‹ Johannès Brahms, sa vie et son œuvreChapitre 20 sur 50 · I.A VIB · texte numérisé non relu

I.A VIB

Tant, les Freischiitz, les Euryanthe sortaient à demi du fonds légendaire et transportaient l'imagination en des régions où la réalité s'accointait à la chimère, où le génie des ballades du peuple ouvrait ses ailes en pleine nature. Avec lui, les inspirations les plus intimement germaniques se donnèrent un large essor. Les personnages, auxquels il infusait la vie esthétique, étaient à demi vrais, à demi songes. Weber tira de Torchestre une atmosphère expressive ; il conçut une forme de symphonie pittoresque,accompagnant, encadrant, illustrant le drame. Ses ressources de grand musicien assurèrent à ses partitions une solidité, une richesse d'où naquit, pour le public, un frisson nouveau d'émotion. I^a cause du théâtre lyrique de l'avenir avait fait un pas immense.

« S'ensuit-il que la sympathie des musiciens ait été, du coup, acquise à l'innovation de Weber, comme celle du public ? Nullement. Au contraire, il y eut une levée de boucliers contre ses procédés jugés trop libres. Ceux qui avaient le plus franchement rompu en visière à la scolastique voyaient avec peine qu'il eût brisé les cadres adoptés et que, d'ailleurs, il conservait pour le concert. Dès lors — chose inattendue — la lutte s'engagea entre la symphonie abstraite et la symphonie pittoresque appliquée à une action. Beethoven, le premier, se déclara l'ennemi du nouveau genre. Il jeta feu et flamme contre l'auteur à'Euryanthe, qui lui rendit œil pour œil, dent pour dent. De l'un à l'autre, ce fut une haine, née d'un malentendu. En vérité, la musique peut se plier à plus d'un caractère, sans rien perdre de sa grandeur. I^e théâtre et le concert répondent à des nécessités différentes, sont soumis à des lois d'optique dissemblables, appellent des conceptions très distinctes.

y> JOHANNÈS BRAHMS

« Ils ne s'excluent pas ; ils se complètent. En élargissant la dramaturgie, au point de vue de la haute musicalité, Weber ne faisait que reprendre à son compte le mouvement suscité par Mozart et Beethoven lui-même. Aux musiciens futurs, son génie ouvrait des horizons. Son effort annonçait celui de Wagner. Mais le malentendu devait se prolonger, et désormais deux camps se trouvèrent face à face, au nom de la symphonie abstraite, ne demandant rien qu'à elle seule, et la symphonie de théâtre, soulignant la parole et jusqu'à la pantomime des acteurs, faisant compte, en un mot, du drame et du décor.

< Or le jour où Wagner, à force de puissance créatrice et de hardi courage, eut établi le drame musical sur les plus hautes et les plus fortes bases de la musique, le jour où il se fut affirmé, sur un terrain neuf, le légitime héritier des msdtres anciens, quelqu'un se leva devant lui, partisan des formes classiques en toute leur rigueur, n'admettant de nouveauté que dans le détail, pour réprouver sa conquête, pour méconnaître les aptitudes musicales du théâtre et pour crier à l'audacieux compositeur : « Tu n'iras pas plus loin. » Et ce fut Johannès Brahms.

« Le disciple de Schumann ne devait point, par la suite, faire mentir, à l'égard des aspirations, de l'honnêteté et du savoir, les assertions de son maître. I^a grande cantate de Brahms intitulé le Requiem alhmandy ses œuvres de musique de chambre, ses symphonies et plusieurs de ses Lieder sont d'une ordonnance,d'une dignité, parfois d'une beauté accomplies et, toujours, d'une grande hauteur de vue. On ne saurait prétendre que l'imagination, en lui^ soit éclatante et la sensibilité très subtile.

« Il lui arriva de faire de la musique tellement abstraite, qu'on est conduit à la juger peu spontanée. Les combinaisons se suivent et s'enchaînent; un talent hors de pair s'est dépensé pour le plaisir de sa propre dépense. De beaux éclairs brillent au milieu de nobles aridités ; mais les aridités, pour en être éclairées, n'en sont pas moins rudes. Le compositeur est un maître, c'est évident. Nous savons ce qu'il vaut ; nous nous épanouissons dès qu'il s'épanouit luimême. Au total, nous ne pouvons que le prendre comme il est, et jamais il ne nous vient à l'esprit de le rapprocher de Richard Wagner.

« Pourquoi lui plut-il de faire de Vienne, la ville où il s'était fixé, la grande bastille antiwagnérienne ?

« — Parce que l'auteur de Tristan faisait du théâtre et qu'il ne souffrait, lui, que la symphonie ; parce que l'auteur de Tristan ne se rangeait pas, même à la scène, aux idées cataloguées, et que l'innovation s' attaquant aux idées-mêmes le choquait. Brahms s'était posé en homme de tradition. Le mot création ne revêtait, pour lui, qu'un sens d'orgueil. Au fond, son esthétique n'était pas une doctrine ; c'était une négation. Un groupe de critiques se serra à ses côtés ; on fit à Wagner une guerre acharnée. Des arguments théoriques, on descendit aux quolibets, aux anecdotes désobligeantes. Je suis loin de prétendre que le symphoniste éminent et personnellement désintéressé fût coupable de tous ces méfaits. Seulement, il était le chef de la bastille.

