RUE AUBER
Droits de reproduction et de tradaction réservés.
n TO JOHN BULL, BSQUIRB
à payeTj en bon citoyen, tes taxes des pauvres, tes taxes paroissùUes, tes taxes de la Reine, ion impôt sur le reoenu, et autres douceurs qui rendent ta patrie chère à tout cceur bien né^ sont des droits à ton indulgence et à ton respect, le les réclame en faveur des lignes suivantes, qui &nt été écrites par
Un Ami et Admirateur.
John Bull. •» Le soleil n'est jamais couché sur son empire. — Desciiption de ses domaines en ce monde. — Antres possessions britanniques. — Méchanceté noire de quelques ennemis de John Bull. — Gomment on fait des colonies, comment on les garde et comment on les perd.
John Bull est un gros propriétaire, aux bras musculeux, aux pieds longs, larges, plats et so< lides, à la mâchoire de fer, qui tient bien ce qu'il tient.
Son domaine, qu'il arrondit tous les jours, se compose des lies Britanniques, auxquelles il s donné le nom de Royaume- C/ht, pour faire croire aux gens que l'Irlande lui est attachée;
des îles de la Manche ; de la forteresse de Gibraltar, qui lui permet de passer à son aise au milieu
s JOHN BULL BT SON ILB
du plus resserré des détroits; des îles de Malte et de Chypre f qui lui servent de sentinelles avancées dans la Méditerranée. Quand il aura Coirstantinople, qui, dit-il, est son dû, il ne cherchera plus à rien acquérir en Europe.
En É^pte, il est chez lui plus que jamais, il peut s'y promener maintenant les mains dans les poches. Il s'est bien gardé d'inventer le canal de Suez, il a bien au contraire ramué ciel et terre pour en empêcher la construction. A présent, il le convoite de ses deux gros yeux d'actionnaire.
 l'extrémité de la mer Rouge, à Âden, il peut se reposer en contemplation devant le plus beau joyau de sa couronne, FEmpire des Indes : un Empire de deux cent quarante millions d'hommes, gouvernés par des princes couverts d'or et de pierreries qui lui cirent ses bottes.
A rOuest de l'Afrique, iî possède Sierra Leone, la Gambie, la Côte-â*Or, Lagos, l'Ascension, Sainte-Hélène, où il a lenu enchaîné le plus redoutable monarque des temps modernes ; au (jud, il a le cap de Bonne-Espérance, Natal, le Zoulouland, et il protège le Traosvaal. L'Ile Maurice, à l'Est, lui appartient.
En Amérique, il compte, parmi ses possessions, le Canada ou Nouvelle-Bretagne, Terre- Neuve, Bermuda, les Indes-Occidentales, la Ja-
malque, une partie des Uondliras, File de la Trinité, la Guyane s^i^iglaise, Fackland, etc.
A proprement parier, FOcéanie lui appartient tout entière. La NouvelIle^Zélande est deux fois plus grande que TAngleterre, et TAustiralie, à elle seule, couvre, à peu de chose près, une superfide égale à celle de l'Europe.
Voilà, à part quelques omissions plus* ou moins importlantes, l'actif de John BuU.
Il a acquis tous ces territoires en versant relativement peu de sang ; il les garcfe avec une armée considérablement inférieure en nombre à celles des autres grandes puissances, et composée du rebut de la société, et je ne sache pas à l'heure qu'il est qu'aucune de ses possessions coure le moindre danger.
Mais à quoi sert-il de gagner Tunivers, si Ton vient à perdre son âme? disent lés Écritures. C'est bien ce à quoi John Bull a pensé ; aussi s'est-il adjugé, dans l'autre monde, le royaume des cieux, qui est pour lui une possession britannique tout aussi incontestable que les Indes ou F Australie.
Les Français se battent pour la gloire ; les Allemands pour vivre ; les Russes pour distraire lattention du peuple des affaires intérieures. John Bull, lui, est un être essentiellement raisonnable, réfléchi et moral : il se bat pour faire marcher le commerce, pour maintenir la pai?^ 42I
1 JOHN BULL ET SON IlB
le bon ordre sur la terre, et pour le bien da genre humain en général. S'il fait la conquête d'un peuple, c'est pour lui faire gagner de l'argent et lui faire connaître la Bible ; c'est, en un mot, pour assurer son bonheur en ce monde, et son salut en l'autre : chef-d'œuvre de morale, s'il s'en fut jamais, comn^ vous voyez, a Donnemoi ton territoire, je te donnerai la Bible. » Changer n'est pas voler, exchange no robbery^
John est tellement persuadé de Ja pureté de ses intentions et de la sainteté de sa mission, que quand il se bat et qu'on lui tue des soldats, il n'est pas content. Dans les comptes rendus des batailles donnés dans les journaux, vous voyez en tête des dépêches: a Bataille de... Tant d'ennemis de tués, tant d'Anglais de massacrés. » Pendant la guerre de Zoulouland, les sauvages surprirent un jour un régiment anglais et en firent un nettoyage complet. Tous les journaux imprimèrent le lendemain: « Désastre d'isan* dula, massacre de troupes anglaises, periidîe barbare des Zoulous ^.v Ces bons Zoulous n'étaient pas accusés, par exemple, d'avoir levé la crosse en l'air et d'avoir ensuite tiré à bout portant mr les Anglais; non, ils n'avaient point envoyé
1. Vous trouverez encore des gens en Angleterre qui yoas diront que l'amiial Nelson a été atsassiné à la bataille de Trafolgar.
leurs cartes pour prévenir de leur arrivéei comme des gentlemen auraient dû le faire, voilà tout. C'était tricher. On parlait à Londres, par mesure de représailles, d'exterminer jusqu'au der* nier Zoulou. Après tout, ces malheureux ne faisaient que défendre leur territoire envahi. Le bon sens de la nation prit le dessus, et Ton se contenta de les traiter en belligérants vaincus. L'Angleterre, au fond, est généreuse ; elle pardonne facilement aux gens qu'elle a vaincus.
Elle est pratique avant tout. Quand la conquête d'une colonie est achevée, l'Angleterre se met & l'organiser : elle lui donne des institutions libres, lui permet de se gouverner elle-même^, fait du commerce avec elle, l'enrichit et tâche de s'en faire aimer. Des milliers d'Anglais, toujours prêts, arrivent s'y établir et fraterniser avec les indigènes. Quand l'Angleterre donna à ses colonies le droit de se gouverner elles-mêmes, les craintifs crièrent qu'on allait causer la désunion de l'empire et le ruiner. Les événements ont prouvé, au contraire, que cette excellente politique n'a eu pour effet que de consolider les
1 Non seulement les colonies ont leurs parlements, maii eOes ont leurs ambassadeurs à Londres^ qui, sous le nom d'agents-généraux, font valoir les droits de la colonie. Ces agents-généraux sont ordinairement d'anciens ministres de la colonie.
6 JOHN BULL BT SON .IlI
liens qui uQissaieat déjà les :Coloas à la mèrepaUtie. Si l!Angletecre ne comptait que sur les baïomiettes ^pour garder son «empire;, oet empire s'écroulerait icomme «un cMteau ide .cartes; c'est une force morale l>ien plus puissante qui .en maintient rinlégrijlé.
Les colonies jae sont pas pour l'Anglelerre ce qu'elles sont pour nous : des •établissements militaires où l'on s'exerce dans Tart de la guerre ; ce sont d£s entrep&tsde commerce, des succursales de la raison sooiale Jolm Bull «et C\ Allez m Australie, c'est-à-dire aux antipodes de Lcmdjres, e&cnpté qu'à Noël vous pourrez porter un chapeau de paîUe tOt manger das fraisesi vous ¥ous (»roirec en Angleterre.
L'Ësps^gne, qui avait fait la eosiqutte de presque tout le WouYeau-Monde, a perdu toutes ses colonies .esi voulant s'enrichir à leurs dépens. Ce n'est pas <ea vain qu'on suce jusqu'à b deruiàre goutte de sarog d'tme (colonie.
JN'est (pas colon qui veut.
John Bull l'est par e&oellenoe. il l'est, gr&ce à des qualités partioulières, grâoe à des défauts même qui n'apparliennent qu'à lui.
C'est ce John Bull, ce personnage qui joue un rôle ai important dans le monde, que Ton rencontre dans chaque coin du globe, que nous nous proposons d'observer ch^z lui.
Oiige rend .maître. — tHéros obacnr. — ffome, Mueet home. — Tétii comme une mule. — .Et vogue U nacelle! — Lanes de miel sur la dure. — Ça mon le I
John Bull a un talent tout particulier pour se mettre partout à son aise. Rien ne Tétonne, rien ne l'arrête ^. Cosmopolite par excellence, il est en pays de connaissance aux quatre points cardinaux :
Laissez-lui prendre un pied chez vdus, U en aura bientôt pris quatre.
Dans une ville de Normandie, que plusieurs familles anglaises ont choisie comme résidence à cause de ses beaux sites, un médecin de mes amis offirit un jour la jouissance, j'entends
1. Nil admirari, prope m tst ima, Numide Solaque quœ possit facere et servare bealum.
s lOHH BULL IT tOH iLI
TusagCy de U moitié d'un imste champ, on kilomètre de la ville, à sa clientèle a qui TavAit remarqué et troavé admira placé pour y aller jouer au cricket. C jours après cet acte de gracieuseté, il note suivante: t Les membres du crici présentent leurs compliments au docteu lui seraient fort obligés s'il voulait bi enlever les pommes de terre qui cou moitié de leur champ de cricket, et ai desquelles la balle se perd à chaque inst Usage rend maître, c'est le principe d les annexions de territoire. Qu'un Angk blisse dans un petit coin du globe, el verrei bientôt le temple protestant et k de cricket, les deux premiers signes aj de toute colonie anglaise. La conquête d a été faite par la Compagnie des Indes, dire par quelques marchands de Londres
John Bull est fier, Lrave, calme, te passé mattre en diplomatie.
Sa fierté l'empêche de jamais douter d d'une entreprise ; sa bravoure la lui fait i son tempérament lui fait envisager ave froid les avantages matériels de la vict( ténacité lui en fait conserver les fruits. L matie se charge du rcsU.
JOHN BULL ET SON IlB 9
Le sentiment de sa majesté se manifeste chez lui dès l'âge le plus tendre, et la fierté nationale le pousse à faire des actes d'héroïsme à un âge où Von ne songe généralement guère qu'à manger des bonbons.
n me souvient qu'au collège, à Paris, nous étions un jour une vingtaine de gamins rassemblés autour du portique dans la cour du gymnase, et, l'un après Fautre, nous sautions du haut de la poutre supérieure sur un tas de sable. Parmi nous se trouvait un jeune Anglais d'une douzaine d'années, qui guettait le moment d'avoir son tour. Le malheureux enfant avait une l\^ie. Nous essayâmes de lui persuader de renoncer à son projet. « Pourquoi doncl nous dit-il, vous le faites, je peux bien le faire, » et, malgré nos prières répétées, il monta sur la pQfttre, plia les genoux, et sauta... mais pour ne plus se relever. Nous le portâmes dans son Ut. Une heure après, il était mort. « 11 ne sera pas dit, murmurait-il dans les souffrances de l'agonie, qu'un Anglais ne peut pas sauter aussi bien qu'un Français. » Pauvre et noble enfant! Quelques jours auparavant, nous avions tous fait honneur à une bourriche bien remplie que sa mère lui avait envoyée du Devonshire. Il avait tenu à ce que chacun goûtât des bonnes choses qui venaient de son home. Home l Voilà un mot
10 lOHIf BULL n 60H ÎLI
qui nous numque dans la langue Iraxàçaise a^Fons biea foyer; maia c'eat un niot c t'empiloie guère que dans le style souteai dia qu'ea Anglelerre, si modeste qu'il i n'est pas d'homme ayant un cœur pour el pour aimer, diec ieqaal le mot hone ni naître de douces émotioBS. Gela tient beî à «e que dMCun, en Angfeteore, a sa fietil «en, que le dimait» qui attiie peu au dehoi apprécier davantage le baaheur intime de ttiOe. AHes donc faire de la poéde, en ] du foyer doMMstique, quand vous 4ecaeu cmquièflM «n-dessus de f!eotreHK>] » sur la
M. de CbaÉeaubriand, qad n'a paa oraiB 1er «ur lea brisées ^ie M« de la Palisse, quelque paît que m un certain sentimeQ ehea Thomme ne le relenart dans sa patri plus grand plaisîr serait de voyager. £e j eoBune 'dirait notre «mi John BiiM» ne s' mais «euK appHqué «qu'aux Anglnia. Ils .
iea voyages, k» aventures, ies dao^ers.
mensilé des mers, les montagnaa i-perte < lee ascen s ions périlleuses, tes espéditioi découverte de contrées laconnues, leur t des émoliiHis tpii sont pour ena autant de ^aances. lis sent là dans levr élément.
TffdtteB f Anglais de Maniaque, d'eiiml
de fou, SI VOUS voulez: pour faire de grandes choses il faut bien sortir un peu de l'ordinaire. Il bravera tous les dangers imaginables pour pouvoir drre qu'il est poorvcnu -au sommet du Hont-Blanc, 'Ou qu'il ost arrivé plus près du pôle nord qu'aucun autre voyageur.
Têtu comme une mule^ tenace comme une piggy re, les dif&cuUéft à «urnsoDoter se feront que l'encourager dans son dessein. 41 s'est traccS un 'programme, rien me l'en f«ra • démordre.
En quittant TAngleterrey son jeumal est fait: il y a écrit que tel jour à telle heure il. sera au sommet ^ telle montagne, H but qu'il y ssoit ; et, sîil n'a p»s roulé au iaski d'un précipine, il y sera, je vous le garantis. Le gésécal Wokeley 'avait dit à :ses concitoyeBS qu'il ^soumettrait 4*Ëgypte en doine jours, ill en mit qmiize. Il n'élait que temps, ioïm Bail commençait à grogna.
Je me premeiuisfun soir sur ie port. de £aint- Valo. Lèvent souflBait avec ^furie. Le «paquebot de Sooflrampton venait cependant dsd f se idédder à partir. Arrivent deux Anglais tout e|^iés.
— Où est le paquebot? demandent -ils.
— Il est^parti.
— 'Rappôlez^tey il eutt «ncow ei^ine, et «iliiaut ipie^nous partions .
— iInip>6siUIe,/liesaiana9,i«>as<plaiaantei«
12 J#aN BOLL BT SON ILS-
— Eli bien, pouvez-vous nous procurai bateau à voiles pour nous mener à Jersey '
— J'en ai un» dit un pécheur, mais la est mauvaise, je vous prendrai deux eenls i'r
— Ça nous est égal, va pour deux francs .
— Mais, Messieurs, leur crie-t-on de 1 parts, la mer est affreuse, vous serez ma vous allez vous exposer.
— Qu'est-ce que cela vous fait ? dire en jetant un regard de mépris sur la foui les entourait.
Le visage du plus jeune, un beau g d'une vingtaine d'années, rayonnait de j l'idée des dangers qu'il allait courir.
Impossible de raisonner davantage : le pé emmena les deux insulaires* Quelques ir après, la frêle embarcation voguait à [ voiles, disparaissant au fond des vagues, raissant aussitôt, pour montrer au gouveri haute stature du jeune homme, c Vogue 1ère, disaient les gens du port, ces Anglai fous. »
Tout Anglais de bonne famille sait diri^ bateau, manier un cheval et conduire un lure. Habitué dès l'enfance aux exercic corps, c'est une bagatelle pour lui que de
JOHN BULL ET SON IlB
cent milles à pied ou de ramer du pont de Loq* dres à Oxford. Un voyage pédestre de Londres à Edimbourg est. chose commune en Angleterre. Les bagages d'un touriste anglais ne le gênent point ; il met une chemise de flanelle, une douzaine de faux-cols el deux paires de chaussettes dans son sac, et, la canne à la main, le voilà parti. J'en connais un qui est allé à pied, l'année dernière, jusqu'au nord de l'Ecosse ; ses amis se moquaient de lui, parce qu'il avait décidé d'atteindre la frontière de TÉcosse en chcmia de fer. a Un peu de courage, lui disaient-ils, faites donc toute la route à pied ; votre chemin de fer va gâter tout le mérite et tout le charme de votre excursion. L*année précédente, il avait, pendant les vacances de Tété, fait à pied quatre cents lieues en Norvège.
Cette habitude de la marche se conser^^e en Angleterre jusqu'à un âge très avancé. Allez en province, vous y verrez les vieillards faire leurs cinq et six kilomètres tous les jours ; quand ils s'arrêtent, c'est pour se mettre au lit et n'en plus sortir que pour aller dormir dans le sein d'Abraham. En province, nos vieillards, pour la plupart goutteux ou perclus de rhumatismes, passent la moitié de leur temps à table; vous les voyez, après dîner, se traîner au bras d'une vieille servante dans les jardins publics. Chez
M /ORN BULL ET SON IlI
noiu, rhomme eat viou à soixante ani effets d'une jennesae trop souyent dissi( d'une vie presque toujours sédentaire, di ncnt visibles ea lui, et s'il vit jusqu'à i très avancé, les dernières années de son tence sont triâtes et pénibles ; il est ii charj antres et à lui-même.
C'est une charge bien pesante, Qu'un fardeau de quatre-vingts ans,
a dit Quinanlt ; ce ne l'est pas en Angl< tout le monde y meurt dans une «verte viei J*ai un vieil ami de quatr^-vingl-huit an été comme hiver, fait ses ablutions d -eau religieusement tous les matins, et ne se n pas à table pour déjeuner sans avoir prés ment fait ses trois ou quatre milles. U < guilleret, chante au dessort, et n'oublie de vous parler des petits povS'qu'il sèmera née prochaine. ITest avis qu'il en téooUei des boisseaux encore.
Un jeune iprofeBsenr dH)](i0pd, Ae ma en sance, fait loin te ^ans vn uroyage^en (cac voyage qui dure toaJDuz8iâe»im à.deimin se ienâ:aiv8c sa femme 'au (point lâe :dép «cm excuvKon ; là il irae <iin ihaÉcnu, n femme ^an gouvernail, et .vogi» .la .nacelL s^anête lB«inr danstifuelquediAteHcBie rWc
JOHN BULL ET SON IlB i5
le lendemain matin on met des provisions dans le canot, et Ton repart. Ils ont ainsi voyagé sur la plupart des fleuves et des rivières d'Europe. Pleins d^ingénuité et d'<enthousiasme, c'est un plaisir que de les entendre parler de leurs voyages ; et, si j'ai un oonsetl à vous donner, c'est de lire, aossitdt (ju'il amra paru, un charmant livre qui aura pour titre : ovr thk rivkr.
D'autres vont d'une capitale de l'Europe à l'autre sur un vélocipède. II est de jeunes couples qeà passent leur luné de miel sur un double tricycle. Ils traversent l'Angleterre de village en village sans causer le moindre étonnement. On est fait ici à l'excentricité sous toutes ses formes. De cette façon ils évitent les visites de cérémonie des importuns, et ils respirent à pleins poumons l'air des champs. Ces doubles tricycles portent Je nom assez bien trouvé de sociables, et sont admirablement construits pour la lune de miel ; je vous les recommande. Les deux sièges, placés bien près l'un de l'autre, permettent aux cœurs de s'épancher, aux mains de se presser, aux lèvres de se toucher. Arrivé au haut de la côte, on se roidit, on plie les genoux, et l'on file comme le vent jusqu'au fond de la rallée. L'air que l'on a fouetté donne les iorces suffisantes pour monter la côte suivante avec Fardeur que l'on a mise à monter la précé-
1(5 lOHN BULL BT SON IlB
deutc. Ce petit jeu, pour ne rien dire des i|ue Ton rencontre sur son chemin, et dans qucii on va se perdre, afin de se mieux ret ver, ce petit jeu, dis-je, m'a toujours paru ( mant. Il est à la portée de toutes les bourse Ton épargne ainsi à sa douce et jeune comp l'ennui de commencer la vie de ménage av€ notes de boucher, de boulanger et autres prises, qui se chargeront bien vite de la r^ ner aux tristes réalités.
Et, toute la vie, l'on se rappellera avec p ce polit voyage à deux . • . • surtout quai) montaii.
John Bail et son chapean. — Les omnibus. — Chacun pour soi. — Compétition opw to ail, — The fittest vjill survive. — John Bull et son château fort. — Le soleil luit pour tout le monde.
