupière.

Prions! — mais mon esprit n'entend pas ma prière.

Mon oreille est encor pleine des airs dansants

Que les échos du jour rapportent à mes sens ;

Je ferme en vain mes yeux, je vois toujours la fête;

La valse aux bonds rêveurs tourne encor dans ma tête ;

Du bal, hélas! fini, fantômes gracieux.

Mille ombres de beautés dansent devant mes yeux;

Je vois luire un regard dans la nuit; il me semble

PREMIERE ÉPOQUE n

Sentir de douces mains presser ma main qui tremble; De blonds cheveux jetés par le cercle mouvant Sur ma peau qui frémit glissent comme un doux vent ; Je vois tomber des fronts mille roses flétries, J'entends mon nom redit })ar des lèvres chéries. Anna! Blanche! Lucie! oh! que me voulez-vous? Qu'est-ce donc que l'amour, si son rêve est si doux?

Mais l'amour sur ma vie est encor loin d'éclore; C'est un astre de feu dont cette heure est l'aurore. Ah! si jamais le ciel jetait entre mes bras Un des songes vivants attachés à mes i)as ; Si j'apportais ici, languissante et ravie, Une vierge au cœur pur, premier rayon de vie, Mon arae aurait vécu mille ans dans un seul jour : Car, je le sens, ce soir, mon âme n'est qu'amour!

?son : chassons de mon cœur ces trop molles images ;

De mes livres amis rouvrons les vieilles pages.

J^es voici sur ma table incessamment ouverts ;

jNIais mon œil flotte en vain sur la prose et les vers,

Les mots inanimés tombent morts de la lyre,

Mon esprit ne lit })as et laisse mes yeux lire.

Un seul mot s'y retrace, et ce mot est de feu :

L'amour, rien que l'amour ; mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu!

Parmi tant de beautés que ma sœur était belle ! Mais le soir en rentrant ])our((uoi donc pleurait-elle?

6 mai 1786.

Ah! j'ai donc le secret des larmes de ma sœur; Puisse mon sacrifice acheter son bonheur!

Tout à l'heure au jardin, pensif et solitaire,

Je traînais au hasard mes pas distraits à terre

Dans l'allée au couchant le long de la maison;

Mon pied, cpii s'imprimait sans bruit sur le gazon,

Ne retentissait pas, dans l'herbe 011 je l'appuie,

Plus que l'oiseau qui pose, ou la goutte de pluie;

Je tenais dans ma main ce livre où tant de pleurs

Coulent du cœur de Paul et des yeux des lecteurs.

Quand, le canot parti, chaque coup de la rame

Emporte Virginie, arrache l'âme à l'ame;

Je sentais tout mon cœur se fondre de pitié.

Et la page toujours restait lue à moitié.

Tout à coup quelques mots murmurés à voix basse

Fixèrent ma pensée et mes pas sur la place.

Ce bruit inusité dans le muet enclos.

Ces sons entrecoupés de timides sanglots,

S'élevaient, s'abaissaient de distance en distance.

Puis mouraient étouffés dans un morne silence.

Inquiet, j'avançai d'un pas discret et sûr

Vers la fenêtre basse et sous l'angle du mur;

J'écartai de la main les pampres de la treille,

Et de la jalousie approchant mon oreille.

Et plongeant un regard dans la nuit du boudoir,

PREMIÈRE EPOQUE i3

J'entendis et je vis. Un seul rayon du soir,

Que brisaient les barreaux et les feuilles obscures,

Éclairait à demi la cbarnbre et les figures.

Ma mère était au fond, assise au bord du lit,

Les yeux sur un papier, comme quelqu'un qui lit;

L'ombre de ses cheveux me cachait son visage.

Mais j'entendais tomber des gouttes sur la page.

Ma sœur, assise auprès, vni de ses bras passé

Au cou de notre mère avec force embrassé,

Le front sur son épaule et noyé dans sa robe

Pour cacher la rougeur que la pudeur dérobe,

S'efforçait vainement d'étouffer ses douleurs;

Des mèches de ciieveux, qui ruisselaient de pleurs,

Détachés de sa tête et collant sur sa joue.

Le mouvement d'un sein que le sanglot secoue,

Et le son de deux voix brisé, tout trahissait

Deux cœurs brisés eux-même, et des pleurs qu'on versait.

— « Julie! il est donc vrai, disait ma mère; il t'aime! Et toi, tu le chéris aussi? — Plus que moi-même!

— Hélas! je comprends trop ce tendre et triste aveu. Vous voir unis un jour était mon })lus doux vœu; Mais Dieu, qui de ses dons fut pour nous trop avare, Vous unit d'une main, de l'autre vous sépare. Quand je te donnerais, ma fille, tout mon bien,

Ta dot à peine encore égalerait le sien.

Et, tu le vois, un père inflexible à vos larmes

Compte pour rien son fils, son désespoir, tes charmes,

Si tu n'apportes pas à sa famille encor,

Avec tant d'innocence et tant d'amour, de l'or;

De l'or!... Ah! si mes pleurs au moins j)Ouvaient en faire.

i4 JOCELYN

On verrait ce qu'il tient dans les yeux d'une mère; Dieu le sait. Je voudrais acheter à ce prix Un époux pour ma fdle, une femme à mon fds; Mais je n'ai que ce champ, trop étroit héritage, Qu'entre ton frère et toi ma tendresse partage ; Sachons donc, mon enfant, oublier et souffrir! — Oublier! Non, jamais, ma mère, mais mourir! » Puis je n'entendis plus qu'à voix basse un mélange De plaintes, de baisers; puis la voix de quelque ange Me parla dans le cœur, et, d'un pied suspendu, Je m'éloignai pleurant et sans être entendu.

17 mai I 78(3.

'fout le jour dans mon sein j'ai roulé ma pensée, Et de mon dévouement l'agonie est passée.

i3 mal 1786.

Voilà ce que j'ai dit à ma mère aujourd'hui :

« Je sens que Dieu me presse et qu'il m'appelle à lui.

La tendre piété, la foi vive et profonde.

Cette divine soif des biens d'un meilleur monde.

Dont vous me nourrissiez, enfant, sur vos genoux,

Porte aujourd'hui son fruit, peut-être amer pour vous,

Amer à ma jeunesse aussi, mais doux à l'âme. L'ombre des saints })arvis m'attire et me réclame; Je veux consacrer jeune à Dieu mes jours mortels, Comme un vase encor pur qu'on réserve aux autels. Rien de ce qui s'agite ici-bas ne me tente; Je ne veux pas dresser à tout ce vent ma tente; Je ne veux pas salir mes pieds dans ces cliemins Où s'embourbe en marchant ce troupeau des humains J'aime mieux, m'écartant des routes de la terre, Suivre dès le matin mon sentier solitaire. J'aime mieux m'abriter sous le mur du saint lieu Et dès le premier j)as me reposer en Dieu. Je ne me sens [)as fait d'ailleurs pour la mêlée Où bruit cette foule à tant de soins mêlée : J'apporterais une arme inégale au combat. Trop de pitié dans l'ame, un cœur qu'un souffle abat ; Trop sensible ou trop fier, je mourrais dans la lutte, Ou vainqueur du triomphe ou vaincu de la chute. A cette loterie où la vie est l'enjeu Mon cœur passionné mettrait trop ou tro}) peu ; Et puis la vie est lourde, et dur est le voyage : Il vaut mieux la porter seule et sans ce bagage De chaînes, de fardeaux, de soins, d'ambitions. Amours, liens brisés, enfants, afflictions, Quel que soit vers le ciel le chemin que l'on suive, On arrive plus vite où Dieu veut qu'on arrive; Dans le lit de poussière on se couche moins tard ; On a moins de soucis et de })leurs au départ. Oh! ne résistez pas, ma mère, à ma prière! Si vous réfléchissiez, un jour vous serez fière

iG JOCELYN

De ce mot qui vous semble un douloureux adieu;

A quoi renouce-t-on quand on se jette à Dieu?

Que voulez-vous de mieux pour l'enfant qui vous prie

Que la paix sur la terre et le ciel pour patrie ?

Humble est le nom de prêtre ! Oh ! n'en rougissez pas,

Ma mère, il n'en est point de plus noble ici-bas.

Dieu, qui de ses desseins connaît seul le mystère,

A partagé la tache aux enfants de la terre :

Aux uns le sol à fendre et des champs pour semer ;

Aux autres des enfants, des femmes pour aimer;

A ceux-là le plaisir d'un monument qu'on fonde ;

A ceux-ci le grand bruit de leurs pas dans le monde.

Mais il a dit aux cœurs de soupirs et de foi :

« Ne prenez rien ici, vous aurez tout en moi! »

Le prêtre est l'urne sainte au dôme suspendue,

Où l'eau trouble du puits n'est jamais répandue,

Que ne rougit jamais le nectar des humains.

Qu'ils ne se passent pas pleine de mains en mains,

Mais où l'herbe odorante, où l'encens de l'aurore

Au feu du sacrifice en tout temps s'évapore;

11 est dans son silence au reste des mortels

Ce qu'est aux instruments l'orgue des saints autels :

On n'entend pas sa voix profonde et solitaire

Se mêler hors du temple aux vains bruits de la terre;

Les vierges à ses sons n'enchaînent point leurs pas,

Et le profane écho ne les répète pas ;

Mais il élève à Dieu, dans l'ombre de l'église.

Sa grande voix qui s'enfle et court comme une brise,

Et porte, en saints élans, à la Divinité

L'hvmne de la nature et de l'humanité.

Mais vous dites peut-être : « 11 vit seul, et son Ame,

« Que n'échauffe jamais le ravon de la femme,

« Dans cet isolement sèche et se rétrécit;

« Il n'a plus de famille, et son cœur se durcit. »

Dites plutôt qu'à l'homme il étend sa famille :

Les pauvres sont pour lui mère, enfants, femme et fille.

Le Christ met dans son cœur son immense amitié;

Tout ce cpii souffre et pleure est à lui par pitié.

Non, non, dans ma pensée heureuse et recueillie,

Ne craignez pas surtout que mon amour s'oublie.

Ah! le Dieu qui me veut n'est pas un Dieu jaloux;

Ce vœu me donne à lui sans m'arracher à vous.

Plus de sa charité l'océan nous inonde,

Plus nous sommes à lui, plus nous sommes au monde,

A ses pieux devoirs, à ses liens })ermis.

Aux doux attachements de parents et d'amis.

Devant ce Dieu d'amour dont je serai l'apotre.

Aucun nom à l'autel n'effacera le vôtre;

Et chacun des soupirs du céleste entretien

Y portera ce nom au ciel avec le mien !

Ne fermez pas ainsi vos lèvres interdites.

Ne me regardez pas si tristement; mais dites :

« Que le désir de Dieu s'accomplisse sur toi! »

Dites comme Sara, mère, et bénissez-moi! »

JOCEJAN

26 mai 1786.

Elle a pleuré sept jours, comme sur les montagnes

La fille de Jephté, que suivaient ses compagnes,

Demanda quelques nuits au Seigneur irrité

Pour pleurer ses printemps et sa virginité ;

Puis, comme un doux agneau revient à sa nourrice,

Vint d'elle-même offrir sa gorge au sacrifice.

Ainsi pleurait ma mère, et puis elle a dit : « Oui ! »

Mais un cœur sur la terre en sera réjoui.

Sitôt que de ma sœur j'aurai béni la joie,

Sans regarder derrière, entrons dans notre voie.

l*^"" juin 1786.

Dieu m'a récompensé : ce fut hier le jour

Où le Seigneur bénit l'innocence et l'amour.

De ma sœur et d'Ernest cette sainte journée

A dans la main de Dieu mêlé la destinée.

Les voilà dans la paix se possédant tous deux!

Quel éclat de bonheur rayonnait autour d'eux !

On eût dit qu'à l'autel, se dévoilant d'avance,

Tous les jours fortunés d'une longue existence.

Tous les chastes })laisirs d'une pure union,

Au flambeau de leur noce apportaient un rayon.

Et, sur leurs fronts sereins concentrant leurs prémices,

Prodiguaient en un jour un siècle de délices.

Avant l'heure où hlancliit le premier horizon,

Quelle nouvelle vie animait la maison!

Tous les volets fermés, hélas! dejmis cett-e heure

Où mon père en sortit pour une autre demeure,

Ces portes qui du maître encor gardaient le deuil,

Et dont les fleurs jonchaient dès le matin le seuil,

Seml)laient, prenant une ame et sentant cet emblème,

Tressaillir sur leurs gonds et s'ouvrir d'elles-même

Pour accueillir, après un long exil rendu,

Le bonheur comme un hnte au foyer attendu.

La musique élevant sa voix par intervalle.

Les pas des serviteurs courant de salle en salle.

Les parents, les amis, arrivant deux à deux.

Les mains })leines de dons et les cœurs j)leins de vœux,

Des présents de l'époux les fragiles merveilles.

Etalés sur le lit, débordant les corbeilles.

Les vierges pour les voir se pressant alentour,

Les touchant, les montrant, s'écriant tour à tour;

L'une ajustant le voile au front de la fiancée.

L'autre attachant la perle à ses cheveux tressée,

Et toutes, le front ceint de grâce et de rougeur.

Aimant à contempler les apprêts du bonheur,

A. promener sur tout leurs doigts, leur fantaisie.

Comme on les voit toucher dans un écrin d'Asie

Les colliers, les anneaux, les secrets talismans

Dont on aime l'éclat sans comprendre le sens.

Puis les danses le soir sur l'herbe, puis la ronde

Dans son cercle qui roule entraînant tout le monde,

Tout le monde excepté la fiancée et l'époux,

Qui fuyaient nos plaisirs pour des plaisirs plus doux,

Impatients du soir qui doit chasser la foule,

Comptant l'heure qui sonne et la nuit qui s'écoule,

Se cherchant, se trouvant, et, le bras sous le bras,

S'égarant d'arbre en arbre et se parlant i)lus bas :

Tant le bonheur parfait, qui fuit la multitude,

A besoin du silence et de la solitude !

Que ce bonheur perçait, même dans leur tourment!

Comme tout trahissait leur vague enchantement!

Ces soupirs, ces regards qui plongeaient lun dans l'autre,

Cette langue sans mots qui surpassait la nôtre.

Cette marche indolente et ce pas arrêté

Comme accablé du poids de leur félicité,

Cette fuite du monde et ce besoin deux-même.

Cette joie à nommer vingt fois le nom qu'on aime,

Tout leur réalisait ce rêve de l'amour

Qu'on fait toute la vie et qu'on savoure un jour!

Et moi, seul et rêveur, glissant sans qu'on me voie,

Du regard et du cœur je poursuivais leur joie :

Tout le jour, en tout lieu, me trouvant sur leurs pas,

Me rencontrant partout, ils ne me voyaient })as ;

Du bonheur des amants goûtant au moins l'image,

Dans leur félicité j'adorais mon ouvrage,

Et je disais tout bas dans mon cœur satisfait :

« Ce bonheur est à moi, car c'est moi qui l'ai fait! «

3 juin 1786.

Souvent hier au bal, au souper de famille,

En me montrant du doigt, plus dune jeune fille,

De celles dont j'aimais naguère l'entretien,

Et dont le doux regard faisait baisser le mien,

Disait : « Jah jeune et beau. Dieu! pourrait-on le croire?

Préfère à notre amour une soutane noire ;

Le monde lui fait peur, hélas ! le pauvre enfant ! »

Puis, passant devant moi, d'un coup d'œil triomphant

M'écrasaient en disant : « Xe sommes- nous plus belles? »

Et le rire étouffé circulait autour d'elles.

J'avais l'air insensible au sarcasme moqueur.

Vous, cependant, mon Dieu, vous lisiez dans mon cœur!.

6 juin 178G.

Ce fut hier : le jour mélancolique et sombre Semblait de ma tristesse avoir revêtu l'ombre ; On eût dit qu'à son tour l'ame de ce beau lieu Voulait sympathiser avec ce jour d'adieu, Tant le ciel était gris, tant les vents sans haleine Laissaient pencher la feuille et l'épi sur la ])laine. Tant le ruisseau dormait en retenant sa voix, Tant les oiseaux cachés se taisaient dans les bois ! Tout se taisait aussi dans la maison fermée ; On n'osait regarder une ligure aimée; Ouand on se rencontrait, on n'osait se parler, De peur qu'un son de voix ne vînt nous révéler Le sanglot dérobé sous le tendre sourire, Et ne fît éclater le cœur qu'un mot déchire.

Ou allait, on venait; mère, sœur, à l'écart,

Préparaient à genoux les apprêts d'un départ,

Et chacune, les mains dans le coffre enfoncées,

Cachait avec ses dons une de ses pensées.

On s'asseyait ensemble à table, mais en vain;

Les pleurs se faisaient route et coulaient sur le pain.

Ainsi passa le jour; et quand la nuit suprême.

Nuit qui doit pour jamais séparer ce qui s'aime,

Eut jeté sur nos yeux des voiles plus épais :

— '<■ Allez, dis-je à ma mère, et reposez en paix,

Reposez votre cœur de soupirs et de larmes.

Bénissez votre enfant et dormez sans alarmes ;

Que ce dernier sommeil que je fais près de vous

Descende sur vos yeux encor tranquille et doux !

De notre long adieu n'anticipez pas l'heure.

Hélas! trop tôt viendra ce long soir où l'on pleure !

Mais l'esprit qui console et l'ange des adieux

A ma prière alors viendront sécher vos yeux ;

Vous me verrez entrer plus léger dans ma voie,

Car ce qu'on donne à Dieu doit s'offrir dans la joie,

Dormez! Dès que le jour sur l'église aura lui.

Au pied de votre lit je veux être avant lui ;

Et, si nos yeux alors ont quelque larme amère,

Que Dieu nous la pardonne! homme, on n'a qu'une mère.

Son baiser lentement sur mon front descendit,

Et je n'entendis pas ce qu'elle répondit;

Car, le cœur plein des pleurs que cachait mon visage,

Et ne les pouvant pas retenir davantage,

J'étais déjà sorti de son appartement,

Et je cherchais la nuit pour |)leurer librement.

Les brises de montagne, avec le soir venues, Avaient blanchi le ciel et balayé les nues : C'était une des nuits dont la sérénité Parle à lame de paix, d'amour, d'éternité. Où la lune arrondie et dans l'azur assise, Répandant sur les bois sa lueur indécise, Semble, en dessinant mieux chaque ])ale contour, Un souvenir muet de la vie et du jour. Je m'enfonçai pleurant sous les sombres allées. Des traces de ma mère encor toutes peuplées ; Je parcourais du pas tout le champêtre enclos. Où, comme autant de fleurs, mes jours étaient éclos; J'écoutais chanter l'eau dans le bassin de marbre; Je touchais chaque mur, je parlais à chaque arbre. J'allais d'un tronc à l'autre et je les embrassais; Je leur prêtais le sens des pleurs que je versais, (Et je croyais sentir, tant notre ame a de force, Un cœur ami du mien palpiter sous l'écorce. Sur chaque banc de pierre où je m'étais assis. Où j'avais vu ma mère assise avec son fils, Je m'asseyais un peu ; je tournais mon visage Vers la place où mes yeux retrouvaient son image, Je lui parlais de l'ame, elle me répondait; Sa voix, sa propre voix dans mon cœur s'entendait, Et je fuyais ainsi du hêtre au sycomore. Réveillant mon passé pour le pleurer encore. Du nid de la colombe à la loge du chien, Je revisitais tout et je n'oubliais rien, Et je disais à tout un adieu sympathique, ' ' l ■ •■

Et, de tout emportant quelque clière relique,

Je remplissais mon sein de feuillage roulé.

Du sable de la cour par ma mère foulé,

De la mousse enlevée aux murs verts des tourelles,

Et du duvet tombé du toit des tourterelles ;

Puis, quand j'eus complété mon douloureux trésor.

Pour consumer la nuit qui me restait encor.

J'allai dans le parterre, au pied de la fenêtre

De la chambre oii ma mère aussi veillait peut-être,

Près du bassin d'eau vive où tremble le bouleau,

Le corps sur le gazon, le front penché sur l'eau.

Sur l'eau que j'écoutais sangloter dans sa fuite.

Comme un pas décroissant d'un ami qui nous quitte ;

Et là, prenant la terre et l'herbe à pleine main.

Collant ma lèvre au sol que j'allais fuir demain.

J'embrassai cette terre où j'avais pris racine,

D'où m'arrachait si tendre une force divine;

J'ouvris mon cœur trop plein, et j'en laissai couler

Ce long torrent de pleurs qui voulait s'y mêler.

Je ne sais pas combien d'heures ainsi coulèrent, Ni quels mille pensers dans ma tête roulèrent ; De son œil inlini Dieu seul peut les compter, Et le cœur dans sa langue au cœur les raconter; Il est des nuits d'orage où le flot des idées. Comme un fleuve trop plein aux ondes débordées, Roule avec trop de pente et trop d'emportement, Pour que notre âme même en ait le sentiment; Un vertige confus bouillonne dans la tête, Et, prêt à se briser, le cœur même s'arrête;

J'étais dans cet état, sans entendre, sans voir, Anéantissement, sommeil du désespoir :

Seulement par moments mes pleurs, pleuvant encore, M'éveillaient en tombant dans le bassin sonore. L'aube enfin colora sa barre au bord des cieux. Comme un flambeau soudain qui vient blesser les yeux. Je voulus, sans revoir un visage de femme, Dire à ma mère un mot qui lui laissât mon Ame; wSur mes genoux tremblants du seuil je m'approcliai ; De mon front prosterné, muet, je le touchai; J'entrelaçai mes doigts aux barreaux des persiennes. Je crus sentir des mains qui rencontraient les miennes. « Adieu! » criai-je ; en vain j'y voulus joindre un mot. Mon cœur noyé d'angoisse eut à peine un sanglot. Et je m'enfuis courant et sans tourner la tète, (]omme un homme qui craint qu'un remords ne l'arrête.

Je marchai devant moi par des champs sans chemin.

De peur de rencontrer, d'entendre un être humain.

Jusqu'au sommet aride où la sombre montagne

S'affaisse et redescend vers une autre campagne.

Sur une roche grise une croix de granit,

Oue la mousse tapisse, où l'aigle fait son nid,

S'élève pour bénir à la fois les deux faîtes,

Comme un homme étendant ses deux bras sur deuv têtes.

Là je me retournai pour la première fois,

Et m'assis sur la })ierre au pied de cette croix;

Je vis se dérouler sous moi le })aysage.

Le jardin verdoyer sous les murs du village,

La colombe blanchir les toits, et la maison

Retirer lentement son ombre du gazon.

Je vis blanchir dans l'air sa première fumée,

Une main entr'ouvrir la fenêtre fermée.

Un soupir emporta mon ame à ce doux lieu,

Et sur l'herbe, à genoux, je m'écriai : « Mon Dieu!

Vous qui prenez le fils, restez avec la mère,

Que l'heure du départ n'y soit pas même amère !