« Le maître de Bayreuth, il faut en convenir, fut souvent agacé de ces agressions généralement injustes et, à l'occasion, louches. Peut-être cet agacement le porta-t-il à certains jugements excessifs, notamment contre Schumann, considéré par les antiwagnériens comme le seul dieu

de la musique moderne, après Beethoven. C'était faire innocemment le jeu de ses adversaires. Mais^en fin de compte qu' est-il advenu ? Wagner a triomphé partout : sa gloire rayonne à Vienne comme à Munich, à Paris comme à lyondres, et ses principes ont prévalu.

« Rien n'a pu empêcher son triomphe. Aujourd'hui, Brahms, à son tour, se couche dans la tombe. La postérité connaîtra ses pg^es les plus franches et les applaudira. Les mêmes auditeurs pourront écouter dans la journée une symphonie, un de ses quatuors, et le soir acclameront la Valkyrie ou les Maîtres chanteurs. Qu'importe la vanité des querelles tendant à détruire ceci au profit de cela ? Les vaines disputes s'oublient. Tout ce qui a une grande raison d'être, tout ce qui se réclame d'une logique grandeur, d'une authentique beauté, tout ce qui répond aux besoins de l'âme humaine, demeure. Le concert et le théâtre n'ont rien à redouter l'un de rautre,et la symphonie abstraite, telle que l'a réalisée Beethoven,ne nuit pas à la symphonie si grandiosement concrète réalisée par Wagner. »

Brahms n'était pas un passionné des œuvres scénique3. La musique symphonique avait évidemment toutes se3 préférences ; mais il n'était pas un contempteur du théâtre aussi acharné que le représente M. Louis de Fourcaud. Hans de Bûlow l'avait converti à l'œuvre de G. Bizet, dont il possédait les trois partitions suivantes : La jolie Fille de Perth, Djamileh et Carmen, L'opéra auquel il prenait le plus de plaisir était Carmen, Il garda toujours, vis-à-vis de Wagner, dont l'art s'éloignait si diamétralement du sien, une certaine réserve. Toutefois,il connaissait plusieurs de ses drames et manquait rarement une représentation des M eister singer à Vienne. Il dit un jour à Hugo Heermann, à propos de quelques adversaires de la muse de

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Wagner qui étaient ses amis : « C'est pourtant moi qui suis le plus grand wagnérien de tous. » Jamais il n'çut pour le maître de Bayreuth qu'tme haute et. âncère estime, et, lorsque ce dernier mourut, il envoya sur sa tombe une superbe couronne.

On lui en voulut,à « Wahnfried »,de n'avoir jamais assisté aux représentations de Bayreuth. Aussi Wagner ne se gênait-il pas pour témoigner l'aversion qu'il avait pour l'art de Brahms. I^e connaissait-il ? La lettre qu'adressa Mme R. Wagner,à Hans Richter,pour remercier la « Société des amis de la musique », à Vienne, de lui avoir fait part de la mort de Brahms, indique nettement qu'elle n'avait jamais entendu aucune des grandes œuvres du maître. On est donc forcé d'en conclure qu'elles »€ fureat jamaisj^^ées à « Wahnfried »,du vivant de Richard Wagner.

Voici cette lettre qui mérite d'être reproduite :

« Mon cher et très estimé ami,

« Les membres de la « Société des amis de la musique » m'ont fait l'honneur, à moi et à mes enfants, de me faire parvenir la nouvelle du décès de Johannès Brahms. Pour transmettre l'expression de nos remerciments pour une aussi délicate attention, je crois ne pouvoir choisir un intermédiaire meilleur et plus désigné que l'ancien ami de notre maison. Et c'est pourquoi je t'en charge. Mon éloignement absolu de la vie des concerts m* a tenue dans une ignorance complète de l'œuvre du disparu, A l'exception de quelques ouvrages de musique de chambre, les circonstances particulières de ma vie ne m'ont pas permis de connaître ses ouvrages si renommés. Personnellement aussi, je ne l'ai connu que d'une façon superficielle, à Vienne, dans la

loge de la direction, où il eut l'amabilité de se faire présenter à moi. Mais son attitude vis-à-vis de notre art, qu'il était trop intelligent pour méconnaître, encore qu'il en fût très éloigné, ne m'est pas inconnue, et je sais qu'il fût trop noble pour nourrir envers lui des pensées ennemies. Et cela seul suffit véritablement pour motiver la part que nous prenons à ce deuil. Jeté prie d'en transmettre l'expression.

