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I. PRÉAMBULE. BRAHMS CONTINUATEUR DE BEETHOVEN

« Brahms est le Mozart du dix-neuvième siècle (r.)» - En portant un jugement aussi favorable sur le maître de Hambourg à l'aurore de sa vie, Schumann voulait ainsi donner un témoignage éclatant de la profonde admiration qu'il professait pour un artiste appelé à devenir l’un des plus grands génies musicaux de notre époque.Nul, plus que lui, ne pouvait être meilleur juge, puisque, à son immense talent de compositeur, il joignait celui non moins apprécié de critique d'art. Mais il ne prétendait pas faire entendre par là que Brahms eût hérité, à l’exclusion de tout autre, de l’auteur de Don Juan et des charmantes symphonies ;

(1) R. Schumann, 18° numéro de la « Nouvelle Gazette musicale » de Leipzig.

il voulait encore moins prouver que les deux compositeurs eussent une affinité très marquée.

Comme l’a si bien dit Léonce Mesnard, « la musique de Mozart n’est pas toute la musique ». Depuis sa mort, la science des sons, qui n’était au dix-huitième siècle qu’à son début, a pris son essor et s’est développée, au point de vue de la richesse harmonique, d’une manière grandiose ; elle est entrée également plus avant dans le secret de dépeindre ces états de l’âme qu'aucune langue parlée ne saurait bien exprimer. De nouveaux génies ont paru à l'horizon, Beethoven, le plus grand de tous, Mendelssohn, Schumann, Berlioz, Wagner, qui ont su si bien comprendre l'au-delà des sensations superficielles et rendre ce sens intime des émotions contenues, qui ne remontent pas à la surface. Après eux ou en même temps qu'eux est arrivé Johannès Brahms, creusant encore plus profondément le sillon tracé par ses devanciers ou ses contemporains, découvrant le long du sentier déjà exploré, de nouvelles fleurs au parfum âcre et sauvage, et faisant de la musique symphonique une étude que l’on pourrait appeler psychologique.

S 1l devait être rattaché à l’un des maîtres que nous venons de citer, ce serait, pour bien des motifs, plutôt à Beethoven qu'à Mozart.

Comme Beethoven, Brahms fut avant tout un symphoniste, Il n’a pas abordé le théâtre et n’a pas même à son actif un opéra comme Fidelio. On ne peut en effet considérer comme œuvre théâtrale Rinaldo, cantate de Gœthe (1), qu’il a conçue dans la forme adoptée par Schumann pour Manfred, le Paradis et la Péri. I a été, au contraire,un producteur puissamment inspiré dans la musique

(1) Gœthe a puisé le sujet de cette cantate dans un épisode de la Jérusalem délivrée du Tasse.

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orchestrale. Comme Beethoven, il a su donner à l’orchestre une force, une plénitude, une expression que l’on ne rencontre malheureusement pas à un aussi haut degré chez son prédécesseur Robert Schumann. Les symphonies de ce dernier sont des chefs-d’œuvre de sentiment ; mais l’étouffement de diverses parties de l’orchestre et une certaine épaisseur du tissu musical produisent une sonorité grise qui est bien en rapport avec le caractère des œuvres de Schumann, mais qui cependant nuit quelque peu à l'épanouissement des masses instrumentales. Chez Brahms, l'orchestre vient admirablement en dehors ; on y trouve cet art des gradations et des dégradations, cette force disciplinée qui, chez l’auteur de la symphonie avec chœurs, est porté à ses dernières limites. Dans ses symphonies, et surtout dans ses admirables sextuors et quatuors pour instruments à cordes, se révèlent nombre de rythmes, de sonorités les plus saisissants, les plus variés, dont il est facile de découvrir la paternité dans les derniers quatuors de Beethoven, source féconde à laquelle devraient puiser largement les artistes épris de l'idéal dans l’art.

