IX. La fête de Meiningen en l'honneur
DE Brahms
Dans la ville de Meiningen, en Thuringe, où furent exécutées souvent les œuvres des trois B, eut lieu les 7, 8, 9 et 10 octobre une fête touchante et imposante. Il s'agissait de procéder à Tinauguration du monument érigé à la mémoire du maître, un simple buste fort ressemblant, dû au ciseau de M. A. Hildebrand. L'artiste semble avoir bien rendu le superbe développement du front, que laissent à découvert les cheveux re jetés en arrière, la majesté de la figure avec la profondeur des sentiments qu'elle reflète et la barbe fluviale très caractéristique.
L'ami fidèle, le grand violoniste Joachim, avait tenu à participer à cette fête musicale avec les partenaires de son quatuor.
La cérémonie inaugurale fut consacrée à l'exécution du Requiem allemand et du Chant de triomphe de Brahms, sous la direction intelligente de M. Friz Steinbach. C'est lui qui conduisit également les trois concerts suivants,dans lesquels une large place fut faite aux œuvres du maître de Hambourg. Ce fut une revue de ses principales compositions : les deux Symphonies (n°* 2 et 4), V Ouverture tragique, le deuxième Concerto pour piano (Eugène d'Albert) le Concerto pour violon (Joachim), les Quatre Chants graves (Vier ernste Gesànge) pour voix de basse, œuvre 121, la dernière (D^ Kraus), la Rapsodie pour voix d'alto
(Mlle Osbome), avec orchestre et chœur, et les Variatiens pour orchestre, sur un thème d'Haydn.
Jean Sébastien Bach, Beethoven, Mozart, Schubert, les grands ancêtres de Brahms, étaient de la fête. De Bach,, on exécuta le Dialogue (Selig ist der Mann) pour soprano (Mme d'Albert), basse (M. Kraus) et chœur, puis le deuxième Concerto pour trompette, flûte, hautbois et violon ; — de Beethoven, la Neuvième Symphonie et le Concerto pour violon (Joachim); — de Mozart,le Concerto en la majeur pour piano (L.Borwick); — enfin,de Schubert,la Symphonie inachevée.
Entre ces grands concerts S3^mphoniques avaient été intercalées des séances de musique de chambre,en matinée^ où furent entendus des quatuors de Haydn, Beethoven, Schumann, le Qmntette (op. 163) de Schubert, le Sextuor à cordes (op. 18) de Brahms et son Trio pour clarinette, violoncelle et piano.
lycs fêtes se terminèrent pas deux représentations de Fidelio de Beethoven,
Lfes organisateurs de cette belle manifestation artistique avaient eu le soin de réunir au petit Palais de Meiningen une collection de toutes les œuvres du maître disparu,, ou des objets le concernant : lettres, manuscrits, études et notices parues sur lui dans tous les pays, notamment en Allemagne et en France, portraits,photographies et plusieurs bustes, parmi lesquels on en distinguait un, très beau, de Maria Fellinger,à côté de celui dû au sculpteur Hildebrand, auteur du monument commémoratif.
, Soutenant une thèse qui nous est chère,Louis I^açombe, dans son intéressant ouvrage Philosophie et Musique (i), écrivait : « Quand viendra-t-il, ce moment suprême où Tart brisera toutes ses chaînes pour planer dans la lumière et jeter sur les diverses nations du globe les immortels rayonnements de r infini ? Quand sonnera-t-elle, cette heure formidable, ardemment désirée, où Tart éveillera au cœur de tous un profond et solide sentiment d'amour fraternel, et où les frontières qui séparent les hommes seront enfin effacées par ses efforts et par ceux de la science ? »
Le moment suprême arrivera lorsque les foules, instruites par les âmes d'élection, auront fini par comprendre que Rembrandt est aussi beau à Paris qu'à Amsterdam ; le grand I/éonard, aussi superbe à Londres qu'à Florence^ et que Beethoven, Schumann, Brahms, Berlioz sont les citoyens de l'irniverselle patrie, sans frontières. On s'agenouillera devant leurs œuvres, en tous les pays où la religion de l'art est pratiquée.
L'heure a déjà sonné pour Beethoven ; elle vient seulement de sonner pour Schumann et Berlioz ; elle sonnera prochainement pour Brahms.
(i ) I vol. gr. in-8% Paris, Librairie Fischbacher 1896.