IV. ÉNTHOUSIASME DE NIETZSCHE POUR BRAHMS
RAISON DE SA VOLTE-FACE SUBITE ET DE SON HOS- TILITÉ. RÉPONSE DE L'OPINION PUBLIQUE.
Ce fut en 1887 que le philosophe Nietzsche (1) chercha à entrer en relations avec Johannès Brahms, par l’intermédiaire du romancier suisse M. J. V. Widmann, ami intime du maître. Dans son bel ouvrage ayant pour titre « Musiciens et philosophes »(2), M. Maurice Kufferath a indiqué clairement les motifs pour lesquels Nietzsche, qui avait: professé autrefois une vive admiration pour le maître de Hambourg, s'était détaché de lui et l'avait critiqué. Au début de son enthousiasme, il ne perdait aucune occasion de se rendre dans les concerts où étaient exécutées les œuvres de Brahms ; sa présence était signalée en 1874 à Zurich, pour l'audition du Chant de triomphe. En cette même année, Nietzsche, qui était allé voir Richard Wagner en sa poétique résidence de Triebschen, sur les bords du lac de Lucerne, avait cherché, maïs en vain, à convertir le grand dramaturge au culte de Brahms. Que s’était-il passé en 1887, pour que cette ferveur dégénérât en inimitié ? Un fait bien simple : Nietzsche avait de lui-même une forte opinion en tant que compositeur et avait adressé à Brahms, pour avoir son avis, un Hymne à la vie, pour chœur et or-
(1) Nietzsche (Friedrich), né à Rœchen, près Lutzen, le 15 octobre 1844, décédé dans une maison de santé, en 1900. (2) Paris, Félix Alcan, éditeur, 1899.
chestre, composé par lui en 1882 à Naumbourg. A l’envoi
de la partition, il joignit un exemplaire de son dernier livre. La réponse fut laconique : « Le Dr J. Brahms se permet de vous adresser ses plus vifs remerciements pour votre envoi ; il vous remercie pour la flatteuse distinction qu’il en éprouve et pour les importants encouragements qu’il vous doit. En profonde estime, dévoué. » Mais de l’'Hymne à la vie, pas un seul mot. Znde ire. Aussi, l’année suivante (1888), lorsque paraissait le cas Wagner, Nietzsche consacrait à Brahms, dans un second post-scriptum, les lignes suivantes : « La décadenceest générale, la maladie profonde. Ceux qui sont célèbres aujourd’hui ne font pas de « meilleure musique » que Wagner, mais plutôt moins saillante, plus indifférente : plus indifférente, parce que la moitié de la besogne est écartée. Wagner au moins était entier ; Wagner était la corruption-même ; Wagner était le courage, la volonté, la conviction dans la corruption. Qu'importe après lui Johannès Brahms! Son succès ne repose que sur l’incompréhension germanique ; on en a fait un antagoniste de Wagner, on avait besoin d’un antagoniste. Il n’en est pas résulté une musique nécessaire ; il en est resté seulement trop de musique. Quand on n’est pas riche, il faut être assez fier pour porter sa misère... La sympathie que Brahms, çà et là, peut nous inspirer en dehors de tout intérêt de parti ou de toute incompréhension de parti, a été longtemps une énigme pour moi, jusqu'au jour où j'ai découvert, presque par hasard, qu'il ne produit d'effet que sur un certain type d'hommes. Il a la mélancolie de l'impuissance ; il ne crée pas dans la plénitude, mais il a soif de la plénitude. Si l’on décompte ce qu’il imite, ce qu'il emprunte aux formes stylistiques des grands maîtres anciens et des exotiques modernes, c'est un maître copiste ;
il ne lui reste d'autre propriété que le désir. C’est ce que devinent ceux qui désirent, les non rassasiés de toute espèce. Il y a trop peu de personnalité, trop peu de foyer dans Brahms ; c'est ce que comprennent les impersonnels, les périphériques ; ils l’aiment pour cela. Il est spécialement le musicien d’un genre de femmes désabusées. Qu'on avance de cinquante pas, on aura la Wagnérienne, exactement comme Wagner est à cinquante pas de Brahms : la « Wagnérienne », type plus caractéristique, plus intéressant, et avant tout plus gracieux. Brahms nous touche aussi longtemps qu'il rêvasse intimement ou qu'il pleure sur luimême; en cela il est moderne. Il devient froid, en revanche, il ne nous regarde plus, dès qu’il veut devenir l'héritier des classiques. On l’a appelé volontiers l'héritier de Beethoven: je ne connais pas d’euphémisme plus prudent. Tout! ce qui a aujourd'hui quelque prétention au grand style en musique est ou bien faux envers nous, ou bien faux envers lui-même... Ce qui peut être bien fait, magistralement fait aujourd’hui, ce sont seulement les plus petites choses. Là seulement la sincérité est encore possible ; au delà , au point de vue essentiel rien ne peut guérir la musique de sa destinée inévitable, de sa fatalité d’être l'expression de la contradiction physiologique d’être moderne. »