C’est bien ici le lieu de faire remarquer combien, en Allemagne, la question Brahms et Wagner a été mal posée, je ne dis pas résolue, l’avenir en prendra soin. Dans leur admiration pour Richard Wagner, ses partisans (les exclusifs) ont été jusqu à déclarer que wi seul avait hérité de Beethoven ; ils n'ont voulu voir en Brahms qu'un « contrepointhiste » plus ou moins savant, un fort en thème musical (1). Ils n’ont oublié qu'une chose importante, c’est

(1) On a été jusqu’à déclarer que les véritables héritiers de Beethoven étaient Liszt et Wagner, — que c’est par Liszt que la race de Beethoven se perpétuera. Cette thèse est en contradictiôn formelle avec toutes les idées reçues et admises.

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que R. Wagner n’a pas abordé la symphonie proprement dite, pas plus qu'il ne s’est essayé dans la musique de chambre. Ne l’a-t-il pas voulu, ne l’a-t-il pas pu? ILà n'est point la question ; c’est la constatation d’un fait (1). Ii a cherché, s'appuyant sur les légendes poétiques et populaires, à donner à l’Allemagne l'opéra, ou plutôt le drame musical national, avec toutes les splendeurs de la mise en scène, à continuer l’œuvre si bien esquissée par Weber, en y introduisant les importantes réformes et les audacieuses innovations qui immortaliseront son nom. Il a été un créateur de génie en musique comme en poésie, puisque, à l'exemple de Berlioz, il a été lui-même l’habile librettiste de ses grands drames, de ses poèmes symphoniques. Si, au point de la vue de la juste application de la musique aux paroles et de la vérité dans l'expression dramatique, sa filiation directe avec Gluck est incontestable, il n’est pas moins certain que, pour la couleur et la trame mélodique, il s’est inspiré de Weber surtout. La fulgurante ouverture du Varsseau-Fantôme, et bien d’autres pages sont des amplifications heureuses et puissantes du style de l’auteur de Freyschütz. | Il n'y a qu'à étudier d’un peu près la vie de Wagner, pour voir en quelle estime il tenait son devancier dans la carrière dramatique. La lecture de son « Esquisse biographique » et de ses « Souvenirs » (2) nous montre de la ma-

(1) Une seule fois, la Symphonie a tenté Wagner. Son œuvre (Symphonie en ut majeur) fut exécutée en 1832,à Leipzig. Nous n’en parlons que pour mémoire, l’auteur l'ayant traitée lui-même d'œuvre de jeunesse. Lors d’une troisième exécution de cette page symphonique à Venise. en 1882, Wagner précisa les vraies raisons pour lesquelles il cessa d'écrire des symphonies. Il avait, en outre, esquissé un projet de Symphonie en mimajeur ; mais il n’en existe qu’un fragment.

(2) Richard Wagner, « Souvenirs »,traduits de l'allemand par Camille Benoît.

nière la plus péremptoire le rôle que joua dans sa vie d'artiste l'étude des œuvres de Weber. Ce fut l’audition de Freyschütz qui lui inspira pour la musique une passion si exaltée. Mozart, au contraire, ne lui plut pas tout d’abord. Il raconte que, lorsque, à Dresde il voyait passer Weber devant sa demeure, il le considérait toujours avec un effroi sacré. Quand il composa son premier opéra romantique, ce fut Weber qui lui servit de modèle. En 1844, il fit la propagande la plus active pour obtenir le retour, de Londres à Dresde, des restes mortels de Charles-Marie de Weber, et composa, lors de cette translation la Marche funèbre, dont il puisa les motifs dans Ewryanthe. Dans le discours qu'il prononça sur sa tombe, il sut faire ressortir qu'il ne fut jamais au monde un musicien plus allemand que lui. Il ne fit aucune allusion à Beethoven.

