XVI. lyES LiBDKR. lyE CHANT POPUI^RB ET I,E I.IED
RAFFINÉ. Brahms excei.i,e tour a tour dans i.es deux
MODES ET PARFOIS I<ES COMBINE. CyCI^ES ET GENRES DIVERS QU'n. A TRAITÉS.
Les lyieder de Brahms ! Quelle place grandiose ils tiennent dans son œuvre ! Ils sont peut-être la manifestation la plus étonnante de son génie. Comme il a su, après Schubert, Mendelssohn et Schumann, leur donner tour à tour un accent dramatique, passionné ou un sentiment naïf, un caractère gai ou triste, un humour irrésistible ! Cest qu'en dehors des œuvres des poètes classiques ou roman* tiques de l'Allemagne qu'il traduisit musicalement, il puisa nombre de ses inspirations,non seulement dans les poésies populaires d'outre-Rhin, dont les principaux éléments sont l'amour et la mort,mais encore dans le Folklore de divers peuples d'Europe. Avec quelle fidélité, avec quelle distinction il a rendu l'impression du texte, tout en variant à l'infini l'accent et en élargissant le sens ! Combien souples, spirituels, énergiques sont les accompagnements confiés au piano ! Ses inspirations vocales envahissent tellement son âme et sa pensée,qu'il n'a pu s'empêcher d'en introduire des souvenirs frappants dans sa musique de chambre,et même dans ses grandes compositions symphoniques et chorales.
Telles les étoiles que la fiction des anciens représentait comme des clous d'or forgés par les dieux potir attacher
le voile de la nuit, les mélodies de Brahms apparaissent dans le firmament de l'art musical. Elles constituent une véritable conquête et enrichissent merveilleusement la Bible vocale du XIX® siècle. Choisissant les textes qui lui paraissaient le plus aptes à développer son invention mélodique, Brahms a créé, après Schumann, des Lieder qui sont de véritables chefs-d'œuvre ; plus on les étudiera, plus on y découvrira des trésors d'expression pénétrante, de passion concentrée, de grâce attendrie, d'humour. Si Schubert semble offrir, dans la création du Lied, la spontanéité, la n^Veté, la petite fleur bleue de l'émotion ; Mendelssohn, une facture simple, dégagée de toute complication, une élégance et une clarté toujours égales ; Schumann et Brahms déploient un sentiment beaucoup plus profond, une expression lyrique plus large ; ils possèdent une subjectivité autrement puissante. Ils se distinguent encore de leurs illustres devanciers par une particularité : la beauté, la richesse et l'originalité de l'accompagnement. La partie de piano, chez ces deux grands maîtres du Lied, est le plus souvent totalement indépendante, un véritable poème au-dessus duquel plane la voix. Voilà une invention merveilleuse qui a porté ses fruits ; car nombre de compositeurs modernes, qui ont cultivé la mélodie, ont pris pour modèles Schumann et Brahms.
La veine mélodique chez Brahms fut beaucoup plus précoce que chez Schumann. Alors que le second, après s'être d'abord livré exclusivement à la musique de piano, n'aborda la composition du Lied qu'à l'époque de son mariage avec Clara Wieck ; le premier, au contraire,créa des chants remarquables à l'aurore de sa carrière : c'est ainsi que les six Lieder dédiés à Bettina d'Arnim datent de l'année 1854 et portent le numéro 3 des œuvres. Jamais ne
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s'éteignit sa verve mélodique, et c'est encore une œuvré* pour chant qu'il écrivit, quelques mois avant de quitter cette terre : « Quatre chants graves » (op. 121). Ce furent les dernières notes plaintives du cygne !
Les Romances de Magelonney sur la poésie de L. Tieck (op- 33)^ dédiées à Julius Stockhausen, sont un pur trésor dans le cycle des Lieder. Elles sont au nombre de quinze et forment un vaste poème,dans lequel Brahms a su rendre musicalement l'impression d'ensemble qui s'en dégage. Le développement de chacun de ces Lieder^ eu égard à l'importance du texte, a pris une assez grande extension. Il y a là une nouveauté dans la manifestation des sentiments et une intensité d'expression que jamais l'auteur n'a peutêtre dépassées. Les poésies de Tieck, qu'elles cherchent à peindre, le début de l'amour naissant, les amères tristesses qui viennent souvent en détruire les joies, les regrets de la séparation ou l'espoir d'un avenir meilleur, sont quelque peu nébuleuses ; elles doivent perdre beaucoup à la traduction. Mais, avec sa riche palette, le musicien a su leur donner un relief puisssant. Il faudrait placer en toute première ligne les neuvième et douzième mélodies. Dans la neuvième à 6/8, le musicien a su peindre idéalement le calme de la nuit, le repos bienfaisant, alors que s'éteint le doux murmure de la brise,le silence qui naît après que le chant des oiseaux a cessé et que les bruits de la terre se sont apaisés. Tandis que la main gauche dessine pianissimo à contre-temps l'accompagnement, la droite fait entendre le thème doux et lent, qui est pour ainsi dire le pivot de toute la pièce et sur lequel s'élève mystérieusement la voix. Puis, entre chaque partie, le clavier murmure, tel un refrain, une berceuse absolument exquise. Lorsque, aux changements de ton et de mouvement, le poète dit : « Chante
encore, ô mélodie », un nouveau motif s'élève qui, se rattachant admirablement au premier thème, donne à toute l'œuvre une grande homogénéité. Quelle passion, quelle ardeur dans le n<> 12 : « Est-ce donc l'adieu suprême qui me doit briser le cœur » ! I^' émotion que fait naître ce lied ne peut être comparée qu'à celle ressentie à l'audition des plus beaux poèmes de R. Schumann ; il en possède l'élan spontané et la merveilleuse ordonnance. L'allégresse est grande dans cette p£^e de la Magelonne (n® 5): « Ainsi ma détresse, — tu veux qu'elle cesse. » L'accompagnement en triolets rapides à la main droite, tandis que la basse dessine fortement le premier thème,ajoute une force nouvelle à la merveilleuse mélodie.