John Bull ne tire son chapeau que dans les grandes occasions, quand, par exemple, il entend jouer ou chanter le God save the queen.
Cest qu'alors il salue l'Angleterre, la Reine, c'est-à-dire son drapeau : lui-mémei si vous Youlez.
Dans les magasins les plus à la mode, dans les clubs, au Parlement même, il reste couvert.
Je connais un Français qui a quitté une bonne place, parce que son patron ne lui avait pas rendu son salut.
L'Anglais, dans les affaires, se débarrasse de toutes les formalités qu'impose la politesse. Il
est froid, glacial, et nous parattrait presque honnête. D termine invariablement ses lettrei à fxms fidèlement {yours truly)* Eh parblei ne voit pas, quand on envoie un chèque à créancier, qu'il soit bien nécessaire de le de vouloir bien agréer l'assurance de la faite considération avec laquelle on a rhon d'être son très humble et très obéissant s teur. Je préfère yours truly. Time is mon^i
Demandez à John Bull si vous êtes bien le train qui va à tel ou tel endroit, il vou pondra yes ou nOf tout court.
Quand il entre dans un omnibus ou dac compartiment de chemin de fer, s'il n'y t< liait personne, il regarde ses compagnon voyage d'un air grognon et circonspect; l'air de leur dire : c Ah ça, est-ce que vo pourriez pas (aire la route à pied? Comme j'aurais le compartiment à. moi tout seul.» I aussi dire qu'il y voit iiifiché engrosses lel a Faites attention aux pick-pockets mâli femelles » {Êeware of pick-pockets maie an malç). n y a bien là de quoi rctcoidir sa g terie, disons-le pour lui rendre justice.
Les omnibus de Londres contiennent ( places, six do chaque côté. Ces places ne pas marquées. Quand il y en a cinq d'occu il ne faut ,pas es^péror .que vos oompagnoi
lO'HW BULL ET SON ÎLT! 19
voyage T(Uit se presser pour vous marquer votre place. Naa, itout ici est laissé k rinitiative personnelle. Vous reluquez simplement les deux paines de coîeses des snieux nembourées, ot, de lout ¥Otre pesas, voiib voi» kdsacz tomber au Hiiiîeu. Vovs n'avez pas «d'fesoBses à t£Edie, p^sonne me dîra : « Quel butor! •
Si -vous ovtvTCE bi portière Si «ne tfemne et i|ae ee soit une lady, eUe «vous dira : snoorci. 'Si c'est une femme tant ;Soit peu commune, eUe ne vous dira rien, très heureux si son air ne vous dit pas : < Mèlez^vons de oe qui vous regarde. »
£n voyage, comme partout, chacimponr soi.
M «l'y « pas de stations d'omnibus où l'on vous dume m>tre numéro. Sia ^France, nous faiscms tout mâitairement. L'Anglais, qui court mieux que son aembkible, lie voit pas poizpqnoi il n'attraperait pas sa -place, s'il est plus l^te que lui. OompeHtion.ûpen to allj the fittegt toêU survive. C'ert la devise du libre-rechange et <du pays tout entier.
Hors «de ^ez lui, Mm Sull n'est pas oommu* nicâtif : H iaisse son voisin tranquille, et il attend de lui le même traitement. Si vous faites remarquer À wi Anglais, dans le ^compartiment des fèmeups, que la cendre de son cigare vient de tomlber sur son pantalon, il vous répondra : « Voilà dix nûoutes^nie je vois une ibolted'allu-
mcltcs en feu dans votre poche de derrièr ne vous ai pas dérangé pour cela 1 »
Chez loi» John Bull est maître absolu. I pelle sa maison son chAteau-fort {his castU vous vous y présentez sans recommandatic vous recevra à rebrousse-poil, en intrus, et éoonduira au plus vite. Présentez-vons» au traire» moni d'one lettre d'introduction» vo trouverez hospitalier, affable, confiant, et deviendrez fadlemcnt Taml de la maison.
On ne saurait trop admirer la confiance Anglais, même dans les affaires, et même vis des étrangers. La bureaucratie n'est ciHmue. On n'a pas à chaque instant à pro ses papiers. Quand on est candidat pour un< sition quelconque, on envoie une copie d lettres testimoniales. Quand on se marie affirme que l'on a tel ou tel ftge, que l'oi veuf ou garçon, etc. Je le répète, toutes les malités administratives sont bannies de la so( Quand on a menti devant la loi, on est pour coomie parjure ; quand on a menti chez un ticulier on est jeté à la porte.
Dans cette foule où chacun joue des ce pour arriver au but, il ne faut pas crai quelques horions. Tout individu, Anglais étranger, qui a des capacités et qui veut an
lOHN BULL ET SON IlE 21
réussit. (Test ici un pays où, comme me le disait un Anglais, le soleil luit pour tout le monde.
Ce n'était, je dois ajouter, qu'une figure de <*Iiélofique«
fV
Les chemins de fer — Le danger des compartiments ( dames. — Le règne de la yapear. ^ La poste. ^ Cité. — Le lord-maire.
il existe à Londres cinq cent soixante-hi gares de chemin de fer, et, à la station ClaphamrJunctiony il passe par jour mille tr cent soixante-quatorze trains. Ces chilpces, < sont officiels, ne comprennent pas les trains marchandises. Le chemin de fer métropolitain lui tout seul, annonce à ses actionnaires qu'i transporté le o^HTre iabuleux de cent dix milli* do voyageurs, du 1* janvier au 31 décem 1881. La vapeur a tué la poésie des voyag mais si nous ne vivons plus dans des tei héroïques, nous pouvons nous en consoler pensant que nous vivons, au moins, dans f.mps de bien-être et de confort. Allez deman
JOHN BUXL ET. SON lliB 28i
à b. gare de CJapham-^unction' L faire enregistrer vos: bagages,, on YOiii risa aai nés. Vous mettez, sur yo»> midles^ wtre nom. et le lieu de. votie destination ; vons y- fbites simplement cgller une étiquette, et vous faites mettre TOus-méme vos bagages dans un wagon ad hoc. Arrivé: k' yoire destination, vous dites à remployé : « Voilà mes malles », et c'est fini. Il n'y a point de confusion, et je n^aî jamais rencontré personne qui eût perdu le moindre bagage. En FVaoïce; il semble que Ton &&se de la buiie^uoralierpour occupai le personneL
Les accidents^ de oliemin de- fer sont rares, et quand on songe à ces chasséfr-croisés de trains'à vous donner le vertige, c'est simplement merveilleux. Les voyages^ en cbBmin de lier ne sont) pas toutefois sans dangers. Si vous faites le moindre cas de votre réputation, ne restez jamais seul avec une fenuna dans un compartiment.
Quand ce serait la plus belle paire d'yeux, filez bien vite dans la voiture à côié« Il existe d(9S dames qui ont organisé le chantage sur une échelle aussi vaste que fantasque.
Un diplomate français de mes amis voyageait un jour seul avec une fenune qui lui paraissait comme il faut, sous tous les rapports. Après s'être trouvés ensemble une demi-heure environ, nos compagnons de voyage échangèrent un re-
ti J6HH BULL tT SON ILI
gard, et la dame se prit à sourire. Un so irrésistible I des yeux ravissants ! Mon ami s aussi. Rien de plos. Mal lui en prit.
— € Monsieur, lui dit sa charmante comp^ sommesHious encore loin de la station de Car Street r
— Non, Madame» nous y serons dans minutes.
— Eh bien, Monsieur, si vous ne me de pas à rinstant vingt livres, je vous reme arrivant entre les mains de la police pour m* insultée et fait des propositions malhonnête
Mon ami paya : c'était un homme sage et pru
Ces cas sont journaliers.
Je connab un gentleman qui exècre r< du tabac et qui voyage avec les fumeurs tAt que de s'exposer à se trouver en rout€ une femme seule.
U était une fois installé dans le comparti des fumeurs. Arrive uue dame à la por « Fumeurs 1 Madame», lui crie mon Anglais flairait quelque aventurière.
— Oh ! cela ne me fait rien .
— C'est possible, mais ça me fait, à me Et, au risque de passer pour un butor,
cramponna à la portière, et resta maître a de la place. L'honneur était sauf.
Les chanteuses ne sont pas les seules coi
gnes de voyage à éviter. Une des plus dangereuses est la vieille fille qui s'assied en face de V0U3, et TOUS demande si vous êtes prêt à comparatîre devant Dieu. Elle s'appelle Christian worker et convertit ses semblables, même en voyage. Méfiez-vous de celle-là, vous ne vous en débarrassiez pas facilement: c'est une p ieujq re qui ne se laisse pas rebuter par les difficultés. Au contraire, elle les aime et les recherche. Plus elle vous croit grand pécheur, plus son mérite est grand à vous ramener dans la bonne voie. Elle ne commence généralement son attaque qu'après le départ du train, quand il file ses dix lieues à l'heure, parce que là elle vous tient bien : point d'évasion possible. Il ne vous reste qu'une alternative : c'est de la subir jusqu'à la station suivante ou de la jeter par la portière. Tous regrettez de ne pouvoir vous arrêter à ce dernier parti, qui renverrait droit au paradis recevoir son salaire. Une de ses remarques favorites, et rassurantes, surtout en chemin de fer, est la suivante : c Ah 1 Monsieur, soyons toujours prêts à mourir, les accidents arrivent si vite ! » J'ai réussi une fois à faire taire une de ces pestes en loi disant : Me not English. « Oh 1 fii-elle avec on soupir, quel dommage 1 » et elle me laissa tranquille. Je vous recommande ce moyen ; c'est le seul, permis par les lois, que je connaisse.
S6 lOHN lOLL ET 80N IlS
Ici Ton ne too» boucle pas due les d'atteote en attendant que le tram soH TOUS recevoir. Voae Aies litere dana la vous y condniaei vos amis, et voos leur la main tandis que le train se met en m
Le fonctionnaire est à peine connu en .
terre. D y en a plus à la gare de Pouil Épinards que dans la gare la plus importa Londres. Vous voyez partout aAclié : c attention aux pickpockets » ; a voyez au ( si vous avez bi^ reçu votre monnaie » ; étiqueter vos bagages^ et voyez vous-mên sont placés dans le train ». L'Anglais pas qu'on le traite en mineur. Il ouvr« s'occupe de lui et des siens, et vous er autant. Il part pour TAustralie, comme nous partons à Passy : sans bruit, sans ras. La question qu'il se fait en quitts pays pour changer d'air (un médecin v( donne ici d'aller en Australie, comme chc il nous ordonne d'aller à Saint-Germaii Vichy), c'est : t Reviendrai-je parla Chine l'Amérique? »
Quand il a pris son billet, il s'installe place, dont il est maître comme le roi grand'ville.
En France, Tadministration nous prei sa tutelle. L'Anglais n'aime pas cela;
JOHN BUU. ET so^ Ub 27
qa'm le laisse teanquUle, Jl est assez grand pour se protéger lui-^néme.
Je voyageais un jour de Boulogne à Paris ayec un iosukûre qui runflalt dans son coin comme un bienheureux. Arrive un employé des plus polis, qui le réveille et lui demande où il va :
^ Pourquoi vô réveillé moà?
— HaiSy Monsieur» je pensais que peutr^lre vous me sauriez gré de...
— Laissé-moâ dormir, je volé dormir, je avé payé mon ticket, ce été mon droit.
— Parfaitement^ monsieur, mais. ..
— Laissez-^moâ tranquille, je vô dise.
Arrivé à Creil, le train s'arrête. Mon Anglais
veut descendre.
— En voiture, Monsieur, lui crie un employé, le train ne s'arrête pas.
— Oui, il s'arrête, je voyé bien, je volé descendre.
— Mais, monsieur, nous allons vous laisser en route.
— Ce été pas votre affaire ; mêlé-vô de ce qui regardé vô,je volé descendre. Vô été mon domestique, tai$é-v6.
Il descendit fort bien, ma foi, et ne reparut pas dans le c(Hnpartiment. Grande fut ma surprise, en arrivant à Paris, de voir mon gaillard à la gare :
JOHN BULL ET SOU IlB
— Ah çà I qu'6tes-T0us devenu 7 loi dis-ji
— Aohi je ayé saule dans les bagages, répondit-ii .
Une autre fois, à la gare de Gharing Cross petit l)ODhomme d'une douiaine d'années kdl entrer dans un train qui était déjà en che. Deux employés le tiraient par la veste Tempécher d'accomplir son dessein. Il ne h une ni deux : il leur donne à chacun un renfoncement, saute sur la marche, entre la voiture, et, se plaçant résolument à la tière, il leur crie : t Dites donc, vous save ne vous ai pas flanqués par terre (I did knock y ou down), je n'ai pas eu le temps, ne recommencez pas. »
Les trains sont rapides et les voitures e lentes. C'est le résultat de la concurrence, pouvez, par exemple, aller de Londres à J chester par cinq lignes différentes. Chaque < pagnie tâche d'obtenir la préférence en offrant plus d'avantages que les autres. Les 1 de bois ont disparu partout dans les voitui troisième classe, qui sont maintenant meill* que les compartiments de seconde en Fran< dans lesquelles on peut voyager même en ex{
Vous entrez dans un buffet de gare, vous servez et vous allez au comptoir dii
JOHN BULL ET SON IlI 19
que vous avez pris. C'est ainsi que cela se pas^e dans les restaurants de la Cité, à l'heure du déjeuner. Les Anglais, pour la plupart, mangent debout ; on les sert à la minute, il n'y a pas de temps à perdre ; point de serviettes, on s'essuie la bouche avec son mouchoir. Le lunch est expédié en dix minutes. Vous entendriez voler une mouche, alors que, dans la salle, plusieurs centaines de négociants, d'employés, etc., sont en train de prendre leur repas.
Vous entrez dans un bureau, vous y voyez affiché : « Vous êtes priés de ne parler que d'affoires. 9 C'est le règne de la vapeur.
D faut voir la Cité de neuf à dix heures du matin, alors que les stations et les véhicules de toutes sortes dégorgent leurs flots de mines affairées. A quatre heures, tout rentre dans le calme, et, le samedi, la Cité est déserte après deux heures.
Il faut voir les docks avec leurs forêts de mâts, ce sont des spectacles que l'on ne peut oublier.
Promenez-vous dans la Cité, et regardez en l'air : les fils télégraphiques vous feront croire à l'existence d'une toile d'araignée gigantesque au-dessus de votre tête.
Pour un penny vous pouvez envoyer six feuilles de papier par la poste, et cela dans n'im-
90 JOHN BULL BT SON IlB
porte quel lieu du Royaume-Uni. Dans la on distribue les lettres toutes les heures. . prunte les lignes suivantes à l'excellent nuaire-Hamonet, guide général des Franc Londres : a Dans le seul district de la Cit est chaque matin délivré un million de lel et ce qui montre jusqu'à quel point la vie merciale du Royaume-Uni se concentre da méti'opolei c'est que le nombre des lettres tribuées dans le district postal de Lo forme plus du quart de toutes les lettres ( buées dans la GrandeRretagne. L'Écossi pas la moitié des lettres que reçoit Londr l'Irlande n'en a pas le tiers. On cite ca exemple une seule maison de la Cité rec trois mille lettres par jour. Ce déyelopp épistolaire est d'autant plus remarquable ( poste a noaintenant un concurrent sérieux le fil télégraphique. »
Je ne puis quitter la Cité sans dire u du lor J«maire. Le premier magistrat de L( est élu une fois par an, par la corporat; est installé le 9 novembre. Cette céré est l'occasion d'une fête civique, comme H. Prud'lionune, qui rappelle le camav dans laquelle le lord-maire joue le rôle du Gras. Le oortège part à midi du Guildhal aller nrésentar le nouvel édile aux jug<
JOHN BULL ET SON IlB 31
Palais de Westminster. Il est précédé de troupes, et d'une douzaine de musiques militaires. Toutes Les compagnies de la Cité y sont représentées, précédées de leurs bannières. Le cirque prête des chevaux, et des écuyers déguisés en chevaliers, en mousquetaires. J'y ai vu des chameaux et des éléphants, prêtés aussi par le cirque. Le lord-maire ferme la marche. Jamais Cendrillon n'a rêvé un carrosse pareil à celui qui porte à Westminster my lord-mayor elect. Le cortège se promène ainsi jusqu'à quatre heures de l'après-midi.
A. six. heures a lieu le banquet : banquet remarquable par la présence des ministres, et par le discours politique qu'y prononce toujours le chef du gouvernement de Sa Majesté Britannique.
Les Anglais aiment leur anciennes coutumes, et le cortège du lord-maire, qui ferait recette à l'Hippodrome, n'est pas destiné à mourir de sitôt.
la ramille. — Les mamans. — Délicle^^ papas. — Bc mères. — DiiTércnce entre un malheur et un aeci( ^ Mo^cn de se débarrasser d'une belle-mère. ~ S lacre d*enlèrement. — Un mauvais quart d'heure Aux nobles la patrie reconnaissante.
Le père, en Angleterre» est un maître abi chei lui ; c'est presque un père à la man de rantiquité.
La mère ne foit que de s'émanciper. Du te de madame de Staël, elle ne paraissait qi instant au salon pour offrir une tasse de aux invités de son mari. Aujourd'hui enc elle ne joue qu'un rôle secondaire dans U mille. Elle n'y a pas l'autorité d'une r française ; le fils en a plus qu'elle. Un fil ?euve est ici un chef de famille, surtout < Taristocratie, où le titre et les biens inaliéna qui y sont attachés sont à lui, et à lui seu
Le mot lord signifie en anglo-saxon celui qui procure le path, le maître ; lady, celle qui le dis< tribue, la servante.
Un fils n'embrasse jamais son père, sa mëra rarement. On se serre la main, l'effusion du cœur ne va pas plus loin. Un fils anglais-croirait déroger à sa dignité eu câlinant sa mère. Nous, en France, nous lui prodiguons nos plus tendres caresses, nous en faisons notre confidente la plus intime, notre camarade. Nous lui racontons nos secrets, nos petites escapades même ^. Elle nous dit bien en faisant sa grosse voix : € Allez-vous-en, Monsieur, vous êtes un mauvais sujet, je ne veux plus entendre de pareilles confidences. » Elle n'en croit rien.
Ah! la bonne chère mère! comme elle serait vexée si nous la prenions au mot ! comme elle nous cajole, comme elle ramène bien vite la conversation sur les petits sujets scabreux pour en apprendre davantage ! comme elle fait semblant de ne pas nous entendre, et comme elle écoute avidement les plus petits détails * et quels gros yeux elle nous fait! et comme un bon baiser apaise en un instant sa colère ! Douce et bonne conseillère ! quels heureux moments nous
1. Un Anglais ne raconte ses fredaines à personne, pas même aux amis les plus intimes Ici péché caché est tout à fait pardonné.
34 lOHN BULL BT SON IlB
avons tous passés avec elle, à l'époque où commencloDS à pcavoir retrousser notre i tache l
La firedaine est presque inconnue en i terre. L'Anglais est vertueux ou débaucl plus souvent vertueux» parfaitement vert Dans ce pays-d il n*y a point de milieu :
un principe que l'on relrouve dans tout circonstances de la vie.
Dans la lamille anglaise, point d'intimité, d'expansion ; de la retenue et de la g6n l'amitié, peu d'amour. Grftce à Tamour < pour la mère, le Français est plus aimabi le jeune Anglais, mais il est aussi plus eSè celui-ci est plus sdide, plus indépenda plus mAle.
L'amour et le respect du fils pour la existent, en France, chez l'ouvrier et le p et l'inconduite même n'éteint point cou ment chez eux ces sentiments. L'homi la basse classe, qui s'est enivré, évi mère ; il craint ses reproches, son regarc taleur. En Angleterre, il la bat ou la m porte. Que ceux qui doutent de l'exacte de cette assertion ouvrent un journal j quelconque, c Ah I s'écrierait un ouvrier çais à quiconque aurait insulté sa mère moi ce que tu voudras, à moi, mais la
attention, faut pas toncher à ça, c'est sacré. » Chez nous, la mère meurt entourée de ses enfants qui ont soutenu sa vieillesse. Ici, elle travaille tant que ses forces le lui permettent; qaand elle est devenue nteuble inutile, elle va mourir à l'hospice.