Loin de nous cependant, la pensée de faire croire que Richard Wagner ne ressentit pas une profonde admiration pour l’immortel auteur de la Neuvième Symphonie ; mais les sommets qu'avaient atteints Beethoven dans la musique symphonique lui causèrent de l’épouvante, du vertige, et, finalement, le détournèrent de le suivre sur le même terrain. I1 l'avoue lui-même dans son « Esquisse autobiographique »: « Je renonçai à mon modèle Beethoven : sa dernière symphonie, conclusion d’une grande époque artistique, me parut être la clef d’une voûte au-dessus de laquelle personne ne pouvait s'élever, et à l’abri de laquelle personne ne pouvait obtenir l'indépendance. »

Ce que nous voulons prouver et ce que nous croyons avoir démontré, c’est que Weber fut l’initiateur de Wagner dans l’art musical, son principal modèle, son auteur préféré.

Brahms, lui, est passé maître dans la symphonie, dans la musique purement instrumentale. Plante de la même

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famille que les Haydn, Mozart, Beethoven, Mendelssohn, Schumann, il a été , plus qu'aucun autre, le continuateur de Beethoven. Les similitudes surgissent à chaque page de ses œuvres, notamment à partir de l’opus 11, La sérénade en ré pour orchestre. Dans les symphonies, dans les sextuors et quatuors pour instruments à cordes, on retrouve entièrement la donnée Beethovenienne, c’est-à-dire la richesse de la mélodie unie à l’art le plus parfait des modulations, les accents d'énergie et de sombre passion qui caractérisent la dernière manière du maître.

Un critique très compétent en Allemagne, M. Hermann Deiters, en une étude très approfondie sur Brahms, fait ressortir cette parenté avec Beethoven :

« Seul, parmi les artistes de ce siècle, Brahms a des points de ressemblance avec Beethoven, aussi bien par son style ; que par les formes qu’il donne à ses créations, et par sa facture. C’est en marchant dans la voie tracée par Beethoven que Brahms, égal à ce grand maître, par les dons de la naissance, poursuit le but auquel aspire l'artiste véri-

table. »

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II. CARACTÈRE DE BRAHMS. SES DÉBUYTS. SA RENCONTRE AVEC SCHUMANN. LEUR AMITIÉ. I, ARTICLE DE SCHU- MANN SUR BRAHMS.

Johannès Brahms est bien allemand : sa tête, si pleine d'énergie et de ténacité, au front largement développé, possède tous les traits caractéristiques des plus beaux

types de la race saxonne.

Né à Hambourg, sur les bords de la mer du Nord, le 7 mai 1833, il était fils d’un contrebassiste au théâtre de cette ville, qui s'appelait Johann-Jacob Brahms. Sa mère, Johanna-Henrika-Christiane Nissen, mourut peu de temps après la naissance de son fils Johannès (1.) Sa jeunesse ne fut pas heureuse, car la famille était pauvre. Le futur compositeur ne goûta pas toujours, au milieu des siens, la paix qui lui eût été si nécessaire pour son travail. Elevé dans les conditions les plus modestes avec son frère Fritz, qui fut professeur de piano et mourut dans sa ville natale, après un séjour de plusieurs années à Caracas,— et avec sa sœur Elise, qui épousa un simple horloger, ce qui chagrina Johannès Brahms, il ne reçut point d'instruction particulière, les appointements minimes de son père ne le permettant pas. Obligé de se suffire à lui-même, le jeune Johannès passait la plupart des nuits à tenir le piano dans certains bals publics. Déjà, à cette époque, la composition le

(1) Le père de Johannès Brahms $e remaria une année après la mort de sa première femme. II eut de son second mariage, deux fils et une fille.

passionnait, et c’étaient les premières heures du jour qui étaient employées par lui à ce travail, devenu un plaisir. N'est-ce point à son ami Widmann qu'il disait un Jour : « Les plus belles idées me venaient souvent avant l'aube, en cirant mes chaussures ? »

