III. Brahms se fixe a Vienne. Mort de Schumann
Compositions de 1860-1885
En Tannée 1854, Brahms acceptait les fonctions de maître de chapelle chez le prince de Lippe-Detmold, et se consacrait plus exclusivement à l'étude de la théorie de l'orchestration. Il avait déjà, à cette époque, composé plusieurs œuvres de grand mérite : trois Sonates et un Scherzo pour piano, des lyieder, un Trio pour piano, violon et violoncelle, des Variations sur un thème de Schumann, d'autres encore en projet.Ces premières compositions révélaient déjà la riche organisation de Brahms, une conception hardie et puissante. *i
Après être resté quelques années chez le prince de Lippe- Detmold, il se décida à faire plusieurs voyages, pour se faire entendre, notamment en Suisse, où, admirablement accueilli, il retourna souvent, par la suite. La période de 1859 à 1862 fut productive en œuvres remarquables ; il faut citer deux Sérénades pour orchestre, des recueils de Lieder, et surtout les deux merveilleux Sextuors pour insy truments à cordes. Brahms était déjà un esprit enlevé vers les hautes régions de rart,que la raison et l'étude opiniâtre des maîtres, de Bach surtout, avait assagi et mûri. Si parfois se font encore jour quelques idées par trop exubérantes, certains écarts d'imagination, on sent, d'autre part, une main plus sage, plus maîtresse d'elle-même et une largeur de style incomparable.
Désireux, peut-être, de suivre Texemple d'illustres devanciers, il se rendit en 1862 à Vienne, pour y fixer sa résidence définitive. Il y fut accueilli avec la plus grande bienveillance, comme l'avaient été Haydn, Mozart, Beethoven et Schubert; il put suivre, pas à pas, les souvenirs qu'y avaient laissés ces grands maîtres. En présence du beau monument élevé à la mémoire et à la gloire de Beethoven,il devait reconnaître quelle admiration professe un peuple artiste pour les grands génies bienfaiteurs de l'humanité. Dès Tannée 1863, il était nommé directeur de la «Société chorale » de Vienne, et faisait tous ses efforts pour répandre les œuvres de Bach, Beethoven et Schumann. Après plusieurs années de pérégrinations, de profondes retraites, notamment à Bade où, mettant en pratique le procul ah armis du poète, il écrivait une série de compositions importantes ; puis à Cologne et en Suisse, il revenait à Vienne. C'est dans cette ville que furent exécutés, pour la première fois, divers fragments de son célèbre Requiem allemand qui, depuis, a eu un si grand retentissement en Allemagne et en Suisse.
Dans- lin séjour qu'il fit, pendant les étés de 1868 et de 1869, à Bonn et à Bade, il termina sa cantate Rinaldo, composa un grand nombre de Lieder et fit éditer les deux Quatuors pour instruments à cordés (op. 51), la Rhapsodie (op. 53), enfin les Vals3S chantées. De 1872 à 1875, il fut chargé de la direction de la Société des Amis des arts à Vienne, et les distinctions les plus flatteuses lui furent décernées. Entre temps, il fit plusieurs voyages à Leipzig, Munich et Cologne. Il fut décoré de l'ordre de Maximilien par le roi de Bavière. La Faculté de philosophie de l'Académie de Breslau lui décerna, en 1881, le titre de docteur,
le jugeant ainsi le premier des compositeurs de musique
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sacrée. Dans Tannée 1886, le gouvernement de Prusse le nomma chevalier de l'ordre « Pour le mérite » et membre de l'Académie des Beaux-Arts de Berlin.
Les compositions de cette période furent importantes : des œuvres chorales telles que le Triumphlied d'après les paroles de l'Apocalypse, les deux Symphonies en tU mineur (op. 68) et en ré majeur (op. 73), im Quatuor à cordes (op. 67), le troisième"^ Quatuor pour piano et cordes (op. 60), la charmante Sonate pour piano et violon (op. 78), et enfin son Concerto pour violop (op. 77), écrit spécialement pour Joachim.
Au milieu de ses travaux, de ses voyages, Brahms n'oublia jamais le Maître affectueux qui lui avait prédit autrefois un brillant avenir. Lorsque, à Dusseldorf , le 27 février 1854, Robert Schumann,à la suite delà terrible maladie mentale qui le tortura jusqu'à sa mort, se précipita dans le Rhin et en fut retiré, pour être transporté dans la maison de santé du D^ Richarz, à Endenich, près Bonn, Brahms ne cessa d'aller le voir jusqu'au jour de la délivrance, le 29 jmllet 1856. Il avait toujours pensé que l'organisation si merveilleuse du maître avait été profondément troublée, non seulement par l'activité infatigable qu'il déploya pendant toute sa vie, par sa prédilection presque exclusive pour les sujets les plus profonds, par son isolement du monde extérieur et sa concentration en lui-même, mais encore par un penchant irrésistible pour le spiritisme, qu'il avait vu grandir chez lui avec une profonde angoisse. Lors de la translation des cendres de Schumann au cimetière de Bonn, près la porte de l'Etoile, ce fut Brahms qui conduisit le deuil avec Joachim, Dietrich, et Ferd. Hiller. En 1880, il rendit un dernier hommage au génie de Schumann,en dirigeant à Bonn le festival orga-
nisé pour T inauguration du beau monument élevé à sa mémoire.
L'affection que Brahms portait à Schumann, il la transporta sur sa veuve, Gara Wieck, la célèbre virtuose. Il ne se passait pas d'années sans qu'il se ren^t à Francfort pour la voir. Chez elle, il rencontrait d'excellents amis, notanunent le très remarquable violoniste Hugo Heermann : on devine quel intérêt avaient les séances musicales organisées chez Mme Schumann avec de tais artistes.
Cette fidélité à la mémoire de Schumann témoigne du cœur excellent que possédait Johannès Brahms. Un autre indice de la bonté de ce grand artiste, dont les dehors étaient quelque peu revêches et les paroles caustiques, était l'adoration qu'il avait pour les enfants. A Vienne, ce solitaire, qui n'accueillait pas volontiers ceux mêmes qui venaient à lui et l' admiraient, recherchait la société des petits. On s'ims^ine qu'il devait avoir un profond enthousiasme pour les Kinderscenen de Robert Schumann. N'estil pas vrai que celui qui aimait si tendrement les faibles et fut lui-même, pendant toute sa vie, un grand enfant, ne pouvait avoir qu'un caractère foncièrement bon, sensible et loyal ?
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