« Cosima Wagner. »

On ne peut que regretter l'étroitesse de sentiment3 qui a dicté ces lignes à Mme Wagner ; elles prouvent une fois de plus l'exclusivisme intransigeant qui régnait à Bayreuth. Tous ceux (^ui tracèrent le portrait de Richard W^ner, Edouard Schuré en tête, n'ont pu s'empêcher de révéler l'égotisme de l'auteur de Parsifal (i ).Ilne parlait que de ses œuvres, ne vivait qu'en elles ; les compositions de ses contemporains n'existaient pas pour lui. Le philosophe Nietzsche avait vainement cherché à l'intéresser aux travaux de Brahms ; il était resté réfractaire. Au contraire, Brahms était d'une modestie excessive, accueillant avec bienveillance ses confrères et les débutants. Il était muet sur ses propres créations et n'aimait pas qu'on lui en parlât. N'écrivait-il pas, le 20 août 1888, à son ami Widmann : « Si le théâtre de Bayreuth se trouvait en France, point ne serait nécessaire d'y jouer aussi grand, pour que le monde entier aille en pèlerinage, afin d'admirer quelque chose d'aussi idéal et aussi splendidement conçu.» Il disait souvent avec une certaine satisfaction qu'il était capable d'analyser, mieux que nombre de contemporains, les par- Ci) On attribue encore à Wagner cette critique sur Brahms : « Quand je mourrai, je n'aurai pas besoin du Requiem allemand pour mon enterrement ».

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titions de Wagner.Iye malentendu venait donc de Bayreuth et non de Vienne*

Quoi qu'il en soit,les jugements portés par Weber sur Tœuvre de Beethoven n'ont point empêché l'ascension du maître de Bonn aux plus hauts sommets. L'indifférence de Wagner pour l'œuvre de Brahms n'arrêtera pas l'admiration de plus en plus profonde qui se dessinera pour le merveilleux symphoniste de la fin du XIX® siècle. La gloire de Wagner ne mettra pas dans l'ombre celle de Brahms : ils furent les fervents de deux arts différents.

Dans le Figaro, M. Alfred Bruneau ne consacra que quelques lignes à la disparition du maître, et sa conclusion ne fut pas très heureuse. Après avoir signalé la filiation de Brahms avec Beethoven et Schumann — avoir parlé du vif intérêt qu'offrent ses symphonies « en dépit d'une certaine lourdeur d'instrumentation et de style » — avoir rappelé la verve rythmique, la fantaisie harmonique des Danses hongroises ^devoir exprimé le regret que la plus vastede ses compositions vocales, le Requiem allemand y n'ait point été encore exécuté à Paris (alors qu'il fut donné par Pasdeloup aux Concerts populaires, puis par la société VEuterpe à plusieurs reprises, soit à Versailles, soit à Paris), il ajoute : « I^es mélodies pour chant, larges, émues,, vibrantes et passionnées suffiront à sauver de l'oubli le nom du bel artiste qui vient de s'éteindre, » — C'est comme si un critique, parlant de Schumann, insinuait que, seuls, ses Lieder feront émerger son nom. Les symphonies, les ouvertures, les œuvres pour chœur, soli et orchestre, la musique de chambre, les pièces pour piano, écrites par Brahms, sont aussi belles, sinon plus puissantes, que celles de Schumann.

M. Victorin Joncières, dans la Liberté du ii avril 1897, fut beaucoup mieux inspiré :

« Un grand composîteur,trop peu apprécié en France, où Ton prise avant tout la musique dramatiquejohannès Brahms, vient de mourir à Vienne, en pleine maturité de talent, à Tâge de soixante-quatre ans. C'est le dernier représentant de cette belle école allemande qui, depuis Bach et Haendel, en passant par Haydn,, Mozart, Beethoven, Mendelssohn et Schumann, a porté si haut Tart de la musique instrumentale... Quoique très personnel dans ses inspirations,très moderne en ses tendances, très hardi dans ses combinaisons harmoniques, Brahms se montra toujours respectueux de la forme et des traditions des maîtres classiques.Cest d'eux qu'il piocède, et l'influence de Bach, de Beethoveen voire de Haydn, est manifeste dans certains passages de ses compositions I^e public français ne connaît guère que ses Danses hongroises, d'une si piquante variété de couleurs, mais qui ne donnent qu'une idée très incomplète du grand musicien qui vient de dispardtre. En Allemagne,à Vienne, Brahms était justement considéré comme un des plus grands compositeurs de ce siècle. Absorbés,dans ces dernières années,par la révélation des œuvres de Wagner, que nous n'avons découvert que depuis qu'il a disparu de ce monde, nous if avons pas encore rendu à Brahms le juste hommage qui lui est dû. Pour moi qui avais en haute estime son talent si pur, son culte si désintéressé pour le grand art de la symphonie et de la musique par elle-même, je n'ai pas voulu laisser s'éteindre une si noble et si belle intelligence, sans lui payer le tribut d'admiration et de respect qu'elle m'avait inspirés. »

Sous le pseudonyme de B. de Lomagne, M. Albert Soubies écrivait le 6 avril 1897 :