Un autre de ses amis intimes, Albert Dietrich (x), a raconté, dans « Souvenirs de Johannès Brahms », nombre d’anecdotes relatives à son enfance, qui montrent jusqu'à l’évidence la fierté que possédait le jeune compositeur à l’aurore de sa carrière, fierté dont il faudrait chercher la source dans la conscience qu'il possédait de sa valeur.* Doué avec cela d’une grande force de caractère, il ne voulait devoir qu'à lui-même sa fortune. Mais jamais la confiance en son étoile ne l’amena à avoir de la fatuité ou de l’orgueil ; il était trop plein de raison pour cela, et le plus souvent, il repoussait avec une certaine rudesse les éloges exagérés qui lui étaient adressés. La modestie était innée chez lui et, en maintes circonstances, elle se manifesta. Il suffirait de rappeler qu’à un concert organisé par lui, en l’année 1861, où son succès fut grand, il plaça simplement sous le piano une superbe couronne de laurier qui lui avait été offerte.

On ne mangeait pas toujours à sa faim dans sa famille, et il recommandait à sa sœur de ne point mettre trop d’eau dans la soupe, préférant ajouter un peu d'argent de sa poche. La différence d'âge existant entre ses parents (ia mère, 2° mariage, avait vingt années de plus que le père), était cause que l’harmonie ne régnait pas toujours

(1) Dietrich (Albert-Hermann), compositeur, élève de R. Schumann, naquit 1e 28 août 1829 dans la maison du forestier Golk, près Meinen. Il fut successivement directeur des. concerts à Bonn, directeur de la musique dans la même ville, puis chef d’orchestre de la Cour à Oldenbourg.

dans le ménage, et le jeune musicien eut à souffrir souvent de cette discorde. Malgré cela, il fut toujours un fils soumis et affectueux. C’est ainsi que, de Hambourg, il écrivait en 1867 à son ami Dietrich : « J'ai eu la grande joie de posséder mon père pendant quelques semaines. Nous avons fait un voyage délicieux en Styrie et à Salzbourg. Tu aurais été heureux de contempler la satisfaction de mon père en présence des chefs-d’œuvre de la Nature, lui qui n'est pour ainsi dire pas sorti de Hambourg, et qui n'a jamais vu de montagnes. » Toute sa vie, il conserva un profond attachement, après la mort de ses parents, pour sa belle-mère et le fils du premier mariage de celle-ci.

Ses facultés naturelles pour l’art musical se développèrent rapidement avec les conseils du professeur de piano Otto Cossel, qui l’instruisit de l’âge de six à quinze ans. I1 l’initia également aux secrets de la composition. Plus tard, Brahms disait qu'il devait à cet artiste la plus grande partie de son talent de pianiste. A l’âge de quatorze ans, le jeune néophyte débuta dans un concert public, un peu contre la volonté de son père, et joua, entre autres morceaux, des Variations sur un thème populaire de sa composition. Un impresario avisé lui proposa, à la suite de ce début, une tournée artistique ; mais Otto Cossel protesta avec énergie contre cette entreprise, et il eut gain de cause. Puis il obtint que Marxsen, d’Altona, son ancien professeur à lui, se chargeât de continuer l’éducation musicale de Brahms.

Tout jeune, il vécut en compagnie des grands maîtres Bach et Beethoven ; sa mémoire était si prodigieuse qu'il savait par cœur les partitions les plus compliquées. Marxsen lui fit faire des progrès rapides, non seulement dans

l'étude du piano, maïs encore en harmonie et en théorie.

Ce fut dans un voyage entrepris en 1853 avec le violoniste hongrois Rémény, pour donner des concerts, qu'il fit la connaissance de Joachim et de Liszt, dont il excita l'admiration. Ils l’engagèrent à se rendre à Düsseldorf, auprès de Robert Schumann, qui, depuis 1850, remplissait dans cette ville les fonctions de directeur de musique, en remplacement de Ferdinand Hiller, nommé maître de chapelle à Cologne. Il suivit leurs conseils et se sépara de Rémény.

Cette décision eut une grande influence sur sa vie artistique ; car Schumann, enthousiasmé par les belles qualités qu’il découvrit dans les premières œuvres du jeune compositeur, lui donna les plus vifs encouragements, et, dans un article de la Nouvelle Gazette musicale de Leipzig, le’ salua comme un Messie musical.

