‹ Johannès BrahmsChapitre 2 sur 39 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Au début de notre amitié, il y a de cela environ quinze

ans, Hugues Imbert et mor, nous avions l’habriude de faire,

tous les printemps, une excursion dans la forêt de Fontainebleau. Un jour que nous faisions halle dans les gorges d'Apremont, où 1l aimait à grimper sur quelque roche sauvage, après avoir cueilli une ample gerbe de fleurs

vares, mon compagnon, toujours alerte et causeur, me confia

un détail curieux sur ses origines ancestrales. Son grand-

père fut général sous Napoléon I. Au cours d’une de ses

yudes campagnes, 1l rencontra une jeune fille allemande qu'il enleva à son foyer et qui devint sa femme. De cette 1dylle entre deux batailles est née la famille prospère qui vient de perdre en Hugues Imbert un de ses membres les plus

- distingués. Comme 1l me contait cette histoire, je lur dis:

— « C’est peut-être de cette aïeule du pays de Werther et de Charlotte que vous vient votre passion pour la musique allemande ? » — À ces mots, il devint pensif ; ses yeux souyiants prirent une expression rêveuse, et, montrant de son bras étendu le vaste horizon de forêts, 1l S'écria : — « Oui, c’est possible. J'ai toujours eu la nostalgie de l'Allemagne romantique. >

Cette Allemagne, il ne la connaissait guère qu'à travers

la

musique, mas celle-cr le possédait enthièremert. Son

Être D r

TA

x JOHANNÈS BRAHMS

père lui avait enseigné le violon, dans un âge très tendre. Les quatuors de Haydn, de Mozart et de Beethoven, qui

bercèrent sa jeunesse, donnèrent à son éducation musicale

une base solide. Entré dès l’âge de 21 ans dans l’admimstation, il n'en suivit pas moins avec ardeur le mouvement artistique et se voua tout entier, dès que ses loisirs le lui permirent, à la critique musicale. Du tempérament français il avait le sang vif, l’entrain bondissant et ce sentiment chevaleresque qu'il apportait dans la littérature comme dans l'amitié. Mais il semblait vraiment que, pareille au Puck de Shakespeare, dans le Songe d’une nuit d'été, /a fée inquiète et fantasque du romantisme allemand (fée awjourd'hui bien démodée, de l'autre côté du Rhin) eût promené sur sa tête sa petite fleur bleue et secoué dans son cerveau quelques gouttes de sa rosée capiteuse. Hugues Imbert ne donna

qu'une attention distraite à l'astre fulgurant de Wagner

qui montait à l'horizon après 1870 ; mais Schumann, le tendre songeur, le mystique passionné, le plus romantique des musiciens allemands l'avait enchanté. Il a écrit sur lui des pages émues et vibrantes. Après Schumann, ce fut le tour de son disciple et successeur, Brahms. Lorsqu'il parlait de ces deux maîtres, son œil bleu s'illuminait, et sa voix prenait un accent solennel, impératif. On sentait que c'était ses dieux lares et qu’ils constituaient la religion de Son Cœur. Je me souviens encore de l'émotion touchante et de la jo1e naïve où je le vis, au retour d’un voyage à Bonn, où 11 S'était rendu pour y trouver les souvenirs encore vivants de Schumann, mort près de là, au village d'Endingen, dans une maison de santé. Il avait eu la chance de rencontrer un religieux qui avait soigné Schumann à ses derniers moments. Malheureusement, Imbert ne sachant pas l'allemand et le religieux ignorant le français, on avait eu de la peine à

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