« Les journaux ont annoncé la mort d'un des plus grands compositeurs de l'Allemagne contemporaine, le plus grand après Wagner, Johannès Brahms... Musicien savant, à tendances élevées, doué d'une rare entente du style, Brahms était familièrement appelé par ses admirateurs allemands un des trois B, c'est-à-dire le troisième grand artiste de la famille des Bach et Beethoven. En France, M. Hugues Imbert lui a consacré dans ses Profils de mu-siciens, une excellente notice, à laquelle nous renvoyons ceux de nos lecteurs qui désireraient des détails biographiques étendus sur le maître qui vient de disparaître. Nous avons nous-même, au Soir, à cette époque lointaine où Brahms était presque aussi inconnu en France que Richard Wagner, publié plusieurs articles sur ce grand musicien qui, par une exception très caractéristique, n'a jamais abordé le théâtre. Signalons, parmi ses œuvres les plus remarquables, ses Symphonies , ses deux Sextuors à cordes^ ses Quintettes (le dernier notamment, pour cordes et clarinettes de tout premier ordxe), ses délicieux Lieder, ses nombreuses compositions pour le piano, et enfin son Requiem allemand. La musique de Brahms, essentiellement et excellemment musicale, est, de plus, une musique durable et dont la réputation dans l'avenir s'accroîtra sans doute encore. »

Une appréciation fort juste dans VEcho musical de Bruxelles (18 avril 1897) : « Johannès Brahms est mort ! C'est

l'une des plus grandes figures du siècle qui disparait, un des plus beaux fleurons de cette couronne artistique dont s'enorgueillit l'Allemagne. Son génie continua, en les modernisant, les traditions du grand art de Beethoven et de Schumann. Bien des musiciens, particulièrement parmi les partisans de la jeune école française, n'aiment pas son art, qu'ils considèrent comme froid et académique ; mais cette froideur n'est qu'apparente. C'est la perfection souveraine, la maîtrise absolue de l'artiste qui lui communiquent cette gravité sereine et altière.Pour qui sait sentir et comprendre,il y a, dans ses Symphonies, dans ses Lieder, la palpitation d'un cœur ému, la poésie profonde d'une âme délicate. On lui a reproché également de retarder sur ses contemporains, d'être un classique. Quelle dérision ! classique,oui, par la beauté suprême et la perfection de l'art ; mais le reproche de tendances réactionnaires ne peut être formulé que par des illettrés qui ne voient pas que toutes les audaces de la jeune école française, Brahms les a eues, mais, qu'au lieu d'éclater crûment, elles sont dissimulées par l'adresse et le savoir-faire. »

Le jeune compositeur M. Femand Le Borne avait eu l'occasion de voir Brahms à Ischl, le Vichy de l'Autriche, et d'être reçu par lui en un modeste logement qu'il avait loué chez de braves paysans. Aussi, dans la notice nécrologique qu'il lui consacra au « Monde artiste » du i8 avril 1897, nous donne-t-il un écho des souvenirs de sa rencontre avec le maitre.Il rappelle d'abord qu'un certain nombre de musiciens en France,parlant de Brahms avec indifférence, se retranchaient derrière un grand maître français « qui ne trouvait à louer pleinement dans l'œuvre du maitre allemand que la Sonate en la pour piano ». Nous n'avons

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pas les mêmes raisons que M. Fernand Le Borne pour taire le nom du compositeur français, M. Camille Saint-Saëns, puisqu'il n'a pas craint lui-même de manifester hautement son aversion pour l'œuvre de Brahms dans plusieurs de ses écrits, notamment dans son livre Harmonie et Mélodie. « Loin de moi la pensée de suspecter la bonne foi de qui que ce soit — écrit M. Le Borne — seulement, ne serait-ce pas le lieu dp rappeler que Brahms ne se montrait guère enthousiaste à l'égard du maître en question ? Je sais en lui telle réponse faite à l'excellent directeur du conservatoire de Zurich, M. Hégar, qui est bien typique. Comnie celui-ci s'étonnait de la façon assez froide dont le grand musicien en cause était apprécié par lui, Brahms s'écria : «Mais,pourquoi voulez- vous que je dise que j'aime sa musique, puisqu'il dit partout qu'il n'aime pas la mienne ? »(i) Puis, évoquant le souvenir de sa visite à Ischl, M. Le Borne ajoute : « Je ne lui cachai pas ma surprise de le voir au courant de presque tous les ouvrages musicaux et littéraires,récemment parus tant en Allemagne qu'à l'étranger. Les faits divers,]es crimes parisiens lui étaient même connus

— « Que voulez-vous que je fasse — me dit-il simplement

— les journées sont si longues ! ». Et de fait, Brahms, en dehors de ses visites à Johann Strauss, qu'il admirait beaucoup, et à Goldmark, avec lequel il était lié depuis de nom-

(I) Il faut croire qu'à une certaine époque, l'antagonisme qui s'était élevé entre les deux maîtres s'était un peu apaisé, puisque, après l'audition de la rSywipAom^ en /a mineur de Saint-Saëns à Vienne, Brahms écrivait, peu de mois avant sa mort, au compositeur français pour le féliciter. Il admirait l'élégance, la sobriété, le charme de cette œuvre, et il ajoutait qu' « une telle Symphonie, exécutée dans les Conservatoires, devrait servir de modèle aux jeunes gens qui étudient la composition et se proposent de cultiver le genre symphonique ». Ces lignes de Brahms à Saint-Saëns ont été révélées par M. Ch. Malherbe dans la Notice écrite par lui sur la Symphonie en la mineur de Saint-Saëns et insérée dans le programme du Concert Colonne en date du i6 février 1902*

breuses années et chez lequel il allait, de temps en temps, passer un jour ou deux à Gmunden, ne voyait absolument personne, durant les mois qu'il vivait à la campagne. Aimant par-dessous tout la nature,il se promenait fréquemment da^ns les endroits solitaires,rêvant à l'œuvre projetée ou au morceau commencé. »