Voici les termes mêmes dont il se servit pour louanger les œuvres de Brahms. L'article portait comme en-tête : « Voies nouvelles ».

« 1853. Il s’est écoulé des années, presque autant que j'en ai consacrées à la première rédaction de ces feuilles, c'est-à-dire dix, depuis que je me suis fait entendre sur ce terrain si riche en souvenirs. Souvent, malgré une activité tout échauffée et productrice, je me suis senti excité à le faire: maints nouveaux et.importants talents apparaissaient, une force toute neuve dans la musique semblait se révéler, comme en témoignent beaucoup d'artistes de la dernière époque qui portent haut leur vue, encore que leurs productions soient plutôt connues d’un cercle restreint (1)

(1) J'ai en vue ici : Joseph Joachim (1831), Ernest Naumann (1827- 1588), Ludwig Norman (1831-1885), Woldemar Bargiel (1828), Théodore Kirchner (1824), Julius Schœæffer (18253), Albert Dietrich (1829) — sans

Je pensais, suivant avec le plus vif intérêt les voies tracées par ces esprits d’élite,je pensais qu’il apparaîtrait et devait apparaître un jour, tout à coup, après de tels précurseurs quelqu'un qui serait appelé, lui, à rendre d’une façon idéale la plus haute expression de l’époque, quelqu'un qui nous apporterait la perfection magistrale, non pas un déploiement graduel de ses facultés, mais par un bond soudain, comme Minerve, lorsqu'elle sortit armée de pied en cap de la tête du Kronide.

« Et il est arrivé, cet homme, au sang jeune, au berceau duquel les Grâces et les Héros ont monté la garde.Il a nom Johannès Brahms ; il est venu de Hambourg, où il composait dans unsilence obscur, maisoù unexcellentmaïtre (1) le formait aux plus difficiles règles de l’art ; un artiste respectable et bien connu me l’avait recommandé peu auparavant. Même à l'extérieur, il portait sur lui tous les signes qui annoncent : voilà un élu ! À peine assis au piano, il se mit à nous découvrir de merveilleux pays, et nous attira insensiblement dans un cercle de plus en plus magique. Ajoutez un jeu tout génial qui faisait du clavierun orchestre entier, aux voix tour à tour gémissantes et exultantes de joie. Ce furent des sonates, ou plutôt des symphonies deguisées.., des Lieds, dont on comprendrait la poésie sans connaître les paroles, bien qu’une profonde mélodie chante au travers de tous..., des pièces de piano isolées, d’une nature à moitié démoniaque, de la plus gracieuse forme..., puis des sonates pour piano et violon, des quatuors pour instruments à cordes, et chaque chose si différente

oublier le profond compositeur religieux, adonné au grand art, C. F Wilsing (1809). Comme avant-coureurs à la marche alerte, il faudrait nommer aussi à cette place : Niels W. Gade (1817-1890), G. F. Mangold (1813-1889), Robert Franz (1815) et Stephen Ieller (1814-1888).

(1) Edouard Marxsen (1806-1887).

14 JOHANNÈS BRAHMS des autres que chacune paraissait jaillir d’une source autre. Et puis il sembla, à la fin, qu’il réunît toutes ces sources, pareil à un torrent mugissant, pour en former une cataracte couronnée au-déssus de ses flots précipités par le pacifique arc-en-ciel, environnée sur le rivage de papillons folâtrants et accompagnée du chant des rossignols.

«S'il plonge, outre cela, sa baguette magique dans le gouffre où la puissance des masses avec chœur etorchestre lui prêtera ses forces, nous pouvons nous attendre à de plus merveilleux coups d'œil encore dans les mystères du monde des esprits. Puisse le plus noble génie le fortifier, du moins en ce qu'il est déjà permis de prévoir ; car un autre génie habite aussi avec lui, celui de la modestie. Ses confrères le saluent à son premier pas dans le monde, où peut-être

des blessures l’attendent, mais aussi des lauriers et des!

palmes ; nous le proclamons bien venu, en vaillant combattant qu'il est.