Si, dans les classes aisées, la mère est, dans la famille, relcgoée au deuxième plan, il faut, croyons-nous, en attribuer la cause à ce fait, qu'elle entre sans dot dans le ménage. La dot donne à la femme française une certaine indépendance, tme certaine autorité; elle est quelqu'un, tout comme son mari. En Angleterre, elle est quelque chose de plus qu'une femme de charge au point de vue du rang, quelque chose de moins au point de vue des gages qui ne lui sont pas dus et de la liberté qu'elle ne peut plus reconquérir. De plus, il lui manque ce que possède toute Française tant soit peu politique, rinfluence delà femme sur l'homme. Ici, le mari ne demande qu'une chose à sa femme, c'est de bien tenir sa maison, de lui préparer ses repas k rheure voulue et de gérer ses affaires domestiques avec économie. U l'appelle son associée, his partner; a sleeping partner y si j'osais me permettre de faire un jeu de mots en anglais.
L'adultère est fréquent dans les classes élevées, riches ou oisives, fort rare dans les c!as-
36 iOHN BULL ET SON IlB
ses bourgeoises et laborieuses. Je ne parle pas des basses classes de Londres, je le dis ailleurs, c'est de la chiennerie
a Un homme marié, me disait un jour un Anglais de quelque importance, est bien sot de faire des infidélités à sa femme. A quoi bon compromettre sa tranquillité ? Est-ce qu'une femme n'en yaut pas une autre ? » Dans les causes d'adultère jugées au tribunal de la Divorce Courte c'est neuf fois sur dix un ofiScier qui comparait comme correspondent (complice d'adultère). Messieurs les officiers n'ont rien à faire en temps de paix, ils chassent sur le terrain d'autrui. C'est très souvent aussi un groom. Les journaux en font foi. Le jeune groom. commence par attacher Téperon à la bottine de sa maîtresse ; puis, de l'éperon, il passe à la jarretière. On ne saurait s'arrêter en si beau chemin. J'ai compté, dans les journaux du i*' juillet 1882 au !•' janvier 1883, sept de ces heureux petits grooms ! Combien y en a-t-il qui jouissent encore paisiblement de leurs bonnes fortunes!
La mort est un événement qui ne surprend poini l'homme et que le chrétien ne craint ni ne redoute et qui; par conséquent, fait verser peu de larmes en Angleterre, a Ëtait-il assuré ? demande-t-on à la moit d'un père. Oui ? Eh bien, que voulez-
TOUS ? Nous mourrons tous, il nous faudra bien en arriver là. Dieu Ta rappelé auprès de lui rous devriez vous réjouir. » On met le bravo homme en terre, et Ton n'y songe plus guère Les cimetières anglais sont des déserts. On n'a pas ici pour les morts le respect et l'amour, jd ne crains pas d'employer ce dernier mot, que nous avons pour eux. La religion protestante n'a point de prières pour les trépassés, elle n'admet pas le purgatoire. Prier Dieu pour un mort, ce serait l'insulter et douter de sa justice, ce serait lui dire ce qu'il a à faire dans l'autre monde. L'Anglais est sensé et sérieux en alTaires. Il ne croit pas qu'une messe à 3 fr. 50 c. puisse envoyer son parent au paradis. Nos bonnes mères domient leur argent. Celles qui ne croient pas beaucoup se disent : a Pauvre défunt, si cela ne lui fait pas de bien, cela ne peut pas non plus lui faire de mal. Âpres tout, ce n'est que 3 fr. 80 c. t
Un fils écrit à ses parents : c Je vais ma marier, » ou bien : c Je suis marié. »
^ Cela nous fait plaisir, répondent les parents, nous serons heureux de faire la connaissance de ta femme.
Hais c'est en Ecosse surtout qu'on est sérieux en famille. Ceux qui n'ont pas été en Ecosse ne savent pas ce que c'est que d'être sérieux, ils
38 iOHN BULL BT SON ÎLB
n'en ont pas la moindre idée. Un Ëcossaîs mes amis, un jeune érudit, va gënéralemc passer un mois tous les ans dans sa famiJ aui environs d'Edimbourg. Son père est min tre de TÉglise presbytérienne et dans une po tion d'ailleurs fort digne d'envie. Le jour de s départ, mon ami trouve invariablement à déj ner, à côté de son assiette, un petit papier s gneusemcnt plié : c'est la note détaillée i repas qu'il a faits dans la maison paternelle p dant son séjour; autrement dit, c'est l'additi Le flls, lui, qui est Écossais comme papa, met pas la main à la bourse iifant d'avoir c slaté qu'il n'y a poiot d'erreur d'articles et i l'addilion est exacte. .
— Mais, mon père, je vois fie vous marqi pour mon déjeuner d'hier, des œufs et du h je vous afiSrme que je n'ai point touché œufs.
— Tu as eu tort, mon garçon, répond le p^ ils étaient sur la table, rien ne t'empêchait < prendre.
Je connais un autre mtéressant père écos qui présente à chacun de ses enfants, à majorité, la note de tout ce qu'ils lui coûté, y compris les frais de sage-femme e nourrice. Les enfants signent et s'engagent ï i*embourser.
lOHN BULL ET CJN ÎLB S9
La belle-mère n'est point en Angleterre un objet de terreur. Elle n'est pas maltresse chez elle; il ne lui viendrait pas h l'idée d'aller s'imposer chez son gendre, a Si tu as à choisir, nous dit M. Victorien Sardon» entre demeurer avec ta belle-mère et te brûler la cervelle, n'hésite pas, brûle-la-lui. » Si nne belle-mère tombe à l'eau, disons-nous encore, c'est un accident; si on la repèche vivante, c'est un malheur. Pour se débarrasser d'une belle-mère, on n'a pas recours ici aux extrêmes mesures, on emploie la diplomatie. )e recommande aux jeunes mariés le moyeqL suivant, il a admirablement réussi à l'un de mes amis. La première année de son mariage, sa belle-mère vint s'installer chez lui. Mon ma lui prodigua les attentions les plus assidues. Il n'allait jamais à l'église, il y alla, pour avoir le plaisir de porter les livres pieux de l'excellente dame. A la promenade, c'est à elle qu'il offrait son bras. Le soir, quand sa femme s'était retirée, il restait au salon avec sa belle-mère, pour faire sa partie de besigue. Au bout de huit jours la belle-maman disparut comme par enchantement. La jeune femme s'était chargée de l'afiaire.
Lorsque la fiancée grecque ou romaine arrivait au seuil de la maison de son époux, celui-
40 lOHN BULL B1 SON IlB
ci l'enlevait dans ses bras et la portait de?ant foyer domestique pour y faire un sacrifice manger avec elle le panem farreum. Cette cér monie à l'entrée de la maison conjugale de l'a tiquité était un simulacre d'enlèvement. Quelq chose d'analogue arrive en Angleterre au dép^ de la maison paternelle. Quand le déjeuner noces est près de finir, on va se poster à porte de' la maison et Ton attend le jeu couple. Leur arrivée est saluée d'acclamations, puis, on vous leur lance à la figure, dans le c< dans le dos, partout, des poignées de riz et tou les vieilles savates que Ton peut découvrir d: la maison. Parents, amis, invités, domestiqu voisins, tout le monde se met de la partie. C< vieille coutume signifie pour les parents : « i coquin 1 tu m'emportes ma fille ! Tiens, attrape Pour les amis, pour les voisins, pour les ce mères du quartier, elle signifie : a Ah 1 mi rable loup! tu voles un agneau de la berge:
Tiens, pan, voilà pour toil » Il faut rêlc votre col, vous abriter du mieux que vousp vez contre cette grêle qui vous tombe de to parts, et vous sauver dans la voiture qui i attend. Et fouette cocher 1 en avant pour lai de miel 1 vous ne l'avez pas volé.
Après le mariage, la jeune fille d'Athènei de Rome était complètement détachée de
JOHN BULL ET SON IlB 41
famille de son père. Elle y perdait tous ses droits, ses dieux même, qu'elle changeait pour ceux de son mari. En Angleterre, la jeune fille mariée n*est plus à l'aise dans sa famille; elle y Tient en yisite, et l'on a du plaisir à la voir, mais ce n'est plus, comme en France, l'enfant de la maison : on compte les repas avec elle.
Cest à tort que l'on croit assez communément en France que le droit d'aînesse existe encore en Angleterre. Bien au contraire, le droit de tester existe dans toute sa force : un père fait son testament comme bon lui semble. Le droit d'aînesse n'existe que pour l'aristocratie. Les biens de la noblesse apparliennent au titre et sont inaliénables; encore les nobles peuvent-^ils disposer à leur gré de leurs biens meubles. Ils sont généralement assurés pour des sommes M)uleases que se partagent, à leur mort, leurs enfants ou autres héritiers testamentaires. De plus, ces fils cadets ne sont pas à plaindre : ils occupent dans l'armée, l'église, la diplomatie les services civils du pays ou des colonies, la places les plus lucratives. Le noble, en mourant recommande ses plus jeunes enfants à une patrie* reconnaissante quî ne les oublie pas.
Lm fifflmet. — Lm eitbètes. — Quand (me AngU boita, toutes les Anglaisai boitent (air connu). Jeunes QUcs anglaises et françaises. — Liberté indépendance. — Breach of promise, — Facilité mariage. — Les femmes de la basse classe. — B qaatiëres peu séduti»iQtes. — Couleur Isabelle.
Les Anglaises sont remarquables par leur fi cheur, leur allure franche et hardie, et la k gueur de leurs pieds, qui fait avant tout son à la mesure de douze pouces à laquelle ils donné leur nom. Impossible de faire un f pas avec de pareilles bases: on ne peut pas j dre son centre de gravité.
Quand elles sont jolies, les Anglaises n'ont d'égales sur la terre: ce sont des anges beauté. Trop souvent, elles ont le visage sans pression, les yeux sans lustre et sans pîqu les dents longues et proéminentes, et monti
JOtiN OULL ET SON IlE 13
leurs gencives en riant comme des rhinocéros. Elles n'ont que la beanté du diable. Une Anglaise reste rarement belle après trente ans. Les femmes de la basse classe ont la figure maigre ou boursoufflée. Elles sont horriblement pâles; on ne voit de rouge que sur leur nez.
Leurs lignes sculpturales (la ligne droite gêné* paiement) sont indiquées, prononcées, exagérées ou supprimées , suivant la mode. En 1879, c'était la mode de porter des corsages protubérants. Il n'était pas jusqu'aux plus minces qui ne fussent en état d^étaler dans les rues des ri* chesscs nourricières h rendre des points à la mère Gigogne. On voyait, aux étalages des magasins, des jumeaux en caoutchouc, des ballons gonflés et des sacs de millet qui se vendaient sous le nom de figure improvers.
L'agitation esthétique a fait tomber toutes ces difformités ridicules comme par enchantement. En 1881, on s'est mis à adorer le beau. Pour être à la mode, il a fallu se poétiser, paraître mourir de langueur, partant, être maigre et pâle, avoir les yeux cernés et perdus dans les régions éthérées. Quand on pouvait avoir Tair poitrinaire, on avait atteint le suprême chic. On ne marchait plus, on se traînait; on ne man-^ geait plus, on prenait un peu de subsistance; la voix était devenue sourde et caveraeuse; le vi-
44 lOHN 6ULL BT 80M IlB
sage exprimait le dégoûl que l'on ressentait pc la réalité des choses de ce monde. Gomme temps de Mascarille, on n'employait plus que mots furieusement^ effroyablement, terrihleme suprêmement; on restait des heures entières extase devant une flour ou une théière de vie porcelaine félée : on était devenu terriblem béte, suprêmement idiot.
Les esthètes femelles s'étaient fait couper cheveux court et portaient des costumes xv* cle de couleurs sombres. Les esthètes mâles, contraire, avaient les cheveux longs et si blaient porter des chignons. Les manières éla les mêmes que chez les femmes : mêmelangu même démarche, même jeu de physionomie s'agissait de bien relever la partie supérieur Wsage, de manière à arrondir les yeux ( faire passer les sourcils sous les chev tout en laissant tomber la m&choire inféric L'idéal à atteindre était la carpe ahurie, poussait un long soupir après chaque syl en ayant soin de ne prononcer distincte] aucune consonne et de traîner toutes les v< les en longues diphtongues. Êcarquillez toi traits de la figure, plantez-vous dans rœ!
monocle, mettez-vous dans la bouche une on mélasse, et regardez-vous dans une glac< essayant de parler, vous y verrez un esthè
JOHK BULL ET SON IlB 45
Quelques années plus tôt, vous auriez pu voir boiter toutes les femmes qui se piquaient tant soit peu de suivre la mode. C'est que la princesse de Galles, qui ayait eu des rhumatismes au genou, boitait légèrement encore à cette époque.
Tout cela soit dit, simplement pour répondre à cette assertion souvent émise que les femmes anglaises sont beaucoup plus sérieuses que les femmes françaises. Quand les dames n'ont pas de ménage à diriger, d*enfants à élever» ou de mari à suivre, et qu'il s'agit d'être sérieux, je les admirerai tant qu'on voudra, mais je les tiendrai toujours pour un peu suspectes.
Sous bien des aspects, la femme anglaise est supérieure à la femme française : elle est plus naturelle : elle a rarement des vapeurs et ne connaît point la migraine. Elle n'est pas aussi naïve que la jeune Française, mais, en revanche, elle est moins niaise. Elle sort sans sa maman et sans sa bonne, et vous donne une franche poignée de main en vous regardant hardiment entre les deux yeux. Jeune fille, vous la voyez libre comme Tair, se promener, aller au spectacle, voyager même avec des jeunes gens : c'est le leader de la société, le boute-en-train de toutes les réunions, de toutes les parties de plaisir.
Mariée, elle ne se vante pas de mener son mari
46 lOHN BULL ET SON ILB
par le net ; elle s'occupe de sa maison et de ses enfants ; elle ne fait peut-être pas beaucoup la cour à son mari, mais elle ne la fait pas non plus aux autres. Si elle ne se montre pas plus em-< pressée auprès de son mari, c'est la faute de ce dernier, qui ne lui permet pas de prendre d< libertés avec lui. L'Anglais n'a pas la bosse d< l'amour : il n'a, en moyenne, que trente-cin< centimètres de circonférence de cou ; si sa femoi lui faisait des agaceries, elle perdrait son temps Dans sa dignité, l'Anglaise s'abstient de faii des avances à wcm seigneur et maître, pour h épargner la peine d'être impoli à son égard.
En France, nous voyons les jeunes ûlles, dimanche après les offices, aller avec leurs m) mans montrer leurs petits brodequins neufs ; jardin public. On marche, les yeux baissés, à p menus et saccadés ; c'est une petite processio La maman murmure à droite et à gauche : a donne cent mille francs à ma fille. » Ces pron nades publiques du dimanche en province me toujours fait l'effet de foires où les mères vc faire trotter leurs filles. Là, point de longues libres promenades au grand air, à la campagi Non, on craint la boue des routes; les peli ;)ottines minces premient l'humidité, et les tal< pointus, intelligemment plantés au milieu de semelle, soat faits pour empêcher la marclie ;
lOBH BULL ET SON ILB 47
pfais enfin, qui verrait à la campagne les robes de soie et les chapeaux de cinquante francs?
De l'autre côté, regardez-moi la jeune fille anglaise ayec ses cheveux simplement noués derrière ie cou, un chapeau de paille de cinquante centimes qu'elle rdève de côté, une robe da coton, et des bottines k fortes semelles et à talons bas. Regardez-la, avec sa raquette, partir avec une bande de jeunes gens et d'autres jeunes filles aussi simpl^nent vêtues qu'elle, pour aller loin, dans les champs, faire une partie de laum-tennis. Point de mamans. En rentrant, elle dévore son dîner sans honte. Ge qu'elle préfère à la grftce, c'est la santé. Ce n'est pas un compliment que de dire à une jeune Anglaise : « Vous mangez comme un petit oiseau » ; c'est un reproche. Vous en voyez des plus jolies mang^ du fromage et croquer à belles dents un morceau de céleri tout cru.
Été comme hiver, l'Anglaise prend un bain froid tous les matins : de là sa fraîcheur, sa vigueur et son air resplendissant de santé.
Une jeune fille de quinze ans voyage seule. J'en connais qui vienn^it en pension à Londres, du nord de l'Angleterre. En France, elles n'iraient pas seules s'acheter une paire de gants dans le magaâa d'en face.
Je me rappelle qu'un jour j'étais assis aux
4S JOHN BULL BT SON IlB
Ciiamps - Élysées avec dcui dames anglaii A câté de moi se trouvait une jeuûc fille a sa mère et son père. La personne qui i assise à la droite du papa se leva et pa Nous entendîmes l'ingénue dire à sa mam:
t Maman, est-ce que je peux aller m'asseo côté de papa ? » C'était un bébé de dix* à vingt ans. Ces bonnes dames anglaises en i encore.
Chez nous, la surveillance de l'enrance e défiance de la liberté font naître le secret i mystère. En Angleterre, tout dans Téducs tend à inspirer la confiance en soi. Perso mère ou institutrice, ne songerait à ouvrir lettre adressée à la jeune fille : elle a sa coi pondance à elle. Pas de lettres reçues à la robéc ; pas de lettres écrites à minuit aux { cousins. L'absence du soupçon enlève toi charme au mystère. Ce sont les Bartholos font les Rosines, et ce sont, hélas 1 les Ro qui font les comtesses Almaviva. La vertu germe et mûrit au souffle généreux de la li et de la confiance.
Rien, en Angleterre, ne vient choquer h deur d'une jeune fille. Elle peut acheter un ou un journal, et les lire.... les yeux fei Elle n'a pas à cacher son roman sous oreiller, elle le lit au salon, en famille.
journaux comiques sont faits pour elle comme pour tout le monde. C'est là, je crois, le résultat de la liberté d'écrire ; l'opinion publique est le meilleur censeur. Quand on voit les journaux comiques de Paris, on se demande franchement si la cocotte et la fenmie adultère ne sont pas les deux héroïnes de la société française.
Les gentlemen n'emploient jamais entre eux d'expressions grossières, et ils ne se permettent pas les plaisanteries les plus légères devant les femmes.
Tout enfin semble ici encourager la liberté que l'on donne aux femmes et aux jeunes filles.
Dans les gares de chemin de fer, vous voyez écrit sur la porte d'entrée d'appartements confortables et fort bien meublés : Salle d* attente des dames. En France, comparez : vous voyez simplement : Côté des hommes — côté des dames. En Allemagne, c'est plus joli : Hommes — Femmes. En Bretagne, c'est sublime : il n'y a point de distinction.
La fierté, qui est une vertu éminemment anglaise, Mi naître les sentiments d'indépendance, mâme chez la jeune fille. Il en est des meilleures fomilles, de familles aisées, qui entrent dans des bureaux, peignent sur porcelaine, ou ▼ont donner des leçons, pour gagner leur argent
80 JOHN BULL BT SON IlB
mignon. D y en a qui aiment mieux partir au Canada, aux lades, en Australie, comme demoiselles de compagnie, que de rester chez elles à ne rien faire. Et puis, dans ces familles anglaises qui se composent ordinairement de six à douze enfants, les filles n'ont point de dot, et leurs chances de mariage sont beaucoup plus grandes aux colonies qu'au pays. Grâce à Témigration des jeunes gens, les colonies manquent de femmes, et l'Angleterre en a trop.
Les filles de la classe bourgeoise, je l'ai dit, n'ont point de dot ; quand elles en ont une, c'est une exceptioui ce n'est pas la règle. Un jeune honune qui dirait à un père : « Que donnezvous à Totre fille en mariage t » serait mis ) la porte immédiatement et ignominieusement Quand on prend une femme, on est suppo»
être en état de pourvoir à ses besoins. Cela m veut pas dire qu'on ne peut taire la cour à un femme que lorsqu'on est dans une positioi brillante. Non. Je connais des étudiants qu sont fiancés à des jeunes filles qu'ils épouseroi le jour où leur position le leur permettra. O reste quelquefois ainsi fiancés (engagea) pcr dant des années. On est accepté par la famil de sa prétendue, que l'on présente soi-même ses amis, que l'on mène Ubrement à la pr< naenade, au spectacle, au bal.