Comme de toutes les appréciations, données par les uns et les autres, se dégage une figure noble, se campe en pleine lumière un artiste amoureux uniquement de son art et de la nature, où il puisait, ainsi que Beethoven, ses plus belles inspirations, peu soucieux de plaire aux Philistins, absorbé par la forme symphonique au point d'oublier un peu que le théâtre existât, bien digne de former avec Bach et Beethoven la pléiade des trois B, remarquable par l'austérité de sa vie, curieux à étudier au double point de vue de la gravité et de l'humour de son caractère.

Un des nôtres, et non le moins autorisé, M. Adolphe Jullien fit de lui, un an après sa mort, un portrait fort ressemblant que publia la Revue internationale de musique Pour compléter les jugements émis par la presse française et belge sur le génie disparu, il n'est que juste de transcrire les parties fes plus en vue de l'étude de M. Adolphe Jullîen :

« IvC grand musicien qui est mort à Vienne, il y a jusun an,dans l'isolement volontaire où le célibat et son caractère un peu sauvage et bourru l'avaient confiné, était de la lignée des artistes de génie et de ceux auxquels la postérité accorde, tôt ou tard, la couronne d'immortalité. De son vivant déjà, il avait occupé une position considérable, et s'était vu classer parmi les maîtres de la musique con-

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temporaine, et cela par la seule force de ses productions, par le seul rayonnement de la science et de l'inspiration ; car mil, dans la^ famille des musiciens, ne fut plus que lui j^ ^^ rêfractaire à la réclame ; aucun compositeur ne répugna davantage à se mettre en avant, à aider de quelque façon que ce fût à la réussite de ses ouvrages. Tout au contraire, par la vie qu'il menait, obscur et tranquille à côté d'amis qu'il n'en aimait que plus chaudement, par son horreur des réunions mondaines et des faux semblants d'estime ou d'affection qui y ont cours, par la rudesse de son langage » quand il se trouvait en face de prétendus connaisseurs, il aurait plutôt contribué à enrayer le succès de ses œuvres, à éloigner de lui tous ceux (et ils sont légion) qui sont beaucoup plus sûrement conquis par une obséquiosité mielleuse que par le pur génie. Il n'en fut rien cepe^ndant : sans nulle condescendance eirvers le public, sans nulle flagornerie envers ses juges,en ne travaillant que comme il l'entendait, et pour se contenter lui-même avec quelques amis,Brahms s'imposa vite à l'admiration de ses compatriotes et vit sa réputation franchir peu à peu, mais tout naturellement, les bornes de son pays.Il fut, dans toute la force du terme, un caractère. Saluons-le donc bien bas; car ils ne sont pas nombreux, ceux de sa trempe, dans le monde musical ou ailleurs.... »

Un tel début fait pressentir la physionomie générale de l'article, qui est, en somme, un plaidoyer en faveur du ;

maître, que l'éminent critique des Débats tenait en haute estime, de longue date. L'étude est trop développée pour qu'il soit possible de la publier in extenso; il suffira de transcrire le passage relatif à l'état de rivalité qui s'était établi entre les partisans de Wagner et ceux de Brahms :

« L'antagonisme qui s'est dessiné peu à peu dans récole allemande entre les tenants de Wagner et ceux de Brahms, l'hostilité, d'abord latente, qui a fini par éclater entre ces deux partis, provient surtout d'un malentendu, comme l'a déjà fait observer un de mes confrères qui admire à bon escient Johannès Brahms, M. Hugues Imbert. Cette rivalité, qui n'aurait pas dû se produire,étant donné que chacun des deux compositeurs avait son terrain d'action nettement délimité, a eu pour origine l'exclusivisme dés défenseurs de Wagner, ne voulant pas admettre qu'un autre musicien que leur chef fixât l'attention du monde musical en Allemagne, fût-ce par des œuvres d'un tout autre caractère, et allant jusqu'à réclamer pour Wagner, pour lui seul, le titre glorieux d'héritier de Beethoven,titre qu'ils déniaient à Brahms en affectant de ne voir en lui qu'un régent d'école, un musicien plus ou moins savant, d'inspiration médiocre et d'influence à peu près nulle. A cette appréciation par trop dédaigneuse, il était facile de répondre — et c'est ce que firent tous les partisans de la musique instrumentale pure — en exaltant Brahms peut-être outre mesure, en l'opposant à Wagner comme le défenseur et lejcontinuateur des chefs-d'œuvre qui faisaient la gloire traditionnelle de l'art allemand.Et,de ce jour, une hostilité toute d'école, mais qui n'eut jamais rien de personnel, s'affirma nettement entre les partisans de Wagner et ceux de Brahms, entre leurs partisans bien plus qu'entre eux.

