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XVIII. LA MUSIQUE DE CHAMBRE

Dans la musique de chambre, Brahms s’est bâti un royaume où il était libre. Tout ce qui débordait en lui, les élans mystérieux de l'âme, le cri de la passion, les joies, les tristesses, la verve homoristique, apparaît en toute plénitude. Là, comme dans ses Licder, est le plus bel épanouissement de son génie. Il a fait cette musique si vraie, si débordante de vie, si puissante, si humaine, qu’elle est une révélation de tout ce qui se passe en nous et que, souvent, nous ne pouvons définir. Le charme opère sur tous les esprits aptes à en saisir la grandeur. En écoutant cette œuvre, enfantée avec amour dans une Thébaïde, il n’est pas possible de déclarer que l’auteur ait été l’esclave de la formule ; car elle est empreinte de vie et de lumière. Comme tous les hommes de génie, Brahms aura oublié les règles qu'il connaissait et qu’il respectait, pour ne laisser apparaître que la beauté se dégageant de l’action de la forme.

Ses œuvres de musique de chambre, sans être nombreuses, ne s'élèvent pas à moins de vingt-quatre. Avant de les passer en revue, on doit en donner la nomenclature : trois Sonates pour piano et violon, deux Sonates pour piano et violoncelle, deux Sonates pour piano et clarinette (ou alto), trois T'r10s pour piano, violon et violoncelle, un 7710 pour piano, violon et cor (ou violoncelle), un 7710 pour piano,

violoncelle et clarinette jou alto(, trois Quatuors pour piano, 11*

violon, alto et violoncelle, trois Qualuors pour deux violons, alto et violoncelle, un Qusntetle pour piano, deux vio- 0 lons, alto et violoncelle, deux Quintettes pour deux violons, deux altos et violoncelle, un Quantelte pour deux violons, alto, violoncelle et clarinette (ou alto), deux Sextuors pour deux violons, deux altos et deux violoncelles.

Brahms a écrit trois Sonates pour piano et violon (op. 78, 100, 108). La première date de l’année 1880, la seconde de 1887, la troisième de 1889 ; le compositeur était âgé de quarante-sept ans lorsqu'il termina la première. Toutes les trois sont de délicieux tableaux dans lesquels la note austère est tempérée par une grâce exquise et par une passion souvent débordante ; elles continuent heureusement et harmonieusement les deux belles Sonates pour piano et violon de R. Schumann. Si, dans ces dernières, la fermeté de l'architecture, le développement des thèmes, la persistance de l’idée première s’accusent davantage, en revanche les Sonates de Brahms semblent marquer plus de souplesse plus de la grâce ondoyante de ses Lieder, dont le maître de Hambourg a si souvent évoqué le souvenir ou introduit le style dans nombre de ses œuvres. Il semble que tel thème ne soit qu'une mélodie dont il ait élargi le sens, dont il ait modifié ou agrandi l'accent. C’est un des côtés significatifs de l’œuvre de Brahms sur lequel il est bon d’insister, tant il fait partie de cet ensemble d'innovations, d'applications heureuses, d'ingénieuses combinaisons dont quelques-unes ont déjà été signalées, et qui sont en partie la caractéristique de son génie.

N'est ce point la mélancolie d’un joli Lied qui se dégage du thème initial dit mezzo voce, par le violon, dans la première partie de la Sonate (op. 78), alois que le second thème (con anima) a la franchise, la joie de l'espérance ? Remar-

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L'ŒUVRE MITSS

quez également comme l'emploi de la mesure à 6/4, chère à l’auteur, ajoute à l’élasticité, à la flexibilité de ses mélodies. Mais l’on trouve, d'une façon encore plus rappante, l'application de sa musique vocale dans le motif principal de l’AZlegro final de la même Sonat?, puisqu'il n’est autre que l’Eloge de la plume, tiré des Lieder und Gesange (op. 59), n°° 3 et 4. Il faut entendre d’abord le svelte et pittoresque accompagnement du clavier, en doubles croches liées, s'émiettant au dessous de la douce et rêveuse mélodie, puis le ravissant dialogue qui s établit entre les deux instruments dans le cours de cet À /legro molto moderato.X, Adagio à 2/4,placé entre la première et l4 dernière partie, est une création superbe, en laquelle prédomine l'attrait qu'eut toujours le compositeur pour le cor. Le thème du début, présenté par le piano poco forte espress., repris par le violon, possède le sentiment de tristesse et de mystère de cet instrument, qui fut également un des préférés de Ch.- Marie de Weber ; il s’accusera encore davantage lorsque, après l'explosion du second motif en majeur, rempli de bravoure, le violon ramènera mystérieusement le premier motif, mais cette fois en doubles cordes, auquel 1 accom.pagnement en rythme ternaire du piano viendra ajouter de la souplesse. Cet Adagio est une des nombreuses pages qui, dans l’œuvre du maître, accusent fortemen!‘ sa manière.

Comme la première, la seconde Sonate pour piano et violon (op. 100) ne renferme que trois parties, contrairement à la tradition classique, qui imposai: les quatre divisions (A//egro, Andante ou Adagio, Menuet ou Scherzo, Finale). Il est vrai que, dans cet opus 100, le second morceau se compose de deux parties très distinctes, la première un Andan'e tranquillo à 2/4, délicieux conte de fées, et la seconde, un Vivace à 3/4, qui peut ten'r lieu de Scherzo ;

c'est ce morceau déjà signalé comme un heureux mélange de tendresse et d'humour. IA /Jegro a un caractère aimable, tranquille ; il doit être exécuté dans un mouvement plutôt lent. On y rencontre encore un exemple frappant de l'emploi simultané des rythmes binaire et ternaire, notamment dans le passage dialogué entre le piano et le violon, avec l'indication {eneramente, ce qui inculque à la phrase mélodique un balancement des plus gracieux. Le Finale est un Allegretto gracioso, se maintenant en un mouvement d’Andante, dont la phrase initiale, dessinée sur la quatrième corde par le violon, est remplie de grandeur et d’élan, suivie d'appels très curieux entre les deux instruments, qui ramènent le même motif; puis, après un développement plein d'intérêt, se présente, à la quatre-vingtième mesure, une phrase mélodique, toute de tendresse passionnée, qui n'est que la paraphrase d’un de ses beaux Lieder, et qui va s’agrandissant jusqu'à la conclusion très chaleureuse.

La troisième et dernière Sonate (op. 108) en ré mineur, est dédiée à Hans de Bulow ; elle comprend la division ancienne en quatre parties. Dans la première, portant le titre d’Allegro, le thème initial, dit soffo voce par le violon, d'un sentiment rêveur, se maintient presque exclusivement avec des variantes et des développements, dont le plus caractéristique,et très particulier à Brahms, est le passage en croches liées, prianissimo, se présentant à la quatre-. vingt-quatrième mesure. I/ Adagio à 3/8, de courte dimension, est une de ces pages beethoveniennes, bien qu’'animées d’un souffle absolument personnel,qui placent Brahms si haut dans le cycle des grands maîtres de l’art musical. Bien original est également le Poco presto à 2/4 qui suit : c'es: une merveille de grâce, d’enjouement, de délicatesse, de légèreté, une fantaisie aïlée, avec les traits en

contre-temps, qui en sont comme le caractère dominant et les fusées en doubles croches liées du piano. La conclu- sion est vraiment magistrale et émouvante : c’est une sonnerie allègre du cor que fait entendre le violon, avec des triolets en doubles cordes au début du Presto agitato,et qui se répercutera en toute cette page passionnée et mouve-

mentée.

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