«A chaque époque domine une secrète alliance des esprits frères. Concluez, vous qui appartenez étroitement à ce cercle, que la vérité de l’art brille de plus en plus éclatante, répandant partout joie et bénédiction (x). »

La prophétie de Robert Schumann ne fut-elle pas vraiment merveilleuse ?

La liaison intime de Brahms avec Schumann, Joachim et Dietrich, date de cette époque. Une collaboration assez curieuse eut même lieu entre Brahms, Dietrich et Schumann à l’occasion d’une matinée musicale, donnée le 27 octobre 1853 à Düsseldorf. Ils composèrent, pour cette solennité, une sonate (piano et violon) qu’ils dédièrent à Joachim,

(1) Traduction de Henri de Curzon : Écrits sur la musique et Les musiciens, par Robert Schumann. — Paris, Librairie Fischbacher.

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leur ami commun. La première partie (Allegro) fut com-

posée par Dietrich, la seconde (Intermezzo) par Schumann,

la troisième (Scherzo), sorte de variation sur le thème de Dietrich, par Brahms, et enfin la quatrième (Finale), par Schumann. :

III. BRAHMS SE FIXE A VIENNE. MORT DE SCHUMANN. COMPOSITIONS DE 1860-1885

En l’année 1854, Brahms acceptait les fonctions de maître de chapelle chez le prince de Lippe-Detmold, et se consacrait plus exclusivement à l'étude de la théorie de l’orchestration. Il avait déjà, à cette époque, composé plusieurs œuvres de grand mérite : trois Sonates et un Scherzo pour piano, des Lieder, un 7710 pour piano, violon et violoncelle, des Variations sur un thème de Schumann, d’autres encore en projet.Ces premières compositions révélaient déjà la riche organisation de Brahms, une conception hardie et puissante. ec}

Après être resté quelques années chez le prince de Lippe- Detmold, il se décida à faire plusieurs voyages, pour se faire entendre, notamment en Suisse, où, admirablement accueilli, il retourna souvent, par la suite. La période de 1859 à 1862 fut productive en œuvres remarquables ; il faut citer deux Sérénades pour orchestre, des recueils de Lieder, et surtout les deux merveilleux Sexfuors pour instruments à cordes. Brahms était déjà un esprit enlevé vers les hautes régions de l’art,que la raison et l'étude opiniâtre des maîtres, de Bach surtout, avait assagi et müûri. Si parfois se font encore jour quelques idées par trop exubérantes, certains écarts d'imagination, on sent, d'autre part, une main plus sage, plus maîtresse d’elle-même et une largeur de style incomparable.

Désireux, peut-être, de suivre l'exemple d’illustres devanciers, il se rendit en 1862 à Vienne, pour y fixer sa résidence définitive. I1 y fut accueilli avec la plus grande bienveillance, comme l'avaient été Haydn, Mozart, Beethoven et Schubert ; il put suivre, pas à pas, les souvenirs qu'y avaient laissés ces grands maîtres. En présence du beau monumentélevé à la mémoire et à la gloire de Beethoven. il devait reconnaître quelle admiration professe un peuple artiste pour les grands génies bienfaiteurs de l'humanité. Dès l’année 1863, ilétait nommé directeur de la «Société chorale » de Vienne, et faisait tous ses efforts pour répandre les œuvres de Bach, Beethoven et Schumann. Après plusieurs années de pérégrinations, de profondes retraites, notamment à Bade où, mettant en pratique le procul ab arms du poète, il écrivait une série de compositions importantes ; puis à Cologne et en Suisse, il revenait à Vienne. C’est dans cette ville que furent exécutés, pour la première fois, divers fragments de son célèbre Requiem allemand qui, depuis, a eu un si grand retentissement en Allemagne et en Suisse.