« Au surplus et malgré le mordant des reparties que les journaux colportèrent quand il eut passé de vie à trépas, Brahms était loin d'avoir un tempérament de combat au même degré que Wagner ; c'était plutôt un contemplatif très attaché aux idées qui lui étaient chères,et qui vivait

absorbé par Tidéal dont il s'était épris, sans attaquer le tiers ni le quart autrement que par quelques pointes ou (Quolibets qui ne dépassaient pas le cercle de ses amis. Il était singulièrement exagéré d'avancer, comme on l'a fait après sa mort, qu'il « se refusait à admirer Wagner et qu'il poussait l'injustice jusqu'à la rage, non par jalousie, mais par préjugé érigé en doctrine et mis au-dessus de tout éclaircissement » ; il aurait été plus vrai de dire qu'il traitait Wagner exactement comme les autres musiciens ayant travaillé pour le théâtre, que la musique dramatique avait peu d'attraits pour lui et que, s'il avait pris connaissance des œuvres du créateur du drame lyrique, il ne les avait certainement pas entendu toutes exécuter. En effet, s'il se rendait parfois au théâtre pour y entendre une œuvre nouvelle,il y restait bien rarement au delà du premier acte ; entre tous les opéras modernes, c'était Carmen, de Bizet, qu'il mettait en première ligne, et jamais on n'avait pu le décider à se rendre à Bayr^uth. Voilà les particularités les plus saillantes que ses amis des derniers jours ont pu fournir sur le goût plus que modéré de Brahms pour la musique dramatique, et il aurait été bien surprenant qu'un timide, un réservé comme lui se fût départi de cette belle indifférence, uniquement en ce qui concernait Richard Wagner. »

M. Adolphe Jullien, en cette excellente étude, met les choses au point, et estime, comme nous, que Johannès Brahms, en produisant dans le genre symphonique des œuvres de haute envergure, n'a fait que confirmer la grande opinion que Schumann avait eue de son génie, à l'aurore de sa vie.

Ce serait sembler recourir à une réclame personnelle, ce qui est cependant loin de notre pensée,ou abuser de la patience de nos lecteurs que de reproduire ici les nombreuses lettres à nous adressées par les admirateurs du maître, au lendemain de sa mort. Nous nous contenterons de citer celle-ci,émanant de Tun des critiques les plus éminents de l'Allemagne, et qui fut Tami intime de Brahms :

Meran (Tyrol), 22-4 1897.

'< Cher Confrère,

« Avec vous, je pleure celui qui n'est plus ! Je connais bien les grands services que la musique allemande et surtout celle de Brahms vous doivent.

« Excusez cette petite lettre ; je suis actuellement trop souffrant pour en écrire une plus longue.

« Votre bien dévoué.

« Edouard Hansuck »

C'est au docteur Ed. Hanslick que Brahms avait confié, quelques années avant sa mort,un papier contenant ses dernières volontés. Il s'était empressé de remettre le pli à M. Simrock, l'éditeur berlinois, le plus jeune des trois meilleurs amis de Brahms.Celui-ci avait retourné le document au maître en lui faisant remarquer qu'il n'avait aucune valeur légale. Huit semaines envii?on avant la catastrophe finale, Brahms avait prié un autre de ses amis, le D^ Fellinger, avocat,de rédiger un testament en bonne et due forme,après l'avoir mis au courant de toutes ses intentions. Le projet de testament fut rédigé, et on le retrouva parmi les papiers du maître,malheureusement non recopié de

sa main et non signé.Bien qu'il fût l'expression de sçs dernières volontés, cet écrit ne constituait pas un véritable testament, puisqu'il y manquait les formalités les plus indispensables.

L'intention de Brahms avait été de laisser toute sa fortune,évaluée 285.000 marks,déduction faite de quelques legs à la « Société des amis de la musique », qui fonda et subsidia de ses deniers le Conservatoire de Vienne,ainsi que les concerts de la « Société philharmonique, », dont il avait été le chef d'orchestre, et à la tête de laquelle se trouve actuellement Hans Richter. En l'année iSgôjBrahms avait fait don à cette Société des amis de la musique d'une somme desix ou dix mille florins pour la fondation de bourses de secours et de voyages en faveur des jeunes musiciens peu fortunés.

Brahms n'avait pas d'héritiers directs. Sa belle-mère, seconde femme de son père, et une fille de celle-ci,vivant à Hambourg, étaient secourues par lui depuis nombre d'années. Il avait tenu secrète cette libéralité,et ses plus intimes amis, Hanslîck, Simrock et Fellinger ne l'apprirent qu'après sa mort.

