‹ Johannès Brahms, sa vie et son œuvreChapitre 11 sur 50 · I. Préambule. Brahms continuateur de Beethoven · texte numérisé non relu

I. Préambule. Brahms continuateur de Beethoven

« Brahms est le Mozart du dix-neuvième siècle (i.)» 4- En portant un jugement aussi favorable sur le m^tre de Hambourg à l'aurore de sa via, Schumann voulait ainsi donner un témoignage éclatant de la profonde admiration qu'il professait pour un artiste appelé à devenir l'un des plus grands génies musicaux de notre époque.Nul,plus que lui, ne pouvait être meilleur juge, puisque, à son immense talent de compositeur, il joignait celui non moins apprécié de critique d'art. Mais il ne prétendait pas faire entendre par là que Brahms eût hérité, à l'exclusion de tout autre, de l'auteur de Don Juan et des charmantes symphonies ;

(i> H. Schumann, i8' numéro de la « Nouvelle Gazette musicale )> de

Leipzig'-.

il voulait encore moins prouver que les deux compositeurs eussent une affinité très marquée.

Comme Ta si bien dit Léonce Mesnard, « la musique de Mozart n'est pas toute la musique ». Depuis sa mort, la science des sons, qui n'était au dix-huitième siècle qu'à son début, a pris son essor et s'est développée, au point de vue de la richesse harmonique, d'une manière grandiose ; elle est entrée également plus avant dans le secret de dépeindre ces états de l'âme qu'aucune langue parlée ne saurait bien exprimer. De nouveaux génies ont paru à l'horizon, Beethoven, le plus grand de tous, Mendelssohn, Schumann, Berlioz, Wagner, qui ont su si bien comprendre l'au-delà des sensations superficielles et rendre ce sens intime des émotions contenues, qui ne remontent pas à la surface. Après eux ou en même temps qu'eux est arrivé Johannès Brahms, creusant encore plus profondément le sillon tracé par ses devanciers ou ses contemporains, découvrant, le long du sentier déjà exploré, de nouvelles fleurs au parfum acre et sauvage, et faisant de la musique symphol nique une étude que l'on pourrait appeler psychologique.

S'il devait être rattaché à l'un des maîtres que nous venons de citer, ce serait, pour bien des motifs, plutôt à Beethoven qu'à Mozart.

Comme Beethoven, Brahms fut avant tout un symphoniste. Il n'a pas abordé le théâtre et n'a pas même à son actif un opéra comme Fidelio, On ne peut en effet considérer comme œuvre théâtrale Rinaldo, cantate de Gœthe (i), qu'il a conçue dans la forme adoptée par Schumann pour Manfredj le Paradis et la Péri, Il a été, au contraire,un producteur puissamment inspiré dans la musique

(i) Gœthe a puisé le sujet de cette cantate dans un épisode de la Jérusalem délivrée du Tasse.

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orchestrale. Comme Beethoven, il a su donner à l'orchestre f une force, une plénitude, une expression que Ton ne rencontre malheureusement pas à un aussi haut degré chez ^ son prédécesseur Robert Schumann. Les symphonies de ce dernier sont des chefs-d'œuvre de sentiment; mais l'étotiff ement de diverses parties de l'orchestre et une certaine épaisseur du tissu musical produisent une sonorité grise qui est bien en rapport avec le caractère des œuvres de Schumann, mais qui cependant nuit quelque peu à l'épanouissement des masses instrumentales. Chez Brahms, l'orchestre vient admirablement en dehors ; on y trouve cet art des gradations et des dégradations, cette force disciplinée qui, chez l'auteur de la symphonie avec chœurs, est porté à ses dernières limites. Dans ses symphonies, et surtout dans ses admirables sextuors et quatuors pour instruments à cordes, se révèlent nombre de rythmes, de sonorités les plus saisissants, les plus variés, dont il est facile de découvrir la paternité dans les derniers quatuors de Beethoven, source féconde à laquelle devraient puiser largement les artistes épris de l'idéal dans l'art. ■ ,i.^

C'est bien ici le lieu de faire remarquer combien, en Allemagne, la question Brahms et Wagner a été mal posée, je ne dis pas résolue, l'avenir en prendra soin. Dans leur admiration pour Richard Wagner, ses partisans (les exclusifs) ont été jusqu'à déclarer que lui seul avait hérité de Beethoven ; ils n'ont vouhi voir ^n Brahms qu'un « contrepointiste » plus ou moins savant, un fort en thème musical (i). Ils n'ont oublié qu'une chose importante, c'est

(I) On a été jusqu'à déclarer que les véritables héritiers de Beethoven étaient Liszt et Wagner, — que c'est par Liszt que la race de Beethoven se perpétuera. Cette thèse est en contradiction formelle avec toutes les idées reçues et admises.

JOHANNÈS BFÀKKS

que R. Wagner n'a pas abordé la symphonie proprement dite, pas plus qu'il ne s'est essayé dans la musique de chambre. Ne l'a-t-il pas voulu, ne l'a-t-il pas pu ? Là n'est point la question; c'est la constatation d'un fait(i). Il a cherché, s' appuyant stir les légendes poétiques et populaires, à donner à l'Allemagne l'opéra, ou plutôt le drame musical national, avec toutes les splendeurs de la mise en scène, à continuer l'œuvre si bien esquissée par Weber, en y introduisant les importantes réformes et les audacieuses innovations qui immortaliseront son nom. Il a été un créateur de génie en musique comme en poésie, puisque, à l'exemple de Berlioz, il a été lui-même l'habile librettiste de ses grands drames, de ses poèmes symphoniques. Si, au point de la vue de la juste application de la musique aux paroles et de la vérité dans l'expression dramatique, sa filiation directe avec Gluck est incontestable, il n'est pas moins certain que, pour la couleur et la trame mélodique, il s'est inspiré de Weber surtout. I^a fulgurante ouverture du Vaisseau-Fantôme, et bien d'autres pages sont des amplifications heureuses et puissantes du style de l'auteur de Freyschûtz.

Il n'y a qu'à étudier d'un peu près la vie de Wagner, pour voir en quelle estime il tenait son devancier dans la carrière dramatique. La lecture de son « Esquisse biographique » et de ses « Souvenirs » (2) nous montre de la ma-

(i) Une seule fois, la Symphonie a tenté Wagner. Son œuvre (Syw>phonie en ut majeur) fut exécutée en i832,à Leipzig. Nous n'en parlons que pour mémoire, l'auteur l'ayant traitée lui-même d'œuvre de jeunesse^ Lors d'une troisième exécution de cette page symphonique à Venise, en 1882, Wagner précisa les vraies raisons pour lesquelles il cessa d'écrire des symphonies. Il avait, en outre, esquissé un projet de Symphonie en mi majeur ; mais il n'en existe qu'un fragment.

(2) Richard Wagner, « Souvenirs »,traduits de l'allemand par Camille Benoît.

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