XVII. LES CONCERTOS
Lorsque l’on juge,dans son ensemble et de haut, l’œuvre de Johannès Brahms, il ne semble pas que le maître ait pu songer un seul instant à composer des Concertos dans le but unique de faire prévaloir et briller la virtuosité. S'il a écrit deux Concertos de piano, un Concerto de violon et un Concerto pour violon et violoncelle, avec accompagnement d'orchestre, c’est qu'il a pensé, comme ses grands devanciers, les Bach, Hændel, Haydn, Mozart, Beethoven Weber, Schubert, Mendelssohn, Schumann, qu'il n'y avait pas lieu de négliger cette forme de l’art musical et qu’il était encore possible de produire, au XIX°® siècle, des œuvres essentiellement intéressantes et musicales pour instruments soli. En parcourant les divers Concertos qu’il a composés après mûre réflexion, on est frappé de l'importance que prend l'orchestre dans ces compositions. Bien que les difficultés y soient peut-être trop accumulées, notamment dans le Concerto pour violon, il n’en est pas moins évident que la virtuosité ne fait pas loi et que le Concerto ainsi com- -pris, devient une Symphonie concertante pour orchestre et instrument principal, et qu'il peut être envisagé comme un spécimen curieux de l’art musical.
En ses premières compositions pour le piano, on distingue déjà la note très caractéristique du maître, surtout ses tendances très marquées pour l’orchestration. Cette particularité ne fait que s’accentuer jusqu'au superbe Concerto en ré mineur (op. 15), dont la partie de piano est
d’une polyphonie étonnante en regard de la partie d'orchestre si puissante, si merveilleusement traitée. Ce premier Concerto pour piano date de l’année 1861, époque à laquelle Brahms n'avait que vingt-huit ans, et 1l accuse une maîtrise complète. Une œuvre d’une architecture aussi solide renferme de telles nouveautés dans la conception, une telle variété dans l'exposition des thèmes tour à tour graves, mélancoliques et passionnés, tout en se rattachant au passé, que l’on approuvera ceux qui, les premiers, appelèrent Brahms un successeur de Beethoven et de Schumann. L'œuvre est d’un style noble, d’un travail serré et d’amples proportions. Dans le Maëstoso, l'orchestre est admirable de puissance, de grandeur, et le piano lui-même n'intervient qu’en des formes très symphoniques. La poésie la plus intense, la plus profonde se dégage de l’Adagio, dont la mélodie est aussi lumineuse que les harmonies sont délicieusement fondues. Ie Rondeau final, exposant un thème curieux de rythme, se maintient dans une allure des plus énergiques.
Un espace de vingt et un ans sépare le premier du deuxième Concerto pour piano (op. 83), qui fut édité en 1882. Nous donnerions volontiers 1a préférence à l’opus 15. Dans ce second Concerto, on découvre bien deux parties absolument parfaites : l’A/legro appassionato, sorte de pastorale mélancolique, dans laquelle le clavier dialogue spirituellement avec l'orchestre, et qui est entrecoupée d'épisodes où les rythmes sont d’une innovation rare, puis l'A /legretto gracioso (Finale), dans lequel ie thème principal, confié dès le début au piano, est d’une légèreté ravissante, se développant clairement et brillamment. On dirait, par moments,que l'auteur a eu en vue tel motif populaire en vogue chez les tziganes et que, dans une phrase langoureuse,
s'épanouissant vers la conclusion, il a songé à quelquesuns de ses beaux ZLieder. I, Allegro non troppo et l'Andante ne sont pas, malgré une orchestration de premier ordre, aussi bien venus. Les idées se dégagent moins clairement, surtout dans la première partie, un peu longue, remplie de difficultés pianistiques. Dans l’Andante, le violoncelle solo a un rôle important (1).
Entre les deux Concertos pour piano, prend place le Concerto en ré majeur pour violon (op. 77), paru en 1870. L'œuvre dédiée à Joseph Joachim est divisée en trois parties : Allegro nontroppo,— Adagio, — Allegro giocoso ma non troppo vivace. Si l'on compare le Concerto pour violon de Brahms avec les concertos écrits uniquement pour faire
valoir la technique de l’instrument, on n'arriverait pas, sans nul doute, à prouver que le premier surpasse les seconds en difficultés. Mais, si l’on envisage l’œuvre au point de vue musical pur, on conclura que Brahms eût été mieux inspiré s’il avait évité des traits aussi tourmentés qu'ingrats pour le violon. Cette réserve faite, 1l faut reconnaître que le T'utti orchestral par lequel débute l’A/Z/egro non toppo est empreint de grandeur, dessinant le thème lumineux que reprendra le violon principal après la cadence en point d'orgue qui clôt les traits du premier solo. C’est, du reste, le thème dominant en cet A/{egro non troppo, autour duquel évoluent les épisodes secondaires. Le motif de l’Andante d'un caractère pastoral,est présenté par le hautbois ; le violon solo brode d’agréables variations. I/A/legro giocoso (Finale),où fleurissent de nombreux traits en doubles
(1) Les deux Concertos pour piano ont été présentés pour la première fois à Paris aux Concerts Lamoureux par M. L. Diemer. le premier le 4 novembre 1900, 1e second 1e 2 novembre 1902.
cordes, est plein d’entrain ; toutefois, son allure est plutôt modérée qu’'accélérée.
Le Concerto en la mineur, pour violon, violoncelle et orchestre (op. 102), date de la dernière période de la vie du compositeur. Il a été publié à Berlin en l’année 1888. La préoccupation du mécanisme et de la virtuosité se fait moins sentir que dans le Concerto de violon : c’est une œuvre absolument musicale, dont onnesaisira peut-être pas immédiatement ie charme et la grandeur, mais qui finit par s'imposer, comme toutes les compositions générales
s’éloignant des sentiers battus. L/AZ/egro, écrit dans la
forme classique,accuse toutefois une notre très moderne et personnelle ; l’idée mélodique plane, puissante et charmeuse,en cette belle page mélodique. I,/Andante est une des nobles inspirations du maître ; l'intensité du sentiment et de l'expression y est aussi frappante que la beauté des sonorités. Enfin le Vivace non troppo est bâti sur deux thèmes de caractère différent, merveilleusement traités et développés (1).
(1) Le Concerto en la mineur pour violon, violoncelle et orchestre a été interprété pour la première fois en France aux Concerts populaires d'Angers, dans le mois de décembre 1892.