JOHN BULL ET SON ÎLB 5t
Les mœurs anglaises p^mettent tellement de liberté aux jeunes couples fiancés, que la loi ne permet pas à l'un d'eux de manquer à sa promesse de mariage sans le consentement de Tautre. Une jeune fille demande des dommagesintérêts à l'amant qui l'a délaissée. Qu'une jeune fille en France ait été fiancée à un jeune homme et que le mariage se soit rompu, cela ne tire pas à conséquence : les jeunes gens se sont toujours yus en présence des parents. Mais tel n'est pas le cas en Anglet^re : pendant des années peut-être les jeunes amoureux ont fait ensemble des prom^oades sentimentales plus ou moins solitaires. La jeune Anglaise, qui a été engagée, n'est plus une fleur parfaitement intacte, et, aux yeux des autres hommes, elle a perdu de sa valeur. Aussi la loi lui accorde-telle une compensation, sous forme de dommagesintérêts, si son amant l'a abandonnée sans esase sérieuse.
Les comptes-rendus des causer de violations de promesses de mariage {breach of promise cose^), font les délices des femmes. Il y en a, en effet, de fort amusantes. La correspondance intime des deux amoureux est lue tout au long à l'audience. La jeune fille demanderesse vient déposer aux pieds du jury tous les serments, tous les baisers qu'elle a reçus. Quelquefois, c'esl
52 JOHN BULL ET SON Im
ane vierge de quarante ans qai vient, toi éplorôe; plaider contre un amant volage qui 1 plantée là pour une fiancée plus jeune, pli belle ou plus riche. Quelquefois, c'est un jeui intrigant, qui s'est vu déçu dans ses espéranc les plus chères, qui voit une petite fortune 1 glisser des mains, et qui vient demander au t bunal une compensation pour le tort qui a i l'ait à son innocence et à sa candeur. Je m' rappeUe un qui demandait des dommages-int rets considérables, c parce que, disait-il, il av quitté une très bonne place, pour jouir Ira quillement,- avec sa future, de la fortune q celle-ci possédait ». Je connais un jeune An gl; qui a été condamné à payer dix mille franc une jeune fille pour avoir refusé de Tépous*
Un mois après il la menait à Tau tel pc
rattraper son argent.
Rien n'est plus facile que de se marier en A gleterre : point de paperasses à produire, po de consentement à obtenir; une déclaratior faire avec deux témoins devant un officier l'état civil (a registrar)^ et voilà tout. Une jex fille dit à ses parents qu'elle va mettre une lel à la poste; en rentrant, elle annonce que, cl min faisant, elle s'est mariée. C'est ainsi qu' agit, si elle a vingt et un ans, et que ses parc mettent des bâtons dans les roues contre son
Le mari trompé n'esl point, en Angleterre, un >bjet de ridicule; il n'a qu'à prouver Tadultère de sa femme pour obtenir son divorce. Si 'amant a de l'argent, le mari ne se bat pas en duel avec lui ; pas si romanesque, pas si bête 1 il lui fait payer des dommages-intérêts en proportion du tort qu'il lui a fait, et du dérangement qu'il lui a causé. Quand la femme a de la fortune, ces dommages-intérêts peuvent s'élever à des sommes fabuleuses, et le mari a les rieurs de son côté.
Autant les femmes des classes bourgeoise et marcbande sont fraîches et propres, autant les fournies de la basse classe sont ignobles et dégoûtantes. On est arrivé au dernier échelon social. Elles ne portent point de linge. Elles sont simplement couvertes de quelques haillons pourris, en lambeaux, ont la figure hâlée, sale et haineuse, ou bouffie par le gin, un œil poché poor le moins, des cheveux crasseux qui n'ont jamais vu le peigne, le tout surmonté d'un vieux chapeau défoncé et flanqué de plumes, de fleurs et de dentelles . Quelles plumes 1 Quelles fleurs 1 Quelles dentelles! Les vieilles femmes surtout sont horribles à voir. Elles ne vont pas à l'hospice, parce qu'il faut y travailler, et qu'elles préfèrent être libres et mourir de faim dans le
ruisseau. C'est par centaines de milJe qu'on peut compter ces créatures dégradées, dans Londres seulement. Les jeunes ne veulent pas être seryantes; elles aiment mieux travailler dans ks manufactures, ou plutôt ^core, vendre des allumettes, des fleurs, ou pis que ça, en plein air, dans les rues et dans les parcs. Ces filles sont d'une immoralité révoltante. Quelques-unes paraissent assez jolies ; maïs comment pourrait^o les juger avant de les avoir fait infuser plusieurs jours dans de l'eau chaude? Ces malheureuses éhontées regardent peut-être quelquefois avec envie ces petites femmes de chambres pro[^ettes, pimpantes, fraîches comme des gardons, qui vous ouvrent la porte dans les maisons bourge(Hses; mais elles craignent le collier. C'est toujours Thisloire du loup et du chien. Elles préfèrent manquer de tout pour être ce qu'elles aussi elles appellent indépendantes. Les bonnes respectables viennent toutes de la province.
Ce qui frappe un étranger en France, c'esl la simplicité et la propreté des femmes de la basse classe. Le bonnet, blanc connue la neige, de nos paysannes, leurs bonnes figures qui respirent la paix, la douceur des mœurs et le travail, font leur étonnement. Cest que ces femmes sont la fortune de la France ! Il n'est pas de ces braves filles de campagne qui n'arrivent en condition
munies d'une douzaine de chemises au moins.
En Angleterre, on les élève à se croire autant que les dames : de là, les chapeaux et les falbalas, et point de chemise. Quelques-unes vont à Tautel, a quand elles y sont forcées », me disait le pasleur d'une église anglicane. Généralement elles se contentent de l'autel de la nature ; c'est de la chiennerie sauvage.
La bouquetière de Londres est nn type assc?
remarquable pour ceux qui se représentent lc> bouquetières telles qu'Alexandre Dumas les dépeint dans ses romans: innocentes colombes, auxquelles le roi Vert-Galant ne dédaignait pas d'envoyer des baisers et d'en donner. La bouquetière de Londres a la voix rauque et avinée, pue le gin et la crasse, et jure comme un charretier normand. Quand on prend une rose dans son panier, on lui jette un penny en ayant soin de se tenir à une distance respectueuse. Je me rappelle, en 4869, avoir vu la princesse de Metteruich serrer la main à Isabelle, au pesage à Locgchamps. Isabelle! les bouquetières de Londres n'ont de toi que la couleurl
Vilai de curton. ~ Bottines magiques. — La classe m cfaande. ^ Les enseignes. — Les annonces. — . sandwiclis. — On, pronom indéflni. — L'esprit
afTaires. — HAbier n'est pas parler et réciproq
ment.
L'Angleterre est la patrie de la camelo Grftce au libre échange, on y trouve des vil de carton à 4,000 francs et des parapluies soie à i fr. 80. Je ne dis pas cela pour méd du libre échange ; tout à son mauvais côté dans cette lutte acharnée pour obtenir leschc à bon marché {the cheapesl market)^ la qua doit bien souvent s'en ressentir. Gependa grâce au libre échange, on fait payer le su six sous la livre, au lieu de le faire payer s< sous, comme nous faisons en France pour e:
chir une douzaine de rafBneurs. On ne dit ici au soleil : « Éteins-toi, » afin que les fal
cants de chandelle fassent leur fortune en moitié moins de temps.
Les maisons sont bâties ayec de la brique mal cuite, sans Faide d'une seule pierre de taille. Ces maisons ne sont destinées à vivre que quatre-vingt-dix-neuf ans, laps de temps au bouf duquel elles deviennent de droit le bien du propriétaire du terrain, le freeholder. C'est un placement à fonds perdu. Dans soixante ans, la moitié de Londres sera reconstruite. Je dis Londres^ parce que, en province, le terrain appartient généralement au propriétaire de la maison, qui alors emploie de meilleurs matériaux.
Punch, qu'il est toujours bon de consulter sui les actualités; représente un locataire alarmé, qui a fait venir son propriétaire pour lui montrer le mur de la salle à manger qui s'es< écroulé. Le malheureux propriétaire se perd en conjectures ; mais, tout à coup, se frappant le front, il s'écrie : « Je parierais que quelqu'un s'est appuyé contre ce mur-là ! »
Les fenêtres et les portes ferment mal. On a beau faire du feu et se mettre devant, on a le dos glacé. J*ai entendu dire à des Anglais sérieux que ces maisons ne seraient pas saines sans ces courants d'air. Cest possible après tout; car les briques poreuses dont elles sont faites doivent contenir des miasmes, qiii peuvent ainsi
S8 JOHIf BULL BT SON IlI
s'échapper en partie par les fissures des portes et des fenêtres.
11 y a peu de maisons qui ne montrent ai dedans des traces d'humidité, c II pleut dam yotre maison, dis-je un jour à mon propriétaire — Eh bien, me répondit*il, les parapluies son bon marché. »
J'entrai une fois dans un magasin de chaus sures toutes faites et j'y achetai une paire d bottines vernies pour la modique somme, je doi l'avouer, de onze schellings six pence, soit envi ron quatorze francs. J'allais au bal le soir.
Après avoir dansé une heure, je sentis u petit vent coulis me caresser agréablement plante des pieds. Je sortis du salon, en glissai avec soin, pour aller chercher la cause de ce r fraichisscmcnt inattendu. Je découvris que, tai dis que la partie supérieure de mes bottin m'était restée collée aux jambes, la partie ini rieure, semelle et talon, s'était transformée < sandales.
J'allai, indigné, le lendemain, chez mon ma chand, et je lui montrai les pièces de conv tion. 11 sembla d'abord fort étonné :
— Qu'est-ce que vous avez bien pu faire ai ces bottine^là ? me dit-il.
— Parbleu, je les ai mises pour danser, répondis-je.
JOHN BULL ET SON IlB 59
*-Ah \ dame^ s'écria- tril, tous m'en direz tant!
Morale : payez vos bottines trente schellings, ce sera bon marché.
Quand vous avez fait tos achats dans un magasin, vous placez votre pièce d'or sur le comptoir ; le boutiquier la prend et la fait sonner sur une plaque métallique, pour voir si elle est de bon aloi, et il tous rend yotre monnaie. Vous faites de même sonner toutes les pièces d'argent qu'il vous a remises : c Tu m'as pris pour un coquin^ je te prends pour un coquin ; nous sommes quittes, je ne t'en yeux pas. v
La classe marchande ne s'améliorera pas avec le présent système d'éducation. Autrefois, un boutiquier aimait la boutique où ses ancêtres avaient honorablement fait le conmierce, et il était fier de son enseigne comme un Montmorency de son écusson. Encore aujourd'hui, en France, il élève généralement sa famille dans le magasin, et sa iemme n'a pas honte de s'asseoir à son comptoir et de tenir ses livres. En Angleterre, la femme et les filles du boutiquier sont des ladies; elles jouent du piano, et vont étaler, en fourrures et en chaînes d'or, les gros bénéfices du papa. Le fils succède rarement à son père, qui vend son fonds à l'un de ses commis.
60 JOHM nULL ET SON ILK
Si vous lisez les enseignes des boutiquier!
vous y verrez qu'ils sont tous célèbres. Leui articles sont connus de toute l'ÀDglelerre, o Tameux dans toute l'Europe, ou les meilleui du monde entier. Si vous entrez dans la bout que d'un pharmacien ou d'un parfumeur, et qi vous lui demandiez s'il tient l'eau de Cologi de Farina ou tout autre article bien connu ( pharmacie ou de parfumerie, il vous répond invariablement : c Oui, nous tenons ces art cles-là ; mais nous vous reconunandons cei que nous préparons nous-mêmes, vous les tro vcrez bien supérieurs. »
Le plus petit apothicaire vend sa pâte po les dents, à lui, Teau qui fait repousser les cl veux ou donne au teint le lustre de la jeunes tout cela de sa composition. Il préfère ven( ces articles, parce qu*il sait ce qu'ils lui coûte tandis que sur les articles connus il ne p faire qu'un bénéfice raisonnable.
Le public de Londres, fatigué de payer prix énormes aux boutiquiers, a organisé part des Sociétés coopératives. On s'est grou on a pris un local, et l'on y a installé les n chandises achetées en gros ; des Sociétés actions ont adopté ce système, et Ton a vu bout de quelques mois seulement, la plu des marchands mettre sur leurs boutique
lOHN BULL BT SON ILI 61
€ Ici Ton vend aux prix des Sociétés coopératif ves. » II est positif que Tarticle journalier a diminué de prix depuis rétablissement de cette redoutable concurrence. Je payais autrefois huit scliellings un médicament tonique qui m'est ordonné depuis des années. Je me fais préparer ce médicament à la Société coopérative à laquelle j'appartiens et je le paye maintenant trois schellings. C'est encore deux schellings de bénéficCy mais je ne me plains plus.
Je connais un malin qui a mis sur sa boutique : tt Pour un boutiquier, c'est l'honnêteté qui est la meilleure des politiques (the besl policy). » On fait queue chez lui le samedi soir.
Dans une des rues de la Cité se trouvent deux marchands de parapluies qui demeurent à côté l'un de l'autre. L'un a mis sur un tableau rouge : « Si vous ne voulez pas être désappointés, c'est ici qu'il vous faut acheter un parapluie. » Le voisin a écrit en lettres d'or sur un tableau bleu : c Si c'est un bon parapluie que vous désirez, faites attention, entrez chez moi. »
Tous les épiciers, je pourrais dire sans exception, ont afSché dans leur magasin : « Quand vous aurez une fois goûté de notre thé, vous n'en voudrez plus d'autire. » Une des plus grandes maisons de thé n'a pas honte de mettre l'affiche suivante dans tous les endroits publics,
62 lOHN BULL ET SON IlI
dans toutes les gares de l'Angleterre : « Nous vendons, à trois schellings la liyre, le thé que nous fournissons aux ducs, aux marquis, aux comtes, aux barons, et à toute la haute bourgeoisie de TAngleterre. » Il n'a pas mis les vicomtes, c'est un oubli regrettable.
Les Anglais sont meilleurs marchands que manufacturiers. L'article anglais n'est pas fini et il n'est pas élégant. L'artisan Irançais est artiste; l'artisan anglais ne travaille que de la main, et ne fait que du solide.
Les Anglais excellent dans l'agence, surtout à la Qté. Ce sont les juifs qui ont introduit ce genre de négoce. Ils préfèrent être agents, courtiers à être manufacturiers, cela leur donne une occasion de mettre dedans deux Philistins : le producteur et le consommateur.
Il se dépense des sommes fabuleuses en annonces. Le Times en a, tous les jours, plus de soixante colonnes serrées. Il est des maisons de commerce qui font des annonces dans tous les journaux, dans toutes les gares du royaume, sur la couverture de tous les livres qui paraissent. Ces annonces ne le cèdent en rien aux enseignes, et si elles attirent le public, le public ne Papas volé. En voulez-vous deux ou trois?
c n sera bientôt considéré criminel devant la loi d'avoir laissé mourir un malade sans lui avoir
JOHN SULL ET SON !lI 63
fait prendre du sel de fruit d'£ao. Le flacon se yeud à deux schellings neuf pence. » t A lousr, journaliste à la semaine on au mois. Fournit impressions de vopge, biographies et essais. > Cette annonce a paru dans VAthenceunif le premier journal littéraire de rAngleterre. Enfin : c Au reçu d'une enveloppe timbrée, on enverra la photographie d'un baby avant et après l'odmnistratùm de la farine du docteur Ridge. »
Les meilleures annonces sont celles qui se promènent dans les rues à la queue leu leu. Les malheureux abandonnés de Dieu et des hommes, qui portent ces affiches devant et derrière, ont reçu des Anglais le nom très réussi de Sandwichs.
Je me promenais un jour dans Fleet-Street, quand, à mon grand éionnement, je vis passer une douzaine de galériens, aux cheveux rasés, portant le costume de cormcu. Us étaient accompagnés d'un garde- chiourme. t C'est honteux, dis-je à un ami qui était avec moi, de ne pas transférer ces malheureux en voiture. 9 Ils étaient enchaînés deux par deux, et portaient sur le dos le chifire 14. C'était l'annonce d*un vaudeville, intitulé : c Quatorze jours de prison», et qui a eu du succès au Criterion-Theatre.
Sur la vitrine de tous les magasins à la mode, vous voyez : c Ici, on parle français. » On^ pro-
61 JOHH BCLL BT SOU tLB
nom indéfini» se rapporte généralement id à personne qui se trouve absente do nuigas!
quand vous y entm ; j'en ai fait plusieurs { l'expérience.
L'esprit des afiEEÛres en Angleterre a atteint dernières limites. Je connais un armateur qi vendu ses bateaux à voiles à ses fils, et qui 1 fait concurrence avec des vapeurs.
Quand vous prenez un billet de chemin fer, vous pouvez en même temps, pour t pence, acheter un biUet d*asturance. S'il an un accident et que vous soyez tué, la Com gnie paye à vos héritiers la somme de vii cinq mille francs. Je connais un Anglais qui manque jamais de se procurer un pareil bi c Eh bien, me disait-il un jour, chaque fois j'arrive sain et sauf au débarcadère. ... je un peu désappointé. »
Personne ne se découvre dans les mes de un corbillard. Il taut être utile en ce me pour inspirer l'estime ou le respect, et un i ne Test plus . Je ne connais rien de plus t qu'un enterrement en Angleterre. En Irla ils font mieux les choses, ou, du moins, il font plus gaiement : ils se soûlent tous le de l'enterrement d'un parent ou d'un ami.
John Bull 9 ea bon patriote, préfère ^article anglais à tout autre. Quand il est obligé de tenir un article douteux, il lui donne un nom étranger. Nous en sommes tous là : ce que nous appelons a le mal napolitain » est ce que les Italiens appellent c le mal français ». Je dois dire que les Allemands ont, en Angleterre, la préférence.
L'adjectif allemand parait être dans le commerce le synonyme de mawHiis. L'argent allemand (German Hiver), les saucisses allemandes (German sausag€s)f sont des articles que je n'aimerais pas à reconmiander au plus acharné de mes ennemis.
« S*en aller sans dire adieu à personne » s'appelle en anglais c s'en aller à la française » (io take Frençh leave).
Le mot espagnol hablarf qui signifie a par^ 1er », nous a donné le mot français hâbler, qui signifie « parler avec vanterie ». Les Espagnols ont pris leur reyanche : a Parler avec vanterie » est dans leur langue parlar. Attrape!
vni
Autres temps antres mœurs. — > Ma femme aa désespoir.^ Rien ne réussit comme le succès. — Pauvreté n'est pas vertu. — Une nation d'abeilles. — Nobles anglais et français. — Parvenus. — Un toast bien choisi.
<E Alfred, nous dit M. Guizot, pour éprouver ses sujets, faisait suspendre aux poteaux des carrefours des bracelets d'or qui ne furent jamais volés, et les voyageurs qui laissaient tomber leurs bourses sur les grands chemins pouvaient attendre un mois avant de revenir sur leurs pas, sûrs de retrouver leur argent intact là où ils l'avaient perdu. »
Tel était le Saxon du temps d'Alfred le Grand. Quantum mutatus db illol Que les chemins de fer l'ont donc changé! Je maintiens qu'un boutiquier de Londres se croirait déshonoré, s'il ne vous vendait pas sa marchandise à faux poida ;
qa'un employé des chemins de fer irait se pendre, s'il ne TOUS volait pas d*un schelling en passant votre monnaie d'un souverain à travers le guichet ; qu'un conducteur d'omnibus ne garderait pas sa place un mois, s'il ne trouvait pas moyen de doubler son salaire en volant la Compagnie ou les voyageurs ; qu'un cocher de cab n'a jamais de sa vie demandé le prix exact d'une course, et qu'il l'a même rarement accepté; qu'un aveugle n'a jamais dit merci avant d'avoir vu, de ses yeux vu, que la pièce que vous lui avez donnée est de bon aloi.
Ma fenmie rentra un jour à la maison désolée : t Figure-toi, me dit-elle, que j'ai donné une pièce de deux scheilings à un conducteur d'omnibus, et qu'il m'a rendu deux scheilings et trois pence. Il aura pris ma pièce pour une demi-couronne. Pauvre homme! peut-être un père de famille! c'est six pence qu'il lui faudra rembourser de sa poche à la Compagnie. » J'allais mêler mes pleurs à ceux de ma femme, quand il me vint à l'idée de lui demander de me montrer les deux *schellings en question.
« Console-toi, lui dis-je, après avoir examiné le florin, console-toi; les enfants du pauvre père de famille feront bombance demain. » La pièce était en bois.