Vous nous croirez si vous voulez, mais les sophismes de Nietzsche nous font sourire. I/homme qui, après avoir admiré Schopenhauer, Wagner et Brahms, les a reniés, le jour où deux de ces grands génies n’ont pas cru devoir donner leur approbation à des compositions qui ne devaient avoir qu'une valeur très inférieure, ne peut-être classé que dans la catégorie des petits esprits. La seule excuse qui puisse être invoquée en sa faveur, c’est que le malheureux approchait insensiblement de l’époque où il allait perdre
la raison, puisque,le 19 janvier 1889, on fut forcé de l’interner dans une maison de santé, Les prodromes de sa folie se font jour dans les lignes que nous venons de citer ; ses diatribes, aussi bien à l'égard de Wagner que de Brahms, sont un cas relevant bien plus de la pathologie que de la philosophie,
Nietzsche, proclamant que le succès de Brahms repose uniquement sur l’incompréhension germanique, qui a fait de ce musicien un antagoniste de Wagner, éprouve luimême le besoin de citer Wagner pour désigner Brahms. Voilà un travers que nous avons déjà signalé au début de cette biographie. Wagner est un dramaturge musical ; Brahms est un symphoniste pur. Lorsqu'on écoute les œuvres de Wagner, il faut oublier celles de Brahms,et réciproquement. Ie drame lyrique du maître de Bayreuth n’a rien à voir avec les grandes pages symphoniques des maîtres classiques,que ces maîtres s'appellent Beethoven Schumann ou Brahms ! La musique de ces êtres supérieurs est écrite en vue de l’art seul, — donc bienfaisante et saine— partant, nécessaire au même titre que les baumes les plus puissants. Le nombre de ces élus est trop restreint pour qu'il soit possible d'avancer qu'il « en est résulté trop de musique ». Nous rangerions au contraire dans notre parti tous les vrais amis de l’art musical, si nous soutenions que notre plaisir à tous aurait été plus grand, si Beethoven, Schumann, Brahms... avaient laissé des pages symphoniques en nombre encore plus considérable. Lorsque Nietzsche avance que la sympathie inspirée par Brahms fut, un long temps, pour lui une énigme, il serait aisé de lui répondre que cette énigme n’exista que du jour où le grand compositeur ne jugea pas utile de lui donner son avis sur l'Hymne à la vie. Les admirations que suscitent ses œuvres
ELA ALI re
n'ont fait que grandir, parce qu'en elles se distinguent la sincérité, la puissance, la grâce mélancolique, l’originalité. Comme tous les compositeurs, il aura été à l’école des grands ancêtres, de Bach, le premier, non pas pour les copier, mais pour y puiser les beaux principes et obtenir ainsi l'indépendance. Le foyer chez lui est intense : il suffit de parcourir telles pages chaleureuses et grandioses de sa musique de chambre, de ses symphonies, de ses Lieder, pour comprendre que la flamme qui s’en échappe ne pouvait que gagner de proche en proche. Ce qui fait aussi la force de celui que nous plaçons si haut, c’est qu'il pleure non pas sur lui-même, mais sur les infortunes de l'humanité. Les états d’âme qu'il a créés sont le reflet de ces souffrances. En cela comme en bien d’autres points, il est bien l'héritier de Beethoven. |
Aux divagations d’un Nietzsche ont déjà répondu la ville natale de Brahms, en lui octroyant, en 1889, la bourgeoisie d'honneur ; ses admirateurs dans le monde entier, en acclamant ses œuvres ; les universités étrangères, en lui accordant les titres les plus flatteurs ; l'Académie des Beaux-Arts de France, en le nommant son correspondant.