Je ne quitte, o mon Dieu, ces cœurs et ce séjour,

Qu'afin de leur laisser plus de paix et d'amour :

Que l'amour et la paix y restent à ma place,

Et que le sacrifice attire au moins la grâce!

Veillez, au lieu de moi, sur ses chers habitants;

Bénissez nuit et jour leur route et leurs instants ;

Soyez vous-même, o Dieu! vous, o céleste père,

Pour la mère le fils, et pour la sœur le frère!

Comblez-les de vos dons; menez-les par la main,

Par une longue vie et par un doux chemin,

Au terme où nous devons vous rendre grâce ensemble,

Et que dès ici-bas votre sein nous rassemble ! »

Je dis, et, sous les bois de ces derniers sommets,

L'horizon paternel s'abaissa ])our jamais.

Séminaire de ***, i^"" janvier 1793.

Six aas sont retranchés des jours de mon jeune âge

Sans qu'une seule trace ait marqué leur passage.

Nuits, jours, matin et soir, veilles et lendemain,

Furent des pas égaux dans un même chemin;

Je n'ai senti ces jours qu'en calculant leur nombre.

Le cloître aux noirs piliers m'a caché dans son ombre

De ma haute cellule au chœur mélodieux

Les dalles ont compté mes pas silenc'eux ;

La méditation, la prière et l'étude

Ont engourdi mes sens dans leur froide habitude;

Ces corridors obscurs, ces nefs, ces murs é})ais

Ont versé sur mon front leur silence et leur paix ;

Les souvenirs cuisants, les regrets, les images

De liberté, d'amour, de riants paysages,

A peine ont jusqu'ici dans mes nuits pénétré ;

De la paix du Seigneur tout s'y peint par degré,

Comme, par les vitraux que le pinceau colore.

Se teignent dans la nèfles clartés de l'aurore.

Qu'il est doux dans son Dieu de renfermer son cœur,

Comme un parfum dans l'or j)our en garder l'odeur, D'avoir son but si haut et sa route tracée, Et de vivre six ans d'une même pensée !

Aussi, blanche est la page où je notai mes jours. Qu'aurais-je écrit? Ce Dieu que je servis toujours, Le soin de ses autels, le goût de ses demeures Ont du même aliment nourri toutes mes heures. Et sa main, à ma main ouverte constamment. M'a dirigé sans chute et sans événement. Ah! grâce aux passions que mon cœur se retranche, Puisse toute ma vie être une page blanche !

Février 1793.

Souvent, lorsque des nuits l'ombre que l'on voit croître

De piliers en piliers s'étend le long du cloître,

Quand, après l'Angélus et le repas du soir,

Les lévites épars sur les bancs vont s'asseoir.

Et que, chacun cherchant son ami dans le nombre,

On épanche son cœur à voix basse et dans l'ombre.

Moi qui n'ai point encore entre eux trouvé d'ami,

Parce qu'un cœur trop plein n'aime rien à demi.

Je m'échappe, et, cherchant ce confident suprême

Dont l'amour est toujours égal à ce qu'il aime,

Par la porte secrète en son temple introduit, ^ A

Je répands à ses pieds mon ame dans la nuit. '

Ossian! Ossian! lorsque i)lus jeune encore

Je rêvais des brouillards et des monts d'Inistore;

Quand, tes vers dans le cœur et ta liarpe à la main,

.le m'enfonçais l'hiver dans des bois sans chemin.

Que j'écoutais silllcr dans la l)ruyère grise,

(lonnne l'Ame des morts, le souffle de la bise.

Que mes cheveux fouettaient mon front, que les torrents,

Hurlant d'iiorrcur aux bords des gouffres dévorants,

Précipités du ciel sur le rocher qui fume,

Jetaient jusqu'à mon front leurs cris et leur écume ;

Quand les troncs des sa})ins tremblaient comme un roseau

Et secouaient leur neige où })lanait le corbeau.

Et qu'un brouillard glacé, rasant ses pics sauvages.

Comme un fils de Morven me vêtissait d'orages.

Si, quelque éclair soudain déchirant le brouillard.

Le soleil ravivé me lançait un regard,

Et duii rayon mouillé, qui lutte et qui s'efface.

Eclairait sous mes pieds l'abîme de l'espace.

Tous mes sens exaltés par l'air pur des hauts lieux.

Par cette solitude et cette nuit des cieux.

Par ces sourds roulements des ])ins sous la tempête,

Par ces frimas glacés cpii blaiicliissaient ma tête.

Montaient mon ame au ton d'un sonore instrument

Qui ne rendait qu'extase et que ravissement ;

Et mon cœur à l'étroit battait dans ma j)oitrine.

Et mes larmes tombaient d une source divine.

Et je prêtais l'oreille et je tendais les bras.

Et comme un insensé je marchais à grands pas,

Et je croyais saisir dans l'ombre du nuage

F^'ombre de Jéhovah qui passait dans l'orage.

Et je croyais dans l'air entendre en longs échos

Sa voix que la tempête emportait au chaos;

3o JOCELYN

Et de joie et d'amour noyé par chaque pore,

Pour mieux voir la nature et niieax m'y fondre encore,

J'aurais voulu trouver une iime et des accents,

Et pour d'autres transports me créer d'autres sens!

Ce sont de ces moments d'ineffables délices

Dont Dieu ne laisse pas épuiser les calices.

Des éclairs de lumière et de félicité

Qui confondent la vie avec l'éternité.

Notre ame s'en souvient comme d'une pensée

Rapide, dont en songe elle fut traversée.

Ah! quand je les goûtais, je ne me doutais pas

Qu'une source éternelle en coulait ici-bas !

Eh bien! quand j'ai franchi le seuil du temple sombre Dont la seconde nuit m'ensevelit dans l'ombre; Quand je vois s'élever entre la foule et moi Ces larges murs pétris de siècles et de foi ; Quand j'erre à pas muets dans ce profond asile, Solitude de pierre, immuable, immobile, Image du séjour par Dieu même habité, Où tout est profondeur, mystère, éternité; Quand les ra\ons du soir, que l'occident rappelle, Eteignent aux vitraux leur dernière étincelle, Qu'au fond du sanctuaire un feu flottant qui luit Scintille comme un œil ouvert sur cette nuit, Que la voix du clocher en son doux s'évapore, Que, le front appuyé contre un pilier sonore, Je le sens, tout ému du retentissement, Vibrer comme une clef d'un céleste instrument,

DEUXIEME EPOQUE 3i

Et que du faîte au sol l'immense cathédrale,

Avec ses murs, ses tours, sa cave sépulcrale,

Tel qu'un être animé, semble à la voix qui sort

Tressaillir et répondre en un commun transport;

Et quand, portant mes yeux des pavés à la voûte.

Je sens (pie dans ce vide une oreille m'écoute,

Qu'un invisible ami, dans la nef répandu.

M'attire à lui, me parle un langage entendu,

Se comnuuiique à moi dans un silence intime.

Et dans son vaste sein m'enveloppe et m'abîme :

Alors, mes deux genoux j)liés sur le carreau,

Ramenant sur mes yeux un pan de mon manteau,

Gomme un homme surpris par l'orage de l'ame.

Les yeux tout éblouis de mille éclairs de flamme.

Je m'abrite muet dans le sein du Seigneur,

Et l'écoute et l'entends voix à voix, cœur à cœur.

Ce qui se passe alors dans ce pieux délire.

Les langues d'ici-bas n'ont plus rien pour le dire;

L'ame éprouve un instant ce qu éprouve notre œil

Quand, plongeant sur les bords des mers près d'un écueil,

Il s'essaie à compter les lames dont l'écume

Etincelle au soleil, croule, jaillit et fume.

Et qu'aveuglé d'éclairs et de bouillonnement

11 ne voit plus que flots, lumière et mouvement;

Ou bien ce que loreille éprouve auprès d'une onde

Qui des ])ics du mont Blanc s'épanche, roule et gronde,

Quand, s'efforçant en vain, dans cet immense I)ruit,

De distinguer un son d'avec le son qui suit.

Dans les chocs successifs qui font trembler la terre,

Elle n'entend vibrer qu'un éternel tonnerre.

Et puis ce bruit s'apaise, et l'àme qui s'endort Nage dans l'infini sans aile, sans effort. Sans soutenir son vol sur aucune pensée. Mais immobile et morte et vaguement bercée, Avec ce sentiment qu'on éprouve en rêvant Qu'un tourbillon d'été vous porte, et que, le vent Vous prêtant un moment ses impalpables ailes. Vous planez dans l'éther tout semé d'étincelles. Et vous vous réchauffez, sous des rayons plus doux, Au foyer des soleils qui s'approchent de vous.

Ainsi la nuit en vain sonne l'heure après l'heure.

Et, quand on vient fermer la divine demeure,

Quand sur les gonds sacrés les lourds battants d'airain

Tournent en ébranlant le caveau souterrain.

Je m'éloigne à pas lents, et ma main froide essuie

La goutte tiède encor de la céleste pluie î . . .

Séminaire de ***, i5 février 1793.

Tandis que nous vivons au fond d'un monde à part. En Dieu seul, pour Dieu seul, et sous son seul regard, L'autre monde, animé d'un autre esprit de vie, Ou d'un souffle de mort, de colère et d'envie, Mugit autour de nous, et jusqu'en ce saint lieu Poursuit de ses fureurs les serviteurs de Dieu. Un grand peuple, agité par l'esprit de ruine. Fait écrouler sur lui tout ce qui le domine;

DEUXIEME EPOQUE 3i

11 veut renouveler trône, autels, mœurs et lois; Dans la poudre et le san^^ tout sai)îme à la fois. Oh ! pourquoi suis-je né dans ces jours de tempête Où r homme ne sait })as où reposer sa tête, Où la route linit, où l'esprit des humains Cherche, tâtonne, hésite entre mille chemins. Ne })Ouvant ni rester sous un passé qui croule, Ni jeter d'un seul jet l'avenir dans son moule? Métal extravasé qui bouillonne et ([ui luit. Court, ravage et renverse, et dévore et détruit. Et, consumant la main qui touche à son cratère. Déracine le siècle et Ihomme de la terre! Heureux, du moins, heureux que la lueur de foi Vive encor dans mon œil et marche devant moi, Et, séparant mes pas de la foule élancée, Trace une route à part à ma pauvre pensée. Route qui mène ailleurs que celle d'ici-bas. Et ([ue Dieu même éclaire, et qui ne huit pas !

On dit que le pouvoir aux mains du roi se brise.

Et qu'en mille lambeaux le peuph^ le divise ;

Le peuple, enfant cruel qui rit en détruisant.

Qui n'éprouve jamais sa force qu'en brisant.

Et qui, suivant l'instinct de son brutal génie,

Ne comprend le })ouvoir que par la t\rannie!

Force aveugle que Dieu lâche de temps en tenq)s.

Ainsi que l'avalanche, ainsi que les autans.

Pour donner à l'éther un courant plus ra])ide,

Pour frapi)er un grand coup et pour faii'e un grand vide!

25 février 1793.

O jours! jours de douleur, de silence et d'effroi! La terre du royaume a bu le sang du roi, Et le sang des sujets massacrés par centaines Coule dans les ruisseaux comme l'eau des fontaines. Tout ce qui porte un nom, ou génie ou vertu, Sous le niveau du crime est soudain abattu ; Le doigt du délateur au bourreau fait un signe : La seule loi du peuple est la mort au plus digne ! Sa hache aime le juste et choisit l'innocent ! L'innocence est son crime! O peuple ivre de sang. Tu détruis de tes mains l'erreur qui nous abuse. Et de tous tes tyrans ton exemple est l'excuse !

28 février 1793.

Je creuse nuit et jour dans mes réflexions Cet abîme sanglant des révolutions.

Du grand corps social remède ou maladie Qui brise ou rajeunit la machine engourdie ; De la nature humaine incalculable effort, Oui fait lutter en elle et la vie et la mort.

Pour tenir les bassins égaux de la balance Où l'on veut les peser, il faut un grand silence Des passions du siècle et de ses intérêts ;

La main troinble à qui veut les juger de trop près;

Gomme au juge placé trop bas daus la carrière,

Le but est tro[) souvent caché par la j)oussière.

Mais jeune, enseveli dans l'ombre du saint lieu.

Hors du siècle, et voyant tout au seul jour de Dieu,

Peut-être juge-t-on de plus liant ce proi)lème,

Ce procès éternel du temps contre lui-même,

Cette lutte fatale où le passé vaincu

Dit pour toute raison de vivre : « J'ai vécu. »

Oui peut sonder de Dieu l'insondable pensée?

Oui peut dire où finit son œuvre commencée?

Des mondes à venir lui dérober le soin?

Lui dire comme aux flots : « Tu n'iras pas plus loin! ^'

Devant cet océan placer son grain de sable.

Et tarir d'un seul mot l'abîme intarissable?

Moins insensé celui qui dirait au soleil :

« Prends mon heure ! attends-moi pour luire à mon réveil

Borne à mon horizon ta lumière féconde,

Et, quand mon œil se ferme, éteins-toi pour le monde! »

Non : Dieu n'a dit son mot à personne; le temps

Et la nature ici sont ses seuls confidents,

Et si de sa sagesse il perce quekjue chose,

Xe la cherchons que là, c'est là qu'elle repose!

C'est là qu'à nos esprits, dans le doute noyés,

Elle soulève un coin du voile, et dit : « Voyez ! »

Qu'annonce la nature en sa marche éternelle?

Où s'arrête sa course? où se repose-t-elle?

De ces mille soleils tournant sous l'œil de Dieu,

Rayons étincelants de son céleste essieu,

Lequel dort au milieu de sa courbe enflammée ?

Quelle route du ciel devant eux s'est fermée? Quelle vague des airs croupit dans son repos? Quelle goutte des mers dort dans le lit des flots ? Quel océan, couché dans d'éternels rivages, Cesse de dévorer ou d'enfanter des plages? Quels monts ont étouffé leur creuset souterrain ? Quoi donc était hier ce qu'il sera demain? Et du sable au rocher, de l'àme à la matière, De l'abîme des cieux jusqu'au grain de poussière, Quel autre que Dieu seul peut dans ce mouvement Reconnaître une forme, un être, un élément? On sent à ce travail, qui change, brise, enfante, Qu'un éternel levain dans l'univers fermente. Que la main créatrice à son œuvre est toujours, Que de l'Être éternel éternel est le cours. Que le temps naît du temps, la chose de la chose; Qu'une forme périt a(in qu'une autre éclose; Qu'à tout être la fin n'est que commencement; La souffrance, travail; la mort, enfantement !

En vain l'homme, orgueilleux de ce néant qu'il fonde,

Croit échapper lui seul à cette loi du monde.

Clôt son symbole, et dit, pour la millième fols :

« Ce Dieu sera ton Dieu, ces lois seront tes lois! »

A chaque éternité que sa bouche ])rononce,

Le bruit de quelque chute est soudain la réponse,

Et le temps, qu'il ne peut fixer ni ralentir.

Est là pour le confondre et pour le démentir;

Chaque siècle, chaque heure, en poussière il entraîne

Ces fragiles abris de la sagesse humaine,

Empires, lois, autels, dieux, législations; Tentes que pour un jour dressent les nations, Et (jue les nations ({ui viennent après elles Foul(Mit pour faire place à des tentes nouvelles; lîagage qu'en fuyant nous laissons sur nos })as, Que l'avenir nié[)rise et ne ramasse pas.

Dej)uis ces jours obscurs, dont la tardive histoire A jusqu'il nos moments ti'aîné quelque mémoire, Avec combien de cieux le temps s'est-il joué? Combien de fois la terre a-t-elle secoué, (]omme l'arbre au printemps ses arides feuillages, Les croyances, les lois, les dieux des autres âges? C'est demander combien de feuillages flétris Ont engraissé le sol formé de leurs débris. Ou combien de ruisseaux et de gouttes d'orages Ont fait enfler les mers sans fond et sans rivages?

Oui, l'esprit du Seigneur travaille incessamment Par l'esprit des mortels, son aveugle instrument; Il a donné pour vie à la j^ensée humaine Ce flux et ce reflux (jui raj)porte et l'entraîne : S'il cessait de tourner dans ce cercle divin. S'il s'arrêtait un jour, ce jour serait sa lin. Mais pour lui, sur la route à ses pas accordée, Une idée est toujours en avant d'une idée; Il s'élance, il l'atteint au terme d'un sentier; Il crée à son image un monde tout entier; Puis à peine entre-t-il dans l'œuvre commencée, Qu'il demande à courir vers une autre pensée.

La réalise et passe, et, d'essor en essor,

Gagne un autre horizon pour le franchir encor.

Ainsi de siècle en siècle il lègue ses chimères ;

De vérités pour lui les vérités sont mères,

Et Dieu, les lui montrant jour à jour, pas à jjas,

Le mène jusqu où Dieu veut qu'il aille ici-bas,

Terme qu'il a lui seul posé dans sa sagesse.

Et qu'on n'atteint jamais, en approchant sans cesse.

Mais si l'esprit de Dieu, travaillant par nos mains, A ces renversements condamne les humains, Comment donc marque-t-il du sang pur des victimes Les révolutions, ce solstice des crimes? Comment l'esprit d'amour, de justice, de paix, Sert-il l'iniquité, la haine et les forfaits? Ah! c'est que dans son œuvre il agit avec l'homme; La vertu les conçoit, le crime les consomme; L'ouvrier est divin, l'instrument est mortel : L'un veut changer le Dieu, l'autre brise l'autel; L'un sur la liberté veut fonder la justice. L'autre sur tous les droits fait crouler l'édifice. Puis vient la nuit fatale où l'esprit combattu Ne sait plus où trouver le crime et la vertu ; Chaque parti s'en fait d'horribles représailles. Les révolutions sont des champs de batailles Où deux droits violés se heurtent dans le temps : Quel que soit le vainqueur, malheur aux combattants! L'un, possesseur jaloux d'un héritage inique, vSe fait un titre saint d'une injustice antique, Veut que l'oppression consacre l'oppresseur,

DEUXIEME EPOQUE icj

Et croit venger le ciel eu défendiuit l'erreur; L'autre, le cœur aigri par une vieille offense, Dans la raison qui luit ne voit qu'une vengeance, Et, s'armant à sa voix d'un droit ensanglanté, Brûle, pille et massacre à coups de vérité. Ainsi l'abîme appelle un \)\us profond abîme; Ou'v faire? Ea raison n'a que le cboix du crime. Faut-il ({ue ^e bien cède et recule à jamais? Faut-il vaincre le mal à force de forfaits ? Devant ces changements le cœur du juste hésite : Malheur à qui les fait! heureux ({ui les hérite!

Séminaire de ***", 2 mars ijQj.

Ma pauvre mère, hélas! ma jjauvre sœur, mon Dieu! Quoi! la tempête aussi descend en si bas lieu? Quoi ! la maison de paix, de prière et d'aumône, Où la charité seule avait son humble trône, N'a pas pu trouver grâce aux yeux des factions? Ce toit qu'avaient couvert leurs bénédictions, Ce seuil où leur misère était sans cesse assise. Où la veuve et l'enfant entraient comme à l'église; Cette chambre où ma mère, avec sa douce main. Pansait leurs pieds meurtris et leur rompait le pain, Ils l'ont brûlée! ils ont chassé leur providence. Autour des murs fumants mené l'horrible danse. Tandis qu'à la lueur qui montait de ces toits. Ma mère et ses enfants s'enfuyaient dans les bois! Ainsi tout ce que j'aime est arraché de terre;

4o JOCELYN

Ainsi, si je cherchais la maison de mon père,

Mes yeux ne verraient plus qu'un pan de mur noirci,

Et le mendiant seul dirait : « C'était ici! »

Ah ! je sens en moi-même, à cette horriijle image

De ma mère fuyant les torches du village.

Qu'un Dieu seul peut donner le pardon aux humains,

Et, si je ne brisais mon cœur entre ses mains,

A ma soif de vengeance, ou plutôt de justice.

Je ferais de mes jours cent fois le sacrifice;

Je me consacrerais, pour punir ces bourreaux,

Deux poignards dans les mains, à des dieux infernaux;

Et j'irais, de ce toit vengeant chaque parcelle.

D'une goutte de sang payer chaque étincelle!

Séininnirc de ***, 6 mars 1793.

Pardonnez-moi, mon Dieu, la vengeance est à vous! Ah ! pour la désarmer, je tombe à vos genoux. Que la faute et l'horreur de ces jours de tempêtes Retombent sur le temps, et non pas sur leurs têtes!

Séminaire de ***, 8 mars 1793.

Ce soir, un inconnu m'a glissé dans la main Un rouleau recouvert d'un pli de parchemin; Mes yeux en ont soudain reconnu l'écriture, Bien qu'une larme seule en fût la signature; Et tout en la lisant je baisais raille fois,

DEi \ii:me f:pooue 41

O ma mère, ces mots où j'ajoutais ta voix,

Et ces douze louis, ta dci'iiirre ressource,

Que ta main ])()Ui' adieu jette encor dans ma bourse.

Olil que cet or sacré ne la quitte jamais,

Ou, donné par l'amour, n'en sorte (ju'en bienfaits!

ScininMii c (le ***,9 mars 1793.

Ainsi me voilà seul, or[)h('lIii dans ce monde!

Ma mère avec ma sœur est errante sui' l'onde;

Elles vont, au liasard des vents et de la mer.

D'un parent inconnu chercher le pain amer,

Et, sur un continent peuplé de solitudes,

Changer de ciel, d'amis, de cœur et d'habitudes!

« Fuis, pars, viens, mon enfant! dit ma mère. Que Dieu

Te porte tout l'amour (jui brûle en cet adieu!

Je n'aurai pas un jour de paix en ton absence,

Quitte un sol dévorant qui proscrit l'innocence,

Où la prière même est un crime mortel ;

Qu'est-il besoin de prêtre à qui n'a plus d'autel?... »

Ah! ma mère, |)our moi ta tendresse t'égare;

L'esprit souffle-t-il moins quand l'étincelle est rare?

N'en eussions-nous plus qu'une à l'allumer ici.

Qu'une larme à sécher dans un a-il obscurci.

Ah! c'en serait assez pour garder à la terre.

Pour couver dans nos seins le feu du sanctuaire,

Pour rester dans le temple, et pour y revêtir

La robe du lévite ou celle du martNr.

Je resterai —

De la Grotte des Aigles, au sommet des Alpes du Daiiphiné, i5 avril 1793.

Gravons, au moins })our ma mémoire, De ces deux mois, si pleins, l'épouvantable histoire.

Le peuple, soulevé sur la foi d'un faux bruit,

Force le seuil sacré, nous frappe et nous poursuit ;

Il s'enivre de vin dans l'or des saints calices,

Hurle en dérision les chants des sacrifices,

Et, comme s'il n'osait vierge encor le frapper,

Il viole l'autel avant de le saper.

Les prêtres, n'élevant contre eux que la prière.

Sont par leurs cheveux blancs traînés dans la poussière.

Les uns de leur vieux sang teignent ces chers pavés ;

Au couteau solennel d'autres sont réservés;

Quelques-uns, comme moi, sauvés par leur jeunesse.