Dans un séjour qu'il fit, pendant les étés de 1868 et de 1869, à Bonn et à Bade, il termina sa cantate Rinaldo, composa un grand nombre de Lreder et fit éditer les deux Quatuors pour instruments à cordes (op. 51), la Rhapsodie (op. 53), enfin les Vases chantées. De 1872 à 1875, il fut chargé de la direction de la Société des Amis des arts à Vienne, et les distinctions les plus flatteuses lui furent décernées. Entre temps, il fit plusieurs voyages à Leipzig, Munich et Cologne. Il fut décoré de l’ordre de Maximilien par le roi de Bavière. La Faculté de philosophie de l’Académie de Breslau lui décerna, en 1887, le titre de docteur,

le jugeant ainsi le premier des compositeurs de musique

sacrée. Dans l’année 1886, le gouvernement de Prusse le nomma chevalier de l’ordre « Pour le mérite » et membre de l’Académie des Beaux-Arts de Berlin.

Les compositions de cette période furent importantes : des œuvres chorales telles que le Triumphlied d’après les paroles de l’Apocalypse, les deux Symphonies en ul mineur (op. 68) et en ré majeur (op. 73), un Quatuor à cordes (op. 67), le troisième Quatuor pour piano et cordes (op. 60), la charmante Sonate pour piano et violon (op. 78), et enfin son Concerto pour violon (op. 77), écrit spécialement pour Joachim.

Au milieu de ses travaux, de ses voyages, Brahms n’oublia jamais le Maître affectueux qui lui avait prédit autrefois un brillant avenir. Lorsque, à Dusseldorf, le 27 février 1854, Robert Schumann, à la suite dela terrible maladie mentale qui le tortura jusqu'à sa mort, se précipita dans le Rhin et en fut retiré, pour être transporté dans la maison de santé du D' Richarz, à Endenich, près Bonn, Brahms ne cessa d’aller le voir jusqu’au jour de la délivrance, le 29 juillet 1856. Il avait toujours pensé que l'organisation si merveilleuse du maître avait été profondément troublée, non seulement par l’activité infatigable qu’il déploya pendant toute sa vie, par sa prédilection presque exclusive pour les sujets les plus profonds, par son isolement du monde extérieur et sa concentration en lui-même, mais encore par un penchant irrésistible pour le spiritisme, qu’il avait vu grandir chez lui avec une profonde angoisse. Lors de la translation des cendres de Schumann au cimetière de Bonn, près la porte de l'Etoile, ce fut Brahms qui conduisit le deuil avec Joachim, Dietrich, et Ferd. Hiller. En 1880, il rendit un dernier hommage au génie de Schumann,en dirigeant à Bonn le festival orga-

nisé pour l'inauguration du beau monument élevé à sa mémoire.

L'affection que Brahms portait à Schumann, il la transporta sur sa veuve, Clara Wieck, la célèbre virtuose. Il ne se passait pas d'années sans qu'il se rendît à Francfort pour la voir. Chez elle, il rencontrait d'excellents amis, notamment le très remarquable violoniste Hugo Heermann : on devine quel intérêt avaient les séances musicales organisées chez Mme Schumann avec de tels artistes.

Cette fidélité à la mémoire de Schumann témoigne du cœur excellent que possédait Johannès Brahms. Un autre indice de la bonté de ce grand artiste, dont les dehors étaient quelque peu revêches et les paroles caustiques, était l’adoration qu'il avait pour les enfants. À Vienne, ce solitaire, qui n'accueillait pas volontiers ceux mêmes qui venaient à lui et l’admiraient, recherchaïit la société des petits. On s’imagine qu'il devait avoir un profond enthousiasme pour les Kinderscenen de Robert Schumann. N’estil pas vrai que celui qui aimait si tendrement les faibles et fut lui-même, pendant toute sa vie, un grand enfant, ne pouvait avoir qu'un caractère foncièrement bon, sensible et

loyal ?

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