La première chose qu'une maman anglaise
68 lOUN BULL ET SON iLE
donne à sa fille en la mariant, c'est une ba lance. Toute maîtresse de maison sait qu*i Taut peser les provisions et changer de foui nisseurs jusqu'à ce que l'on en ait trouvé qu vous donnent à peu près votre poids.
Ce serait à tort que l'on appliquerait à tout l'Angleterre les remarques que je viens de fair sur la basse classe marchande de Londres ; j n'ai rencontré en province que des commci çants agréables, honnêtes, et d'une éducation j pourrais presque dire supérieure.
U faut avant tout réussir en Angleterre. On i plaint pas celui qui tombe ; on s'en éloigne l'on s'en moque . C'est un imbécile ou un parc seux, dit-on, et l'on vous donne à choisir ent les deux. Le lord et le riche, voilà les deux id les de l'Anglaise Aussi John Bull, sur son de mort, dit-il invariablement à son héritiei t Mon fils, gagne de l'argent, honnêtement tu le peux, mais gagne de l'argent. » Id, pi que partout,
La vertu sans argent est un meuble inutile.
Rien ne réussit comme le succès {nothing s\ ceeds like success), dit le proverbe anglais. C
1. Oa voit ici, aux vitrines des magasins, les photog phies des nobles, tout comme chez nous on y voit les p togryphies dc3 célébrités.
signifie^ en bon français, que la fin jastifie les moyens, qae si vous avez fait fortune, peu de gens viendront vous reprocher les moyens que vous aurez employés pour arriver au but, si vous vous êtes renfermé dans la légalité. Légal et loyal sont des doublets, disent les philologues. Hélas! oui : loyal est la bonne et vieille forme; légal est un mot de formation récente, avec une signification qui répond aux exigences de la civilisation moderne.
Soyez riche en Angleterre, et vous aurez acquis toutes les qualités, tous les talents. Vous deviendrez protecteur des arts, gouverneur des grandes écoles publiques, député de l'université d*Oxford à la Qiambre des Communes, membre de la Chambre des Lords même. Un homme riche est qualifié homme de bien, c'est Pope qui ra dit ».
Pauvreté n'est pas vice en France, ce l'est en Angleterre.
Tout a son bon côté. Cette soif des richesses, cette adoration du veau d'or, a fait de la nation anglaise une nation d'abeilles. Tout le monde y travaille. Fût-on l'héritier d'un millionnaire, on ne songe point à passer la vie dans l'oisiveté. Le duc d'Argyle, dont le fils aîné, le marquis de
i. A mon of weallh n jn^&sd a man ofworth.
70 JOHM BULL ET SON ÏLB
Lorne, a épousé une des filles de la reine, a un fils établi marchand de thé à Liverpocd . Nos hobereaux croiraient déroger à la noblesse en contribuant à la prospérité et à la richesse du pays. Dans leur inutilité, ils préfèrent végéter avec quelques centaines de francs de rente, passer leur temps à jouer à l'écarté au cercle, à faire des dettes, à emprunter quelques sous pour offrir à lYglise de leur canton des vitraux qui perpétueront de siècle en siècle le glorieux nom d'une famille à jamais parasite.
Donnei cinquante mille francs à un Français, il les placera en rentes sur l'État, et ira planter ses choux. Donnez-les à un Anglais, il les mangera en un mois, ou bien il partira au Canada, en Australie, cultiver la terre et faire le commerce ai moutons. Il lui faut beaucoup ou rien. Cinquante mille francs 1 Traduisez cela en anglais, cela fai deux mille livres sterlingsl Que c'est maigre Que cela sonne petit à l'oreille d'un Anglais l
Rien qu'en biens immeubles, le duc de De vonshîre a une fortune qui s'élève à enviro:
huit millions de livres sterlings, c'est-à-dire deux cent millions de francs. C'est un des paii d'Angleterre les plus riches, mais il y en beaucoup de plus riches que lui: le duc c Westminster, par exemple, dont la fortune al teint un chifire incroyable.
Qui dit noble, en Angleterre, dit riche : voilà le secret du prestige de l'aristocratie. Le jour où elle pourra aliéner ses biens qui s'accroissent à chaque génération grâce au droit d'aînesse, le jour où elle perdra son influencé en cessant d'être une puissance politique, elle sera ce qu'elle est aujourd'hui en France : un groupe de citoyens à préjugés.
Le parvenu anglais est beaucoup plus insupportable encore que son pareil en France, parce qu'il n'a pas, comme ce dernier, un certain reste d'admiration et de respect pour l'instruction et le talent. Celui-ci se contente, en bonne compagnie, de faire sonner ses écus; celui-là vous dira très bien qu'il aurait pu faire des vers ou de la peinture, apprendre le latin et le grec, s'il avait voulu^ mais qu'en bon Anglais, il a préféré être utile à son pays et faire du commerce. A cela près, les deux types sont pareils, avec cette autre difiérence, toutefois, que le parvenu français est invariablement arrivé à Paris en sabots avec quarante sous dans sa poche, tandis qu'en Angleterre ce genre de chaussure, n'existe pas, et qu'au lieu de quarante sous, le parvenu anglais est venu à Londres avec une deoii-couronne.
Il m'arriva un jour de diner à la table du lord-maire de Londres, le roi des parvenus an*
glais. Milord-maire se mit, entre la poire et le fromage, à entamer la conversation sm* rinstruotion : sujet bien choisi pour les convives qu il traitait : nous étioas à sa table une centaine de publicîstes, d'hommes de lettres et de professeurs, t Voyez-vous, nous dit-il, j'admire beaucoup rinstruction ; mais, au fond, je ne crois pas qu'elle rende d'aussi grands services qu'on veat bien le dire , je suis même porté à croire qu'elle fait autant de mai que de bien. Selon moi, tout garçcHi de douze ans devrait quitter l'école, et être mis à même de gagner sa vie (his breai and cheese)y c'est-à-dire savoir lire, écrire, compter, un peu d'histoire et de géographie.
Le reste ne peut que lui nuire, en lui détournant l'esprit du grand objet de la vie, qui est de faire des afiaires. Regardez, moi, j'ai quitté la maison paternelle à onze ans pour entrer dans une corderie. Je n'ai jamais reçu qu'une instruction très élémentaire, et cependant, aujourd'hui, je suis lord-maire de Londres. » Tel est le toast de bon goût que Sa Seigneurie avait jugé à propos de porter devant une assemblée en partie composée de professeurs et de gens de lettres.
Londres. ^ La riOe. — Les parcs. — Les itiSb. — Spectacles navrants. — Les ivrognes. — Encore les sandwichs, — Autres métiers peu lucratifs. — Commerces florissants. — Le langage des rues. — Les monuments. — > Les brouillards. ~ Sauvons-nous.
L'enfer, a dit le grand poète Shelley, est un lîea qui ressemble beaucoup à Londres:
Hell is a city much like London.
Londres est, en effet, un mélange ignoble de bière et d'évangile, de gin et de bible, d'ivrognerie et d'hypocrisie, de fange inouïe et de luxe effréné, de misère et de prospérité, de pauvres gens morfondus, affamés et abjects, et de gens insolents de richesses et de bonheur, dont le revenu annuel nous semblerait un capital colos* Fal.
74 JOHN BULL ET SON IlB
Excepté à Test de la capitale, la basse classe ii*habite pas de quartiers spéciaux: on la voit partout, traînant ses guenilles et sa honte. Dans ce pays libre, il semble qu'il soit accordé à Fèlrs dégradé de mettre des vêtements qui ressembleo: par la forme à ceux des classes supérieures, et d'étaler sa misère au grand jour comme un reproche perpétuel à Tindiffcrence et au mépris du riche. Un auteur célèbre commet une grave erreur, erreur que son court séjour en Angleterre peut seul expliquer, quand il dit qu'on ne voit ni mendiants ni gens sales dans les parcs de Londres. Us y fourmillent, non seulement dans les parcs, mais dans Régent Street, dans Oxford Street, dm les grandes artères de la ville, partout.
Voyons les promenades:
Hyde Park est un vaste champ, mal entretenu, situé au milieu de Londres. L'aristocratie la pte riche du monde s'y montre à cheval ou en voiture, dans la route sablée qui en fait le tour, i la tombée de la nuit, Hyde Park devient uï coupe-gorge, un gigantesque lupanar à cinquaDt centimes par tète, qu'un Anglais vous Fecom mande bien d'éviter; la voyoucratie la plus in mondiï y pénètre en foule pour s'y vautrer tôt son soûl; on a bien soin d'en laisser les port ouverics toute la nuit. Les policemen, qui i tienne Qt à l'entrée, pourraient facilement assa
nir ce foyer d'infection ; mais ils ont des (ordres précis de ne point se mêler de ce qui, parait-il, ne les ^regarde pas. La populace de Londres est hainease, il faut la ménager.
A côté de Hyde Park se trouve Kensington Gardens. Ce parc a la grandeur solennelle d'un bois, quelque chose de sauvage qui ravit : c'est deux kilomètres carrés de la forêt de Saint-Germain au centre de la ville. En France, nos jardins publics et leurs arbres sont sous la juridiction d*un ancien sergent, qui ne connaît que la consigne et Talignement. Si une feuille, qui dépasse, attire son regard sévère, une, d&usse, elle disparait ! Nos arbres des Tuileries ressemblent à ces petits bouquets verts que l'on met dans les bergeries d'enfants. Le bon abbé Gaultier, qui nous a enseigné à tous un peu de géographie, parle du fameux pare de VersaiUes où Vart a forcé la nature. Ici, l'art laisse la nature tranquille, parce que l'Anglais ]a respecte et l'apprécie beaucoup mieux que nous. Rien n'est plus imposant que la magnificence des parcs anglais. Allez-y le matin, alors que les promeneurs n'y sont point, que le rossignol chante au sommet d'un arbre gigantesque; c'est un des rares plaisirs que vous trouverez à Londres, à votre porte. Si la matinée est belle, vous ne manquerez pas d'admirer cette lumière
76 JOHN BULL BT SON IlB
gris perle, douce et tamisée^ que je n'ai vraiment bien vue de ma vie que dans les parcs de Londres. Regerfs Park, Green Park^ St'James*& Parky ce dernier surtout, près du palais de Buckingham, de Whitehall et du palais de Westminster, sont de fort belles promenades; voui pouvez faire six kilomètres à Londres sans sorti des parcs. Je recommande surtout à ceux qu visitent Londres de sortir de la ville et d'aile voir les jardins de Rew, le parc de Richmond < les marronniers de Hamp ton-Court.
Passons aux rues.
Ce qui frappe tout d'abord, ce sont les noi de ces rues. L'Angleterre, qui peut avec drc •e vanter de la plus belle littérature du mond ne donne pas à ses rues le nom de ses célébrll littéraires. On n'a pas songé, en les baptisai aux Shakespeare, aux Spenser, aux Gibbon, a Sterne, aux Goldsmith, aux Burns, aux Thacl ray, aux Dickens, aux centaines de noms < feront la gloire immortelle de ce grand pa Les rues, ici, portent les noms de Taristocra des principales villes du ropume, et des g propriétaires qui y ont b&ti les premières n sons : Bedford Square, Russeîl Street, Grosve Square, Livcrpool Road, etc. Je connais 1 une rue Milton et une rue Addison, mais Mi a été le secrétaire de Cromwell et a fait
JOHN BULL ET SON IlB Ti
poèmes religieux; quant à Addisou, ce n'est pas comme poète ou essayiste qu'il doit l'honneur de voir une rue porter son nom, c'est comme homme d'État ayant roulé carrosse à Londres.
Les grandes artères de la ville sont pavées en bois ; ces pavés sont excellents pour les chevaux, les voitures et les entrepreneurs qui sont appelés à chaque instant à les réparer.
Ce qui étonne un Français à Londres, c'est de voir des hommes comme il faut fumer la pipe dans les chemins de fer, sur l'impériale des onmibus, et même en marchant dans la rue. Je ne dis pas que ce soient de parfaits gentlemen, mais enfin ce sont des gens bien élevés, des employés, des commis de banque, etc. Les Anglais de la basse classe m'ont l'air de fumer tous dans des pipes neuves, je n'en vois pas de culottées : drdle de goût! quand ils ont fumé deux ou trois fois dans une pipe, ils la ^ettent.
La distance de la Cité force la plupart des gens à passer, tous les jours, en chemin de fer ou dans Tomnibus, de une heure et demie à deux heures. Ce mouvement continuel doit tendre à faire évaporer la cervelle. Ceux qui ont quelque souci de leur santé font une partie de la route à pied. Dans un climat humide, avec une nourriture et une boisson lourdes, il faut
78 JOUN BULL ET SON IlI
prendre de Texercice, c'est le premier conseil que TOUS donne un médecin anglais.
Sî vous entrez dans ces petites constructions, que nous appelons vespasiennes, mais v;ui ne leur ressemblent en rien, vous verrez écrit en face de vous : c Ajustez votre habillement avant de sortir. » C'est qu'ici il ne but pas que le moindre mouvement puisse blesser la pudeur. J'admire cela.
Promenons-nous. A partir de huit heures di soir, le plus beau quartier de Londres est entièrement livré à la débauche. C'est la foire au^ filles. Je le dis ailleurs, un Anglais respectabl ne se promène pas le soir. Vous ne voyez dan Régent Street que des étrangers ou des provin ciaui qui sont venus à Londres pour y tire une bordée. Depuis plusieurs années les ba publics sont fermés, et le marché, qui se tena autrefois entre quatre murs, se tient maintena] en pleine rue. La police des mœurs n'existe p à Londres, et la capitale de ce monde si mon si chrétien, exhibite les spectacles les pi navrants qui se puissent imaginer. Des fil de quatorze et de quinze ans, aux cheveux teic défaites, mal lardées, ivres, en guenilles, Yi< nent vous oi&ir leurs faveurs à vil prix. Ex nuées de fatigue, elles tombent dans le rui8s< à deux heures du matin. Elles ont fait le trotl
pendant six mortelles heures. C'est horrible ! Les habitants de Londres commencent à s'émouvoir de cet état de choses ; on se met à faire des pétitions. Il n'est que temps.
L'iTTOgnerJe des rues est impossible à décrire. Le samedi soir, c'est un sabbat général. Les femmes se soûlent presque autant que les hommes. En Ecosse, elles les égalent ; en Irlande, elles les surpassent. Je parle d'après un rapport officiel fait au gouvernement anglais en
Je lis l'annonce suivante dans le Ghisttan World: c La femme d'un pasteur de rÉgiias anglicane recommande aux familles chrétiennes ooe cuisinière, autrefois adonnée au vice et à la boisson, mais qui a pris la ferme résolution de se bien conduire. > Excellente dame! Que oc la prend-elle, elle-même? Ah I voici pourquoi: cette bonne âme n'est pas égoïste; toute femme de dergyman qu'elle est, elle ne veut pas accaparer toutes les occasions de faire le bien ; elle vous en laisse, soyez reconnaissants.
L'Anglais ne fait de tapage que quand il est ivre ; alors il devient batailleur et méchant. La moitié des assassinats sont commis soiis l'influence de la boisson. U n'y a pas longtemps encore, un gentleman iltavait pas honte d'êlre vu soûl dans la rue. Au commaioement du siècle,
80 lOHN BULL BT SON IlB
en entrait au Parlement en trébuchant; c'était bign porté. On raconte que Pitt arriva un jour à la Chambre des Communes, &'appuyant au bras d'un honorable. Ils étaient ivres tous les deux. « Dites-donc, Pitt, comment cela se faitil? je ne vois pas le président, fit l'ami do grand homme d'État.
— C'est drôle, répliqua Pitt, moi, j*en... vols... deux >.
Je me rappelle un ivrogne — c'était à l'époque où une guerre entre l'Angleterre et la Russie paraissait imminente — qui appelait la Russie dans la gare de Cannon Street. < Arrive, lui criait-il, que je te fasse ton affaire. » Comme la Russie ne bougeait pas : « Eh bien, toi, la Turquie, viens : Russie ou Turquie, ça m'est égal, t Même silence de la part du Turc : « Eh bien, je vous défie tous. Russes, Turcs, Anglais s.... tas de gueux. » On le fourra dans un wagon tant bien que mal. Je plains sa femme s'il est arrivé chez lui avant d'avoir assouvi sa colère belliqueuse sur une des puissances européennes.
Il n'est point ici de si petit métier qui ne nourrisse son maître.
Le plus triste spectacle que, dans sa dégradation, rhomme ait encore donné au monde, c'est un cordon de sandwichs. On flanque à
Iliomme sandwich deux planches. Tune sur le dos, l'autre sur la poitrine, et on l'envoie promener par la ville les annonces les plus bizarres, les plus grotesques. Pour le vil salaire de quelques sous, il lui faut, toute la journée, par tous les temps imaginables d'un climat froid et humide, se traîner clopin-clopant dans les ruisseaux des principales rues. Je dis dans les ruisseaux, car il ne faut pas qu'il s'en écarte, afin de ne gêner la circulation ni du trottoir ni de la chaussée. J'en ai vu, de ces malheureux, traîner leurs pas appesantis par la fatigue, enfermés dans d'immenses malles cubiques qui les couvraient des genoux au cou. La tête et les bras étaient libres ; encore les bras ne l'étaientils qu'à moitié, car ils avaient à distribuer aux passants les circulaires du fabricant de malles. Nos chiffonniers sont des princes auprès de ces pauvres bétes de somme :
Plutôt souffrir que mourir, C'est la devise des hommes.
Vous n'aurez pas fait cent pas dans la rue, une valise ou un sac à la main, sans avoir à vos trousses une bande de gamins et de malheureux, à l'affût des occasions d'attrapper un penny pour leur peine si vous leur confiez votre bagage, et d'enfiler lestement le nremier tournant
A2 lOHN BULL BT SON ILB
81 TOUS tournez la tète. SU tous feiut traverser la chaussée, un mendiant en haillons marchera devant vous et, avec son balai, écartera la boue de votre chemin. Vous renconlr z oes pauvres diables dans les quartiers les plus fashionables : dans Piccadilly, dans Regcnt Street, à Hydv3 Park Corner, sous les fenêtres du Palais de Buckingham.
Les commerces les plus florissants de Londres, et les seuls qui soient vraiment solides sont le commerce de bière et le commerce de vieux habits. Pas de crédit au pauvre hère : pour avoir son verre de bière, il faut qu'il allonge ses trois BOUS. Le publican et le pawnbroker^ voilà les princes du commerce anglais. L'un est la con* séquence de l'autre. Ils se renvoient leurs pratiques.
U n'y a pas de mont-de-piété en Angleterre ; le gouvernement ne monopolise ici aucune industrie, ni les allumettes soufrées qui puent au nez, ni les londrès incombustibles à trente centimes. Le besoigneux s'adresse aux prêteurs sur gages (patonbrokerê). La manière dont procèdent ces industriels, que j'ai entendu bien des ma^a* trais traiter de receleurs, invite et favorise le vol. Le marchand d'or et d'argent, le revendeur, en France, est forcé de payer à domicile celui qui lui a vendu ua bijou ou ua objet, de quelque
lOHN BULL BT SON !lB $3
valeur qu'il soit. C'est une certaine garantie. Ici^ vous donnez au pawnbroker le nom éL l'adresse qui vous passent par la tête, et il vous paye. II vous prête à raison de trente pour cent, et vous avance aussi peu que cela lui est possible, car il prend l'objet que vous lui offrez en gage à ses risques et périls ; si l'objet a été volé, et qu'il soit reconnu par son propriétaire, il est obligé de le lui restituer.
Le langage des rues est au delà de tout ce que le dictionnaire poissard français pourrait mettre à la disposition du traducteur; il faut renoncer & en donner même une idée. Autant le langage des classes bien élevées est choisi, exempt de toute expression de mauvais goût, euphémique au plus haut degré, autant le langage du peuple est cru et obscène.
La basse classe semble n'avoir qu'ua adjectif à sa disposition, c'est l'adjectif sanguinaire (bloody). Ce mot, qui corresponde notre juron sacré, fait frémir en Angleterre ; il ne peut que nous paraître ridicule. Un ouvrier anglais dira par exemple : « J'ai dit à mon bloody patron qu'il ne me donnait qu'un bloody souverain toutes les bloody semaines, qu'il me fallait cinq bloody schellings de plus. Il m'a répondu qu'il n'avait pas le bloody temps d'écouter mes bloody
plaintes, > etc., ça roule ainsi tout le temps. Ce mot cependant, qui se trouve épelé comme l'adjectif sanguinairey n'est autre, croyons-nous, que l'expression by'r Uidy {by our Lody, par Notro- Dame), expression que Ton rencontre plusieurs fois dans Shakespeare.