Par un front de vingt ans dont la grâce intéresse.

S'échappent dispersés sous les coups de fusil.

Et vont chercher plus loin le supplice ou l'exil.

Une femme me prend par la main dans le nombre,

Me guide hors des murs à la faveur de l'ombre,

Me montre ces sommets brillants dans le lointain,

Et me dit : « Mon enfant, fuyez, voici du pain. "

Je fuis pendant se})t nuits à travers les campagnes.

En dirigeant toujours mes pas sur les montagnes.

Le jour pour sommeiller me couchant sous les blés,

La nuit loin des sentiers hâtant mes pas troublés ;

J'arri\ e au pied des monts ; je traverse à la nage Des torrents, dont le flot me jette à l'autre plage. Un chasseur me découvre à la voix de ses chiens, Il change par pitié ses habits pour les miens. Je commence à gravir ces gradins de collines Où les Alpes du >i'ord enfoncent leurs racines. Immense piédestal par sa masse abaissé.

Qui sous le poids des monts semble s'être affaissé, Et dans l'encaissement des roches éboulées Cache les lacs profonds et les noires vallées. Je remonte le cours de leurs mille l'uisseauv Qui passent en lançant leur fumée au lieu d eaux ; J'avance en frissonnant sous l'arche des cascades; Les pins m'ouvrent plus loin leurs hautes colonnades, Je les franchis; j'arrive à ces prés suspendus Sur la croupe des monts, verts tapis étendus, Où les chalets des bois bordent les précipices. Un vieux pâtre y gardait un troupeau de génisses; Les yeux vers le soleil couchant, entre ses doigts Il roulait, sans me voir, un rosaire de bois. Cet aspect rend l'audace à mon Ame attendrie : Je suis sûr d'un ami dans tout homme qui prie. Je l'aborde soudain, sans crainte, au nom de Dieu; Il se trouble en voyant un vivant en ce lieu : Il croit voir un coupable en moi. Je le rassure; Il écoute en pleurant ma touchante aventure. Etend la feuille morte en lit sous le chalet, Et partage avec moi son pain noir et son lait. Le lendemain matin, il dit : « Soyez en joie; Je ne renverrai pas celui que Dieu m'envoie.

Voyageant suivant l'herbe et suivant la saison,

Mes vaches ont fini de paître ce gazon ;

Demain, je vais chercher d'autres vertes montagnes.

Mais lorsque après l'hiver nous montons des campagnes,

On nous donne en partant du pain pour tout l'été ;

Tout ce pain est à vous, car vous l'avez goûté.

Les bergers, dont souvent j'ai nourri la détresse,

Remplaceront pour moi celui que je vous laisse.

Mais vous ne pouvez pas me suivre au milieu d'eux :

Ils se demanderaient pourquoi nous sommes deux.

Vos blonds cheveux n'ont pas durci dans les tempêtes ;

La blancheur de vos mains leur dirait qui vous êtes.

Vous ne pouvez non ])lus rester dans ce chalet :

On le voit de trop loin fumer sur la forêt.

Des soldats du bourreau ces routes sont connues ;

Ils montent quelquefois jusque parmi ces nues,

Pour aller de plus haut, sous leurs serres surpris,

Comme l'oiseau de proie, épier les proscrits.

Mais venez ; je connais une grotte profonde

Qu'aucun autre que moi ne connaît dans le monde.

Rien n'y peut parvenir que l'éclair et le vent,

Et l'aigle que j'allais y dénicher souvent,

Quand, dans mon jeune temps, le suivant sur ces cimes.

Mon pied comme mon œil se jouait des abîmes.

Je puis monter encore avec l'aide de Dieu;

C'est pour vous que sa main m'a découvert ce lieu;

Vous y vivrez de peu, mais sans inquiétude.

Si votre ange suffit à votre solitude.

On y peut puiser l'eau dans le creux de sa main ;

Et, quand je penserai que vous manquez de pain,

DEUXIÈME ÉPOOT E 45

Tous les deux ou trois mois, saus qu'où puisse me suivre, J'apporterai de loin ce cpi'il vous faut pour vivre. Remarquez bien la gueule ouverte à ce rocher, Venez de temps eu temps sous la brume y chercher; Car, lorsque je viendrai vous porter votre vie. Je n'irai pas j)lus loin, de peur qu'on ne m'épie. »

Nous partons ; nous posons nos })ieds audacieux

Où le chasseur des monts n'ose poser ses yeux;

Nous enlaçons nos doigts crispés aux fils du lierre,

Aux cheveux de la plante, aux angles de la pierre;

Du rocher chancelant qui s'enfuit sous nos pas,

Le bruit sourd et })rofond monte à peine d'en bas,

Et des eaux du glacier, dont la poudre s'élève.

Le vent nous frappe au front comme le froid d'un glaive.

Devant l'abîme ouvert que ces eaux ont fendu,

Mou pied cloué d'horreur s'arrête suspendu;

Du noir pilier des monts la colonne d'écume

Tombe en rejaillissant dans le gouffre qui fume,

Hurle dans sa ruine avec tous ses ruisseaux.

Remonte en blancs flocons, retombe en verts lambeaux.

Et remj)lit tout le vide, où flotte en bas sa foudre.

De vent, de bruit, de flots, de vertige et de poudre.

Un seul débris de roc que le fleuve a brové,

Trend^lant aux coups de l'onde, et d'écume nové,

Comme un vaste arc-en-ciel ai)puyé sur deux cimes,

Se dresse en voûte immense et franchit ces abîmes.

Mon guide fait sur lui le signe de la croix,

Tàte d'un pied douteux les fragiles parois.

S'élance: je le suis. Sous cette arche profonde.

Nous voyons à cent pieds cet ouragan de l'onde

Passer comme le trait qu'un regard ne suit pas;

Le pont miné, tremblant, résonne sous nos pas;

Notre œil tourne, nos mains cherchent, notre pied gliss(

Mais notre ange à nos yeux voile le précipice,

Et déjà nous foulons sur le bord opposé

Un vallon d herbe en fleur par l'écume arrosé.

La nature en ce lieu, plus amie et [)lus douce,

Festonne les rochers d'arbustes et de mousse.

D'un pas moins essoufflé nous montons s-es remparts;

Un horizon nouveau s'ouvre sous nos regards.

Et nous redescendons des pentes qu'elle incline.

De coteaux en coteaux, de colline en colline,

Jusqu'à ce creux vallon qu'elle arrondit exprès.

Pour n'étaler qu'à Dieu ses plus divins attraits.

Là mon guide s'arrête, et me montre l'asile

Qu'offre la Providence à ceux que l'homme exile ;

Me découvre à son bruit la source sous le bois,

M'enseigne à façonner le hêtre où je la bois,

A sécher au soleil les mousses pour ma couche,

A juger la saveur des fruits sains pour ma bouche,

A dérober tout chaud, dans le creux du rocher.

L'œuf pondu du matin que l'aigle y va cacher,

A nourrir un feu lent qui couve dans l'écorce,

A voiler aux oiseaux le piège sous l'amorce,

A lancer dans le lac le fd de l'hameçon

Qui fait frissonner l'onde au contact du poisson,

A surprendre à son nid le faon qui vient d'éclore,

A ravir le chevreau pendant qu'il tette encore,

I*nnr que sa mère aussi vieune, au cri de sa faim, rendre pour le nourrir sa mamelle à la main. Puis, me recommandant à cette Providence Qui nourrit sans travail et garde sans prudence : <c Priez-la, mon enfant! tout est i)lein d'elle ici!... ^> Nous prions : je rend)i'asse ; il part, et me voici.

Grofte des Aigles, 17 avril 1793, pendant la nuif.

0 nuit majestueuse! arche immense et profonde

Où l'on entrevoit Dieu comme le fond sous l'onde,

Où tant d'astres en feu portant écrit son nom

Vont de ce nom splendide éclairer l'horizon,

Et juscpi'aux infinis, où leur courbe est lancée,

Porter ses yeux, sa main, son ombre, sa pensée !

Et toi, lune limpide et claire, où je crois voir

Ces monts se répéter comme dans un miroir.

Pour que deux univers, l'un brillant, l'autre sombre,

Du Dieu qui les créa s'entretinssent dans l'ombre ;

Et vous, vents palpitant la nuit sur ces hauts lieux,

Oui caressez la terre et parfumez les cieuv ;

Et vous, bruit des torrents ; et vous, pâles nuages.

Oui passez sans ternir ces rayonnantes plages.

Comme à travers la vie, où brille un chaste azur,

L'ombre des passions [)asse sur un cœur pur;

Mystères de la nuit que l'ange seul contemple.

Cette heure aussi pour moi lève un rideau du temple!

Ces pics aériens m'ont rapproché de vous ;

Je vous vois seul à seul, et je tombe à genoux, Et j'assiste à la nuit comme au divin spectacle Que Dieu donne aux esprits dans son saint tabernacle!

Comme l'œil plonge lom dans ce pur firmament!

Quel bleu tendre, et pourtant quel éblouissement!

On dirait l'eau des mers quand une faible brise

Fait miroiter les flots où le rayon se brise.

Voilà sur l'borizon l'étoile (jui descend !

L'ombre des noirs sapins me voile le croissant;

Sa mobile blancbeur semble sous ce nuage

Une neige qui tombe et fond sur le feuillage.

Au doux vent que ma joue à peine a ressenti,

Quel inunense soupir de leur cime est sorti !

11 naît, il gronde, il baisse... il meurt. C'est la tempête

Qui passe avec ses voix et ses coups sur ma tête ;

C'est la voile où le vent siffle et tonne la nuit,

Quand sur les sombres mers la vague la poursuit.

Non, c'est un souffle mort dont la nuit les effleure.

Oh! qu'à présent la brise avec tendresse y pleure!

N'est-ce pas le soupir de quelque esprit ami

Qui dans ces sons si doux se dévoile à demi.

Vient prêter à ces vents leur douce voix de femme,

Et par pitié pour nous pleurer avec notre ame ?

Arbres harmonieux, sapins, harpe des bois,

Où tous les vents du ciel modulent une voix.

Vous êtes l'instrument où tout pleure, où tout chante

Où de ses mille échos la nature s'enchante,

Où, dans les doux accents d'un souffle aérien,

Tout homme a le soupir d'accord avec le sien!

DEUXIEME EPOQLE /,9

Arbres saints, qui savez ce que Dieu nous envoie, Chantez, pleurez, portez ma tristesse ou ma joie ! Seul il sait, dans les sons dont vous nous enchantez, Si vous pleurez sur nous, ou bien si vous chantez.

Grotte (les Aigles, i8 avril 1793.

Le sommeil m'a surpris sous le nocturne dôme ; L'alouette a chanté mon réveil; mon royaume wSous un jour de j)riiitemps en fleurs m'est a[)j)aru. Et du matin au soir mes pas l'ont parcouru. Qu'il est vert! et pour qui, sur ces hauts précipices, Dieu créa-t-il un jour ce vallon de délices, Et d'un triple rempart élevé de ses mains En ferma-t-il l'accès et la vue aux humains?

Là le gouffre tonnant où le glacier se verse, Et qu'à travers la mort le pont de roc traverse; Ici ces pics glacés, qui ne fondent jamais. L'entourent à demi de leurs neigeux sommets ; Et plus bas, à l'endroit où son lit qui serpente Semble au penchant des monts vouloir unir sa pente, Le rocher tout à coup l'arrête et le retient. Et d'un escarpement dans les airs le soutient ; Sur ses parois, polis par l'égout des ravines. Nulle herbe, nulle fleur ne pend par ses racines; Et la voix des bergers, qu'on voit à peine en bas, Se perd dans la distance et ne m'y parvient i)as. A l'abri de ces flots, de ces rocs, de ces neiges, I. 1

5o JOGELYN

Ne craignant des mortels ni surprise ni })ièges,

Je trouve comme l'aigle, en mon aire élevé,

Tout ce que le désir d'un poète eût rêvé :

Arbres fils de leur gland courbés sous les tempêtes,

Mais dont la foudre seule ose ébranler les têtes ;

Lianes, de leurs pieds à leur front serpentant,

Qui bercent fleurs et nids sur leur filet flottant ;

Rayon doré du jour qui sous leur nuit se joue.

Tremblant sur l'iierbe, au gré du vent qui les secoue;

Hauts gazons oii sur l'or nagent les [)apiilons,

Où les vents creusent seuls leur trace en verts sillons

Herbe que cbaque brise en molles vagues roule,

Répandant mille odeurs sous mon pied qui les foule;

Eau qui dort dans la feuille où l'ombre la brunit,

Ou remplit jusqu'aux bords ses coupes de granit;

Ecume des ruisseaux sur leurs pentes fleuries.

Se perdant comme un lait dans le vert des [)rairies ;

Lac linqnde et dormant comme un morceau tombé

De cet azur nocturne à ce ciel dérobé.

Dont le creux transparent jusqu'au fond se dévoile.

Où, quand le jour s'éteint, la sombre nuit s'étoile,

Où l'on ne voit flotter que les fleui's des lotus

Que leur poids de rosée a sur l'onde abattus,

Et le duvet d'argent que le cygne sauvage,

En se baignant dans l'onde, a laissé sur la plage;

Golfes étroits, cacbés dans les plis des vallons;

Aspects sans borne ouverts sur les grands horizons ;

Abîmes où l'oreille écoute l'avalanche;

Gimes dans l'éther bleu noyant leur flèche blanche;

Grandes ombres des monts qui brunissent leurs flancs;

DEUXIKME EPOOIE 5i

Ravon répercuté des pics étincelants ;

Air élastique et tiède, où le sein qui sahreuve

Croit boire, eu respirant, une ànie toujours neuve ;

Bruit quon entend si loin descendre ou s'élever;

Silence où lame dort et s'écoute rêver;

Partout, avec la paix, mouvement qui laiiime :

Des troupeaux de chamois qui volent sur labime,

Chevreuils rongeant l'écorce, écureuils dans les bois,

Chants de milliers d'oiseaux qui confondent leurs voix,

Vols d'insectes dorés et bourdonnements d'ailes.

De leurs prismes flottants semant les étincelles.

Fleurs partout sou.s mes pas et parfuuis dans les airs

Voilà ce que le ciel a fait pour ces déserts.

Même date, le soir.

Mais de ces lieux charmants le chef-d'œuvre est la voùtc

Dans le rochei". dont l'aigle a seul trouvé la route;

A l'orient du lac et le long de ses eaux

La montagne en croulant s'est brisée en morceaux,

Et, semant ses rochers en confuses ruines,

A de leurs blocs épais entassé les collines.

Ces rocs accumulés, par leur chute fendus.

L'un sur l'autre au hasard sont restés suspendus ;

Les ans ont cimenté leur bizarre structure,

Et recouvert leurs flancs de sol et de verdure.

On y marche partout sur un tertre aplani.

Que la feuille tombée et la mousse ont jauni ;

Seulement, quand on frappe, on peut entendre encore

Résonner sous les pas le terrain plus sonore.

Cinq vieux chênes, germant dans ses concavités,

Y penchent en tous sens leurs troncs creux et voûtés ;

De leurs pieds chancelants les bases colossales

Du granit au granit joignent les intervalles,

S'enlacent sur le sol comme de noirs serpents,

Et retiennent les blocs entre leurs nœuds rampants :

Le plus vieux, suspendu sur l'une des ravines,

La couvre comme un pont de ses larges racines ;

Puis, aux rayons du jour pour mieux la dérober,

Etend un vaste bras qu'il laisse retomber,

Et, sous ce double abri de rameaux, de verdure,

Il voile à tous les yeux son étroite ouverture.

Il faut, pour découvrir cet antre souterrain,

Ramper en écartant les feuilles de la main.

A peine a-t-on glissé sous l'arche verte et sombre,

Un corridor étroit vous reçoit dans son ombre ;

On marche un })eu courbé sous d'humides arceaux,

De circuits en circuits, au bruit profond des eaux,

Qui, creusant à vos pieds un canal dans la pierre,

Murmurent jusqu'au lac dans leur solide ornière.

Un jour pâle et lointain, lueur qui part du fond,

Guide déjà les yeux dans ce sentier profond ;

La voûte s'agrandit, le rocher se retire;

Le sein plus librement se soulève et respire;

Le sol monte, trois blocs vous servent de degrés.

Et dans la roche vide enfin vous pénétrez.

Vingt quartiers, suspendus sur leur arête vive,

En soutiennent le dôme en gigantesque ogive ;

Leurs angles de granit en mille angles brisés,

Leurs flancs pris clans leurs flancs, l'un sur l'autre écrasés,

Ont rejailli du poids conrime une molle argile ;

L'eau que la pierre encor goutte à goutte distille

A poli les contours de ces grands blocs pendants,

De stalactite humide a revêtu leurs dents.

Et, les amincissant en immenses spirales.

Les sculpte comme un lustre au ciel des cathédrales.

Ces gouttes, qu'eu tombant leur pente réunit.

Ont creusé dans un angle un bassin de granit,

Où l'on entend pleuvoir de miiuite en minute

L'eau sonore qui chante et |)leur(' dans sa chute.

Toujours quelque hirondelle au vol bas et rasant

Y plane, ou sur le bord s'abreuve en se posant;

Puis, remontant au cintre où l'oiseau frileux niche,

Se pend à l'un des nids qui bordent la corniche.

Le rocher vif et nud enclôt de toutes parts

La grotte enveloppée en ces sombres remparts;

Mais du côté du lac une secrète issue.

Fente entre deux grands blocs, étroite, inaperçue,

En renouvelant l'air sous la terre attiédi.

Laisse entrer le rayon et le jour du midi.

On ne peut du dehors découvrii' l'interstice ;

Le rocher pend ici sur l'onde eu précipice;

Sou flanc rapide et creux par le lac est miné. '

Au-dessus de la grotte un lierre enraciné,

Laissant flotter en bas ses festons et ses nap})es,

Etend connue un rideau ses feuilles et ses grappes,

Et, se tressant en grille et croisant ses barreaux,

Sur la fenêtre oblongue épaissit ses réseaux.

Je puis, en écartant ce vert rideau de lierre,

Mesurer à mes yeux la nuit ou la lumière,

A-doucir la chaleur ou l'éclat du rayon,

Ou, m'ouvrant de la main un immense horizon,

Du fond de ma retraite à ces monts suspendue.

Laisser fuir mon regard jusqu'à perte de vue.

Auprès de l'ouverture est un banc de rocher

Oi^i je puis à mon gré m'asseoir ou me coucher.

Lire aux rayons flottants qui tremblent sur ma Bil)le,

Ou, contemplant de Dieu l'ombre ici plus visible.

Les yeux sur la nature, élever au Seigneur,

Dans des transports muets, l'hymne ardent de mon cœur.

Un air égal et doux, tiède haleine de l'onde. Règne ici quand la bise ailleurs transit ou gronde ; Aucun vent n'y pénètre, et, le jour et la nuit, Dans ce nid de mon ame on n'entend d'autre bruit Que les gazouillements des becs des hirondelles. Le vol de quelque mouche aux invisibles ailes, Le doux bruissement du lierre sur le mur, Ou les coups sourds du lac, dont les lames d'azur, Montant presque au niveau de ma verte fenêtre. Renaissent pour tomber et tombent pour renaître, Et suspendent, du bord qu'elles viennent lécher. Leurs guirlandes d'écume aux parois du rocher.

Voilà donc, quand ma tente ailleurs est renversée,

La tente que je trouve ici toute dressée.

J'ai déjà sur la roche étendu pour mon lit

La feuille des forêts que la mousse amollit;

J'ai déjà suspendu dans ma chaude demeure

Mon haton, et ma montre où j'entends marcher l'iieure,

Rassemblé du bois mort en tas pour mon foyer,

Vu hi lueur du feu sous la grotte ondoyer.

Et passé dans la joie et dans la solitude

Un jour, dont tant de jours me feront l'habitude.

Grotte des Aigles, 3 juillet 1793.

Quand ce soleil d'été, foyer flottant de vie, Me force à rabaisser ma paupière éblouie, Et, sous ce voile ardent m' éblouissant encor, Passe à travers mes cils en tièdes reflets d'or ; Quand ses rayons, frappant ces neiges éternelles, Rejaillissent de terre en gerbes d'étincelles. Font ressembler ces pics et ce bleu firmament A la mer qui blancliit sur un roc écumant; Que dans ce ciel, semblable à des lacs sans rivage, Je ne vois que l'éther limpide, où rien ne nage Excepté l'aigle noir, qui, comme un point obscur, Semble dormir cloué dans l'immobile azur. Ou qui, bercé là-haut sur ses serres obliques. S'abaisse en décrivant des cercles concentriques, Lance d'un revers d'aile au soleil, en nageant. De sa plume bronzée un vif reflet d'argent. Et jette, en me voyant couché près de son aire. Un cri d'étonnement où vibre sa colère; Quand l'arbre ou le rocher répand sous le rayon

Quelque île fraîche d'ombre au milieu du gazon,

Qu'étendu mollement sur cette couche verte,

Du pavillon des cieux seulement recouverte,

L'herbe haute, qu'un poids de fleurs fait replier,

Dans ces gouffres touffus m'engloutit tout entier;

Que du foin desséché le parfum m'environne,

Et que je n'entends rien que l'air chaud qui bourdonne,

Mon souffle qui se mêle à l'air vierge des cieux,

Ou ma tempe qui bat mon front silencieux :

Alors je sens en moi des voluptés si vives.

Un si complet oubli des heures fugitives.

Que mon ame, à mes sens échappant quelquefois.

De son corps détaché ne sent pas plus le poids

Que le cygne, essayant son aile déjà forte.

Ne sent le poids léger de l'aile qui le porte.

J'aime dans ce silence à me laisser bercer,

A ne me sentir plus ni vivre ni penser,

A croire que l'esprit, qu'en vain le corps ra|)pelle,

A quitté sans retour l'enveloppe mortelle,

Et nage pour jamais dans les rayons du ciel.

Comme dans ces rayons d'été la mouche à miel!

Dans cet état, où l'homme en Dieu se transfigure.

Le temps fuit et renaît sans que rien le mesure ;

On a le sentiment de l'immortalité.

Puis quand un souffle, un vol d'un insecte d'été

Me rappelle à la fin à mes sens que j'oublie.

Dans un plaisir amer sur moi je me replie ;

Je sens que dans ce ciel, d'où je descends si las.

Dieu m'écoute, il est vrai, mais ne me répond pas.

Je cherche autour de moi, là, plus bas, dans ce monde.

TROISIEME EPOOT^E 59

Quelque chose qui sente avec moi, qui réponde : Mon cœur est trop rempli pour ne pas déborder, El, si mon sort voulait seulement m'accorder Un second cœur, un cœur vide et muet encore, On la vie et l'amour ne fissent que d'éclore, Cette ardeur, que le mien ne peut plus renfermer. Suffirait pour l'étreindre et [)Our le consumer; Je verserais en lui le trop-plein de mon ame ; Sa flamme servirait d'aliment à ma flamme; Cette double existence, en multipliant moi, Me rendrait, o mon Dieu! comme une ond)re de toi; Je sens que je pourrais dans cet autre moi-même Jeter ce qui m'oppresse et doubler ce que j'aime, \u mii'oir de mon cœur m'embraser à mon tour. Créer l'àme de l'ame, et l'amour de l'amour, Et, comme ton regard se voit dans ton ouvrage. Consumé de mes feux, maimer dans mon image!