VIII. — Triomphe de Brahms en France. — Jugement de M. Camuse Beixaigue

Depuis la disparition de Brahms, on pouvait espère t que ses œuvres, dont la réputation n'avait guère dépassé les limites du cénacle qui se forme d'habitude autour d'un génie naissant,ou les frontières de son pays,s'épanouiraient assez vite à rétrauger.Il faut reconnaître que, malgré les efforts très réels faits en France par quelques apôtres du maître,son œuvre n'a pas encore atteint l'apogée auquel il arrivera un jour. Le 5 janvier 1898, M. Armand Parent donnait, avec le concours de Mlle Cécile Boutet de Monvel Mlle Mary Ador, MM. Baretti, Lammers et Denayer, une séance dont le programme était entièrement consacré à la mémoire de J. Brahms. M. Edouard Nadaud le suivait bientôt dans cette voie. Le 18 du même, mois, sa première séance à la salle Pleyel était composée exclusivement d' œuvres du maître. Il avait pour partenaires Mme George Hainl, MM. Gibier, Trombetta, Gros Saint-Ange. Ce fut dans cette séance qu'on entendit les Poèmes d'amour (op. 52), six valses chantées, pour quatuor vocal, par Mlles J. Hatto, J. Truck et MM. Demauroy et Rothier,élèves du Conservatoire, sous l'intelligente direction de M.Georges Marty. Charmante révélation pour ceux qui n'avaient point encore entendu ces poèmes si personnels ! Le i®^ février, à la salle Erard, MM. J. Philipp,. G. Remy et Reine exécutaient le Trio (op. 40) pour piano, violon et cor.

Dans deux auditions données, les 2 et 5 avril 1898, par r « Union pour T action morale », Mme Heuka Schjelderup faisait entendre plusieurs des beaux Licier du maître, notamment les Quatre chants graves^ sa dernière œuvre !

Enfin, MM. A. Parent et Baretti inscrivaient encore au programme de leur huitième et dernière séance (22 avril 1898), le Quintette (op. 34) pour piano et cordes, l^Sexhior (op. 18) pour cordes, et une série de Lieder^ chantés par Mme Marie Mockel. Et c'était un nouveau fervent des œuvres du msdtre, M. J. d'Offoel, qui écrivait les lignes suivantes, dans le « Guide musical » :

« Cette séance du 22 avril ne fut qu'un long triomphe pour le compositeur, ainsi que pour ses excellents interprètes, et fournit la preuve éclatante que le public est loin de partager pour Brahms le mépris où semblent le tenir notre jeune école et les représentants de l'art officiel. Et de fait, en présence du parti pris qu'exige chez ceux qui la lancent, l'accusation de froideur portée à tout propos contre Brahms, on finit par se demander s'il n'y a pas sons roche quelque question d'intérêt personnel et si, en étouffant un rival, ce n'est pas surtout une comparaison que ron veut éviter. Froid, cet admirable Quintette (op. 34), que l'on peut comparer aux plus belles inspirations de Beethoven et de Schumann, avec son fougueux Allegro ^ son Andante d'une si intense expression, son Scherzo si curieusement rythmé, son Finale d'une populaire intimité traversée par de dramatiques éclairs ? Si c'est là de la musique froide, il serait à désirer que beaucoup de musiciens connussent le secret de cette froideur. I^e Seoctuor en si bémol, bien que conçu dans une autre ligne, n'est ni moins beau

ni moins intéressant. Antérieur au Quintette, il se rattache plus directement à la grande inspiration classique de Beethoven et de Mozart ; rien n'est plus curieux que d'entendre ces nobles phrases traitées par la fantaisie rythmique et les procédés originaux de Brahms. Signalons, dans V Allegro ma non troppo^le beau chant du début, confié au violoncelle, VAndante aux variations étincelantes, VA liegretio plein de grâce et de douceur,le tout enveloppé d'une instrumentation somptueuse, puissante, vigoureuse et souple à la fois, constamment évocatrice de l'orchestre. Huit LiedeTj chantés dans un sentiment très juste par Mme Marie Mockel, complétaient le programme. Nous avons surtout remarqué: Mes yeux en plongeant dans tes yeux, — Souvenir, — Sur le lac — et D'amours éternels, qui placent à coup sûr Brahms sur le même rang que les msutres du Lied allemand, Schubert, Schumann, Robert Franz. »

Voilà donc une véritable conversion faite à l'audition de pages écrites par Brahms pour la musique de chambre. M. d'Offoël ignorait presque le maître, et, dès qu'il entend VAndante du Quintette pour piano et cordes, il devient admirateur convaincu. Il avoue qu'il a été ému, comme il ne l'avait pas' été depuis un long temps. Ainsi il en adviendra à ceux qui, sans parti pris, étudieront et approfondiront sa musique de chambre et ses Lieder : c'est par ce côté de son génie que l'on arrivera à en saisir la grandeur.

Le Directeur du Conservatoire de Paris, M. Théodore Dubois, était un converti de moins récente date ; car il ne fut pas étranger à la nomination de J. Brahms comme membre associé de l'Académie des Beaux- Arts de France, en mars 1896. De plus, il fit inscrire, le 18 mai 1898, des

fragments du Requiem allemand sur le programme de l'exercice des élèves du Conservatoire.