Les combats de coqs et de chiens, si fameux autrefois, sont maintenant défendus par Ja loi. Les boxeurs eux-mêmes ont cessé d'être une att7'aclion; ils sont poursuivis, et ne donnent plus leurs représentations que clandestinement. Ces restes de barbarie disparaissent tous les jours. Ces luttes étaient terribles. L'Anglais allonge un coup de poing à faire sauter la lète des épaules. Chose curieuse : même quand ces sauvages se battent tout de bon, ils ne se donnent jamais de coups de pied ; c'est contraire à l'esprit national. Le coup de pied est réservé par l'homme pour maintenir la discipline chez les femmes qui en gardent le strict monopole.
11 serait difficile de dire où Londres commence et où il finit. La circonscription postale fixe lo centre de la ville à Charing-Cross^ et lui donne un diamètre de 24 milles, soit 36 kilomètres, ce qui fait; pour la circonférence, une longueur de près de 30 lieues.
lOHN BULL ET SON IlB 85
A proprement parler, Londres n'a pas de monuments. L'abbaye. et le palais de Westminster, la cathédrale de Saint-Paul, il ne faut pas chercher autre chose. Quelques statues: le grand Cobden grelottant de froid dans un quartier retiré et sale, Nelson planté au sommet d'une diandelle romaine à une hauteur prodigieuse, trois Wellingtonsy un Shakespeare; encore cette dernière statue a-t-elle été offerte à la Ville par un riche particulier. Aux quatre coins de la place Trafalgar, la place de la Concorde de Londres, se trouvent quatre piédestaux. Trois sont surmontés de statues: Georges IV, le général Napier et le général Havelock; le quatrième attend. L'Angleterre ne manque pourtant pas de grands hommes. C'est de l'indifTérence, rien de plus.
L'Albert Mémorial^ monument élevé par la reine Victoria à la mémoire du prince Albert, mérite d'être vu, ne fût-ce que pour voir comment on peut dépenser trois millions à faire des sottises.
Le if onumenr est une colonne de deux cents pieds de hauteur, qui a été élevée en comme* moration du fameux incendie de la Cité en 1666. Pour trois pence, vous pouvez monter au som« met du MonumenL Hais, conmie dit le gardien de cette colonne dans un des romans de Charles
Dickens, cela vaut six pence de rester en bas. John Bull est actif et commerçant, il ne tire pas sa poudre aux moineaux. Les monuments publics sont pour lui des frivolités. Et pourtant, quels trésors, quelles richesses dans ces frivolités I Tout à Textèrieur dégoûte à Londres, tout enchante à Tintérieur. Les rues ne semblent faites que pour se rendre d'un point à un autre. Rien n'y invite à s'arrêter; tout, au contraire, vous pousse à allonger le pas. Le flâneur n'existe pas à Loadres; dans les parcs, il serait suspect. Les gentlemen que vous rencontrez dans la rue sont des gens qui vont à leurs affaires ou qui rentrent chez eux.
Les brouillards de Londres, dont la réputation est universelle, sont de deux espèces. Le plus curieux et le moins dangereux à la fois est le brouillard noir. C'est tout simplcm^t la nuit complète, profonde, à midi. Le gaz est allunaé immédiatement partout, et quand ce genre de brouillard se tient, conmie il arrive souvent, dans les régions atmosphériques élevées, il ne vous affecte pas beaucoup. U ne toucbc pas la terre, et, avec la lumière du gaz, vous v«Hi8 croyez dans la rue à dix heures du soir. Le trafic des rues n'est point interrompu: li
JOHN BULL BT SON ÎLB S7
Cité continue son petit bonhomme de chemin.
Le pins terrible est le brouillard jaune, que les Anglais appellent le brouillard purée de pois {pea soup). Celui-là vous saisit à la gorge et vous étouffe. Il faut se couvrir la bouche avec un masque respiratoire ad hoc sous peine de cracher le sang ou d'être asphyxié. On a beau allumer le gaz des rues, vous ne le voyez pas, alors même que vous touchez le réverbère. Les voitures s'arrêtent. C'est la ville morte et enterrée pendant quelquefois plusieurs heures.
Ces brouillards sont plus rares que ne le croient nos excellents compatriotes, qui se figurent souvent que, pour ne point se perdre dans les ^ues de Londres, il faut se tenir par la main y.i., au moins, ne pa^ lâcher le pan de la redingote de son compagnon. Ces brouillards n'apparaissent guère plus de quinze jours par an. Quant aux trois cent cinquante autres jours de l'année, c'est toujours à peu près la même brume. Quand le del est pur, il est délicieux; mais c'est rare. Chaque fois que le soleil parait, on lui fait sa photographie. C'est pour ne pas l'oublier. Ces brouillards ne seront bientôt plus à craindre, la corporation est en train d'y mettre bon ordre. Elle a tenu plusieurs meetings à ce sujet. Le lord-maire s'en occupe, il y a de l'espoir.
88 iOHH BULL £T SON ÎLI
SauYons-Qous et entrons au plus vite dans les musées, dans les clubs, dans les maisons, nous allons y trouver de quoi nous réjouir les yeux, Tesprit et le cçsur»
Les Intérieurs anglais. — John Bull à la ville et à la campagne. — Les clubs. — Les musées. — Britisb Muséum. — South Kensinglon Muséum. — National Gallery. — Les grands maîtres anglais. — La Tour de Londres. — Hampton Court. — L'abbaye de Westminster. — Saint-Paul. — Le palais de Cristal. — ' L'Exposition de Madame Tussaud.
Si rien n'est plus triste, plus morne, que la vie extérieure des grandes villes d'Angleterre, je ne connais rien de plus séduisant qu'un intérieur de bonne maison anglaise. Ce sont des paradis de confort raisonné et de luxe bien compris.
Comme ces Anglais entendent intelligemment le bien-être! quelle prévoyance ingénieuse des plus petits besoins 1 avec quel soin merveilleux toutes les commodités de la vie sont étudiées 1 Chaises longues pour la conversation intime,
90 JOHN BULL ET SON IlI
faute ails roulants à pupitre pour la lecture: sofai à bras pour fumer, il semble que chacun do sièges de la pièce ait été fait pour répondre i an besoin particulier. Salons, parloir, bibliothèque, fumoir, chaque pièce a son but spécial
Tout Anglais a son boudoir, j'entends boudoi dans le sens étymologique du mot, c*est-à-diri un petit sanctuaire interdit aux profanes, et dan lequel il peut se retirer quand il désire être seu pour travailler ou se reposer. C'est ce qu'i appelle son growlery, son grognoir^ mot qui comme on le voit, n'est autre que notre bovdoir
Le tapis est, en Angleterre, un objet de pn mière nécessité. Tous les parquets et les esca liers des habitations les plus simples, en soi couverts. « Pourvu qu'une Anglaise ait des tapi et du thé, disons-nous en France, elle est heu reuse. » Ces deux articles sont, en effet, la bas de son bonheur, deux choses essentielles à 1 vie. Je peux dire, par expérience, qu'il ne m vient jamais à Tidée de demander du thé quao je suis en France, et qu'en Angletejrre je n saurais m'en passer. Le climat l'exige, a E Ecosse, vous dira un Écossais, je ne pourra vivre sans mon verre de whisky ; » et il ajoute « mais, en Angleterre, je puis m'en passer, ce que je veux bien croire» bien que je ne l'a jamais vu.
JOHN BULL ET SON IlI
Dans ce pays où Tbiver dure huil mois de l'aimée, oïl ce temps gris sombre, sale et humide, que les Anglais se plaisent à appeler most unur simI loeather, vous met le spleen au cœur, il a bien fallu songer à chercher le bonheur chet soi.
Les bfttels particuliers de Londres n'ont rien de bien remarquable à Textërieur; mais que de luxe, que de richesses sont entassées derrière ces longs murs noirs! Ce n'est encore rien, cependant, à comparer aux grands châteaux, aux anciens homes de la vieille Angleterre : de vrais domaines royaux. Aussi bien peut-on se figurer un pays jonché de châteaux de Fontainebleau.
C'est à la campagne qu'il faut voir John Bull dans toute sa gloire. Sporisman dans l'âme, il est là dans son élément « L'étranger qui veut se &ire une idée exacte du caractère anglais, dit Washington brving, ne doit pas se borner à observer la ville... C'est à la campagne que l'Anglais donne libre carrière à ses penchants naturels, n est heureux de pouvoir s'affranchir des formalités et des froides banalités imposées par la ville , il quitte ses habitudes timides et réservées, pour se livrer à la gaieté et aux penchants de son cœur. Il s'entoure de toutes les commodités et de tout le luxe de la haute
société, et bannit de son séjour toute espèce de gène. Sa résidence de campagne contient de quoi satisfaire tout les goûts : goûts pour l'étude, pour les arts, pour les divertissements rustiques, \iyres, peinture, musique, chevaux, chiens, attirails de chasse de tous genres, il a tout sous la main. Il n'impose de contrainte ni à ses hôtes ni à lui-même; mais dans un esprit vraiment hospitalier, il procure les moyens de se divertir^ et laisse à chacun le soin d'en user selon son goût, . .
9 Gd qui me charme le plus, c'est le talent d'imagination avec lequel les Anglais décorent les modestes demeures de la classe moyenne.
L'habitation la plus simple, le coin de terre le plus stérile, devient un petit paradis, entre les mains d'un Anglais qui a du goût. Et cependant le grand charme d'un paysage anglais, c'est le sentiment de moralité qui semble y avoir pénétré. Cest un sentiment qui s'associe dans l'esprit à des idées d'ordre, de tranquillité, de sobriété» de principes bien établis et d'anciennes cou* tûmes vénérables. Tout semble être le résultat d'une longue existence régulière et paisible. »
Et les clubs, ces palais de Pall-Mall ! VAthefUBum Club pour les célébrités des mondes scientifique et littéraire; le Carlton-Club pour les membres importants du parti conservateur; le
lOHN BULL ET SON IlB 93
Reform-Club pour ceux du parti libéral; V Oxford and Cambridge-Club pour les membres des deux grandes universités; VArmy and Navy Club pour les officiers des armées de terre et de mer; j'en compte qnatre-yingt-neuf dans Talmanach "Whitaker, qui omet les noms de plusieurs cercles moins importants. Ces grands clubs sont autant de demeures princières, réservées aux nobles et aux riches : droits d'entrée, mille francs; souscription annuelle, deux cent cinquante francs ; c'est tenir la dragée un peu haute. Ces grands clubs sont magnifiques et fort imposants, je le reconnais; mais ces laquais en culottes courtes, ces tapis silencieux de plus d'un pouce d'épaisseur, ces larges escaliers, ces immenses salles qui n'en finissent ni en hauteur, ni en longueur, ni en largeur, ces membres qui gardent leur chapeau sur la tète, ne se reconnaissent pas entre eux, ou se jettent, sans lever la tête et en desserrant à peine les dents, un how do you do ? qui lignifie : c Laissez-moi tranquille, je n'ai pas le temps de vous parler, » tout cela me glace, et je soupçonnerais fort tous ces gens blasés de luxe de s'ennuyer en diable, si je n'en étais parfaitement convaincu en les voyant bâiller à se démettre la mâchoire derrière leur Times.
Le seul club qui ne m'ait pas frappé d'un respect frisant l'efiroi est le Savage Club, Le club
94 JOIt:i BULL ET SON 1M
des Sauvages, quelque peu bohémien, est composé de publicistes, d'hommes de lettros, d'artisteî et d'acteurs. Le prince de Galles n'a pas craini de se faire recevoir sauvage Tannée dernière, ei il vient au club fumer sa bouffarde, après dîner comme If plus humble de ses frères anthropophages, le talent des Sauvages fournit un attraii spécial aux dîners et autres réunions des membres de cette intéressante association. Le droit d'entrée est de deux cents francs, et la souscription annuelle de soixante-quinze francs.
Un volume suffirait à peine pour donner une idée exacte des trésors renfermés dans les musées de Londres, le British Muséum, le Soull Kensington Muséum^ la National Gaïlery^ le palaii de Hampton Courte la Tour de Londres, que sais-je encore? Il faut se contenter ici d'un aperçu rapide.
British Muséum. — Salle de lecture et d'étude en forme de rotonde à coupole vitrée, indubitablement la plus belle au monde. Au centre, des bibliothécaires intelligents^ complaisants cl silencieux ; sur les rayons du cercle, excellentes tables, chaises confortables, ce qu'il faut poui écrire et travailler, y compris la tranquillité; autour de vous, 600,000 volumes. Le départe-* ment des livrer imprimés comptait, en 1882,
JOHN BULL ET SON IlB 95
plus de 1,300,000 volumes Catalogues parfaits. Pour trouver un livre à Paris, il faut savoir le nom de l'auteur et la date de la première édition. Un de mes amis m'a écrit dernièrement de Paris pour me demander la liste de tous les ouvrages firançais qui ont traUé de Shakespeare. En une heure, au British Uuseum^ je me suis procuré une liste complète. — Galeries de tableaux, d'architecture, d'antiquités égyptiennes, assyriennes, grecques et romaines, parmi lesquelles se trouvent le Mausolée, Tune des sept merveilles de l'antiqmté, la momie de Cléop&tre, le cachet d'Ilgi, de l'année 2,050 avant Jésus-Christ, les marbres du Parthénon, des bos-reliefs de Phidias et du temple d'Ëgine, des colonnes da temple de Diane à Ëphèse, Tépitaphe des Athéniens morts à Potidée. Ces trésors ont été achetés à lord Elgin qui se les était procurés pour une horloge que l'on voit encore au bazar d'Athènes. Puis ce sont des bas-reliefs du temple d'Apollon, des tables sculptées de Ninive, de Babylone, etc. Je le répète, il serait puéril, de chercher à énumérer ici tous ces trésors inestimables. Merveilleuses collections d'histoire naturelle, comprenant une partie du squelette de l'homme fossile. Collections de manuscrits, de monnaies, d'estampes. Musée botanique, musée géologique.
Salle des vases étrusques, etc., etc. Le British
W 1002! BULL BT SON ÎLI
Iftttaiii est ouvert au public tous les jours, excepté le dimanche bieD eoteoda» de sorte qu'on o'y rencontre jamais ni ouvriers ni autres gens de la basse classe. On voit au Louvre plus de paysans que de gens en habit, c Une pièce de monnaie d'il y a deux mille ans! entendis-je on jour un brave paysan s'écrier; allons donc! f sommes encore qu'en 1868 ! »
South Kensington Mtueum. — École des Beaux- Arts, école des Arts et Métiers, splendide biblio- ' thèque d'environ 50,000 volumes ; collections de tabloaux de peintres anglais ; musée d'antiquités ; le clavecin d*H8indel» un orgue ayant appartenu à Martin Luther; collection d'objets d*art du Moyen Age et de la Renaissance; le musée contimi 617 tableaux à l'huile et i,291 aquarelles; la galerie indienne est des plus intéressantes; temples indiens, dieux védiques et puraniques, illustrations de toute la mythologie des Hindous.
National Gallery. — Fondée en 1824, avec la magnifique collection de H. John Julius Angersteiii. Cette galerie, ainsi que Tindique <^n nom^ est presque entièrement composée des œuvres des grands maîtres anglais : Hogarth, Reynolds, Gainsborough, Wright, Lawrence, Tumer, Leslie, Edwin Landseer. On y voit aussi des tableaux de Raphaël, Rubens, Rembrandt , Poussin^
lOHIV BULL ET SON IlS 97
Corrège, Léonard de Vinci, Titien, Van Dyck Murillo, Velasquez, Salvator Rosa, etc.
La Tour de Londres. — Sur le bord de la Tamise, dans la Cité, au milieu de fossés attri-^ bues à Jules César. Cette forteresse, bâtie par Guillaume le Conquérant, est aujourd'hui parfaitement intacte. Elle renferme les bijoux de la Couronne, un musée d'artillerie et une splendide collection d'armures, la hache et le billot qui ont seryi à l'exécution de Jane Grey, c la reine de neuf jours, » et mille autres précieux objets historiques. Tous ces gardiens, en costumes du XY* siècle, ces corridors, ces herses, ces fossés, vous rajeunissent de près de quatre cents ans pendant les deux ou trois heures excellentes que vous passez dans ce lieu unique. Cest en face de la Tour de Londres que se trouve le tube souterrain de la Tamise. Ce tunnel est un tube de fer d'environ sept pieds Je diamètre, construit par M. Brunel, un ingénieur français de mérite. Cette route sous-fluviale n'était autrefois destinée qu'aux piétons , et Charles Dickens recommandait à tous les sujets de Sa Majesté, qui faisaient le moindre cas de leurs gibus, d'enlever leurs bottines à talons avant de se hasarder dans ce tuyau.
Hampton Court, — A quelques milles de Londres, sur la Tamise. Magnifique château bâti
par le cardinal Wolsey, qui Tofifrit à Henri VIIL Ce château a été, par l'ironie du sort, la résidence favorite de Charles P' et de Crorawell. Le parc et les jardins sont féeriques. Les marronniers de Hampton Court ont une réputation universelle; ce sont des titans. Galerie de tableaux, des portraits historiques pour la plupart, au nombre de 933. Appartements somptueux et tapisseries de toute beauté. Terrasse d*un kilomètre de longueur, dominant un pays charmant qu'il faut voir quand les marronniers sont en fleurs. Une des curiosités de ce palais est une vigne colossale, plantée en 1769, et qui porte jusqu'à deux mille cinq cents grappes, pesant chacune plus d'une livre. Cet unique cep, dont la base mesure trente pouces de circonférence, a cent dix pieds de long et se développe sur une surface de deux mille deux cents pieds carrés. Le raisin, d'un goût exquis, est destiné aux tables royales. Le parc de Hamplon Court est ouvert le dimanche : un bon point.
Abbaye de Westminster. — C'est-à-dire cathédrale de l'ouest, pour la distinguer de Saint- Paul qui s'appelait autrefois Eastminster, ou cathédrale de l'est; le plus fameux monument de TAngleterre après la Tour de Londres; bâti par Edouard le Confesseur en l'an 1053 sur l'emplacement où Sebart, roi de Kent, ou des
Saxons de TEst, avait élevé une église en 616. Du premier édifice il ne reste guère que le cloître où les élèves de Westminster School font à présent de la gymnastique; ce que Ton voit aujourd'hui est, à peu de chose près, l'œuvre des architectes d'Henri VIL Depuis plus de huit cents ans les rois et les reines d'Angleterre sont sacrés à Tabbaye de Westminster. Impossible ici -de décrire les tombeaux, les statues, les bustes, les monuments élevés à la mémoire de toutes les célébrités qui ont fait la gloire de leur siècle. Qu'il suffise de dire qu'indépendamment des souverains qui reposent sous les dalles de cet ancien édifice, c'est aussi là qu'ont été déposées les cendres de Spenser, Milton, Dryden [Poets' Corner) y Hândel, Sheridan^ Macaulay, Charles Dickens, Thackeray, Livingstone, Garrick, le grand comédien, qui n'est certes pas un profane au milieu de tous ces glorieux enfants d'Albion. Sur le tombeau du preux Henri V on voit encore la selle et le casque dont il s'est servi à la mémorable bataille d'Azincourt. Pierres sépulcrales admirablement conservées. Trois services le dimanche, où l'on entend les meilleurs prédicateurs du pays.
Cathédrale de Saint-PauL — Situé au sommet de Ludgate-Hill, cet imposant édifice peut se voir à vingt kilomètres à la ronde. Ce ma-
100 JOHN BULL ET SON IlB
Dument de dimensions gigantesques partageavec rabbaye de Westminster rhonneur de rhommage c rendu aux grands hommes par la Patrie reconnaissante i. La cathédrale de Saint-Paul, telle qa*eile est anjourd'hui, a été bfttie par Christophe Wren en 1673 et finie en 1710, l'ancien édifice ayant été complètement réduit en cendres dans le fameux incendie de 1666.