Alors ce dôme bleu me semble un beau linceul;

J'entrouvre en vain mes bras au vent, mon cœur est seul.

Je cherche en vain des yeux, dans cette vie aride.

Je jette en vain un nom au hasard à ce vide :

Le désert seul, hélas! m'entoure et me répond.

J<' vais du lac au ))ic. ot de la grotte au pont;

Je reviens sur mes pas. je m'assieds, je me lève;

Mon propre sein me pèse, et rien ne le soulève :

Il send)le qu'à mon être il mancpie luie moitié.

Objet de chaste amour ou de sainte amitié;

Que je marche à tâtons, que je suis dans <e monde

TJne voix qui n'a [)as d'écho qui lui l'éponde.

6o JOCELYN

Un œil qui dans un œil ne se réfléchit pas, Un corps qui ne répand point d'ombre sur ses paSj Et que, nrialgré ce ciel, ce beau lieu qui m'enivre, Vivre seul c'est languir, c'est attendre de vivre! Tout mon bonheur ainsi se change en vague ennui. Solitude ! un Dieu seul peut te remplir de lui !

Grotte des Aigles, 6 juillet 1793.

Poussé par cet instinct qui vers l'homme m'attire J'ai franchi ce matin le seuil de mon empire; J'ai mesuré de l'œil la chute du torrent, J'ai touché de la main l'arc-en-ciel transparent. Et d'un pied plus hardi, que l'audace accoutume, Passé le roc tremblant sous la voûte d'écume.

Dans l'herbe au moindre bruit soigneux: de me cacher,

Et les pieds nus, de peur qu'on m'entendît marcher,

Suivant dans ses contours le ravin qui serpente,

De ces monts, pas à pas, j'ai descendu la pente

Jusqu'au bord d'une gorge où j'entendais parfois

Mugir les bœufs du pâtre et chanter une voix.

j.à, tapi sous la feuille, et dérobé derrière

Les troncs des châtaigniers qui bordent la clairière,

Sans être découvert pouvant tout entrevoir.

J'ai vu ce que mon cœur aimait à concevoir :

Une scène de paix, d'amour et d'innocence,

Que l'on rêve la nuit et qu'éveillé l'on pense;

Image innée, hélas! d'un temps qui nous a fui,

TROISIÈME l'POQUE 6r

Que comme un souvenir tout homme porte en lui.

Des chèvres, des brebis et de grasses génisses, Celles-là se pendant ;»ux fleurs des précipices, Celles-ci dans le pré })longeant jusqu'aux genoux. Ruminaient en paissant sous des buissons de houx. Tandis que des taureaux, jouant sur les pelouses, Penchant leur tête oblique et leurs cornes jalouses, Sur leurs jarrets dressés, choquaient comme deux blocs Leur front sonore et lourd, retentissant des chocs.

A l'angle d'un buisson, sous un tronc de charmille,

Un jeune montagnard, près d'une jeune fdle.

Sur la môme racine étaient assis tous deux,

Seuls, n'ayant que le ciel et les bois autour d'eux.

Ils gardaient sans soucis ces troupeaux dont la cloche,

Comme un appel lointain, tintait de roche en roche,

Laissaient veiller le dogue, ou chantaient quelquefois,

Pour {ju'un chevreau perdu se guidât sur la voix.

Les coudes appuyés sur ses genoux, le pâtre

Penchait son front chargé de cheveux noirs sur l'atre

Où fumait parmi l'herbe un reste de tison;

Et, regardant le sol, du bout de son bâton

Il semblait au hasard écrire sur la cendre.

Sa rêverie avait quelque chose de tendre ;

Et quand il relevait son front de ses genoux.

Qu'il ouvrait au grand jour son œil linqiide et doux,

Dans le pli gracieux de sa lèvre ridée

On voyait en passant sourire son idée ;

Et quand de son amour ce regard s'inondait,

Un soupir contenu de son sein débordait : Mais ce soupir n'était qu'un élan sans tristesse, Un poids levé du cœur que le bonheur oppresse.

La jeune fille avait cette fleur de beauté

Que n'a mûrie encore aucun rayon d'été,

Ce duvet de la joue où la rougeur colore

La moindre impression qu'un regard fait éclore ;

Son œil humide et bleu laissait lire au plein jour

La calme volupté d'un mutuel amour :

Pour cacher une honte, une ombre, une pensée,

Sa paupière aux longs cils n'était jamais ])aissée,

Mais son regard posait conhant, affermi,

Comme pose une main dans la main d'un ami.

Un réseau noir serrait ses cheveux dans sa maille;

Deux tresses seulement descendant sur sa taille.

Où quelques blanches fleurs des prés s'entremêlaient,

Sur l'herbe derrière elle en blonds anneaux roulaient

Un étroit corset rouge embrassait sa ceinture ;

Une robe aux plis lourds et de couleur obscure

Lui venait à mi-jambe, et laissait voir ses pieds

Nus et blancs, sur la mousse au soleil appuyés,

Comme dans des débris dont la terre est couverte

Deux pieds de marl)re l)lanc brillent sur l'herbe verte.

Ses doigts tressaient l'osier, tandis que son regard

Dans le vague du })ré s'égarait au hasard.

L'heure ainsi s'en allait l'une à l'autre semblable,

L'ombre tournait autour des troncs noueux d'érable,

Le bœuf rassasie sur l'herbe se couchait,

Des dormantes brelMs l'agneau se rapprochait,

niOlSIÈME ÉPOOIJE 63

Sans que les deux aniauts, ivres de solitude. Changeassent de bonheur, de regard, d'attitude. On \o\ait, à la paiv de h'ur lent entretien. Que leur cœur n'était pas vide connne le mien , A peine quelques mots, de distance en distance, S'écoulaient de leur lèvre et troublaient le silence, Comme une eau qui s'enfuit d'un bassin transparent S'échap[)e goutte à goutte et coule en nuu'nun'ant. Quand le soleil, (pii monte en raccourcissant l'ombre. Fut à moitié du ciel, sur l'herbe molle et sombre. Le jeune homme étendit son corps pour sommeiller, Et, comme abandonnant son front à l'oreiller, Sur les genouv [)liés de sa paisible amie, Laissa tomber son coude et sa tète endormie. Elle ne dormait pas pendant qu'il sommeillait; Mais essuvant son front que la sueur mouillait, .louant dans ses cheveux avec ses doigts d'ivoire, Ivoulait et déroulait leur boucle épaisse et noire.

L'heure du repas vint; ils mangèrent; leur main

Puisa le même lait, rompit le même pain.

Leurs genoux rapprochés leur servirent de table :

Us choisirent la fraise au même plat d'érable,

Partagèrent la grappe et le rayon de miel.

Et dans la même coupe ils burent l'eau du ciel.

jNJais le rayon du soir, qui })omj)e les orages, ^ Sur le vallon plus sombre abaissait les nuages ; La feuille, qua midi le vent laissait dormir, Dans les bois murmurants commença de frémir,

Et, comme au flanc des monts un brouillard qui s'essuie

La brume descendit sur l'iierbe en fine j)luie;

Ils vinrent s'abriter contre le tronc noirci

Du hêtre, où le troupeau se rassemblait aussi;

Et comme, au bruit du vent qui secouait sa voûte,

La feuille sur leurs cous distillait goutte à goutte.

Sous les flancs ténébreux d'une arche de rocher

Où les oiseaux mouillés à l'abri vont percher,

Dérobés à mes yeux par un rideau d'ombrage.

Ils laissèrent en paix égoutter le nuage.

En écoutant de loin leur naïf entretien. Jaloux, je comparais leur sort avec le mien; Et le vent m'apportait quelque rire folâtre, Où se mêlait la voix de la vierge et du i)atre.

Je quittai cette scène, emportant dans mes yeux Ce tableau du bonheur comme un rêve des cieux, Plus dévoré du feu de mon inquiétude.

Plus seul dans ma pensée et dans ma solitude. Et me promettant bien de ne plus m' approcher De ces eaux où ma soif s'accroît sans s'étancher.

Grotte des Aigles, 24 août 1793.

Il repose; écrivons. Quel jour! quelle semaine!

De deuil et de bonheur pour moi comme elle est pleine!

Et par quel coup de foudre, hélas! ai-je acheté

Cet enfant, compagnon de mon adversité !

Le jour baissait ; j'avais passé riieure après l'heure; Errant de site eu site autour de ma demeure, Je venais de m'asseoir sur Ut roc iiieliné Qu'en tombant des hauteurs hi cascade a miné; Mes jand)es et mon front pendaient sur cet al)îme; Et je suivais des yeux ce tourbillon sublime Qui, m'enivrant de bruit et d'étourdissement. De mes propres pensers m'otait le sentiment; Je dominais de là l'ouverture })rofonde Où la neige d'été roule en poudre avec l'oiule, Et le pont naturel qui sur son double bord Se dresse, et de mon lac défend l'affreux aboi-d. Mon ame se laissait, indolennnent bercée, Emporter flots à flots et pensée à pensée. Et, se perdant au sein de ces œuvres de Dieu, Etait déjà bien loin et du jour et du lieu. Quand un coup de fusil, que l'écho répercute. Tonne et roule au-dessus du bruit sourd de la chute. Je m'éveille en sursaut, je me lève; je vois Deux soldats poursuivant deux proscrits aux abois : A peine séparés par une courte avance.

Les fuyards n'avaient })lus qu'une faible espérance ; Les soldats rechargeaient leurs armes en courant; Les deux proscrits touchaient aux parois du torrent : Il fallait ou i)érir, ou trouver un passage. Ils s'arrêtent glacés d'horreur sur le rivage; Le gouffre est sous leurs yeux, et la mort sur leurs pas. Je les vois s'endjrasser ; je ne réfléchis pas Qu'un cri de mon séjour va trahir le m\ stère : Je jette un cri soudain, pei-yant, involontaire; i. fi

Ils m'entendent, j'accours; je montre, de la main,

Sur le gouffre fumant le hasardeux chemin.

Aussitôt des j)roscrits le ])lus âgé s'élance,

Donnant la main à l'autre encore dans l'enfance;

Pour soutenir leurs pas j'accours de mon côté;

Au droit sommet du pont ils ont déjà monté;

Déjà le plus âgé me tend du haut de l'arche

L'enfant pale et tremblant, dont je soutiens la marclie :

— « Sauvez, sauvez, dit-il, généreux étranger.

Cet enfant que je vais ou défendre ou venger!

J'entraînerai du moins ses bourreaux dans ma chute.

Fuyez, et que ma mort vous donne une minute ! »

Déjà les deux soldats, poussés par leur ardeur.

Sans sonder du ravin l'immense profondein%

Sur ces blocs suspendus, plus polis que la glace,

Leurs crosses à l'épaule, avançaient sur sa trace.

Quand le proscrit les voit au plus horrible pas,

Il arme son fusil pour un double tré})as ;

Quatre éclairs à la fois jaillissent de la pierre.

Les quatre coups partis ne font qu'un seul tonnerre.

Les deux soldats, frappés i)ar cette double mort.

Tombent comme un seul l)loc, glissent, roulent du bord

En vain leurs doigts cris})és et leurs dents convulsives

Du pont sans parapet pressent, mordent les rives :

La cascade les jette à l'abîme ondoyant,

Leurs jand^es et leurs bras plongent en tournoyant;

Tout leur corps, sur le roc, pilé par l'avalanche.

N'est plus qu'un point obscur dans sa poussière blanche,

Le proscrit, (jui les voit tomber, encor debout,

Sent sa poitrine enfin saignant d'un double cou[) :

Son sang, dont ce regard suspendait seul la perte,

S'écliappe en deux ruisseaux de sa clieniise ouverte ;

Il tente un pas, son pied ne peut le soutenir,

Il va rouler ; mon bras a su le retenir ;

Je le traîne expirant sur l'herbe du rivage.

Le bonheur et la mort luttent sur son visage ;

Il baise avec amour son fusil triomphant,

Sa A'oix i'end la parole et l'ame à son enfant.

Nous étanchons son sang, nous lavons sa blessure,

Puis, formant à la hâte un brancard de verdure,

L'enfant portant les pieds, moi le front, nous marchons,

Et dans ma grotte enfin, mourant, nous le coudions.

a') noùt 1793.

Etendu sur un lit de mousse ensanglantée, Sur les bras de son fils sa tête était jetée; Son regard seul sur lui pouvait se soulever ; Quelquefois il semblait s'endormir et rêver. Et, sur son lit, sa main échappée à la mienne Semblait tater en songe un (il qui la retienne. Le pauvre enfant voulait me dérober en vain Des sanglots qui sortaient malgré lui de son sein ; Chaque fois (pi'il levait son front pâli d'alarmes. Je voyais dans ses 3eux rouler de grosses larmes Qui j)leuvaient sur le front que son cœur appuyait. Et qu'un baiser craintif de sa bouche essuyait; Puis il interrogeait mes yeux, comme pour lire

L'affreuse vérité que je n'osais lui dire,

Et quand malgré mes yeux mon trouble lui parlait,

De ses bras coiivulsifs l'étreinte redoublait;

Il me jetait dans l'ombre un regard de colère,

Et, de son corps entier envelop[)ant son père,

Il semblait défier le ciel et le trépas

De pouvoir arracher ce mourant de ses bras.

Alors ses blonds cheveux tombant sur son visage.

Mêlés aux cheveux blancs de ce front d'un autre âge.

Me cachaient leur figure, et je n'entendais plus

De baisers, de sanglots, qu'un murmure confus.

Deux souffles confondus dans une seule haleine.

Tantôt forte, tantôt se distinguant à peine,

Où les derniers élans de deux cœurs, de deux voix.

Semblaient se ranimer et s'éteindre à la fois.

Ma torche cependant dans ces mornes ténèbres Jetait son jour rougeàtre et ses vapeurs funèbres • Moi, debout dans un coin de la grotte, à l'écart, De peur de profaner la douleur d'un regard, Tantôt je ranimais la torche évanouie, Tantôt, ])Our réveiller quelque signe de vie. Je jetais au blessé l'eau froide du courant. Ou soufflais la chaleur sur les pieds du mourant ; Et tantôt, à genoux dans l'ombre la plus noire, Cherchant les chants sacrés épars dans ma mémoire, Le Christ entre mes mains, je murmurais tout bas Les hymnes dont la foi berce encor le trépas, Afin qu'une prière au moins, de cette terre, Précédât dans le ciel cette âme solitaire!

TllOiSIÈME ÉPOQUE 69

La moitié de la nuit ainsi se consunia.

Vers l'aurore, la vie un peu se ranima;

Il rej^arda son lils, il jeta sur la voûte

Un regard où semblait hésiter (juelque doute; '

Puis, i'ej)ortant sur moi l'œil fixe de la mort,

Et reeueillant ses sens en un dernier effort :

« Je meurs, murmura-t-il, et le ciel vous confie

Ce (ils, mon seul regret, ce fils, mon autre vie.

Veillez sur ce destin que j'abandonne à Dieu!

Soyez pour lui, soyez un père, un frère! Adieu! j>

La parole à sa lèvre, hélas! montait encore. Mais dans les sons éteints ne pouvait plus éclore ; De moments en moments sa tête s'égarait; Aucun fil ne liait les mots qu'il murmurait; 11 parlait aux absents, aux morts, à sa famille, Et, regardant son fils, il appelait sa fille. Enfin, quand le regard s'éteignit dans ses yeux. Il posa sur sa bouche un doigt mystérieux, Et, d'un reste de voix nommant encor Laurence, Il mourut en faisant le geste du silence!...

26 août 179^.

J'ai passé tout ce jour comme dans un tombeau, Le mort enveloppé dans son sanglant manteau, J^e pauvre enfant auprès, étendu sur la terre. Le front enseveli dans le linceul du ])ère, Tantôt comme endormi sur le même oreiller,

70 JOGELYN

Tantôt comme écoutant son père sommeiller, Soulevant le manteau qui couvre sa figure, Prenant pour son haleine un souffle cpii murmure, Collant longtemps l'oreille à sa bouche, et longtemps Retenant dans son sein ses sanglots haletants; Puis, enfin détrompé, sur le front mort qu'il pleure, Attachant un regard triste et long connue l'heure, Un de ces forts regards qui semble en un moment Concentrer toute une ame en un seul sentiment, Et qui rendrait, hélas î la vie à la mort même. Si l'amour seul pouvait ranimer ce qu'il aime!

27 a(nit 179».

Pendant qu'un lourd sommeil, })lus fort que nos douleurs, Fermait enfin les yeux de l'enfant dans ses })leurs, J'ai dénoué ses bras du corps froid de son père. Et j'ai rendu ce soir la dé})ouille à la terre.

Au bord du lac, il est une plage dont l'eau Ne peut même en hiver atteindre le niveau, Mais où le flot, qui bat jour et nuit sur sa grève, Déroule un sable fin qu'en dunes il élève. Là, le mur du rocher, sous sa concavité, Couvre un tertre plus vert de son omlîre abrité: La roche en cet endi'oit j)ar sa forme rap[)elle Le chœur obscur et bas d'une antique chapelle Quand la nature en a revêtu les dél)ris De liane rampante et d'arbustes fleuris.

L;i, (lu pauvre étranger, la nuit, mes mains creusèrent

La couche dans la terre, et mes pleurs l'arrosèrent;

Et les mots consacrés à ce suprême adieu

Hcmirent son sommeil et son réveil à Dieu.

Puis, pour sanctifier la place par un signe,

Et (le sou saint dépôt la l'eudre à jamais digne,

Je lis toml)er d'en haut cinq grands blocs suspendus,

Gigantesques débris de ces rochers fendus.

Et, les groupant en croix sur la couche de sable,

J'imprimai sur le sol ce signe im})érissable.

Bient«*)t la giroflée et les câpriers verts

De réseaux et de fleurs les auront recouverts,

Et le cygne y viendra, saint et charmant présage,

En sortant de la vague, y changer de i)lumage.

Grotro <1( s Ailles, 28 août 1793.

>'os cœurs se sont ouverts; mon jeune compagnon

M'a conlié ce soir son histoire et son nom :

Il est fils d'un proscrit, il se nomme Laurence;

Sa jeune mère est morte en lui donnant naissance;

11 n'a ni sœur ni frère; à seize ans parvenu.

Dans toute son enfance il n'a jamais connu

D autres soins, d'autre amour, d'autre front sur la teri'c.

Que les soins, qu(.' l'amour, ([ue le Iront de son père.

Ikureux: avec lui seul, et près de lui toujours.

Jusqu'à ces temps de meurtre il a passé ses jours

Dans un manoir désert d'une aride campagne,

Sur les bords orageux: de la mer de Bretagne.

j7^ JOCELYN

Quand l'orage civil en ces lieux retentit, Pour ses lois et son Dieu son père comijattit : Vaincu, forcé de fuir ses champs héréditaires, Cachant sous un faux: nom son nom et ses misères, Il avait traversé la France avec son (ils; Du haut de ces sommets qu'il visita jadis, D'espoir et de honheur l'âme déjà remplie. Ses yeux voyaient de près les champs de l'Italie, Quand, aux bords de l'Isère aperçu, des soldats Par de vils délateurs sont lancés sur ses ])as : Ils allaient échapper dans la nuit ; nuit funeste ! Ses larmes l' étouffaient, et je savais le reste.

De la grotte, i6 septembre 1793.

Mon cœur me l'avait dit : toute ame est sœur d'une amc;

Dieu les créa par couple, et les fit homme ou femme ;

Le monde peut en vain un temps les séparer,

Leur destin tôt ou tard est de se rencontrer;

Et, quand ces sœurs du ciel ici-bas se rencontrent.

D'invincibles instincts l'une à l'autre les montrent :

Chaque ame de sa force attire sa moitié.

Cette rencontre, c'est l'amour ou l'amitié.

Seule et même union qu'un mot différent nomme.

Selon l'être et le sexe en qui Dieu la consomme.

Mais qui n'est que l'éclair qui révèle à chacun

L'être qui le complète, et de deux n'en fait (ju un.

Quand il a lui, le feu du ciel est moins rapide. L'œil ne cherche plus rien, l'ànic n'a plus de vide;

Par riiifaillililc instinct le cœur soudain frappé Ne craint pas de retour, ni de s'être troni])é; On est |)lein d'un attrait qu'on n'a pas senti naître; Avant de se parler on croit se reconnaître; Pour tous les jours passés on n'a plus un regard On regrette, on gémit de s'être vus trop tard ; On est d'accord sur tout avant de se répondre; L'ànie de plus en plus as|)ire à se confondre : C'/est le rayon du ciel, |)ai' l'eau répercuté, Qui remonte au rayon pour doubler sa clarté; C'est le son qui revient de l'écho qui répète, Seconde et même voix, à la voix qui le jette; C'est l'ombre qu'avec nous le soleil voit marcher. Sœur du corps, (pia nos pas on ne peut arracher.

I 7 septembre 1793.

Vous me l'avez donné, ce com])lément de vie,

Mon Dieu! Ma soif d'aimer est enfin assouvie.

Du jour où cet enfant sous ma grotte est venu,

Tout ce que je rêvais jadis, je l'ai connu.

Pour la première fois, moi, dont l'ame isolée

A d'autres jusqu'ici ne s'était pas mêlée.

Moi qui trouvais toujours dans ce qui m'a|)prochait

Quelque chose de moins que mon cœur ne cherchait ;

A.U visage, au regard, au son de voix, au geste,

Al l'émanation de ce rayon céleste,

A.UX [)remières douceurs du premier entretien.

Au cœur de cet enfant j'ai reconnu le mien.

Mon âme, que rongeait sa vague solitude,

A répandu sur lui toute sa plénitude ;

Et mon cœur abusé, ne comptant plus les jours,

Croit en l'aimant d'iiier l'avoir aimé toujours.

De la grotte, 20 septembre 179J.

Je ne sens plus le poids du temps; le vol de l'heure

D'une aile égale et douce en s'écoulant m'effleure;

Je voudrais chaque soir que le jour avancé

Fût encore au matin à peine commencé;

Ou plutôt, que le jour naisse ou meure dans l'ombre,

Que le ciel du vallon soit rayonnant ou sombre.

Que l'alouette chante ou non à mon réveil.

Mon cœur ne dépend ])lus d'un rayon de soleil,

De la saison (pii fuit, du nuage qui passe;

Son bonheur est en lui; toute heure, toute place,

Toute saison, tout ciel, sont bons quand on est deux.

Qu'importe aux cœurs unis ce qui change autour d'eux?

L'un à l'autre ils se font leur temps, leur ciel, leur monde;

L'heure qui fuit revient plus pleine et plus féconde;

Leur cœur intarissable, et l'un à l'autre ouvert.

