‹ Johannès Brahms, sa vie et son œuvreChapitre 14 sur 50 · I.A VIE II · texte numérisé non relu

I.A VIE II

dans le ménage, et le jeune musicien eut à souffrir

souvent de cette discorde. Malgré cela, il fut toujours un fils soumis et affectueux. C'est ainsi que, de Hambourg, il écrivait en 1867 à son ami Dietrich : « J'ai eu la grande joie de posséder mon père pendant quelques semaines. Nous avons fait un voyage délicieux en St3^rie et à Salzbourg. Tu aurais été heureux de contempler la satisfaction de mon père en présence des chefs-d'œuvre de la Nature, lui qui n'est pour ainsi dire pas sorti de Hambourg, et qui n'a jamais vu de montagnes. >> Toute sa vie, il conserva un profond attachement, après la mort de ses parents, pour sa belle-mère et le fils du premier mariage de celle-ci.

Ses facultés naturelles pour l'art musical se développèrent rapidement avec les conseils du professeur de piano Otto Cossel, qui l'instruisit de l'âge de six à quinze ans. Il l'initia également aux secrets de la composition. Plus tard, Brahms disait qu'il devait à cet artiste la plus grande partie de son talent de pianiste. A l'âge de quatorze ans, le jeune néophyte débuta dans un concert public, un peu contre la volonté de son père, et joua, entre autres morceaux, des Variations sur un thème populaire de sa composition. Un imprésario avisé lui proposa, à la suite de ce début, une tournée artistique ; mais Otto Cossel protesta avec énergie contre cette entreprise, et il eut gain de cause. Puis il obtint que Marxsen, d'Altona, son ancien professeur à lui, se chargeât de continuer l'éducation musicale de Brahms.

Tout jeune, il vécut en compagnie des grands maîtres Bach et Beethoven ; sa mémoire était si prodigieuse qu'il savait par cœur les partitions les plus compliquées. Marxsen lui fit faire des progrès rapides, non seulement dans

r étude du piano, mais encore en harmonie et en théorie.

Ce fut dans un voyage entrepris en 1853 avec le violoniste hongrois Rémény, pour donner des concerts, qu'il fit la connaissance de Joachim et de Liszt, dont il excita l'admiration. Us l'engagèrent à se rendre à Dtisseldorf, auj)rès de Robert Schumann, qui, depuis 1850, remplissait dans cette ville les fonctions de directeur de musique, en remplacement de Ferdinand Hiller, nommé maître de chapelle à Cologne. Il suivit leurs conseils et se sépara de Rémény.

Cette décision eut une grande influence sur sa vie artistique ; car Schumann, enthousiasmé par les belles qualités qu'il découvrit dans les premières œuvres du jeune compositeur, lui donna les plus vifs encouragements, et, dans un article de la Nouvelle Gazette musicale de Leipzig, le salua comme un Messie musical.

Voici les termes mêmes dont il se servit pour louanger les œuvres de Brahms. L'article portait comme en-tête : « Voies nouvelles ».

« 1853. Il s'est écoulé des années, presque autant que j'en ai consacrées à la première rédaction de ces feuilles, c'est-à-dire dix, depuis que je me suis fait entendre sur ce terrain si riche en souvenirs. Souvent, malgré une activité tout échauffée et productrice, je me suis senti excité à le faire : maints nouveaux et importants talents apparaissaient ; une force toute neuve dans la musique semblait se révéler, comme en témoignent beaucoup d'artistes de la dernière époque qui portent haut leur vue, encore que leurs productions soient plutôt connues d'un cercle restreint (i )

(I) J'ai en vue ici : Joseph Joachim (i83i), Ernest Naumann (1827- 1888), Ludwig Norman (i83i-i885), Woldemar Bargiel (1828), Théodore Kirchner (1824), julius Schœffer (i823), Albert Dietrich (1829)— sans

Je pensais, suivant avec le plus vif intérêt les voies tracées par ces esprits d'élite Je pensais qu'il apparaîtrait et devait apparaître un jour, tout à coup, après de tels précurseurs quelqu'un qui serait appelé, lui, à rendre d'une façon idéale la plus haute expression de l'époque, quelqu'tm qui nous / apporterait la perfection magistrale, non pas un déploiement graduel de «es facultés, mais par un bond soudain, comme Minerve, lorsqu'elle sortit armée de pied en cap de la tête du Kronide.