Elle contient les dépouilles mortelles de Nelson, du duc de Wellington, Samuel Johnson, Wren, Tumer, Joshua Reynolds, Edwin Landseer. La hautenr du dAme est de 404 pieds. C'est Tédifice le plus apparent de la capitale de rAngleterre. Palais de Cristal. — Cette immense cage en verre a coûté 37,500,000 francs à construire. La tftche était en efiet difficile, et, pour parodier le mot de Samuel Johnson, il est à regretter qu'elle n'ait pas été reconnue impossible ; ce n'est qu'un hochet gigantesoue et fort laid. La terrasse est belle et les jardins d'alentour sont magnifiques. Ce lieu est le rendez-vous du peuple les jours de fôte; il engouffire jusqu'à cent mille personnes les jours de Bank hoUdays. Feux d'artifices, chœurs de cinq mille voix, expositions permanentes d'animaux, de fleurs, acrobateS; cirques, ménageries, jeux forains de toute sorte, tout cela pour la modique somme d'un schelling . Le Palais de Cristal contient une excellente gralerie
lOHN BULL ET SON ÎLE 101
de tableaux, une magniGque salle de lecture, une bibliotlièquey une école de littérature, de sciences et de beaux-4irts. On y trouve aussi un jardin zoologique, mais très insignifiant à côté du splendide jardin zoologique de Regent's Park, qui lui-même est infiniment supérieur à notre Jardin des Plantes. Quant à la collection de poissons, je recommande à tous les visiteurs de renoncer à en découvrir à l'aquarium; mais Texcellent restaurant du Palais en fournit à toutes sauces, à prix certainement modérés.
Exposition de Madame Tussaud. — Excellentes figures, en cire, des rois et des reines d'Angleterre, et de la plupart des personnages importants du monde. Musée de reliques historiques, parmi lesquelles se trouvent le couteau de la guillotine de la Terreur, la principale clef de la Bastille, la voiture de campagne de Napoléon I»', la chemise que portait Henri IV, quand il fut poignardé par Ravailhac, etc., etc. Pour six pence de plus, on peut se donner la chair de poule dans la chambre des Horreurs, qui contient les portraits des plus grands crimi^ nels, Marat expirant dans son bain, et des dessins représentant les supplices infligés aux criminels des difi'érents pays de l'univers. Cette ignoble exhibition a été fondée à Londres, je regrette d'avoir à le dire, par une Française.
Xî
Lo< Mntimenti hamains de John Bull. — La Société pro« tectrice des animaux. — La traite et le traitement des femmes. — Extraits de comptes rendus de potioe correctionnelle. — Un plat exquis. — Les hôpitaux.-* La charité. — Les mendiants. — Tir au pigeon. — Magnanimité de John Bull.
Les animaux sont très bien traités en Angleterre, même par les sauvages de la basse classe de Londres. La principale raison est que la Société protectrice des animaux a de nombreux agents et qu'un individu qui maltraite un animal peut être condamné de un à six mois de travaux forcés. Et puis, en maltraitant un chevalf on peut Teslropier et, partant, diminuer sa valeur. Le jour oCi les charretiers de Londres traiteront leurs femmes aussi bien que leurs chevauxy j'apprécierai leurs sentiments humains
lOHN BULL ET SON tLB i03
quiy pour rinslaat, ne me rappellent que Tamour du Turc pour le chien. Si Ton vous voyait toucher un chien dans une rue de Coustanti-nople, vous auriez immédiatement toute la populace à vos trousses ; mais, en revanche, vous pouvez assommer une femme ou un enfant, sans que personne songe à vous déranger.
II y a quelques années le prince de Galles fit un voyage aux Indes. En passant, il rendit ses devoirs au roi d'Espagne. Celui-ci, pour recevoir dignement son hôte, ordonna un combat de taureaux. On s'en émut beaucoup en An* gleterre. En efiEet le prince de Galles est le président de la Société protectrice des animaux. Le prince, en bon Anglais, s'abstint d'assister à la représentation.
La Société protectrice de femmes n'a pas encore été formée. J'extrais des journaux les deux comptes rendus suivants de police courts, Qa ea peut lire de pareils tous les jours :
Tbames police court, John H. est accusé d'avoir battu sa femme et de l'avoir menacée de mort. En rentrant ivre chez hii, vendredi dernier, il a empoigné sa femme par les cheveux et Ta jetée par la fenêtre. Il a aussi envoyé ses cinq petits enfants la rejoindre dans la me (le compte rendu ne dit pas si c'est par la fenêtre ou par la porte). La femme a réussi
1(U JOHN BOLL ET SON IlB
à rentrer aa logis. L*accus6 a alors saisi un oouleaa et menacé sa femme de lui faire son affairt (to $eiUe her). Elle lui a échappé, mais a pu la frapper si brutalement à la tête que le sang lui est sorti à profusion du nez et de la bouche, John U. est condamné à un mois de prison. » S'il en eût fait autant à un cheval, il eût certainement été condanmé à six mois.
Mais une femme 1 la àenw surtout I
A Manchester, et dans le Lancashire, les kommes portent des souliers à semelles en fer terminées en pointe. Le coup de pied s'administre ainsi avec beaucoup de succès.
Voici le second cas. L'accusé est condanmi à six mois de travaux forcés. Le magistrat est plus sévère, parce que la victime n'est pas épouse légitime, ce qui eût plaidé en faveur du sauvage, auquel il eût été alors accordé des drconstanoes atténuantes:
TToobotcA police court. William A. est aocosé d'avoir frappé Mary Ann S. Celle-ci parait ao tribunal, la tète enveloppée de linges, et la figure couverte de meurtrissures. L'accusé Fa battue plusieurs jours, dans la rue, chez elle, dans la maison du voisin. Cest dans ce dernier endroit qu'il Ta frappée à la tête, avec une botte à talon de fer. Un policeman dépose qull est entré dans la pièce et qu'il a trouvé
JOHN BULL ET SON IlB i05
la fille étendue sans connaissance sur le plancher, dans une mare de sang. Ce lémûln ajoute que la pièce avait alors l'apparence d'un abattoir {aslaughter house). Le magistrat fait remarquer qu'il existe des créatures odieuses qui vivent aux dépens de malheureuses filles qu'ils traitent pis que les marchands d'esclaves et les corsaires ne traitent leur marchandise humaine. Il regrette que la loi ne lui permette pas de le condamner à être fouetté tous les jours dans sa cellule. Il le condamne à six mois de travaux forcés.
Je lis dans mon journal d'aujourd'hui (30 décembre 1882) : c Barrow in Fumess. \3at fenune nommée Sarah P. est morte hier des suites des blessures que son mari lui avait faites à la tête. Avant-hier soir, paraît-il, P. s'est pris de querelle avec sa femme, l'a saisie par les cheveux et l'a ainsi traînée dans l'escalier jusque dans sa chambre à coucher. Là, il l'a terrassée, puis l'a frappée à l'aide d'un lourd marteau jusqu'à ce que la tète de la malheu* reuse fût littéralement en bouillie. Ensuite il l'a mise dans son lit et s'est couché avec elle jusqu'au lendemain matin. L'accusé, qui ne nie pas les faits qui lui sont imputés, est envoyé devant la Cour d'Assises. » Vous pouvez en lire autant tous les jours dans votre journal. Qu'en-
106 JOHN nULL ET SON IlB
seigne-t-on donc au peuple? Ce ne sont pas pourtaat les leçons de religion et de morale qui lui manquent, dans ce pays d'églises, de chapelles, d'écoles du dimanche, de classes de Bible, d'associations chrétiennes, d'armées de salut, que sais-je encore? L'ivrognerie seule ne peut pas expliquer non plus la brutalité sauvage et la lâcheté des hommes de la basse classe anglaise . II faut en rechercher la cause dans la loi qui ne protège pas la femme.
Je lis, dans le DcUly News du 14 novembre 1883, les réflexions suivantes au sujet d'un jugement rendu la veille : t Nos lois sur Tassas <sinat et les actes de violences conduisent aux résultats les plus désastreux. Un mari a été hier convaincu d'avoir assassiné sa femme à coups de pied. Le jury, ne considérant pas que ces coups de pied avaient été administrés dans l'intention de donner la mort, n'a déclaré l'accusé coupa- Lie que d'homicide, et le juge ne l'a condamné qu'à quinze mois d'emprisonnement. Un châtiment si peu sévère n'est pas fait pour diminuer le nombre de cas de brutalité envers les femmes ; il tendra, au contraire, à faire croire à certaines classes de notre société que l'épouse est une espèce de propriété, une sorte d'animal domestique, que l'on peut maltraiter à son aise, et presque avec impunité, m
fOHN BULL BT SON ÎLB i07
La femme mariée n'occupe dans la société qu'âne place secondaire. Dans la basse classe, son mari la joue pour dix schellings, pour une demi-couronne, pour une consommation.
Je me rappelle un homme qui vînt un jour ré clamer sa femme au tribunal. Celle-ci ropondit que son mari l'avait vendue à un ami pour dix scheliings, qu'elle était heureuse avec son nouvel acquéreur, et qu'elle ne retournerait à aucun prix- chez son mari, qui la battait; et ne lui donnait point à manger.
Ces sauvages ont encore plusieurs autres occupations favorites. Quand ils n'ont pas l'occasion d'assommer une femme à coups de pieds dans le ventre^ ils se livrent à d'autres sortes de divertissements: ils se battent entre» eux et se mangent le nez. L'organe olfactif semble être pour eux un mets délicat. J'ai compté dans l'année 1882, dans les journaux de Londres seulement, vingt-huit cas de ce genre.
Les hôpitaux, comme les grandes écoles publiques, comme les universités, sont des institutions ayant chacune leur indépendance, leur administration, leurs revenus . Le gouvernement n'a rien à y voir. Chacun ici est maître chez soi. Au point de vue administratif, l'Angleterre est une confédération de petites républiques :
408 JOHN BULL ET SON li.«
respublicœ in republica. En France, l'As publique dépense un quart de ses rey< personnel, en frais d'imprimés et d'encre En Angleterre, le Conseil d'administralio hôpital est composé de riches philanthrop au lieu de prélever des appointements, l^onneur de faire la charité.
Chaque hôpital a ses cours de médecine une source de revenu. Les étudiants pour y faire leurs études, et vont passai examens devant les sommités du Collège des Médecins et du Collège Royal des C giens. Pour entrer dans un hôpital comm diant, l'examen est insigniliant. C'est uc car quantité de jeûnes gens pourrissent d( nées dans les hôpitaux et sont obligés, c pis aller, d'aller chercher un diplôme en Ë quel(}uefois en Amérique, où on le leur d sans difficulté* L'Angleterre est inondée d rants de ce genre. Avant de les accepter ce étudiants, il serait bon qu'on exigeât d'eu preuves d'intelligence et de savoir.
Les hospices ou work houses, les maison refuge^ et les écoles communales sont maint dans chaque paroisse ou arrondissement; frais des habitants. Dans les quartiers indi{ la taxe des pauvres s'élève jusqu'au tien loyer; dans les quartiers riches, cette tax<
lOHN BULL ET SON ÎLE lOU
presque nulle. On voi* ici tout d'abord qiis la loi a été faite par les propriétaires et l'aristocratie. Il est vrai que la propriété immeuble a plus de valeur dans les quartiers où la taxe des pauvres est moindre, cependant on espère que Londres aura bientôt une organisation municipale qui s'étendra à toute la capitale, et que la répartition des taxes s'y fera d'une manière uni* forme. La corporation de Londres ne représente pour le moment que la Cité proprement dite.
Les honorables (tcwihipful) compagnies de la Cité, au nombre de plus de quatre-vingts, ne s'occupent guère maintenant des dilTérentes branches du commerce qu'elles sont encore supposées représenter. Les merciers, les épiciers, les bonnetiers, les boulangers, les menuisiers, etc., sont tout simplement des nobles, des gros bonnets de la finance et du commerce, des gentlemen, qui font la charité en grand avec de l'argent qui ne sort pas de leurs poches, font des dîners prodigieux, font élever et instruire pour rien leurt enfants et ceux de leurs amis, et se promènent en procession le 9 novembre de chaque année.
Les biens de ces compagnies, qui s'accumulent depuis des siècles, commencent à attirer l'attention du public qui se demande si, en employant mieux cet argent destiné à faire la charité, on ne pourrait pas dégrever la taxe des pauvres. Les
!'■* JBW5 «tll tl SO» >t«
rfi7* 2j-a m rr^-hl'JiA. En France, 1 Asi pù-j^ae 4lèpf«9e m qaari de s«s revi pa«»rjkÉJ. en tnù d"ini;*iinè3 et d'encrt C« Jlrçfeufre. le Ccftsal d'administraUi b\; :ul est ooc;;tf« de riches phiUnlhrv-- ] ■ l.ii île prriewT A-s ^ipointemenl»
nveiKiir de Eùr« b durité.
Qatpe b:.p:tal a ses cours de noAdeciri •w soam de mom. Lm élodiant* pc.-r y faire :ears rfades, et tooI p«ss.
eusKos dennt les sommitÀ du CoUèsi des UtUedns « do GoWse "«7^ «^^ ^
tOHs BULL ET SON ÎLE iil
par les ouvriers, qu'ils fout ample moisson de pennys. Ils jouent des polkas, des valses, des gigues surtout, et tous les habitants sortent de leurs taudis et viennent danser dans la rue autour de rinstrument.
Les héros de toute fête populaire en Angleterre sont les Christy-Minsirels, des chanteurs de rue, qui se barbouillent la figure de ^e, s'affublent de vêtements à grands carreaux multicolores, et chantent la gaudriole en s'accompagnant sur des guitares improvisées, des casseroles ou des poêles à longue queue. Ces artistes, d'importation américaine, chantent en chœur, dansent, font des grimaces, et voient pleuvoir les pennys dans leurs grotesques tromblons.
L'ange de charité, ike ladn bountifull Cesl on titre auquel aspire toute femme que les devoirs de la famille ne retiennent pas au foyer. La femme incomprise, la vieille fille, cet article aï commun en Angleterre, est la bienfaitrice du genre humain. Voyez-la trottiner par les rues, illant distribuer bons de charbon et de pain, paroles de consolation, versets de Bible au chevet du malade. Ne l'arrêtez pas sur son chemin, elle est pressée, elle n'a pas un instant à perdre ; on l'att^uL Oh l va» chère ftma, unclaimed
it2 ICH!V BULL BT SON IlB
bkssing, l'ingrat qui a dédaigné tes trésors d'amour ne saura jamais ce qu'il a perdu !
C'est par centaines qu'il faut compter associations charitables, les sociétés de bicnfaiaance» les hôpitaux, les hospices ; et dire qu'il se dépense, par an, en bibles et en liqueurs alcooliques, plus d'un milliard et demi, c'est-à-dire une somme d'argent qui, non seulement éteindrait le paupérisme, mais permettrait à tout citoyca de la grande et libre Angleterre de vivre les mains dans ses poches 1
Un des passe-temps de prédilection de John Bull, protecteur des animaux, est le tir au pigeon. Dans certains comtés, il ne se contente pas de tirer la malheureuse petite bête, il lui crève un œil; afin qu'elle ne puisse s'envoler que dans une direction donnée, et qu'il puisse ainsi l'abattre plus facilement. Ce genre de sport commence cependant à perdre de sa popularité, et cela, grftce à la charmante princesse de Galles qui a formellement fait savoir au public l'in- . térét qu'eUe portait à ces jolies petites créatures innocentes. U n'y a pas encore longtemps que les hommes de la basse classe trouvaient un plaisir extrême à écorcher les chats tout vifs.
lOEfH BULL ET SON ÎLB 113
La magnanimité, en matière politique surtout, est une vertu dont John Bull réclame le monopole. Lisez ses journaux et ses livres; il s'y donne des coups d'encensoir à se casser le nez. Moraliste de premier ordre, défenseur des droits des nations faibles, apdtre de la suppression de Tesclavage, propagateur de la foi, John n'admet pas qu'aucun autre que lui se mêle de protéger les petits États ; c'est son privilège à lui tout seul. Je me rappelle encore dans quel état il était à l'époque de Tcntrée des troupes françaises à Tunis ; il en suait sang et eau. Quelles charretées d'injures il nous déversait sur la tète I Quelles douches! Ses transports de fureur èi de haine étaient épiques. Son cœur s'enflait de joie en se dégonflant d'amertume. Quoi!
est-ce bien toi, mon ami John, qui nous fais des sermons sur le respect dû aux petites nations? Toi qui, depuis dix ans que je t'observe, as fait la guerre aux Ashantis, aux Afghans, aux Basutos, aux Boërs, aux Zoulous, aux Abyssiniens, aux Égyptiens, qui sais-je encore? Toi, qui as aboyé après la Russie, mais n'as point osé la mordre, n'ayant plus, comme en 1854, la France à tes côtés pour faire la besogne! Et, pour ce bruit même, ne me souvient-il pas que lu t'es fait administrer Tile de Chypre par ce pauvre Sultan, automate de toutes les
114 JODN fit'LL ET SON iLK •
ïurqtiies ? Uuui, ioliu! n'ai-JL* pas aussi cnleodQ dire que tu te bis un revena de cinq millioD? eD imposant h maio armfe le commerce de lo/lumf Tu sab fort bien où le bât te bles» ; tu n'aimes pas qu'on te fourre le museau dan*' ta politique étrangère ; cela t'ennuie, ô gran<i philantnrope ! Sois donc charitable, 6 grand chréti^ magnanime 1
xn
Christmas. -^ Le Plum Pudding. — Recette pour faire le plum-Pudding, ~ Les féeries. — Benk Holidays, — Saturnales populaires. — Résultats peu satisfaisants d'une œuvre philanthropique.
Noël est la graade fôtc de famille en Angieterre. Riche ou pauvre, tout le monde dîne i Christmas. D n'est pas jusqu'au pauvre hère qui ne porte, la veille, un petit paquet de hardes chez le Pawnbroker^ pour obtenir de quoi acheter un repas de viande et de pudding. C'est l*époque où tous les visages familiers se rassem* blent autour du foyer. C'est le seul moment de Tannée où l'Anglais mette de côté le souci des affaires pour se livrer entièrement à la gaieté. Cest ce jour-là que le père Christmas, avec sa longue barbe couverte de frimas, descend par la cheminée, pour remplir de bonbons et de jou-
116 lOHN BULL ET SON IlK
joui les bas que les enfants ont suspendus ao pied (lu lit; tout comme c!acz nous le petit NoS rient garnir les souliers que nous plaçons la reille dans la cheminée. Ici, on ne célèbre pas le jour de l'an : les cadeaux de Noël, les Christwias boxes f remplacent les étrcnncs.
La plus humble chaumière se décore de lierre et de houx; la plus pauvre ménagère prépare son oie et son plum-pudding . L'Anglais excelle dans l'art de ('.écorer l'intérieur des maisons. Les décoratious de Christmas sont quelquefois très artistiques, et les plus simples donnent à la maison un air de fête; on voit que ce n'est pas un jour ordinaire. Le facteur seul est sur les dents; il faut qu'il distribue à tous compliments et bons souhaits : « A vous et aux vôtres nous souhaitons un joyeux Christmas et une heureuse année. » C'est la formule. Le pauvre Mercure moJeme prend courage en songeant qu'après avoir ainsi délivré les compliments of the season, les cadeaux, tout l'attirail de l'époque, on ne l'oublier? pas quand viendra pour lui le moment de frapper aux portes pour demander son Christmas box. Personne, en effet ne l'oublie. Je ne connais pas au monde de personnage plus universellement populaire que cet humble fonctionnaire. Porteur de billets doux, de mandats de poste, de chèques, de petits paquets soigneu-
sèment ficelés, d'autant plus charmants qu*on a de peine a en découvrir le contenu, c'est à qui lui ouvrira la porte le premier. Il est partout le bienvenu, il ne voit que visages souriants. En Angleterre, le facteur est le héros du jour de NoSI. Aussi bat-il le fer pendant qu'il est chaud : c'est le lendemain qu'il vient vous demander une récompense que chacun lui donne de bonne grâce.
Le gui joue un rôle important à Cliristmas.
Indépendamment de toutes les plantes grimpantes avec lesquelles on encadre les tableaux et les glaces, on suspend au plafond des branches de gui. Ce sont les jeunes filles qui veillent à ce que ces branches soient bien placées. Elles ont de bonnes raisons pour cela, car tout jeune homme qui les surprend en dessous du gui a le droit de les prendre par la taille et de leur donner un baiser.