Leur est un firmament qui n'est jamais couvert.

Ils y })longent sans ond^re, ils y lisent sans voile;

Un horizon nouveau sans cesse s'y dévoile ;

Du mot de chaque ami le retentissement

Eveille au sein de l'autre un même sentiment;

La parole dont l'un révèle sa pensée

Sur les lèvres de l'autre est déjà commencée;

Le geste aide le mot, l'œil e\j)lique le cœur,

L'àiiie coule toujoui's et u'a plus de langueur;

D'uu univers nouveau l'inipi-ession couuuune

Vibre à la fois, s y fond, et ne fait bientôt (|u une.

Dans cet autre soi-niènie, où tout va retentir

On se regai'de vivi'e, on s'écoute sentii-;

Eu se montrant à nu sa pensée iiigéiuie,

On s'explique, on se crée une langue inconnue;

En entendant le mot cpie 1 on cliercliait en soi,

Ou se comprend soi-même, on rêve, on dit : « C'est moi!

Dans sa vivante image on trouve son emijlème ;

On admire le monde à travers ce qu'on aime;

Et la vie appuyée, appuyant tour à tour,

Est un fardeau sacré qu'on j)orte avec amour.

De la ijrotrr, -a') septembre 17^3.

Quand je reviens le soir de mes lointaines chasses,

hes pieds meurtris, les doigts déchirés par les glaces,

Pxapportant sur mou dos l'élan ou le chamois.

Et que, du haut d'un })ic, du plus loin j'aperçois

Mon lac bleu resserré comme un peu d'eau (pii tremble

Dans le creux de la main où l'enfant la rassemble.

Le feston vert bordant sa coupe de granit.

De mes chênes ])(n(li('s la létc (pii jaunit,

Et, vacillante au fond de la grotte (pii fume,

La lueur du fo\er que J.aurence rallume;

Quand je rêve un moment. (|uand je me dis : « Là-bas,

Dans ce point lumineux (pi'un lynx ne verrait i)as,

J'ai la meilleure part, l'autre part de moi-même, Uu regard qui me cherche, uu souveuir qui m'aime, Un ami dont mon pas fera battre le cœur, Un être dont le ciel m'a fait le protecteur, Pour moi tout, et pour qui je suis tout sur la terre Patrie, amis, parents, mère, sœur, frère et père, Qui compte tous mes pas dans son cœur palpitant, Et pour qui loin de moi le jour n'a qu'un instant, L'instant où, de ces monts me voyant redescendre Il vient de ses deux bras à mon cou se suspendre, Et, bondissant après comme un jeune chamoi. Me ramène à la grotte en courant devant moi ; » Alors, pressant le pas sur mon chemin de neige, Je me trace de l'œil le sentier qui l'abrège; Le glacier suspendu m'oppose en vain son mur. Je me laisse glisser sur ses pentes d'azur; Je retrouve Laurence au pied de la montagne, Car je ne permets pas encor qu'il m'accompagne Il ])asse alors son bras plus faible sous le mien ; Je lui conte mon jour, il me conte le sien ; Nous rentrons, il me dit combien nos tourterelles Ont couvé le matin d'œufs éclos sous leurs ailes, Combien la chèvre noire a donne de son lait. Ou de petits poissons ont rem})li son fdet ; H me montre les tas de mousses et de feuille Que pour tapisser l'antre avant l'hiver il cueille, Les fruits qu'il a goûtés et rapportés du bois, Et dont l'épine aiguë ensanglante ses doigts. Les bras de vigne vierge, ou de lierre qui flotte, Qu'il a fait serpenter dans les flancs de la grotte,

Les oiseaux qu'il a pris eu leur jetant du grain, Et les chevreuils privés qui mangent dans sa main (]ar, soit par prélérenee ou soit par habitude, Tous ces douv eonq)agnons de notre solitude, Biches de la montagne, élans, oiseau v des bois, Accourent à sa vue et volent à sa voix.

Nous mangeons sur la main ce que le jour nous donne.

Le lait, les simples mets cpie la joie assaisonne;

Nous mordons tour à tour à des fruits incoiums.

Ou pour nous abreuver nous en pressons le jus ;

Pour les mortes saisons nous mettons en réserve

Ceux que le soleil sèche et que le temps conserve,

A chaque invention de l'un l'autre applaudit;

On prévoit, on combine, on se trompe, et l'on rit;

Dans ces mille entretiens le long soir se consume ;

Sur le foyer dormant le dernier tison fume,

Et souvent dans le lac, miroir de notre nuit.

Nous voyons se lever l'étoile de minuit :

Alors nous nous mettons à genoux sur la pierre.

Vers la fenêtre où flotte un reste de lumière,

D'où l.aui'ence, inclinant son front gi'ave et pieux,

Sur la croix du tondjeau jette souvent les yeux ;

Et quand, après avoir béni cette journée

Que nous rendons à Dieu connue il nous l'a donnée,

Après avoir prié pour que d'autres soleils

Nous ramènent demain, toujours, des joui's pai-eils.

Après avoir offert nos vœux pour ceux qui vivent,

Au souvenir des morts nos pi'ières arrivent,

Laurence, en répondant aux versets, bien des fois A, malgré ses efforts, des larmes dans la voix, Et de ses pleurs de (ils, non encore épuisées, Ses mains jointes après sont souvent arrosées.

Ainsi finit le jour, et puis chacun en ])aix / Va s'endormir couché sur son feuillage épais, Jusqu'à ce que la voix du pi'emier qui s'éveille Vienne avec l'alouette enchanter son oreille.

De lii grotte, 23 octobre I79>.

Depuis que sa douleur par le temps s'engourdit. Comme Laurence est lier et beau! comme il grandit! Par moments, quand sur moi son visage rayonne, La splendeur de son front m'éblouit et m'étonne; Je ne puis soutenir l'éclat de sa beauté; Et quand dans son regard le mien tombe arrêté. Je crois sentir en moi parfois ce qu'éprouvèrent. Près du sacré tombeau, les femmes qui trouvèrent L'homme assis qui leur dit : « Allez, il n'est })lus là « ; Quand leur cœur à ces mots en elles se troubla, Et que, croyant parler à l'homme, chose étrange. Leurs regards dessillés s'aperçurent de l'ange!...

De la grotte, 24 octobre 1793.

Ce soir, je regardais Laurence à la clarté Du fover tlandjovant sur son front reflété,

Pendant qu'assis à terre il regardait lui-même Jouer entre ses |)ieds le jeune faon qu'il aime. Jamais rien de si doux et de si gracieuv Oue la bidu' et 1 ('iilaiit iw s Offrit à mes veux.

Repliant ses pieds blancs sous son ventre, la biche, Comme dans rheri)e molle où le jour elle niche, S'arrangeait confiante entre ses deux genoux. Levait sur lui son œil intelligent et doux. Broutait entre ses doigts de tendres jets de saule, Allongeait et posait le col sur son é|)aule. Et, me jetant de là son regard triomphant. Léchait et mordillait les cheveux de l'enfant.

28 octobre 1793.

L'enfant! je ne puis plus nommer ainsi Laurence.

Ses seize ans l'ont conduit à son adolescence.

Son front s'élève presque à la hauteur du mien ;

A la course, mon i)ied gagne à peine le sien;

Seulement sa voix tendre, angélique, argentine,

Conserve encor l'accent de sa voix enfantine.

Et ses inflexions, vibrantes de douceur.

Me font rêver souvent à la voix de ma sœur.

Alors, pour un instant, mon cœur, que ce son fraj)pe,

Pour remonter un peu le cours du temps, m'échappe,

Et me reporte au jour où ces tendres accents

De femmes, mère ou sœur, résonnaient à mes sens.

Et, donnant ta:it de charme au fo\er domestique.

8o JOCEl.YN

De mon enfance étaient la suave musique.

Je les cherche, mon cœur des absents s'entretient;

Des huMïies dans mes yeux montent; Laurence vient,

S'assied à mes genoux, me regarde en silence,

Me demande pourquoi je pleure, à qui je j)ense.

Je lui dis mon enfance; il pleure en m'écoutant :

« Comme ils t'aimaient ! dit-il. Mais moi je t'aime autant ;

Ne suis-je pas pour toi comme un fils de ta mère?

N'as-tu pas remplacé dans mon cœur même un père ? »

Puis, sur la même pierre appuyant nos deux fronts,

L'un vis-à-vis de l'autre ensemble nous pleurons.

Mais quand, à cette voix, revenu de mon rêve, Pour m' essuyer les yeux ma tête se relève, Que l'ombre de mon front s'éclaire, et que je voi Ce visage charmant, tout en eau devant moi. Se relever aussi, s'éclairer à mesure Comme un miroir vivant de ma ])ropre figure. Comme une ombre animée où tout ce que je sens Bat dans un autre cœur, se peint dans d'autres sens ; Quand je pense que Dieu me rend, dans ce seul être. Tous ceux parmi lesquels sa bonté me fit naître. Que ce pauvre orphelin n'a que moi povu" appui. Qu'il existe en moi seul comme moi tout en lui, Que mon bras est son bras, que ma vie est sa vie, Et que Dieu même a fait l'amitié qui nous lie. Ah! mes larmes bientôt tarissent, et mon cœur Dans un seul sentiment trouve assez de bonheur!

TROISIÈME ÉPOQUE 8l

Do la grotte, 29 octobre 179J.

Roaiilé, secret d'en haut, rayon, divin emblème, Qui sait d'où tu descends? qui sait pourquoi l'on t'aime, Pourquoi l'œil te poursuit, pouinpioi le cœur aimant Se préci[)ite à toi coniuie un ter a l'aimant. D'une invincible étreinte à ton ombre s'attac he, S'end)rase à ton approche et meurt quand on l'arrache? Soit que, comme un premier ou cinquième élément, Répandue ici-bas et dans le firmament, Sous des aspects divers ta force se dévoile, .. . -

Attire nos regards aux rayons de l'étoile. Aux mouvements des mers, à la courbe des cieux. Aux flexibles ruisseaux, ;uix arbres gracieux; Soit qu'en traits plus parlants sous nos yeux imprimée, Et fi'appant de ton sceau la nature animée, Tu donnes au lion l'effroi de ses regards Au cheval l'ondoiement de ses longs crins épars, A l'aigle l'envergure et l'ombre de ses ailes. Ou leurs enlacements au cou des toui'terelles ; Soit enfin ({u'éclatant sur le visage humain, -Miroir de ta puissance, abrégé de ta main, Dans les traits, les couleurs dont ta main le décore. Au front d'homme ou de femme, où l'on te voit éclore, Tu jettes ce rayon de grâce et de fierté Oue l'œil ne ))eut fixer sans en être humecté : Nul ne sait ton secret, tout subit ton emi)ire; Toute âme à ton aspect ou s'écrie ou soupire, 1. r>

82 JOGELYN

Et cet élan, qui suit tii fascination, Semble de notre instinct la révélation.

Qui sait si tu n'es pas en effet quelque image

De Dieu même, qui perce à travers ce nuage?

Ou si cette âme, à qui ce beau corps fut donné,

Sur son type divin ne l'a pas façonné;

Sur la beauté suprême, ineffable, infinie,

N'en a pas modelé la charmante harmonie ;

Ne s'est pas en naissant, par des rapports secrets.

Approprié sa forme et composé ses traits,

Et dans cette splendeur que la forme révèle

Ne nous dit pas aussi : « L'habitante est plus belle ? »

Nous le saurons un jour, })lus tard, plus haut. Pour moi,

Dieu seul m'en est témoin et lui seul sait pour(pioi ;

Mais, soit que la beauté brille dans la nature.

Dans les cieux, dans une herbe, ou sur une figure,

Mon cœur, né pour l'amour et l'admiration,

Y vole de lui seul comme l'œil au rayon,

La couve d'un regard, s'y délecte et s'y pose.

Et toujours de soi-même y laisse quelque chose

Et mon Ame allumée y jette tour à tour

Une étincelle ou deux de son foyer d'amour.

Je me suis reproché souvent ces sympathies,

Trop soudaines en moi, trop vivement senties;

Ces instincts du coup d'œil, ces premiers mouvements,

Qui d'une impression me font des sentiments.

Je me suis dit souvent : « Dieu peut-être condamne

O's peiicliants où du cœur hi flamme se profane ; iMais, liélas! malgré nous l'œil se tourne au flambeau. Est-ce un crime, ô mon Dieu, de trop aimer le beau ? »

De la grotte, (•=' novembre 1793.

Ces pensers, car toujours c'est à lui que je pense. Me vinrent l'autre jour en regardant Laurence. Jamais la main de Dieu sur un front de quinze ans >('inq)rima lame humaine en traits plus séduisants, Et, de plus de beautés combinant le mélange, iSe laissa l'œil douter entre l'enfant et l'ange : Tout ce qu'à son matin l'àme a de pureté, Tout ce qu'un œil sans tache a de limpidité, Tout ce qu'à son aurore une vie a d'ivresse, Tout ce qu'un ca^ur plus nuu* a de grave tendresse, Réuni dans ses traits riants ou s('rieu\',

Y forme dans l'accord un tout harmonieux, Et, selon le rayon (jue la pensée y verse, L'ond)re (|ui les pai'court, l'éclair (|ui les traverse,

Y brille dans ses yeuv en rayon de splendeur,

Y rougit sur sa joue en rose de candeui*,

Y flotte il sa paupière en larme transparente,

Y nage en ses regards en rêverie errante,

S'y creuse en plis pensifs entre ses deux sourcils, S'y recueille caché sous le bord de ses cils, Sur sa lèvi'e entrouverte en désir vague aspire. Ou s'éj)and sur sa bouche en langoureux sourire. Partout où 1 enfant passe, on dirait (ju'il a lui;

Un jour intérieur semble sortir de lui.

Bien souvent, sur la fin d'un jour mourant et sombre,

Lorsque, la grotte et moi, tout est déjà dans l'ombre,

Autour de sa figure il fait encor grand jour;

Son éclat se reflète auxobjets d'alentour;

Il éclaire la nuit d'un reste de lumière,

Et son regard me force à baisser la paupière :

On dirait ces rayons de jour, dont Raphaël

A couronné le front de ses vierges du ciel.

Peut-être cpie ce jour n'était pas un symbole.

Et que dès ici-bas l'ame a son auréole.

J'ai beau chercher bien loin dans ma mémoire, rien

Des visages connus ne rappelle le sien;

Aucun des compagnons de ma })remière enfance.

Des lévites amis de mon adolescence,

N'avait ces traits si purs, ce front, cette langueur,

Ce son de voix ému qui vibre au fond du cœur.

Cette peau qu'un sang bleu sous les veines colore,

Ce regard qu'on évite et qui vous perce encore.

Cet œil noir qui ressemble au firmament obscur,

Lorsque l'aube naissante y lutte avec l'azur,

Oii l'humide rayon de l'ame qu'il dévoile

Sur un front ténébreux jaillit comme une étoile.

Ces cheveux dont la soie imite en blonds anneaux

Les ondulations et les courbes des eaux :

Il semble, à cette forme oii tout est luxe et grâce.

Que cet être céleste est né d'une autre race,

Et n'a rien de commun avec ceux dici-bas

Que ce regard d'ami qui l'attache à mes pas.

Et quand, sur ces hauteurs, ses beaux pieds sans chauss.U'e,

Sa cravate nouée autour de sa ceinture,

Dans sa veste sans ])li juscjuau cou boutonné,

A |)eine resserrant son sein emprisonné,

Son col nu, et portant sa tête avec souplesse,

Comme un front de coursier (pion flatte et ([u'on caresse.

Ses cheveuv, (jue d'un an le fer n'a retranchés,

Des deu\ côtés du col en boucles épanchés.

Et son front, tout bai^nié de sueur ou de pluie,

llenversé vers le ciel })our (pinn rayon l'essuie.

Je le vois accourir de loin, et tout à couj)

Sur un pi(; du glacier m'ai)paraître debout.

Je crois voir, tout troublé, la céleste ligure,

Comme un être idéal an-dessus de nature,

Se détacher de terre et se transfigurer,

Et je suis quelquefois tenté de l'adorer;

Mais de sa douce voix la tendre résonance

Me rappelle à moi-même, et me montre Laurence :

De la grotte, i'"' drcembie 1793.

Des aiguilles de glace on s'éclairent ces monts

L'année a |)our six mois retiré ses ravons;

Le soleil est noyé dans la mer de nuages

Qui brise jour et nuit contre ces hautes j)lages.

Et jette, au lieu d'écume, à leur cime, à leurs flancs,

La neige (pie la bise y fouette en flocons blancs.

Le jour n'a qu'un rayon brisé par les tempêtes,

Qui s'étend un moment tout trempé sur ces faîtes,

Et que l'ombre qui court vient soudain balayer,

Comme le vent la feuille au pied du peuplier.

Il semble que de Dieu la dernière colère

Abandonne au chaos ces cimes de la terre :

L'éternel ouragan torture ces sommets;

Les vagues de brouillards n'y reposent jamais;

Un sourd mugissement, qu'une plainte accompagne,

Roule dans lair, et sort des os de la montagne.

C'est la lutte des vents dans le ciel; c'est le choc

Des nuages jetés contre l'écueil du roc;

C'est l'âpre craquement de la branche flétrie,

Qui sous les lourds glaçons se tord, éclate et crie;

Du corbeau qui s'abat l'aigre croassement;

Des autans engouffrés le triste sifflement;

Les bonds irréguliers de la lourde avalanche

Qui tombe, et que le vent roule en poussière blanche;

L'éternel contre-coup des chutes des torrents

Qui sillonnent les rocs sous leurs bonds déchirants,

Et font ronfler le gouffre, où la cascade tonne,

D'un souffle souterrain, continu, monotone.

Tout semblable de loin aux frémissements sourds

De la corde d'un arc qui vibrerait toujours.

Plus de fêtes du ciel sur ces cimes voilées. D'aurore étincelante ou de nuits étoilées; Plus de festons de fleurs pendants à mon rocher; Plus d'oiseaux accourus pour chanter ou nicher : La corneille égarée y suit ses noires bandes; Les frimas congelés sont les seules guirlandes Qui garnissent la roche oii nous nous enfonçons; Le jour ne nous y vient qu'à travers les glaçons;

Mais dans l'air tiède assis, les doux mains sur la braise,

Aux lueurs du foyer qu'entretient le mélèze,

>'ous passons sans ennui le temps des mauvais jours :

lis sont si bien remplis que nous les trouvons courts.

Des entretiens coupés de quelque heure d'étude

Nous font de notre grotte une douce habitude ;

\ous nous y recueillons avec la volupté

De l'oiseau dans son nid ])rès de l'antre abrité.

Que sous un ciel de pluie ou sur la plaine blanche

J.e vain courroux des vents berce au chaud sur sa branche.

Plus les vents déchaînés hurlent d'horribles cris,

Plus l'avalaiirlie gronde et roule de débris,

Plus la nuit s'épaissit sous un ciel bas et terne,

Plus la neige s'entasse autour de la caverne,

Plus dans ces sifflements, ces terreurs du dehors,

Nous trouvons d'âpre joie et d'intimes transports.

Plus nous nous concentrons dans la roche qui tremble,

Et nous sentons la main de Dieu qui nous rassemble :

Et si d'un ciel d'hiver quelque rare soleil

Effleure par hasard la fenêtre au réveil.

Echappés du rocher comme un chevreuil du gîte.

Pour jouir du rayon nous nous élançons vite ;

Nous crions de plaisir en voyant les cristaux

Formant des murs, des tours, de transparents châteaux,

Des arches de saphir, des grottes oii l'aurore

Des verts reflets de l'onde en passant se colore,

Des troncs éblouissants où le givre entassé

Colle autour des rameaux un feuillage glacé.

Et la neige sans borne, et dont chaque parcelle.

En criant sous nos ])ieds, luit comme une étincelle.

Dans ces déserts mouvants, nous creusons au hasard Des sentiers dont la j)oudre éblouit le regard : Comme dans l'herbe en fleurs où le chevreau se noie, Dans ces lits de frissons nous nous roulons de joie ; Nous rions en voyant tous deux nos cheveux blancs. Poudrés par les frimas, de givre ruisselants ; Nous nous lançons la neige où nos doigts s'engourdissent; De plaisir, en rentrant, nos pieds transis bondissent; Car Dieu, qui nous confine en ce rude séjour, Donne, même en hiver, sa joie à chaque jour.

Delà grotte, i6 décembre 1793.

La nuit, quand par hasard je m'éveille et je ])ense Que dehors et dedans tout est calme et silence, Et qu'ouijliant Laurence auprès de moi dormant, Mon cœur mal éveillé se croit seul un moment; Si j'entends tout à coup son souffle qui s'exhale. Régulier, de son sein sortir à brise égale. Ce souffle harmonieux d'un enfant endormi ! Sur un coude appuvé je me lève à demi, Comme au chevet d'un flls une mère qui veille; Cette haleine de i)ai\: rassure mon oreille, Je bénis Dieu tout bas de m'avoir accordé Cet ange que je garde et dont je suis gardé; Je sens, aux voluptés dont ces heures sont j)leines. Que mon Ame respire et vit dans deux haleines. Quelle musique aurait pour moi de tels accords ? Je l'écoute longtemps doi-mir, et me rendors!

G janvier 1794-

Que reiidrai-je au Seigneur pour les biens cju'il me donne?

Tandis que sous mes pieds l.i tempête résonne,

One le jour verse au jour des larmes et du sang,

L inaltérable paiv sur ces hauts lieuv descend,

Et la tendre amitié, qui hait la multitude.

]\ous lait un univers de notre solitude.

One cet enfant s'attache à mon oud)re ! et combien Son cœur à son insu se mêle avec le mien! Oh! (pii pourra jamais démêler ces deux: âmes Que la terre et le ciel joignent par tant de trames? L un de l'autre il serait })lus aisé d'ari'achei' Ces deux hêtres jumeaux qu'un nœud sendjle attacher, Et qui, de jour en jour, senlaçant avec force, Ci'oissent du même tronc et sous la même écorce. Mais les comj)araisons manquent. Je me souvien D'avoir eu pour ami, dans mon enfance, un chien, Une levrette blanche, au museau de gazelle. Au poil onde de soie, au cou de tourterelle, A l'œ'il j)rofond et doux comme un regai'd humain ; Elle n'avait jamais mangé que dans ma main, llf'pondu qu'à ma voix, couru que sur ma trace, Dormi que sur mes pieds, ni flaii-é que ma j)lace. Quand je sortais tout seul et qu'elle demeni-ait, Tout le tem[)S que j'étais dehors, elle j)lenrait; Pour me voir de j)his loin aller ou l'eparaîti'e,

Elle sautait d'un bond au bord de ma fenêtre,

Et, les deux })ieds collés contre les froids carreaux,

Regardait tout le jour à travers les vitraux;

Ou, parcourant ma chambre, elle y cherchait encore

La trace, l'ombre au moins du maître qu'elle adore,

Le dernier vêtement dont je m'étais couvert,

Ma plume, mon manteau, mon livre encore ouvert,

Et, l'oreille dressée au vent pour mieux m'entendre.