A Vienne,les amis et admirateurs du maître ne restaient pas inactifs. Ils avaient compris que la ville qui avait recueilli les cendres des grands msdtres tels que Haydn Mozart, Beethoven, Schubert, et avait élevé des monuments à leur gloire, ne pouvait oublier Johannès Brahms Un comité préparatoire, dont faisaient partie les personnages les plus marquants dans les arts, avait fait, à la date du 3 avril 1898, anniversaire de la mort du maître un appel au public du monde entier, dans le but de lui ériger une statue dans la capitale de TAutriche. Ce comité donna à la souscription un caractère international, et s'adressa à tous ceux qui furent profondément émus par ses belles compositions ; c'est ainsi, du reste, que doit être comprise la devise : << Pas de frontières pour Vart, » On voulut bien nous prier d'entrer dans le comité définitif d'exécution et d'user de notre influence pour ouvrir une souscription en France. I^e montant des sommes recueillies ne pouvait être important, eu égard au caractère d'intimité qui avait été donné dès le principe à la manifestation. Ces sommes s'élevèrent à 735 fr. Si l'on y ajoute celles récoltées directement par Mlle Marcella Pregi, on obtient un total de 990 fr (i ). La souscription n'en aura pas moins été une modeste fleur jetée sur la tombe du grand msutre.

(I) Voici les noms des souscripteurs :

M«e j. Bedel, René de Boissoudy,lI. de Gurzon, D' Dubief, A. d'Echérac. E. Gigout. M-np Grenet, Félix Grenier, M"" Ilellmann, H. imbert, A. Imbert, Vincent d'indy, Paul Lacombe, A. Lascoux, P. Leblanc-Duvernoy, Ch. Mallierbe, H. Marteau, G d'Offoël, I. Philipp, M"* Roger-Miclos, Dumont Saint-Priest, M. de la Sizeranne, Albert Soubies. Ch. M. VVidor Abbiate, René de BoisdefTre.Mm» Chanoine-Davranches, Ernest Chausson, Joseph Debroux, Th. Dubois, Gabriel Fauré, M"» Berthe Marx-Goldschmidt,Daniel Herrmann, D' Paul Petit, Raoul Pugno, Louis de Romain,

Les auditions des œuvres de Brahms, sans prendre une grande extension, conquirent cependant des sympathies de plus en plus nombreuses. Parmi les séances de ces der nières années, il faut encore signaler les exécutions du Requiem, par la société VEiderpe^ au Cirque des Champs- Elysées (23 mars 1899) et par la Société des Concerts du Conservatoire, les 3 et 14 avril 1900. M. P. Taffanel, le très intelligent chef d'orchestre de l'Opéra de Paris et du Conservatoire, qui ne fut point un des derniers à reconnaître la beauté de l'œuvre de Brahms, mit à l'étude le

r Requiem allemand, avec un zèle louable et un véritable

' souci de la perfection. Si l'œuvre n'eut pas le chaud accueil auquel elle avait droit, c'est qu'au Conservatoire, il faut conquérir ses grades à l'ancienneté..., et Brahms y est en core un nouveau venu. Il est, du reste, de ces chefs-d'œuvre-

! qui ne frappent pas immédiatement l'esprit des foules, ni même celui des personnes ayant une certaine culture de l'art. Une ombre voile encore à nombre d'amateurs de / la divine musique les beautés sévères et tendres à la fois de cette page religieuse, superbe association de l'art classique à l'art romantique. Pourquoi ? Cest que, peut-êtrelorsqu'il mit son art si profondément émouvant au service des textes sacrés, J. Brahms donna à sa musique un caractère quelque peu austère et rude, qui exige de l'auditeur non encore versé dans la connaissance de son œuvre une étude préliminaire suffisamment labo-

. rieuse.

Il faut savoir gré à M. Camille Bellaigue d'avoir rendu hommage au génie de Brahms en publiant dans la « Revue

Edouard Schuré, Ernest Thomas, Ferdinand Watel, M"* Marcella Pregi, Georges Alary, Armand Parent, Louis Diemer, E. Mocqueris, Henri Falcke, Pauline Viardot, Périlhou, M»'» Jeanne Lyon, M»' Louise Ott.

des Deux Mondes » une fort belle étude sur son Requiem allemand (i). Nous n'en citerons que ces quelques lignes très significatives :

« Cette musique apparaît très pure, très pieuse, à la fois puissante et douce. Volontairement isolée, contemporaine et indépendante de la réforme wagnérienne, on dirait qu'elle l'ignore ou la dédaigne. Elle ne proteste pas ; elle atteste seulement qu'en dehors d'un mouvement en apparence irrésistible,au-dessus d'un flot qui menaçait de tout engloutir, quelque chose de grand a pu naître et demeure. I^e Requiem allemand^ c'est un sommet très haut, très fier et non submergé. Musicien conservateur, qu'est-ce donc que ce musicien a conservé ? Tout simplement l'un des modes et comme Tune des catégories les plus admirables de la pensée humaine s'exprimant par les sons : le génie classique allemand. »

En cette étude de M. Camille Bellaigue, la pensée et la forme sont adéquates.

(I) Revue des DeiLxMondes, i5 octobre 1898. « Un grand musicien conservateur».

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