« Et il est arrivé, cet homme, au sang jeune, au berceau duquel les Grâces et les Héros ont monté la garde. Il a nom \ Johannès Brahms ; il est venu de Hambourg, où il composait dans un silence obscur,mais où un excellent maître ( i )

le formait aux plus difficiles règles de l'art ; un artiste res- ' pectable et bien connu me 1 avait recommandé peu auparavant. Même à l'extérieur, il portait sur lui tous les signes qui annoncent : voilà un élu ! A peine assis au piano, il se mit à nous découvrir de merveilleux pays, et nous attira insensiblement dans un cercle de plus en plus magique. Ajoutez un jeu tout génial qui faisait du clavier un orchestre entier, aux voix tour à tour gémissantes et exultantes de joie. Ce furent des sonates, ou plutôt des symphonies déguisées..., des Lieds, dont on comprendrait la poésie sans connaître les paroles, bien qu'une profonde mélodie chante au travers de tous..., des pièces de piano isolées, d'une nature à moitié démoniaque, de la plus gracieuse forme..., puis des sonates pour piano et violon..., des quatuors pour instruments à cordes, et chaque chose si différente

oublier le profond compositeur religieux, adonné au grand art, C. F Wilsing (1809). Comme avant-coureurs à la marche alerte, il faudrait nommer aussi à cette place : Niels W. Gade (18 17-1890), G. F. Mangol,d (1813-1889), Robert Franz (i8i5) et Stephen Ileller (1814-1888). (n Edouard Marxsen (1806- 1887).

des autres que chacune paraissait jaillir d'une source autre. Et puis il sembla, à la fin, qu'il réunît toutes ces sources, pareil à un torrent mugissant, pour en former une cataracte couronnée au-dessus de ses flots précipités par le pacifique arc-en-ciel, environnée sur le rivage de papillons folâtrants et accompagnée du chant des rossignols.

« S'il plonge, outre cela, sa baguette magique dans le gouffre où la puissance des masses avec chœur et orchestre lui prêtera ses forces, nous pouvons nous attendre à de plus merveilleux coups d'œil encore dans les mystères du monde des esprits. Puisse le plus noble génie le fortifier, du moins en ce qu'il est déjà permis de prévoir ; car un autre génie habite aussi avec lui, celui de la modestie. Ses confrères le saluent à son premier pas dans le monde, où peut-être des blessures l'attendent, mais aussi des lauriers et des palmes ; nous le proclamons bien venu, en vaillant combattant qu'il est.

«A chaque époque domine une secrète alliance des esprits frères. Concluez, vous qui appartenez étroitement à ce cercle, que la vérité de l'art brille de plus en plus éclatante, répandant partout joie et bénédiction (i). »

La prophétie de Robert Schumann ne fut-elle pas vraiment merveilleuse ?

La liaison intime de Brahms avec Schumann, Joachim et Dietrich, date de cette époque. Une collaboration assez curieuse eut même lieu entre Brahms, Dietrich et Schumann à l'occasion d'une matinée musicale, donnée le 27 octobre 1853 à Diisseldorf. Ils composèrent, pour cette solennité, une sonate (piano et violon) qu'ils dédièrent à Joachim,

(I) Traduction de Henri de Curzon : Écrits sur la musique et les musicienSy par Robert Schumann. — Paris, Librairie Fischbacher.

leur ami commun. I^a première partie (Allegro) fut composée par Dîetrich, la seconde (Intermezzo) par Schumann, la troisième (Scherzo), sorte de variation sur le thème de Dietrich, par Brahms, et enfin la quatrième (Finale), par Schumann.

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