Se couchant à côté, passait l'heure à m'attendre.

Dès que sur l'escalier mon pas retentissait,

Le fidèle animal à mon bruit s'élançait,

Se jetait sur mes pieds comme sur une proie,

M'enfermait en courant dans des cercles de joie.

Me suivait dans la chambre au pied de mon fauteuil.

Paraissant endormi me surveillait de l'œil.

Là, le son de ma voix, la plainte inachevée,

Ma respiration plus ou moins élevée.

Le moindre mouvement du pied sur le tajûs.

Le clignement des yeux sur le livre assoupis.

Le froissement léger du doigt entre la page,

Une ombre, un vague éclair passant sur mon visage,

Semblaient dans son sommeil passer et rejaillir,

D'un contre-coup soudain la faisaient tressaillir :

Ma joie ou ma tristesse, en son œil retracée,

N'était qu'un seul rayon d'une double pensée.

Elle mourut, encor son bel œil sur le mien.

Que de pleurs je versai! Je l'aimais tant! Eh bien,

Quoi(pie ma plume tremble, en glissant sur la page,

De ternir dans mon cœur l'amitié par l'image,

Que de l'ame à l'instinct toute comparaison

Profane la nature et mente à la l'aison,

Ce charmant souvenir de mon heureuse enfance

Me revient dans le cœur quand je songe à Laurence.

Cet ami de ma race à présent m'aime autant;

Il ne [)eut plus de moi se passer un instant;

Il s'attriste, il languit pour une heure d'ahsence;

Il marche quand je marche, il pense quand je pense;

Son regard suit le mien, comme si de nos cœurs

Le rayon ne })0U\ait se diriger ailleurs;

Connue mon pauvre chien ou comme l'hirondelle

Qui ne s'alarme plus de nous voir autour d'elle,

Il s'est a})privoisé pas à pas, jour à jour;

Il boude à mon départ, il saute à mon retour;

Mais pour toute autre voix, })our tout autre visage,

Cet enfant du désert redeviendrait sauvage.

Oh! ([ui n'aimerait pas ce qui nous aime ainsi?

Qui pourrait égaler ce que je trouve ici ?

Que man([ue-t-il au cœur nourri de ces tendresses ?

Mon Dieu ! vos dons toujours dépassent vos promesses !

Et, dans mon plus beau rêve autrefois d'amitié,

Mon cœur n'en avait pas deviné la moitié!...

Le manuscrit était d(chir('' à cette pi.ice, et il inanqii:iit un certain nombre de feuilles. On peut présumer par ce (pii suit que Jocel\n avait continué à noter les mêmes sentiments et les mêmes circonstances de sa vie heureuse pendant ces mois de solitude.

Grotte des Ai^^lcs, i5 avril 179 + .

J'ai trouvé ce matin, dans le creiiv du rocher,

Le paiu que cliaque mois le pâtre y vient cacher;

De cet homme de bien pieuse providence !

Deux mots l'accompagnaient : « Redoublez de prudence;

Dans nos cités sans Dieu malheur à qui descend !

L'échafaud des martyrs a toujours soif de sang. »

Brisez, brisez, Seigneur, ces glaives de colère;

Al)régez, en faveur des justes de la terre.

Ces jours de désespoir et de convulsions.

Où votre nom s'écli[)se auv yeux des nations !

Puisse l'ange de paix bientôt y redescendre !

Mais moi, je n'ai, Seigneur, que grâces à vous rendre;

Et, si ce temj)s n'était une ère de forfaits.

Je dirais : Que ces jours ne (inissent jamais!

La grotte, 6 mal 1794

Il est (les jours de luxe et de saison choisie, Qui sont comme les fleurs précoces de lu vie, Tout bleus, tout nuancés d'éclatantes couleurs, Tout trempés de rosée et tout fragrants d'odeurs. Que d'une nuit d'orage on voit parfois éclore. Qu'on savoure un instant, qu'on respire une aurore, Et dont comme des fleurs, encor tout enivrés, On se demande après : Les ai-je respires ? Tant de parfum tient-il dans ces étroits calices ? Et dans douze moments, si courts, tant de délices?

Aujourd'hui fut })Our nous un de ces jours de choix :

Eveillés aux rayons du plus riant des mois,

A l'hymne étourdissant de la vive alouette

Qui n'a que joie et cris dans sa voix de poète,

Au nuirnuu'e du lac flottant à petit pli,

Nous nous sommes levés le cœur déjà renq)li,

Ne pouvant contenir rinq)atient délire

Qui nous appelle à voir la nature sourire.

Et nous sonnnes allés, pas à pas, tout le joui'.

Du printemps sur ces monts épier le retour.

La neige qui fondait au tact du rayon rose. Avant d'aller blanchir les ])entes qu'elle arrose, Connue la stalactite au bord glacé des toits, Distillait des rochers et des branches des bois;

QUATTxIEME ÉPOQUE gS

Chaque goutte eu pleuvaut reuioutait eu poussière Sur riierbe, et s'v l'oulait eu glol)es de lumière. Tous ces prisiues, frappés du feu du fii'uiameut, Remplissaieut l'œil d'éclairs et d'éhlouissement; Ou eût dit mille essaims d'abeilles murmurantes Dissémiuaut le jour sur leurs ailes errantes, Sur leur corset de feu, d'azur et de vermeil, Et bourdonnant autour d'un rayon de soleil. Puis en mille filets ces gouttes rassemblées Allaient chercher leurs lits dans le creux des vallées,

Y couraient au hasard des pentes sur leurs flancs,

Y dépliaient leur nappe ou leurs longs rubans blancs,

Y gazouillaient eu foule en mille voix légères, Comme des vols d'oiseaux cachés sous les fougères, Courbaient 1" herbe et les fleurs comme un souffle eu glissant,

Y laissaie:it par flocons leur écume en passant; Puis la brise venait essuyer cette écume. Comme à l'oiseau qui mue elle enlève une plume.

L'air tiède et parfumé d'odeurs, d'exhalaisons, Semi)lait tomber avec les célestes rayons, Eucor tout iuq)régné d'ame et de sèves neuves, Comme l'air virginal qui vint fondre les fleuves Du globe enseveli dans sou })remier hiver, Quand la vie et l'amour se respiraient dans l'air; Il soufflait des soupirs, il ap[)ortait des nues Des tiédeurs, des odeurs, des langueurs inconnues; Il caressait la terre avec de tels accords, 11 étreignait les monts avec de tels transports, Il secouait la neige et les troncs et les cimes

Avec des mouvements et des bruits si sublimes,

Que l'on croyait entendre, entre les éléments,

Des })aroles d'amour et des embrassements,

Et, dans les forts soujiirs qui semblaient les confondre,

L'eau, la terre, et le ciel, et l'étlier, se répondre.

Tout ce que l'air touchait s'éveillait pour verdir;

La feuille du matin sous l'œil semblait grandir;

('omme s'il n'avait eu ])Our été qu'une aurore,

Il hâtait tout du souffle, il })ressait tout d'éclore;

Et les herbes, les fleurs, les lianes des bois

S'étendaient en tapis, s'arrondissaient en toits.

S'entrelaçaient aux troncs, se suspendaient aux roches,

Sortaient de terre en grappe, en dentelles, en cloches.

Entravaient nos sentiers j^ar des réseaux de fleurs.

Et nos yeux éblouis dans des flots de couleurs.

La sève, débordant d'abondance et de force,

Coulait en gommes d'or des fentes de l'écorce,

Suspendait aux rameaux des pampres étrangers,

Des filets de feuillage et des tissus légers,

Où les merles siffleurs, les geais, les tourterelles,

En fuyant sous la feuille, embarrassaient leurs ailes.

Alors tous ces réseaux, de leur vol secoués,

Par leurs extrémités d'arbre en arbre noués,

Tremblaient, et, sur les pieds du tronc qui les appuie,

De plumes et de fleurs répandaient une pluie;

Tous ces dômes des bois, qui frémissaient aux vents,

Ondoyaient comme un lac aux flots verts et mouvants;

Des nids d'oiseaux, bercés au roulis des lianes,

Y flottaient, remplis d'œufs tachetés, diaphanes.

Des mères (pii fuyaient fragile et doux trésor,

Comme dans le filet la perh.' huniide encor!

(Ihaque fois que nos yeux, pénétrant dans ces ombres,

De la nuit des rameaux éclairaient les dais sombres,

Nous trouvions, sous ces lits de feuille où dort l'été,

Des mystères d'amour et de fécondité;

(Iliaque fois que nos })ieds tondraient dans la verdure,

Les herbes nous montaient juscjues à la ceinture,

Des Ilots d'air endraumé se répandaient sur nous.

Des nuages ailés partaient de nos genoux,

Insectes, papillons, essaims nageants de mouches.

Oui d'un étlier vivant semblaient former les couches.

Ils montaient en colonne, en tourbillon flottant.

Comblaient l'air, nous cachaient l'un à l'autre un instant.

Comme dans les chemins la vague de poussière

Se lève sous les pas et retombe en arrière ;

Ils roulaient; et sur l'eau, sur les prés, sur le foin,

(x^s poussières de vie allaient tomber plus loin ;

Et chacune semblait, d'existence ravie.

Epuiser le boidieur dans sa goutte de vie;

L'air qu'elles animaient de leur frémissement

N'était que mélodie et que bourdonnement.

Oh! (jue n'eût enivré l'ivresse universelle Que l'air, le jour, l'insecte, apportaient sur leur aile? Oh! ({ue n'eût réchauffé cette haleine des airs Qui tiédissait la neige et fondait les hivers? La sève de nos sens, comme celle des arbres. Eût fécondé des troncs, eût animé des marbres; Et la vie, en battant dans nos seins à grands coups, Semblait vouloir jaillii' et déborder de nous.

Nous courions ; des grands rocs nous franchissions les fentes ;

Nous nous laissions rouler dans l'herbe sur les pentes;

Sur deux rameaux noués le bouleau nous berçait ;

Notre biche étonnée à nos pieds bondissait ;

Nous jetions de grands cris pour ébranler les voûtes

Des arbres, d'où pleuvait la sève à grosses gouttes;

Nous nous perdions exprès, et, pour nous retrouver,

Nous restions des moments, sans parole, à rêver;

Puis nous partions d'un trait, comme si la pensée

Par le même ressort en nous était pressée.

Et, vers un autre lieu prompts à nous élancer,

Nous courions pour courir et pour nous devancer.

Mais toute la montagne était la même fête :

Les nuages d'été qui passaient sur sa tête

N'étaient qu'un chaud duvet, que les rayons brûlants

Enlevaient au glacier, cardaient en flocons blancs ;

Les ombres qu'allongeaient les troncs sur la verdure,

Se découpant sur l'herbe en humide bordure,

Dans quelque étroit vallon, berceau déjà dormant.

Versaient plus de mystère et de recueillement ;

Et chaque heure du jour en sa magnificence.

Apportant sa couleur, son bruit ou son silence,

A la grande harmonie ajoutait un accord,

A nos yeux une scène, à nos sens un transport.

Enfin, comme épuisés d'émotions intimes,

L'un à côté de l'autre, en paix nous nous assîmes

Sur un tertre aplani, qui, comme un cap de fleurs.

S'avançait dans le lac plus profond là qu'ailleurs.

Et dont le flot, bruni |)ar l'ombre haute et noire.

Ceignait d'un gouffre bleu ce petit promontoire :

Oa y touchait de l'œil tout ce bel horizon; Une mousse jaunâtre y servait de gazon, Et des verts coudriers l'ombre errante et légère, Combattant les rayons, y flottait sur la terre. Nos cœurs étaient muets à force d'être pleins ; Nous effeuillions sur l'eau des tiges dans nos mains ; Je ne sais quel attrait des yeux pour l'eau limpide Nous faisait regarder et suivre chaque ride, Réfléchir, souj)irer, rêver sans dire un mot, Et perdre et retrouver notre ame à chaque flot. Nul n'osait le premier rompre un si doux silence, Quand, levant par hasard un regard sur Laurence, Je vis son front rougir et ses lèvres trembler, Et deux gouttes de pleurs entre ses cils rouler. Comme ces pleurs des nuits qui ne sont pas la pluie. Qu'un pur rayon colore, et qu'un vent tiède essuie.

— '' Que se passe-t-il donc, Laurence, aussi dans toi? Est-ce qu'un poids secret t'oppresse ainsi que moi?

— Oh! je sens, me dit-il, mon cœur prêt à se fendre; Mon ame cherche en vain des mots pour se répandre ; Elle voudrait créer une langue de feu.

Pour crier de bonheur vers la nature et Dieu.

— Dis-moi, repris-je^ ami, par quelles influences Mon ame au même instant pensait ce que tu penses. Je sentais dans mon cœur, au rayon de ce jour. Des élans de désirs, des étreintes d'amour Capables d'embrasser Dieu, le temps et l'espace;

Et pour les ex[)rimer ma langue était de glace. Cej)endant la nature est un hymne incomplet. Et Dieu n'y reçoit jias l'hommage qui lui plaît

Quand l'iiomme, qu'il créa pour y voir son image, N'élève pas à lui la voix de son ouvrage; La nature est la scène, et notre ame est la voix. Essayons donc, ami, comme l'oiseau des bois. Comme le vent dans l'arlire ou le flot sur le sable. De verser à ses pieds le poids qui nous accable, De gazouiller notre hymne à la nature, à Dieu : Créons-nous par l'amour prêtres de ce beau lieu! Sur ces sommets brûlants son soleil le proclame. Proclamons-l'y nous-même et chantons-lui notre Aine ! La solitude seule entendra nos accents : Ecoute ton cœur battre, et dis ce que tu sens. »

LAURENCE

D'où venez-vous, ô vous, brises nouvelles. Pleines de vie et de parfums si doux, Oui de ces monts palpitants comme nous Faites jaillir, au seul vent de vos ailes. Feuilles et fleurs comme des étincelles? Ces ailes d'or, où les embaumez-vous ?

Est-il des monts, des vallons et des plaines, Où vous baignez dans ces parfums flottants. Où tous les mois sont de nouveaux printemps. Où tous les vents ont ces tièdes haleines. Où de nectar les fleurs sont toujours pleines, Toujours les cœurs d'extase palpitants ?

Ah! s'il en est, doux souffles de l'aurore, Emportez-nous avec l'encens des fleurs,

QUATRIKME EPOQUE nu

Emportez-nous où les aines sont sœurs î Nous prierons niieuv le Dieu que l'astre adore, Car l'àme aussi veut le ciel i)our éclore, Et la prière est le [)arruiii des cœurs!

Vois-tu là-haut, dans la vallée Où le jour glisse pas à pas, Où la neige, en tapis roulée, Se fane, fume et ne fond pas; Vois-tu l'arc-en-ciel dans sa couche Frémir au rayon qui le touche.

Comme un serpent dans son sommeil.

Qui sur ses mille écailles peintes Reflète à l'œil les triples teintes De l'eau, de l'air et du soleil?

C'est le nid où sur la montagne

Ce serpent du ciel vient muer.

A mesure que le jour gagne,

Vois ses écailles remuer!

Vois comme eu changeante spirale

Il noue, il concentre, il étale

Ses tronçons d'orange et de hlcu!

Regarde! le voilà qui lève

Au brouillard son cou comme un glaive,

Et lui vibre son dard de feu.

I02 JOCEF.YN

Il monte, aspiré par l'aurore.

Oh! comme chaque anneau dormant

Du glacier qui se décolore

Se détache insensii3lement !

Il se déroule, il plane, il courbe,

Du mont au ciel sa vaste courbe,

Et sa tète à ses pieds répond.

Dieu ! quelle arche de monde à monde !

Quel océan avec son onde

Comblerait ce céleste pont?...

Est-ce un pont pour passer tes anges, O toi qui permets à nos yeux De voir ces merveilles étranges ?

Est-ce un pont qui mène à tes cieux?

Ah! si je pouvais, o Laurence, Monter où cette arche commence.

Gravir ces degrés éclatants ; Et, pour qu'un ange m'y soutienne.

L'œil au ciel, ma main dans la tienne, Passer sur la mort et le temps !

LAURENCE

Vois dans son nid la muette femelle Du rossignol qui couve ses douze œufs : Comme l'amour lui fait enfler son aile. Pour que le froid ne tombe pas sur eux!

QUATRIEME EPOQUE io3

Son cou, que di'csse im })evi d'iiicjuiétude. Surmonte seul la conque où dort son fruit, Et son l)el œil, éteint de lassitude, Clos du souinieil, se rouvre au moindre bruit

Pour ses petits son souci la consume.

Son blond duvet à ma voix a frémi ; On voit son cœur palpiter sous sa plume, Et le nid trend:)le à son souffle endormi.

A ce douv soin ([ucllc loi'co renciiaîne? Ah! c'est le chant ilu maie dans les bois, Qui, sus|)endu sur la cime du chêne, Fait ruisseler les ondes de sa voix!

Oh! l'entends-tu distiller goutte à goutte Ses lents soupirs après ses vifs transports, Puis, de son arbre étourdissant la voûte, Faire écumer ses cascades d'accords?

Un cœur aussi dans ses notes palpite ; L'ame s'y mêle à l'ivresse des sens; Il lance au ciel l'hymne qui bat si vite.

Ou d'une larni(.* il mouille ses accents.

A ce rameau qui rattaclic lui-même?

Et (pii le fait s'épuiser de langueur?

C'est ({ue sa voix vibre dans ce qu'il aime, Et que son chant y tombe dans un cœur!

lo; JOCELYN

De ses accents sa femelle ravie

Veille attentive en onhliant le jour ;

La saison fuit, l'œuf éclot, et sa vie

N'est (|ue printemps, que musique et qu'amour!

Dieu de bonheur, que cette vie est belle! Ah! dans mon sein je me sens aujourd'hui Assez d'amour pour reposer comme elle, Et de transports pour chanter comme lui !

Vois-tu glisser entre deux feuilles Ce rayon sur la mousse où l'ombre traîne encor, Qui vient obliquement sur l'herbe que tu cueilles S'appuyer par le bout comme un grand levier d'or i L'étamine des fleurs qu'agite la lumière Y monte en tournoyant en sphère de poussière; L'air y devient visible; et dans ce clair milieu On voit tourbillonner des milliers d'étincelles, D'insectes colores, d'atomes bleus, et d'ailes Oui nagent en jetant une lueur de Dieu!

Comme ils gravitent en cadence, Nouant et dénouant leurs vols harmonieux! Des mondes de Platon on croirait voir la danse S'accomplissant au son clés musiques des cieuv. L'œil ébloui se |)erd dans leur foule innombrable; H en faudrait un monde à faire un grain de sable, Le regard infini pourrait seul les compter : Chaque })arcclle encor s'y poudroie en parcelle.

QUATRIEME EPOQUE io5

Ah! c'est ici le })ied de réclatanle éclielle Que de l'atome à Dieu l'iufiui voit monter.

Pourtant rhafjue atome est un être!

Chaque glol)ule d'air est un monde hahité! Chaque monde y régit d'autres mondes peut-être, Pour qui l'échur qui passe est une éternité! Dans leur lueur de temps, dans leur goutte d'espace, Ils ont leurs jours, leurs nuits, leurs destins et leur place, La pensée et la vie y circulent à flot ; Et, pendant que notre œil se perd dans ces extases, Des milliers d'univers ont accompli leurs phases

Entre la pensée et le mot!

O Dieu! que la source est immense D'oii coule tant de vie, oi^i rentrent tant de morts! Que perçant l'œil qui porte à de telle distance ! Qu'infini le regard qui veille à tant de sorts! Que d'amour dans ton sein pour embrasser ces mondes. Pour couver de si loin ces poussières fécondes. Descendre aussi puissant des soleils auciron! Et comment supportei* l'éclat dont tu te voiles? Comment te contem[)ler au jour de tes étoiles,

Dieu si grand dans un seul rayon?

lvurexgf:.

Oh! comme ce rayon, que son regard nous touche, Lui qui descend d'en haut jusqu'à ces [)rofondeurs !

ro6 JOCELYN

MOI

Ah ! puisse son oreille entendre sur ma bouche L'humble bégaiement de nos cœurs, Lui qui, du sein de ses splendeurs.

Entend le battement des ailes de la mouche Novée au calice des fleurs!

LAURENCE

Qu'il nous garde en ce lieu pour savourer ensemble Les trésors que sa main dans le désert assemble!

MOI

Comme deux rossignols au même nid éclos, Enseignons-nous l'un l'autre à chanter ces retraites De la voix de la terre e\[)irant sur ces crêtes Sovons-lui les derniers échos !

LAUREXCE.

Qu'un seul souffle pour lui sorte de deux poitrines!

Qu'il nous fasse un seul sortiqu'il nous cueille en commun T

MOI

Et parfumons ses mains divines, Comme sur un seul jet deux lis qui n'en font qu'un,

Qui n'ont dans le rocher que les mêmes racines, El ([u'on cueille à hi fois sur les mêmes collines, Tout remplis du même parfum!

Des pleurs mouillaient nos voix ; je regai'dais Laurence, Et longtemps nos esprits prièrent en silence —

■2~} juillet 1794.

Enfant, j'ai quelquefois passé des jours entiers

Au jardin, dans les prés, dans quelques verts sentiers

Creusés sur les coteau v })ar les bœufs du village,

Tout voilés d'aubépine et de mûre sauvage,

Mon chien au[)rès de moi, mon livre dans la main,

Marrêtant sans fatigue et marchant sans chemin.

Tantôt lisant, tantôt écorçant quelque tige,

Suivant d'un œil distrait l'insecte qui voltige.

L'eau qui coule au soleil en petits diamants.

Ou l'oreille clouée à des l)ourdonnements ;

Puis, choisissant un gîte à l'abri d'une haie,

Comme un lièvre tapi qu'un aboiement effraie.

Ou couché dans le i)ré, dont les gramens en fleurs

Me noyaient dans un lit de mystère et d'odeurs.

Et recourbaient sur moi des rideaux d'ombre obscure,

Je reprenais de l'a-il et du cœur ma lecture.

C'était quelque poète au sympathique accent,

Qui révèle à l'esprit ce que le cœur pressent;

Ilonnnes prédestinés, mystérieuses vies,

io8 JOCELYN

Dont tous les sentiments coulent ep mélodies,

Que l'on aime à porter avec soi dans les bois,

Comme on aime un écho qui répond à nos voix !

Ou bien c'était encor quelcpie touchante histoire

D'amour et de malheur, triste et bien dure à croire :

Virginie arrachée à son frère, et partant,

Et la mer la jetant morte au cœur qui l'attend!

Je la mouillais de pleurs et je marquais le livre,

Et je fermais les yeux et je m'écoutais vivre ;

Je sentais dans mon sein monter comme une mer

De sentiment doux, fort, triste, amoureux, amer,

D'images de la vie et de vagues pensées

Sur les flots de mon âme indolemment bercées.