Si nos calculs sont exacts,le nombre des Licier de Brahms, dans la collection des Licier uni Gcsangc, ne s'élève pas à moins de deux cent soixante et un, avec ou sans numérod' œuvre; et ne sont pas compris, dans ce chiffre, les chants pour plusieurs voix ou pour chœurs. Cette production de Licier proprement dits paraîtra considérable,si on réfléchit à la somme de travail qu'elle a dû imposer au compositeur ; car, 'indépendamment de la spontanéité dans la création, il n'en est pas moins évident que chacun de ses chants, avec l'accomps^nement si indépendant et si caractéristique, laisse entrevoir un souci de la perfection : rien n'est laissé au hasard, au premier jet. Le choix du sujet ou du texte indique également la grande connaissance qu'avait Brahms de la littérature contemporaine. Nous avons vu, dans la première partie de cette étude,qu'il possédait une culture supérieure, lisant beaucoup la littérature allemande,rhistoire,la Bible et toutes les publications touchant aux Beaux- Arts. Ses voys^es en Italie avaient, sans nul doute, fortifié cette culture.
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Ce qu'il faut d'abord signaler dans la création de ces Liedety c'est l'emprunt considérable fait par notre compositeur au Folklore de diverses nations. Il semble qu'il ait encoredépassé les maîtres précédentsdansl' adoption despoésies émanant de l'âme du peuple, qui sont déjà par elles-mêmes un chant. Sur les deux cent soixante et un Lieder proprement dits composés par Brahms, il n'en existe pas moins de cent cinq qui lui furent inspirés par la poésie populaire et primitive. En dehors du Folklore allemand,les chants d'Espagne, d'Ecosse, de Moldavie, de Hongrie, de Bohême, de Slavonie, de Serbie, d'Italie, de Calabre, ont été un vaste champ d'étude pour le maître d'outre-Rhin. Un seul chant populaire fut créé par lui sur un texte français et emprunté à une poésie du XIII® siècle, attribuée à Thibaut, comte de Champagne. Elle figure dans l'opus 14 sous le TûP 4, et porte ce titre : « Un sonnet. » Il semble que, pour traduire musicalement cette vieille et naïve chanson d'amour du moyen âge, Brahms ait inventé une ligne mélodique d'un tour archaïque et très adéquat au texte. C'est avec une sorte de grâce intime qu'il chante la bouche rose, le sourire et le « doux regarder » de la bien-aimée. ly' accompagnement va même jusqu'à suivre fidèlement le thème du début.
Lorsque l'on avance très justement que l'art n'a pas de frontières, on veut étabUr que l'œuvre d'un génie, à quelque nation que ce dernier appartienne, rayonne sur le monde entier, qu'elle doit être admirée aussi bien à l'étranger que dans le pays d'origine. Mais cela ne signifie nullement que cette œuvre ne porte pas ou ne doive pas porter la marque de la contrée où elle prit naissance.Celle de Brahms est bien nationale et se compose des éléments propres à la race allemande. Le Requiem allemand est profondément
allemand, non pas seulement parce qu'il fut écrit sur des paroles allemandes, mais encore parce que ses thèmes ont, si je puis m' exprimer ainsi, le « goût du terroir ». Toute sa musique symphonique, pianistique, vocale explique fortement la théorie du milieu où il naquit, où il vécut. Certes l'humanité toute entière peut être sa patrie, et ses compositions seront, en un avenir peu lointain, comprises et admirées à Paris comme à Berlin. Et cependant, son œuvre a toutes les qualités,incarne tous les symptômes de sa race ; elle est un anneau de la forte chaîne des ancêtres illustres, dont le maître symphoniste possède l'esprit et la gravité. Les Lieder^ ceux mêmes qui furent copiposés sur des textes populaires étrangers, ont toujours une saveur sui generis,k laquelle il est impossible de se tromper.
En les entendant chanter,on ne peut les attribuer qu'à un compositeur de nationalité allemande et pas à d'autre qu'à Brahms.
Voici, parmi ces chants inspirés par le Folklore, un des plus beaux : Amours éternelles ! C'est l'ombre qui s'abaisse, le ciel qui se fait noir... et la musique emprunte sa mélancolie à une poésie du pays des Wendes (i). Lorsque le gars, ramenant sa belle au hameau, lui dit qu'il s'en ira, le cœur triste, si on la raille d'être sa fiancée, la musique éclate en une plainte croissante et superbe jusqu'au moment où, après un silence de la voix pendant lequel, seul, l'accompagnement en croches liées se fait entendre, la jeune fille soupire dans un bel Adagio : « Que nous importe.... nos cœurs sont unis ; rien ne peut rompre l'amour qui nous étreint. » Ici, l'inspiration est grandiose, solennelle, dépas-
(I) Les Wendes ou Venedes étaient les tribus. slaves occupant le territoire depuis la Baltique jusqu'aux Alpes Carniques.