Doux fantômes d'amour dont j'étais créateur.

Drames mystérieux et dont j'étais l'acteur!

Puis, comme des brouillards après une tempête,

Tous ces drames conçus et joués dans ma tète

Se brouillaient, se croisaient, 1 un l'autre s'effaçaient;

Mes pensers soulevés comme un flot s'affaissaient;

Les gouttes se séchaient au bord de ma paupière,

Mon ame transparente absorbait la lumière.

Et, sereine et brillante avec l'heure et le lieu,

D'un élan naturel se soulevait à Dieu.

Tout finissait en lui comme tout y commence.

Et mon cœur apaisé s'y perdait en silence ;

Et je passais ainsi, sans m'en apercevoir.

Tout un long jour d'été, de l'aube jusqu'au soir,

Sans que la moindre chose intime, extérieure.

M'en indiquât la fuite, et sans connaître l'heure

Qu'au soleil qui changeait de pente dans les cieux,

Au jour j)lus j)àliss;mt sur mou livre ou mes yeux, Au serein ((ui des tieui's humectait les calices : Car uu long jour n'était ({u'une lieui-e de délices!

Eh bien, ce doux été, dont j'achève le cours,

iN'a pas duré pour moi |)lus ({u'un de ces beaux jours !

Seulement je n'ai ])lus de ces vagues images

Que l'ârne vide attii'e et colore en nuages.

De ces pleurs de l'instinct que je sentais rouler

Dans mes yeux, sans savoir qui les faisait couler :

Tout cela s'est enfui comme un brouillard de l'Ame,

Qu'un rayon [)lus puissant absorbe dans sa flamme.

Ah! c'est assez pour moi de lire dans un cœur.

D'y voir ses sentiments éclore dans leur fleur;

Dans chaque impression que chaque heure y lait naître,

D'étudier son âme et de m'y reconnaître.

Moi tout entier, mais moi plus jeune de six ans,

Sous des traits plus naïfs, plus doux, plus séduisants,

Dans cet étonnement tendre que toute chose

Donne, au premier contact, à l'ame à peine éclose,

Dans la linq)idité d(,' l'eau de ce bassin.

Avant qu un rameau mort soit tombé dans son sein.

Aussi je ne lis ])lus. Moi, lire? Eh! quel [)oème

Egalerait jamais la voix de ce qu'on aime?

Quelle histoire touchante emporterait mon cœur

Dans une fiction égale à mon bonheur?

Quels vers vaudraient [)our moi son âme ? Et (juelle })age

Disputerait mes yeux à son charmant visage,

Quand, sous ses blonds cheveux se dérobant au jour,

11 rougit d'amitié comme on rougit d'amour,

iio JOCELYN

Et que, pour me cacher cette lionte enfantine,

Il m'embrasse en collant son front sur ma poitrine?

Aussi, depuis qu'un cœur bat enfin sur le mien, Tous mes instincts sont purs et me portent au bien; Mon ame, qui souvent tarit dans la prière, Nage toujours en moi dans des flots de lumière. Une telle clarté m'échauffe dans ses yeux, Le timbre de sa voix m'est si mélodieux, Tant de divinité sur ce doux front rayonne, Que la splendeur de Dieu jour et nuit m'environne. Sous un éclair d'en haut qui peut nier le jour? Ah! que de vérité dans un rayon d'amour! Que l'accent de sa voix en priant Dieu me touche! Il me semble que Dieu m'entend mieux par sa bouche.

l5 octobre 179^.

Les seuls événements de notre solitude

Sont le ciel plus clément ou la saison plus rude,

La fleur tardive éclose aux fentes du rocher,

Un oiseau rouge et bleu qui commence à percher

Dans le chêne, et prépare un toit pour sa famille;

L'aigle qui de son œuf a brisé la coquille ;

Un combat, sur le lac, du cxgne et du faucon,

La plume ensanglantée y tombant à flocon;

Des vols de corbeaux noirs qui de la voix s'assemblent,

Sous leurs ailes de jais les rameaux morts qui tremblent

La biche qui reprend son long duvet d'hiver;

QUxVTRIEME EPOQUE m

Une aurore de feu le soir traversant l'air :

Voilà nos seuls soucis ici-bas. Mais notre âme

Est un monde com[)let où se passe un grand drame;

Drame toujours le même et renaissant toujours,

Dont l'amitié suffit à varier le cours :

Les entretiens repris, les plaintes fugitives.

Sur l'avenir douteux les vagues perspectives,

Les plans de destinée et de vie en commun.

Cette fraternité de deux êtres en un;

Et comment nous n'aurons à nous deux, sur la terre,

Qu'un toit, qu'une pensée, et, couple solitaire,

Nous la traverserons sans y mêler nos cœurs,

Comme un couple d'oiseaux dont le gîte est ailleurs.

Sur ces plans d'avenir quand par hasard j'insiste,

Laurence écoute moins; l'avenir le rend triste;

On dirait qu'un présage est là pour le frapper :

11 craint toujours de voir le présent s'échapper.

Oh ! c'est qu'un cœur d'enfant dans le présent se noie,

Qu'une goutte à sa lèvre est une mer de joie!

La mouche aussi s'irrite et s'enfuit, quand le doigt

Efface sur la fleur la perle qu'elle boit.

!'='■ novembre l 79».

Ce soir, un doux retour des vents chauds du midi Balayait de nos monts le sommet attiédi; Triste et tendre sou[)ir que ce vent nous apporte, Dernier baiser d'adieu sur une saison morte. Le ciel était profond et pur comme une mer,

Et dans ces profondeurs on voyait s'allumer Les foyers de soleils aux lueurs argentines, Comme un feu de berger le soir sur les collines; La lune sur un pic brillait comme un glaçon, Et sur les eaux du lac courait en blanc frisson ; Des chênes dépouillés de leurs cimes touffues Les squelettes dressaient leurs longues branches nues Les feuilles que roulaient les secousses du vent Ondoyaient sous nos pas comme un marais mouvant. Et les bois morts tombés bruissaient sur la terre Comme les ossements qu'un fossoyeur déterre. A ces craquements sourds des cimes, à ces coups Des tempêtes, nos cœurs se serraient malgré nous, Et nous nous rapprochions pas à pas, en silence, Du rocher où dormait le père de Laurence. Quand nous filmes auprès, je ne sais quel penser Monta de cette tombe et vint me traverser : — « Pauvre Laurence ! dis-je ; en t'enlevant ton père, Dieu te fit dans moi seul retrouver père et mère. Et, tant que je vivrai, tout leur amour pour toi. Multiplié du mien, plane et t'entoure en moi. Mais si Dieu, rappelant le seul être qui t'aime. T'enlevait ton ami, si je mourais moi-même. Toi, que deviendrais-tu.^ — Ce que je deviendrais? Peux-tu le demander, toi? Moi, si tu mourais!... » Puis, me fermant du doigt la bouche avec colère, M'entraîna, sans répondre, au tombeau de son père : « Il m'a mis dans tes bras comme un sacré dépôt, S'écria-t-il; tu dois le lui rendre là-haut; 11 veille dans le ciel sur ta double existence :

QUATRIEME ÉPOQUE ii3

Je crois à fou soutien comme à sa providence.

Mais, en croyant au Dieu que m'enseigne ta voix,

Ah ! ne t' v trompe i)as, c'est à toi que je crois ;

Et s'il l)risait en toi sa plus sensible image,

Si je ne voyais plus son ciel dans ton visage,

S'il ne m'éclairait plus le cœur par ton regard,

Va, je ne croirais plus qu'au malheur, au hasard.

Et j'irais dans la mort l'interroger lui-même.

Pour savoir si l'on dort là-bas, ou si l'on aime ! »

Et comme revenant de son égarement :

<c Pardonne, reprit-il, j'ai trop d'emportement;

J'ai peut-être dit là des mots dont Dieu s'offense.

Mais la mort, n'est-ce pas une éternelle absence?

Tu n'en parlerais })lus, ami, si tu m'aimais.

Ta mort, la mienne, oh ! moi, je n'y pense jamais! »

Puis, s'échaj)pant soudain d'une course insensée.

Comme pour secouer du front une pensée,

Il courut vers les bords d'un abîme sans fond,

Où deux rochers, courbés comme l'arche d'un pont,

Laissant entre leurs pans un intervalle immense.

Du lac qui gronde au pied recouvraient toute une anse.

Et prenant son élan comme pour s'y jeter.

Il le franchit d'un bond qui me lit palpiter.

« \h! tu frémis, dit-il avec un rire étrange;

Tant mieux ; tu m'as parlé de mort, et je me \enge ! »

J'ai voulu le gronder, mais il s'était enfui.

Du cœur de cet eulaiit quel sombre éclair a liw ?

Que cette âme, j)rofonde à l'o'il cpii la regarde,

Fait aimer et frémir! et qu'il faut [)rendre garde!

6 novembre 1794-

Ici riliver précoce est déjà descendu,

Le lijiceul de la terre est partout étendu;

Les vents roulent sur nous des collines de neige.

Ohl béni soit le roc dont l'antre nous protège!

Car nous ne pourrions ])lus faire un pas sans péril

Hors de l'obscur abri qui cache notre exil.

On ne distingue plus les vallons de leurs cimes,

Les torrents de leurs bords, les pics de leurs abîmes ;

Le déluge a couvert d'un océan gelé

Les gorges, les sommets, et tout est nivelé;

Et les vents, des frimas labourant la surface.

Font changer chaque nuit les collines de place ;

La biche même tremble, et, ne nous quittant pas,

Sur la plaine trompeuse hésite à faire un pas.

L'arche par où ces monts touchent à la vallée

D'une énorme avalanche aujourd'hui s'est comblée,

Et, comme dans une île inaccessible aux yeux.

Nous tiendra renfermés jusqu'aux mois pluvieux.

Oh! que j'aime ces mois oi^i, comme cette terre,

En lui-même le cœur se chauffe et se resserre,

Et recueille sa sève en cette demi-mort

Pour couler au printemps plus abondant, plus fort!

Comme avec voluj)té l'anie qui s'y replie

S'enveloppe de [)ai\ et de mélancolie,

Mêle même au bouhcui' je ne sais quoi d'amer

Qui relève son goût comme un sel de la mer,

QUATRIl!:]ME EPOOUE u!

Jouit de se sentir aimer, penser et vivre,

Pendant ({ue tout frissonn»; et tout meurt sous le givre,

Et s'entoure à [)laisir, dans ces jours sans soleil.

De rêves de son clioiv comme pour un sommeil!

décembre i~<ji

La foudre a déchiré le voile de mon Ame : Cet enfant, cet ami. Laurence est une femme... Cette aveugle amitié n'était qu'un fol amour Ond)re de ces rochers, cachez ma honte au jour!

Même date, l;i niiif, h onze heures.

Elle dort, la poitiine un j)eu moins op})ressée ;

La fièvre en mots sans suite égare sa })ensée :

« Mon père ! . . . .Tocely n î . . . où sont-ils tous deux ?... Morts ! »

Ses pieds veulent courir. Oh! dors, pauvre enfant, dors!

Jocelyn vit encor pour te rendre à la vie.

Mais, oh! qu'elle te soit ou rendue ou ravie,

Il vit l'âme en suspens entre ces deuv malheurs :

Mort pour toi si tu vis, et mourant si tu meurs!

ii6 JOCELYN

Même diitc, à minuit.

L'heure a vei'sé sa paiv sur son front qui sommeille;

Ses pieds sont moins glacés clans mes mains — Quelle veille

Quel jour et quelle nuit! et demain, et toujours!

Quel repos! quel réveil! quelles nuits et quels jours!

Est-ce un rêve d'un an que j'ai fait dans ces ombres?

Mon cœur nage incertain comme sur des mers sombres,

Ne pouvant ni toucher le fond, ni voir le bord,

Entre le désespoir, ou le crime ou la mort!

Ah! recueillons un peu mon esprit qui s'égare.

D'hier à cette nuit un siècle me sépare ;

Souvenons-nous : sachons au moins nous retracer

Ce gouffre qu'un instant nous a fait traverser;

Repassons pas à pas toutes les circonstances

Du jour fatal qui rompt d'un coup deux existences;

Marquons l'heure où, du haut de ma félicité.

Dans l'abîme sans fond Dieu m'a précipité!

Les rayons du matin, colorés par la neige,

Brillaient comme un appât pour l'oiseau dans un piège ;

L'air ambiant, plus pur, semblait s'être adouci ;

Quelques oiseaux posaient sur le givre durci;

Ce jour de mort avait l'éclat d'un jour de fête.

La biche impatiente au vent tendait sa tête ;

Je me sentis tenté de prendre aussi l'essor.

Laurence dans sa mousse, hélas! dormait encor;

La bichcj qui la nuit au bord de ses pieds couche,

De peur de l'éveiller, n'osa quitter sa couehe,

Et, d'un œil inquiet me regardant sortir,

Comme un pressentiment |)araissait m'avertir.

Je sortis. J.a montagne éblouit ma |)aupière :

Tout riiorizon glacé ravoiniait de liunière,

De chaque atome d'air uuc lueur sortait.

Je tentai quelques pas; la neige me portait,

Et craquait sous mes pieds comme un morceau de verre

Qu'on trouve sous ses pas et qu'on écrase à terre.

Je fi-émis de plaisir, et m'élançai plus loin,

De mouvement et d'air mes sens avaient besoin;

Je courus jusqu'au [)ont formé par l'avalanche;

Je franchis le ravin sur cette croûte blanche.

Dont la voûte tremblait et grondait sous mes ])as,

Et me cachait les eaux qui nuigissaient plus bas.

Je voulus profiter de cette arche gelée

Pour descendre en deux bonds jusque dans la vallée,

Et voir si le berger ne serait pas venu

Apporter quelque chose au dépôt convenu.

Je n'y trouvai qu'un mot : «< Gardez-vous de descendre!

Mot que sa charité d'en bas faisait entendre.

Je remontai bien vite, et déjà du matin

Le ciel s'était sali comme un dôme d'étain;

Il éteignait le jour qui s'efforçait d'éclore.

Et ramenait la nuit une heure après l'aurore :

Le vent, (pie les brouillards paraissaient renfermer,

En renuiait les flots connue une lourde mer ;

Il éclatait parfois dans le choc des orages,

Comme un coup de canon tiré dans les nuages ;

Mais, (pioi(fue encor bien haut il pai'ût l'etentir,

ii8 JOGELYN

La montagne en travail seml)lait le pressentir,

Et ses vastes rameaux de granit et de marbre

Craquaient et se tordaient comme les bras d'un arbre.

Semblable au brasier vert que l'on vient d'allumer,

Je voyais la montagne en mille endroits fumer :

Ces vapeurs de la neige amollissaient la croûte ;

Mes pieds n'y trouvaient plus une solide route,

Mais, lourds et sans appui sur ce terrain mouvant,

A chaque pas de plus enfonçaient plus avant.

Je courais, je tremblais que la neige fondue

Ne fît crouler le pont de glace suspendue

Avant que du ravin j'eusse atteint l'autre bord :

Ah! j'aurais préféré des millions de mort!

Que serait devenu loin de moi le seul être

Qui m'attendait?... Hélas! mieux eût valu peut-être!

Dieu ne le permit pas ; au suprême moment

Oli le pont s'abîmait sur le gouffre écumant,

Où l'avalanche, en poudre affaissant sa colline,

Fondait comme des pans de montagne en ruine,

Je franchissais le gouffre et l'arche d'un élan;

Mais à peine mon pied touchait à l'autre pan,

Que l'ouragan s'échappe, et de toutes les crêtes

Fait voler dans les fond ; l'écume des tempêtes,

La lance en j)oudre, en flots immenses, tournoyants.

Comble l'étroit ravin de ses i)locs ondoyants.

Jusqu'aux gueules du pont les dresse, les entasse.

L'arc-boutant de granit chancelle sous la masse.

Se précipite et roule, et sur ces noirs sommets

Du séjour des vivants nous sépare à jamais.

Je m'accrochai des mains aux angles do ravine,

Qui tremblaient eoninie un c•<\\^ cpie la mer déracine;

Le roc concave et creux m'abritait : ses rebords

Du choc de l'avalanche y ])réservaient mon corps.

J'embrasse cet appui pendant que la tourmente

De ses propres déin'is s'accélère, s'augmente,

Et passe sur ma tête avec ses vents, ses flots,

Et sa mer de brouillard flottant dans son chaos.

Là, le sein sans haleine et le front sans pensée,

Comme une feuille morte au rameau balancée.

J'attendais que la neige, entassant pli sur pli,

M'eût du linceul glacé, vivant, enseveli.

Je voyais, de ma niche, au souffle des rafales.

Se dérouler au loin les lames colossales,

Creuser de hauts sillons qui croulaient sur leui's flancs,

Surmonter leurs sommets par d'autres sommets blancs,

Se heurter, se briser, s'enfoncer en silence,

Jusqu'au ciel obscurci jaillir en gerbe immense.

Tournoyer en nuage et tomber. Chaque fois

Que la vague en pleuvant m'enfonçait sous son poids.

Pour m'arracher du gouffre et revoir la lumière.

Sous mes ])ieds, sous mes mains j'écrasais la poussière,

Et retardant ainsi l'instant, l'instant fatal,

Dressais contre la roche un nouveau piédestal.

Oh! quand une lueur me rendait l'espérance.

Que je bénissais Dieu d'être là sans Laurence ;

De savoir cet enfant sous la grotte endormi,

A l'abri de la mort où luttait son ami !

Je ne me doutais pas qu'à ce péril suprême

Sa tendresse pour moi l'avait jeté lui-même.

Pourtant, dans ce chaos de bruit, de mouvements,

l'io JOGELYN

A travers le roulis, les coups, les sifflements, Au milieu d'une pause et d'un affreux silence, Deux fois je crus entendre, éteints par la distance, Parmi les cris du vent des cris aigus courir. Mon nom inachevé dans des sanglots mourir. Mon cœur avait frémi... Mais c'était impossible! L'ange même de Dieu, dans la mêlée horrible De la neige et du vent luttant pour l'entasser, Sur des ailes de feu n'eut pas osé passer! Je ne sais pas combien dura cette agonie : Quand la mort la mesure une heure est infinie ; Et, pour mesurer l'heure et compter les moments, Je n'avais de mon cœur que les lourds battements.

Enfin le vent tomba; le jour teignit les nues,

Sa lueur m'éclaira des plages inconnues;

Un souffle aigu du nord, courant comme un frisson,

Durcit la neige en poudre et la pluie en glaçon;

Les abîmes mouvants, gelés à cette haleine,

Devinrent sous mes i)as une solide plaine ;

J'orientai mon œil au soleil éclatant.

Je me précipitai dans l'antre haletant :

« Laurence! «... L'écho seul me renvoya : « Laurence!

Mon cœur pétrifié plongea dans ce silence...

Un éclair de terreur m'illumine à demi :

Il a bravé la mort pour sauver son ami!

Je ressors à l'instant de la caverne vide,

Je cherche sur la neige une empreinte, une ride;

J'appelle; tout se tait. Je m'élance au hasard;

J'aurais voulu sonder l'espace d'un regard;

QUATRIEME EPOQUE i

Mou oreille à mes cris attendait la réponse,

Comme un homme jugé dont l'arrêt se prononce :

Entre l'allreux silence et le cri de ma voix,

Dans nu seul battement mon cœur mourut cent fois;

Je tombais, quand la biche, à ma voix accourue.

Bondit autour de moi. Je frémis à sa vue;

Elle lécha mes mains, et se mit à marcher,

En se tournant vers moi comme pour me chercher,

Puis, franchissant d'un bond une blanche colline,

Disparut à mes yeux au fond d'une ravine.

Sur le rebord glissant, d'un trait je la suivis ;

Le gouffre d'un regard fut sondé; je la vis.

Sur la pente des rocs dont les arêtes nues

Hérissaient les frimas de leurs pointes aiguës.

Voler jusqu'au lit creux de l'abîme profond,

Écarter du museau la neige épaisse au fond,

Et découvrir au jour, dans sa fosse glacée,

Le corps inanimé de l'enfant! La pensée

Ne franchit pas plus vite un espace idéal :

Je fus aussitôt qu'elle au fond du creux fatal.

Sur la neige en monceaux que son pur sang colore,

Laurence évanoui, blessé, mais tiède encore.

Ses beaux cheveux souillés de sang et de glaçons.

Luttait avec la mort et ses derniers frissons :

Je me jette sur lui, je le prends, je l'enlève;

Je renq)orte insensible et léger comme un rêve.

Comme une mère porte un enfant dans ses bras.

Sans en sentir le poids et sans faire un faux pas,

Comme si quekjue force intérieure, intime.

M'eût aidé d'elle-même à remonter l'abîme.

Dans la grotte à ral)ri je fus en un moment; J'y déposai le corps toujours sans mouvement ; Je rallumai du feu, je tournai vers la flamme Les pieds ; et, soutenant le front que la mort pîime Sur mes genoux, du cri, du souffle, de la main, J'y rappelai la vie, hélas! longtemps en vain; Mes lèvres ne pouvaient réchauffer sur sa bouche Le souffle évanoui. Je le mis sur ma couche, J'étanchai sur son front le sang qui s'y gelait. De sa poitrine encor d'autre sang ruisselait, Et de son vêtement souillé les déchirures M'indiquaient sur son corps aussi d'autres blessures. Pour lui donner de l'air et pour les découvrir, Je déchire des dents l'habit lent à s'ouvrir... Un sein de femme, o ciel! sous la sanglante toile! Ma main recule froide et mon regard se voile!... Mon front tourne et bourdonne et bat sans sentiment, Et je ne sais combien dura l'affreux moment. Cependant le péril me rend à la nature : Le sang, que le froid glace aux bords de la blessure, Rentre dans la poitrine et semble l'étouffer; llien là pour l'humecter, rien pour la réchauffer! Sur ce sein déchiré sans souffle je me penche. De mes lèvres en feu je l'échauffé et l'étanche : Il coule... elle revit... voit son sein découvert. Rougit, ferme son œil, et ne l'a })lus rouvert! De ses sens affaiblis le délire s'empare, La fièvre ou la douleur dans ses rêves l'égaré; Elle accuse ou bénit, mord ou baise ma main; Puis enlin elle dort!... Oh! quel réveil demain!

QUATRIEME EPOQUE laB

8 décembre, le matin.

Toute ma longue nuit déjà s'est écoulée

A. presser dans mes doigts sa main toujours gelée,

A rappeler vingt fois le sang et la chaleur

A la plante des pieds réchauffés sur mon cœur,

A retenir la biche à côté sur sa mousse,

Pour que de son duvet la tiédeur saine et douce.

En se communiquant de plus près corps à corps.

Ranimât par degrés ses membres demi-morts ;

A mouiller d'un })eu d'eau par la flamme attiédie

Sa tète ensanglantée ou sa tempe engourdie;

A. voir vers le matin son souffle sommeiller;

A retenir le mien, de peur de l'éveiller :

Puis, quand l'accablement qui succède au délire

A son haleine égale à la fin s'est fait lire.

J'ai saisi par instinct ce moment de repos

Pour essuyer le sang qui durcit ses caillots;

J'ai déchiré la toile, et de ses découpures

Arraché fil à fil le duvet des blessures;

Séj)arant les anneaux de cheveux, j'ai lavé

Son front entre mes bras mollement soulevé ;

De son flanc déchiré j'ai d'une large bande

Fermé, sous un lin \mv, la blessure plus grande,

Et déposé le corps doucement recouché :

Tout tremblant, comme si ma main avait touché

Un enfant endormi retourné dans ses langes,

Ou comme un vil mortel ((ui toucherait des anges.

8 cU'cenibre, le soir.

Elle a jeté sur tout un regard interdit;

Puis, d'une voix éteinte et tendre, elle m'a dit :

« Il est donc vrai! tu sais!... Si je n'ai plus qu'une heure

A vivre, oh! Jocelyn, pardonne, et qne je meure!

Je t'ai trompé; mon père ainsi l'avait voulu;

Je devais respecter mon serment ahsolu.

Il m'avait interdit, à son moment suprême,

De révéler mon sexe à personne, à toi-même.

Soit que sous cet habit, qui dût me protéger,

11 crut de son enfant les jours moins en danger.

Soit qu'il eût je ne sais quelle autre prévoyance,

Je devais à son ordre aveugle obéissance.

Ah ! qu'il m'en a coûté de me cacher de toi !

Ah! j'aurais dû penser que j'outrageais ta foi.

Que nous n'étions pas deux, que mon Ame et la tienne

N'ont rien qui ne se mêle et qui ne s'ai)partienne.

Faut-il te lavouer? Souvent je le pensai.

Souvent je résolus, souvent je commençai;

Mais toujours, au moment de trahir mon mystère,

Je ne sais quelle main me forçait à me taire.

J'avais trop attendu déjà, je n'osais plus;

Mon front couvert de honte était rouge et confus.

Puis je savais ta vie et ta pieuse enfance;

Je redoutais l'effet de cette confidence,

J'avais peur du regard que tu me jetterais,

Du son de voix, du mot froid que tu me dirais :

QUATRIEME EPOQUE laS

Ce mot, pour moi, c'était ou la mort ou la vie !

Je mourais à tes [)ieds, si tu m'avais bannie!

Oh! |)ouvais-je l'isquer, contre un précoce aveu,

Cent fois pins que ma vie à ce terrible jeu?

J'aimais mieu\ me lier à cette destinée

Qui m'avait de si loin dans ton ombre amenée,

Jouir du joui' au jour, et remettre à j)lus tard.

Tout attendre de J)ieu, du moment, du hasard.

Ah! ce hasard fatal n'est venu que trop vite!

Mais si ta main se ferme et si ton cœur hésite.

Oh! du moins, Jocelyn, je ne le saurai pas...

J'ai cherché la tempête et la mort sous tes pas;

Avec joie à la mort j'ai couru pour te suivre ;

L'abîme me prend seule, et toi te laisse vivre.

Tu sais tout, mais je meurs! Dis, me pardonnes-tu.^ «

Oh! les anges du ciel ont-ils cette vertu?

Peuvent-ils de leurs mains, sans pitié pour euv-mème,

Se déchii'er en deux dans le cœur qui les aime?

Pour moi, faible mortel, fait de sang et de chair,

Je ne [)us me frapper sur un être si cher.

Et. repoussant 1 amour dans le sein qui se donne,

lîriser notre ame en deux. « Oh oui! je te i)ardonne,

Lui dis-je, enfant ou sœui", pauvre être abandonné.

L'amour que je te donne et que tu m'as donné!

De tous les noms sacrés dont sur terre on s'adore

Je te nomme... et je t'aime, et j'en invente encore!

Ah! vis pour les entendre <'t les répéter tous!

Que Dieu nous illumine et dispose de nous;

Dans ce ciel où ses mains nous ont j)ortés d'avance,

Comme deux esprits j)urs vivons en sa présence, Et laissons-lui le soin, à lui seul, de nommer L'amour ou l'amitié dont il faut nous aimer! »

9 décembre 1794, le soir.

On eut dit que sa vie eût coulé par ma bouche,

Et son cœur soulevait le manteau sur sa couche :

« Que tu m'as fait de bien! dit-elle. Oh ! quel bonheur !

Quoi, nous n'étions qu'amis, nous serons frère et sœur!

Frère! sœur! oh! s'il est un nom encor plus tendre,

Laisse-moi le chercher pour te le faire entendre ;

Tu m'aimes donc de même après l'aveu fatal ?

— C'est toujours toi!... Pourtant, Laurence, tu lis mal

De me tromper; on doit tout dire à ce qu'on aime.

Tu m'exposais, enfant, à me tromper moi-même,

A prendre auprès de toi, sans soupçon, jour à jour,

Pour la sainte amitié quelque coupable amour ;

A puiser dans tes yeux et dans la solitude

D'un bonheur surhumain l'enivrante habitude ;

Et, quand il eût fallu fuir et ne plus te voir,

A mourir de ma honte ou de mon désespoir.

Car, vois-tu, bien qu'encore aucun vœu ne me lie,

Aux autels, tu le sais, j'ai destiné ma vie;

Ma promesse au Seigneur me dévouait à lui :

Qui sait si je puis même y manquer aujourd'hui?

Qui sait, lorsque le sang du martyre l'arrose,

Si je puis en honneur abandonner sa cause?

De l'Église où j'entrai sur mes pas revenir.

Et, sans mètre rendu par Dieu, mappartenir ? Pour savoir quel arrêt d'en liant il faut attendre, Par la voix des pasteui's j'ai besoin de l'entendre. Mais ne songe à présent qu'à vivre! J^e rocher S'est écroulé; d'ici nul ne peut a})proclier Avant qu'un autre été, vidant l'eau de l'abinie, Ait rejoint de nouveau la vallée à la cime; L'aigle seul peut franchir le gouffre, et le Seigneur Pendant des mois entiers nous condamne au bonheur. — Je vivrai, je le sens, Jocelyn, me dit-elle. Oh! du fond de la mort cette voix: me rappelle! Heureuse je vivrai toujours, toujours, toujours! Que m'inqwrte quels vœux enchaîneront tes jours. Ton travail en ce monde, et le pain dont tu vive, Et ton chemin, si Dieu permet que je t'y suive? Si partout, comme ici, je t'entends, je te vois; Si je marche à ton ombre et m'éveille à ta voix ; Si je suis en tout lieu ta sœur ou ta servante. Toute chose me plaît, ou m'est indifférente ! Tu m'aimes, c'est assez; tu l'as dit! Que de toi Tout soit à l'univers, si le cœur est à moi! »

Même (l;itc, plus t.ircl.

« Mais, lui disais-jc cncor, tu ne sais pas peut-être Qu'au veuvage du cœur Dieu condannie le prêtre, Lui défend les doux noms et d'amant et (ré{)Oux, Et qu'il n'est à personne afin (piil soit à tons; Que si Dieu me voulait tout à son saint service,

Il faudrait boire, hélas ! mon sang dans ce calice,

A vivre l'un sans l'autre un jour s'habituer!

— Alors, dit-elle, écoute : il vaut mieux me tuer!

Mais à quoi penses-tu? Ce Dieu qui nous rassemble

Ne nous a-t-il pas mis par la main seuls ensemble,

Perdus, nous unissant dans un exil commun,

Plus qu'il n'unit jamais deux cœurs, deux sorts en un?

Ne m'a-t-il pas jetée à tes bras, comme on trouve

L'enfant abandonné qu'on réchauffe et qu'on couve ?

Me rejetteras-tu froide et morte à mon sort?

Lui diras-tu : Seigneur, mon frère unique est mort ?

Lui consacreras-tu comme un encens ta vie

Et la mienne? oui, la mienne, après l'avoir ravie?

N'en maudirait-il pas l'abominable don ?

N'appellerait-il pas ton remords par mon nom ?

Oh non ! sa volonté n'est plus un vain problème :

Je me lie à l'arrêt qu'il a porté lui-même,

A cet isolement complet dans ce désert.

Au seul cœur ici-bas que sa main m'ait ouvert,

A ce renversement des choses de la terre.

Qui rend notre bonheur lui-même involontaire.

Ah oui! grâce à ce Dieu, mon bonheur est ta loi.

Ni bonheur, ni vertu, dans ce monde, sans moi. »

J'hésitais. Elle mit ses deux doigts sur ma bouche, Et, de son autre main m'attirant vers sa couche : « Jure-moi, jure-moi, dit-elle, o Jocelyn, A moi ta pauvre sœur, à moi ton orphelin, Jure-moi mon bonheur devant Dieu qui l'ordonne : Je jure de mourir, moi, si tu m'abandonne!

Et je sens que lua vie ou iii;i mort en suspens Yii sortir de ton cœur dans le mot que j'attends. >» Et sesyeuv sur les miens, et sa bouche entr'onverte, Imploraient, aspiraient son triomphe ou sa perte. Ah! 1110:1 coMii' tout entier criait pour elle en moi; Un rcj^ard hii donna le j^a^c de ma loi, Et sur sa pâle main ma h"'\ l'e (pii se colle Ea retint a la vie avec une parole.

iv>. {lict'inbrc I -if\.

D'heure en heure depuis elle se rétablit. Pour la ])remière fois elle a quitté son lit, Et, d'un pas chancelant, sur mon bras appuyée, Elle a voulu marcher sur la neige essuyée : O soleil de décembre, éclairas-tu jamais Une plus pille fleur d'hiver sur ces sommets ?

Que j'aimais à sentir ce poids de sa faiblesse,

A porter sur mon sein ce beau cor|)s qui s'affaisse,

A penser que sans moi ses pas, ses faibles pas.

N'auraient pu soutenir ce que portait mon bras,

A rendre devant nous sa route plus unie,

A pétrir ou la glace ou la neige aplanie,

De peur que son beau pied, qu'elles venaient blancliir.

jX'eùt à se soulever trop liant pour les franchir!

Et comme son regard et comme son sourire,

Et comme le bonheur qui dans ses traits respire

Et comme de son cœur le tendre battement,

i3o JOCELYN

Sensible sur mon l)ras malgré son vêtement, Pour me récompenser des soins de ma tendresse, M'enivraient de sa vue et n'étaient que caresse!

G janvier 1795.

Un sang pilr, le bonheur, le repos, la nature,

Ont bien vite fermé sa dernière blessure;

]je souffle de la vie a bu d'un trait ses pleurs;

Son visage un peu pale a repris ses couleurs,

Et comme sur la rose, où flotte encore la pluie,

Un rayon fait briller la goutte qu'il essuie.

Ah! si ce n'était pas que cet ange soufl^rait.

Même dans ce bonheur mon cœur regretterait

Ces longues nuits de veille autour de cette couche,

A compter en tremblant les souffles de sa bouche.

Les battements du pouls soulevé par le cœur,

A promener ma main sur son front en sueur,

A retourner son cor})S alangui par la lièvre,

A verser larme à larme une eau fraîche à sa lèvre,

A voler au chevet si j'entendais gémir,

A voir son œil se clore, à l'écouter dormir;

Ou quand le lourd sommeil, rebelle à mes prières,

Par un rêve agité fuyait de ses paupières,

A venir à la voix de l'enfant effrayé.

Mon coude au bord du lit tout près d'elle appuyé.

Pour l'assoupir un peu chercher dans ma mémoire.

Ou dans mon cœur, d'amants quelque touchante histoire,

Oubliés comme nous du monde, et se faisant

QUATRIÈME ÉPOQUE i3i

!)'(ii\-iii(Miio et <l<" leurs eceufs un monde suflisant, i^ rdiis sous l'd'il de Dieu dans sa vaste nature, Dans (juehjuc ilc sans nom portés jKir aventure, Tels (ju'en voit au malin le soii^m" d'un amant, Ou (|u'(ii eliante une mère en bereaiit son enfant; Va de voii- sur son front sa terreur ou sa joie Passer en humectant de pleurs ses cils de soie, Tandis que je roulais connue sur des fuseaux Ses cheveux sous mes doigts en moelleux écheveaux.

Février l-gS.

Ou(>l(juefois, je ne sais quelle timidité.

Connue le sentiment de notre nudité,

Devant elle me trouble et vient saisir mon Ame,

Et je n'ose parler, en pensant qu'elle est femme.

Mais elle ne sent pas, dans sa chaste candeur,

Cette iionte des sens qui me remonte au cœur;

Son sentiment naïf, dans cette anie si pure,

A bien changé de nom, mais non [)as de nature;

C'est toujoui's de l'cnlant l'ardente affection,

>«'a\ant cpiune pensc'-e et ([u'une passion,

Et ne soupçonnant i)as, dans sa douce ignorance,

Que l'amour devant Dieu ne soit pas l'innocence.

Au contraire, depuis nos doux aveux, souvent

Elle est plus caressante et plus libre qu'avant;

Avec moins d'abandon la vierge se confie

Au frère (pii puisa du même sein la vie :

Elle ne conq)rend })as pourcjuoi, depuis ce jour.

i32 JOCELYN

Je suis plus réservé pour avoir plus d'amour,

Et pourquoi, tout tremblant, de la main je repousse

De sa lèvre à mon front l'impression trop douce.

Moi pourtant je ne puis, comme avant, prolonger

Ces regards où le cœur au cœur va se plonger,

Ni ses bras à mon cou, ni sa tête charmante

Sur mes genoux plies, comme autrefois, dormante.

Ni ses cheveux jetés par le vent sur ma peau,

La faisant frissonner comme le vent fait l'eau,

Ni ces mots caressants où son amour se joue.

Ni sa main dans ma main, ni son front sur ma joue.

Et quand, tel qu'un enfant qui joue avec le feu,

Je retire ma tête et je la gronde un peu ;

Quand je sors, tout ému, comme d'une fournaise,

Pour res})irer dehors l'air glacé qui m'apaise,

Elle pleure, elle dit que je ne l'aime pas.

Ou me boude, ou s'attache obstinée à mes pas :

Un sourire la calme et nous réconcilie.

Et je la laisse aimer et dire, et tout s'oublie!

Mars 1795.

Pour nous conserver purs la nuit, sous l'œil de Dieu, Après avoir prié nous nous disons adieu. Et chacun va chercher sa couche solitaire. Elle sous le rocher, moi deliors sur la terre, Dans un abri de mousse et de feuillage, obscur, Que je me suis creusé sous le rebord du mur. Là, comme un chien fidèle, au seuil de son asile,

QTTATRIEME EPOQUE i33

Je lui garde sa vie et son sommeil tranquille ; Rieu ne pourrait venir la troubler du dehors Sans m'éveillcr moi-même et passer sur mon corps. Oh! que j'aime à sentir, sous la pluie ou la neige, Que des rigueurs de l'air cet ahri la protège; Que je garde à ce prix cet ange du Seigneur, Sacrée et toute à lui jusqu'au jour du bonheur, Jusqu'à l'heure où sa main, qui bénit ce qui s'aime, Dans mon sein altéré la jettera lui-même ! Quelle douce pensée! Ah oui! mais quel effort De savoir (pi'elle est là, là, si près, qu'elle y dort, Qu'elle y veille peut-être, et, pai' l'amour bercée, S'y retoui'ne cent fois sous la même pensée, Que l'ange de Dieu seul voit ses chastes aj^pas. Qu'entre le ciel et moi je n'aur;iis qu'un seul pas! Oh! que de fois, chassé de ma brûlante couche. Le cri de mes désirs étouffé sur ma bouche, Ainsi qu'un insensé qui se lève la nuit. Fuyant dans les frimas l'image qui me suit, Comme un faon égaré qui cherche sa compagne, Pour fatiguer mes pas j'erre sur la montagne. Dans ma poitrine en feu j'aspire les vents froids. Je pétris du glacier les ci'istaux dans mes doigts, Jusqu'à ce qu'énervé de fatigue et de veille. Sur ma couche transie un moment je sommeille! Et que, vite éveillé par des songes d'amoui". Avec impatience encor j'attends le jour, Le moment où Laurence à son tour éveillée, Et dans ro!)scurit(' de la grotte habilh'c. Vient, ses beaux; yeux encor tout chargés de sommeil.

i3i JOGELYN

Comme une jeune sœur m'embrasser au réveil, Dans notre tiède abri par mon nom me )'a|)i)elle, Et, vers le doux foyer m'entraînant auprès d'elle, Sur un feu que la nuit couve sans l'étouffer. Me j^rend entre ses mains mes mains pour les chauffer

l6 mars 1795.

Je ne sais quel respect à tant d'amour se mêle.

Et s'accroît tous les jours dans mon ame pour elle ;

Comme un dieu, je craindrais du doigt de la toucher ;

A ses pieds quelquefois je voudrais me coucher,

Pour que cet être, roi de toute la nature,

Me foulât sous son pas comme sa créature.

Plus son sourire est tendre et son regard m'est doux.

Plus je sens le besoin de tamber à genoux.

De consacrer mon cœur en lui rendant hommage,

Et d'adorer mon Dieu dans ce divin ouvrage.

Pour ne pas offenser ces sentiments chrétiens.

Devant elle, tremblant, pourtant je me retiens;

Mais quand elle se baisse ou détourne la tête,

Qu'elle marche un moment devant moi, je m'arrête,

Je contemple sa forme avec recueillement.

Comme un être éthéré tombé du firmament,

Dont l'émanation éclaire la lumière,

Et dont le pied céleste honore la poussière.

Je suis avec les miens les traces de ses pieds,

Comme si ce contact les eût sanctifiés;

Dans l'air qu'elle occupait j'aime à prendre sa place,

QUATRIEME EPOQUE r3

Comme si son passage eût consacré l'espare, A marcher dans son ombre, à ramasser les fleurs De riiertx' dont son corps a Unûv les couleurs, A respirer le vent ({ui dans ses cheveux joue, Quand son front renversé comme un flot les secoue, . Et laii- que sa ])oitrine a df^à respiré, , •. .

Comme un parfum du cœur par mon âme aspiré. . Il semble qu'un contact avec ce que j'adore, A cet être divin, moi mortel, m'incorpore, -, '•.

Et que de mon néant un regard de ses yeux - : : :

Pourrait, s'il le voulait, me soulever aux cieux. •

Amour, dont les amants savent seuls le mystère, Tu fais plus : ton regard met leur ciel sur la terre!

Avril 1795.

Oh î quels plans nous ftiisions sous l'arbre ce matin ! Que ce présent pour elle encore a de lointain ! Que j'aimais à la voir, avec l'aii' du délire. Avec ses yeux rêveurs qui si loin semblaient lire. Bâtir et renverser et rebâtir encor • -

Mille ombres de bonheur avec ses songes d'or, Pour le temps où, sortis du désert où nous sommes,' Nous serons descendus du ciel parmi les hommes ; Soit que nous retrouvions dans son manoir chéri De ses biens ])aternels quekfue noble débri. Et qu'au sein d'une large et somptueuse aisance Notre amour de nos cœurs s'épanche en bienfaisance; Soit ({ue. déshéi'ités de tout bien ici-bas,

i36 JOCFLYN

Nous fécond ions un coin de terre avec nos bras, Et nous nous bâtissions dans notre étroit royaume, Pour couver nos amours, un j)auvre toit de chaume: Ou que dans les cités, poui' gagner notre pain, Nous vivions du salaire et d'un travail de main, Pauvre couple caché dans (pielque chambre nue. Abritant sous les toits une joie inconnue, Achetant i)ar le jour le doux re})os du soir. Puis au soleil couché revenant s'y rasseoir, Y rendre grâce à Dieu, dans leur reconnaissance, De ce bonheur obscur caché sous l'indigence, De cette chaste couche où l'amour les bénit, De ces oiseaux en cage et chantant sur leur nid, Et de ces beaux enfants qui se roulent à terre. Nus, entre leurs berceaux et les pieds de leur mère..

Mai i~Ç)^.

Un enfant! ah! ce nom couvre l'œil d'un nuage! Un être qui serait elle et moi, notre image, Notre céleste amour de terre se levant. Notre union visible en un amour vivant, Nos figures, nos voix, nos âmes, nos pensées, Dans un élan de vie en un corps condensées. Nous disant à toute heure en jouant devant nous : « Vous vous mêlez en moi ; regardez, je suis vous ! Je suis le doux foyer oii votre double flamme Sous ses rayons de vie a pu créer une âme! »

QUATRIÈME KPOOUE iB;

Ah! ce rêve que Dieu |)oii\ait seul iii\oiiter, Sur la terre l'amoui' pouvait seul 1 appoi-ter !

iuai 179).

Le jour succède au jour, le mois au mois ; l'année Sur sa pente de fleurs déjà roule entraînée. A tous moments, mon Dieu, je toml)e à vos genoux Est-ce (jue votre ciel a des soleils plus doux?

CL\QUIEME EPOQUE

I Grenoble, 2 aciiit 179^ la niiif, caché chez un pauvre menuisier.

Est-ce moi? suis-jo Iri?... Mon Dieu, veillez sur elle Auges du Tout-Puissaut, couvrez-la de votre aile! Quoi! j'ai hiissé Laurence à la loi du rocher? Mou cœur brisé u'a-t-il rien à se reprocher ?

Mais pouvais-je, ô mou Dieu! repousser la prière Du mourant qui m'appelle à son heure dernière? Pouvais-je résister à la voiv du j^asteur Oui de ma pauvreté se fit le protecteur, M'accueillit tout enfant ])armi les saints lévites, M'y chérit entre tous, non pas poui* mes nuM'ites, Mais pour mon abandon, et fut dans le saint lieu Mon maître, mon ami, mon père selon Dieu?

i4o JOCELYN

Quand il n'a pour palais qu'un cachot sur la terre;

Quand de l'ëpiscopat le sacré caractère

Est aujourd'hui son crime et son arrêt de mort;

Quand l'ëchafaud dressé lui présage son sort;

Que, n'ayant que le fond de son calice à boire,

Il cherche un nom ami, bien loin dans sa mémoire;

Que le mien s'y réveille et se présente à lui.

Qu'il m'appelle à son aide, implore mon appui;

Qu'un hasard merveilleux, que Dieu seul peut conduire,

Fait monter jusqu'à moi le cri de son martyre.

Oh ! pouvais-jc être un homme et ne pas accourir

Sans une voiv d'ami le laisser là mourir?

Non, non, j'aurais été parjure, ingrat ou lâche!

Quelle ivresse aurait pu me cacher cette tache!

Laurence m'eût poussé du cœur au dévouement!

Des choses d'ici-bas divin enchaînement!

Par quel simple ressort la main de Dieu dirige

Ce sort, où l'œil ne voit que hasard et prodige!

Un pauvre Savoyard, dans la froide saison. Descend de son chalet et sert dans la prison. Porte l'eau, fend le bois, des guichetiers sévères Prend, pour les adoucir, tous les durs ministères, Et, quand il a trenq)é la soupe au prisoiuiier,

CINQUIEME EPOQUE t/^i

Revient, le coeur content, dormir dans son grenier.

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