Le roi de la fête est encore cependant le plumpudding. D faut voir les figures s'épanouir de plaisir et le bec des enfants s'allonger, quand arrive le majestueux monarque, couronné d'une branche de houx, et exhalant une fumée qui, en s'en goufifrant dans le nez des convives, y apporte la joie. Je n'ai jamais, je l'avoue, apprécié le plum-pudding à sa juste valeur, mais j'y ai toujours fait honneur. Refuser une tranche de
118 lOBN BOLL BT SON IlB
plum-ptMing^ ce serait jeter du Iroid sur ceUe scène de famille, ce serait joaer le rôle d*uû fâcfaeox oa d'an profiane : autant yaudrait refuser le pain et le sel de l^hospitalité russe. Les Anglais sont le seul peuple qui semble aimer œs gâteaux de tontes sortes dont les raisins de Corinthe sont la base. Cest la Grèce qui produit ces précieux petits grains noirs, t Si la France, la Russie et l'Amérique, dit M. About, dans la Grèce Cantemporainej étaient possédées du même amour, la consommation de ce produit serait illimitée, et la Grèce aurait dans ses vignes la source d'un revenu inépuisable. »
Ce n'est pas une petite affaire que de faire un plum pudding. Jugei-en yous-mème, voici la recette: Prenez une livre et demie de raisins secs, enlevez les pépins et coupez-les en deox, ajoutez une demi-livre de petits raisins de Go«* rinthe. Hachez une livre de suif, et une livre d'écorces d*oranges et de dtrons confits, et mèlez-y dix onces de croûtes de pain râpées, une livre de farine, une cuillerée de poudre poor faire lever, dix onces de sucre, une demi-livre d'amandes, hait œufs battus, du sel et des épiées, une demi-pinte de pale-ale et un décilitre d'eau-do-vie. Mêlez bien et fûtes bouillir pendant huit heures. Si vous ne trouvez pas votre pudding assez relevé comme cela, ajoutez une dé-
lOHN BULL ST SON IlB 119
ooction de 30 centimes à fumer, il sera parfait. — Dans les classes vulgaires, la quantité de bière, d'eau -de- vie et d'épîces que l'on fait entrer dans ce pudding le transforme en véritable brûlegorge : il faut se tenir à quatre et se cramponner à la table pour en avaler quelques morceaux.
La plupart des théâtres donnent à NoSl une féerie. Ces pantomimes, comme on les appelle ici à tort, sont des pièces, d'absurdes coq-èr&ne, à grand spectacle, fondés sur les Mille et Une Nuits ou les Contes de Fées. Dans l'histoire de Robinson Crusoe, par exemple, vous voyez une procession des rois d'Angleterre depuis Guillaume-le-Conquérant jusqu'à la reine Victoria, une procession du lord-maire de Londres, une revue des troupes anglaises au Caire. Cela satisfait, on n'y trouve point à redire. D'esprit» point. D'éblouissants costumes; des ballets magnifiques; et de jolies filles, par centaines. Toute féerie se termine, quand le rideau est tombé sur l'apothéose, par une arlequinade, dans laquelle le pauvre policeman , Bobby, comme on l'appelle, reçoit tous les horions, et ne parvient jamais à colleter Pierrot qui a volé un gigot à l'étalage du boucher. Le voleur a tous les rieurs de son côté . Je n'ai jamais bien compris Tinnocence, ni apprécié la morale de Farlequinade anglaise.
i20 iORN BDLL BT SON Ilb
Le dimanche n'étant pas en Angleterre un jour de (ète, mais bien un jour de deuil, un jour de mort, on a songé à donner an peuple quelques jours de repos, ou plutAt de plaisir, Sir John Lubbock fit passer» il y a quelques années, un acte de parlement par lequel il est enjoint aux banques de fermer quatre fois par an: le lendemain de Noël (boxing day)^ le lundi de Pâques, le lundi de la Pentecôte, et le premi» lundi du mois d'août. Ces jours s'appellent Bank hrAidaxjt. Le peuple anglais, fSteur de Saint- Lundi s'il en fut jamais, a pris l'occasion aux cheveux : toutes les boutiques suivent l'exemple des banques; les usines, les manufactures, les ateliers dégorgent leurs miUiers d'ouvriers et d'ouvrières ; les bouges et les cloaques de Londres vomissent leur contenu immonde. Les jours où se tiennent ces saturnales populaires, il faut rester chez soi et s'y calfeutrer avec soin.
Cette basse classe anglaise est fort curieuse à observer. Elle seule conserve les traditions de la vieille joyeuse Angleterre \pld meiry England). Insouciante de l'avenir, «rivant au jour le jour, bohémienne dans l'âme, bruyante et grossière, elle forme un contraste des plus frappants avec le reste de ce peuple de fourmis, morose, glacial, ?t qui conserve encore contre le bonheur et la joie la même haine qu'au temps de John Knox.
C'est la même différence que celle qui exis- ^iit, au XI* siècle, entre les Saxons et les NornandSy alors que, la veille de la bataille de Hastings qui mit rAngleterre aux pieds de Guillaume le Conquérant, les Normands passèrent la nuit à prier, e^. les Saxons à boire et à hurler.
A huit ou jeuf heures du matin, les public houses sont prêts, les animaux sont lâchés, la ripaille covuràence. Les robes bleu ciel, vert pomme, rouge cramoisi, apparaissent, braillant, dansant au son des accordéons: les cigares d'un sou sont allumés, toute la populace est en branle. La tête commence par la boisson, con* tinue par la boisson, se termine par la boisson; c*est, toute la journée, une lutte acharnée entre le contenant et le contenu, dans laquelle le dernier cède souvent et évacue le terrain. Peu ou point de jeux. On 'J)at des noix de cocos avec de gros bâtons co'urts, on joue à pile ou face, ou l'on monte sut les chevaux de bois ; on ne sort pas de là. Pas de spectacles, la basse classe anglaise ne sait pas ce que c'est. Le peuple se rend en masse dans les plaines, y boit, y danse et s'y couche. Les plus furieux se battent et vont terminer au violon cette fête nationale. Le lendemain et le surlendemain, les rues sont pleines de traînards; c'est une semaine de perdue, de
IOH!f BULL ET SON ILS
noyée dans la bière. Tel est le résultat de l'œuvre philanthropique de sir John Lubbock. La pcrfiœ est indulgente ces jouTf ^ - s'il fallait mettre tous les ivrognes sous les verrocs, W prisons n'y suffiraient pas. On ne coffre qae les plus récalcitrants, ceux qui allongeât un coup de poing dans le nez du policeman qui leur conseille de rentrer chez eux. Je me rappelle un policeman qui emmenait un jour, sous mes fenêtres, une fille d'environ dix-huit ans, morte ivre. Elle cherchait à mordre le pauvre Bobby et à lui donner des coups de pied. La mère suivait en vociférant des imprécations : a Ah ! vieux gueux, pourquoi emmènes4a ma fille? Pauvre chatte! Qu'est-ce qu'elle t'a fait? Elle est soûle, v'iàrt'il pas une affaire l »
Je vois dans les journaux du 27 décembre 1882, sous le titre de Holiday Charges^ la liste des inculpations pour ivrognerie de la yeille. Voici les chiffres.
BouyStreet police-court Westminster — — derkentoell — — Worship- Street — — MaryUbone — — Lambeth -* —
Southwark — —
trente-trois, quarante-cinq, quarante-trois, cinquante-deux, soixante-dix.
cent quatre, dont cinquante-sept femmes, vingt-sept.
JOHN BULL ET SON IlB
Çreenwich — —
Vammersmtlh — —
West'Ham — —
Hampstead — — Highgate —
quaraQte-hiiJ(.
vingt-six.
trente-six.
soixant&-deux.
trente.
cinquante-six.
Woolwich — —
Cette liste ne contient pas le nom de toutes les police courts et, je le répète, on n'arrête, le jour des Bank holidays, que les forcenés.
f^ eoIilBe de John Bull. — Les dîners. — A <m jxkffy.
Da thé 00 du caS5t
La cuisine de John Bull laisse beaucoup è désirer. Dans ce pays-ci, c'est Voltaire qui Ta dit, on adore le I)oq Dieu de cinquante manières différentes, mais on n'y arrange le bœuf et le mouton que d'une seule façon. Ce n'est pas que John n'aime pas les bons plats. Quand il est à Paris, il s'en fourre, fourre jusque-là. C'est qu'alors ee n'est plus la même chose. Â Paris, il n'a pas à montrer sa vertu, tandis qu'à Londres, il faut qu'il en fasse étalage. En Angleterre, il va au temple ; à Paris, il va à Mabille. Vous sava, c'est seulement pour regarder et pouvoir dire à sa femme^ en rentrant chez lui, combien ces coquins de Français sont perrers. C'est entendu
JOflN BULL ET SON Tl8 125/^
Dans l'aristocratie et les principaux clubs, les chefs de cuisine sont Français, et la table est excellente. Il faut toujours entendre par John Bull, le simple bourgeois anglais.
Dans une famille ordinaire de la classe moyenne, on sert le dimanche un rôti d'une dizaine de livres, excellent, je dois le dire, car la viande en Angleterre est supérieure à toutes les viandes du monde. Ce rôti est accompagné de pommes de terre et de légumes bouillis. Quelques familles de libres-penseurs en matière de patriotisme conmiencent le dîner par un potage au poivre; elles sont encore rares. Ce rôti du dimanche est servi froid le lundi, et en pudding le mardi, avec les mêmes légumes. Les plats de légumes sont encore inconnus. Les asperges, les petits pois même, sont servis bouillis, avec la viande. Généralement, ils sont mal bouillis : on les croque plutôt qu'on ne les mange. Des asperges à la sauce blanche ou à l'huile, des épinards ou des petits pois au sucre, des pommes de terre frites même, ce plat si démocratique, ce serait de l'épicurisme. D faut ici du puritanisme. U semble qu'on soit mis au monde pour se refuser les bonnes choses que le bon Dieu y a mises. En Ecosse, c'est encore bien pis. Walter Scott raconte qu'étant enfant il se permit im jour de s'écrier devant son père : t Oh î quj le
12G iOIIN BULL ET SON IlB
potage est bon! » Celui-ci ordomu immédiaiement qu'on jet&t une pinte d'eau froide dans la soupière.
Au commencement du repas, le père de famille récite le bénédicité, appelé en Angleterre grâce^ au commencement comme à la fin. Dans les familles qui appartiennent à la basse Église ou aux sectes dissidentes, les giÂoes durent une ou deux minutes. Cela vous rappelle que vous n'êtes pas à table pour vous amuser, et vous vous en apercevez bientôt Tous les convives sont immobiles et silencieux. Vous vous hasardez à faire une remarque, on vous répond par quelques monosyllabes. On vous demande si vous voulez reprendre un peu de bœuf, vous devez répondre : € Mon, merci «, ou bien « avee plaisir, mais un très petit morceau ». Il vast mieux refuser, c'est plus comme il faut. Si Ton vous demande, ce qui arrivera invariablement : € Y a-t-il longtemps que vous êtes en Angleterre? Vous y plaisez-vous? » JNe manquez pas de répondre depuis combien de temps vous y êtes, en ajoutant que vous vous y plaisee besmcoup. N'entrez pas dans plus de détails, ce serait une conversation, et Ton ne vous saurait pas fort gré d'avoir rompu ce silence solennel, luand vous aurez été ainsi assis à table une ve, il vous praadra des envies de pousser des
cris ou de pincer votre voisin pour voir s'il es( en vie ou embaumé. Retenez-vous, ou bien vouf ne seriez plus invité, ce que vous regretlcri^ beaucoup.
Si John Bull dfaie simplement chez lui, e^el en public qull faut le voir à l'œuvre. Son appéiit et son épicurisme se révèlent d'une façon prodigieuse. Le dîner public est une institution éminemment anglaise.
Le roi des banquets est celui que donne le lord>maire de Londres, le 9 novembre, jour de son installation au Guildhall.
Toutes les Compagnies de la Gté, tous les Clubs, toutes les Sociétés ont leur banquet annuel. Un des plus beaux dîners de Londres, le plus beau peut-être, est celui de l'Académie royale de peinture. On n*y fait point de politique. Cest le rendez-vous de toute Taristocratie de rintelligence en Aagliiterre. Ministres, membres éminents de la Chambre des lords et de la Chambre des Communes à quelque parti qu'ils appartiennent, évêcpies, généraux, juges, savants, hommes de lettres, artistes, avocats, tout ce qui a un grand nom s'y trouve. Le prince de Galles et ses frères ne manquent jamais d'honorer ce banquet de leur [résence.
Ces dîners coûtent un prix exorbitant : de cent à deux certs franrs par tôfe. La soupe à
118 JOHN BULL BT SON IlB
la tortue, qui les inaugure invariablement, faut une guinée le litre, soit 26 fr. 50. Le reste est à Tavenant.
Quand on est arrivé au dessert, on passe aux toasts et aux discours. Les Anglais, qui se sont habitués, dans les debating societies des écoles et des universités, à parler en public, excellent dons Yafier dinner speech. Il y en a qui sont de petits chefs-d'œuvre d'à propos et d^huni(mr.
Les premiers toasts sont les toasts patriotiques: la reine, le prince de Galles et les autres membres de la famille royale, l'armée, la marine, la Chambre des lords et la Chambre des communes. Ensuite on passe au toast de la soirée, c'est-àdire que l'on boit au succès du club ou de la société, ou bien à la santé du principal convive, si le dîner est donné en l'honneur de quelque héros du jour.
Les dames assistent rarement à ces banquets.
Cependant ellei y sont quelquefois invitées.
L'asseoiblée se sépare alors après avoir porté le toast to the ladies.
Ces dtners durent de quatre à cinq heures.
Quand vous êtes invité en soirée» le domestique, avant de vous faire entrer au salon, vous fait passer dans la salle à manger, et vous de-
JOHN BULL ET SON IlS 129
mande : c MoDsieur prend-il du thé oa du café ? » Vous répondez bien vite que vous prenez du thé. Le café est généralement horrible, simplement parce qu'on ne sait pas le taire, ou plutôt qu'on ne se donne pas la peine de le bien faire.
Le thé, qui est encore en France un luxe à 13 ou 18 francs la livre^ est excellent en Angleterre à 2 fr. SO centimes. Aussi est-il pris matin et soir dans les familles les plus pauvres. C'est la boisson favorite des femmes, c'est le remède à tous les maux, € Ah ! Monsieur, me disait un jour une bonne vieille normande, mon café, après le doux Jésus, c'est mon sauveur 1 » C'est le thé qui joue ce rôle en Angleterre.
La bouilloire (the tea kettle) est, comme le pot-au-feu en France, l'emblème de la vertu domestique.
C'est quand John boit son thé bien chaud à petites gorgées, grignotant un morceau de pain •t de beurre ou de rôtie, qu'il est vraiment beau et édifiant. Presque toute la classe bourgeoise prend encore le thé à cinq heures et en fait un repas. Mieux que cela : John donne quelquefois im tea party (on ne peut pas traduire une pareille expression). On met alors sur la table, avec le pain, le beurre et les rôties, des confitures et un gâteau sec et noir qui res-
semble beaucoup au pain d'épice par la couleur et le goût. Les vieilles filles sont au septième ciel, n faut les voir, un sourire angélique forcé sur des crocs d'un pouce de longueur, les yeux chastement baissés, et les mains jointes sur le bord de la table, attendant que la maîtresse de la maison leur demande si elles prennent du lait ec du sucre, ou bien si leur thé est assez sucré :
— Is your tea as y ou like it?
— Ohl very nice, thank you.
On ne remue pas le corps qui doit rester parfaitement vertical, on tourne légèrement la tète.
— «Ne prenez-vous pas un peu de g&teau ?
— Non, merci, seulement un petit morceau de pain et de beurre. »
Au dîner, si la conversation meurt à chaque instant, le bœuf et le pale-ale sont là au moins qui vous soutiennent un peu; mais avec du thé et une beurrée, vous n'avez pas môme la force d'essayer à la ranimer. Vous y renoncez tout d'abord, et elle meurt en agonies. Shelley Ta dit:
... Teoi Where small-taBs dki m agonim.
C'est épouvantable I
.... il party in a parbur, .... Some sipping tea, But, as you by their faces see^ AU silent, and ail — damned.
n faut cependant rendre justice à rhospilalité anglaise : on ne tous invitera jamais à une soirée, quelque insigniPianto qu'elle soit, sans vous donner un bon souper. Je me rappelle qu'à Paris, quand on nous proposait, à nous autres jeunes gens, de nous mener danser, nous avions toujours soin de demander : c Nourrit* on? » Question inutile en Angleterre.
En France, et cela encore de nos jours, et dans d'excellentes maisons, ma foi, la maîtresse de la maison vient demander à ses invités, sur les une heure du matin, si une tasse de chocolat \&ai ferait plaisir 1
Non, nous ne jerons jamais sérieux comme les Anglais.
La justice. — Les jurys. — Procédures. — Le policeman n'est pas sacré. — L'amour de la chicane. — Une note de frais. — 500 livres de récompense. ^ Le chah de Perse et les pendus.
Les Anglais, avec leurs libres institutions, ne donnent pas à leurs magistrats le pouvoir de les juger. Dans toutes les causes crimiuelles ou dviles, ce sont des jurys qui prononcent la mise en jugement, qui décident de la culpabilité ou de Finnocenoe ^, qui donnent raison au demandeur ou au défendeur, et qui, dans les causes où il est demandé des dommages-intérêts, en fixent le montant. Le juge ne fait qu'appli-
1. Et encore, pour qu'il y ait condamnation, faut-il que les jurés soient unanimes dans leur yerdicU S'il en est autrement, dti les remercie, et l'aiTaire se juge devant un nouveau jury.
JOHN BULL ET SON IlB 133
quer la loi et prononcer le jugement. Si dans son résumé, qui doit être un exposé clair et impartial des témoignages à charge et à décharge, il laisse transpirer son opinion personnelle, il laut voir comment les journaux du lendemain fempoigncnt et le traitent. Le condamné devient un objet dlntérèt universel, et il est rare qu'une explosion d'opinion publique n'obtienne pas pour lui, à l'instant, une réparation ou un dédommagement. Je me rappelle quatre condamnés à mort, dont trois virent ainsi leur peine immédiatement commuée en réclusion, et dont le quatrième Ait mis en liberté sur-le-champ.
En France, nous donnons des pouvoirs arbitraires presque illimités à notre légion de magistrats à 1,800 francs, qui sont pour la plupart, en province du moins, les fruits secs du barreau. Je garantis qu'une ville française de 80,000 âmes a plus de magistrats que n'en possède TAngleterre tout entière.
n y a peu de pays où les tendances démocratiques soient plus accentuées qu'en France. Malgré cela, l'opinion ne s'émeut pas des procédures judiciaires, parce qu'il n'y a pas de pays où l'on respecte moins l'autorité, et il n'y en a pas, cependant, où on la craigne davantage et où on la subisse plus volontiers. 11 semble qu'on accepte toutes les tyrannies pour n'avoir
aucune rcspoQsabilité. La démocratie ne consiste guère chez nous qu'à tourner en ridicule un despotisme, dont on approuve les actes en tournant encore en ridicule celui qui en est la victime. Sur le moindre soupçon un magistrat peut ordonner, sous sa' propre responsabilité, responsabilité, d'ailleurs, dont il ne peut être appelé à rendre compte devant personne, il peut ordonner, dis-je, une perquisition, une arrestation, dans n'importe quel domicile privé.
La sécurité personnelle est autrement comprise chez les peuples libres, aux États-Unis, par exemple. Voici deux articles de la constitution de ce pays :
1 !• Le droit qu'ont les citoyens de jouir de la sûreté de leur personne, de leur domicile, de leurs papiers et effets, à l'abri des recherches et saisies déraisonnables^ ne pourra être violé ; aucun mandat ne sera émis, si ce n'est dans des présomptions fondées^ corroborées par le serment. »
€ 2® Aucune personne ne sera tenue de répondre à une accusation à moins d'iine mise en accusation émanant d'un grand jury. »
Aussi, en Angleterre, un homme arrêté dit-il immédiatement en apprenant de quoi il est accusé : « Vous aurez à prouver cela. » Et le cornmissaire de poMce de répondre r « Vous n'avez
rien à dire ; je dois, au contraire, vous a.verlir que la justice se servira contre vous de toutes lès déclarations que tous pourrez faire. »
Si un individu est accusé, en France, d avoir volé une montre, le juge d'instruction lui dit invariablement : < Ce que vous avez de mieux à faire, c'est d'avouer. Vous êtes accusé d'avoir volé une montre, prouvez que cela n'est pas. » En Angleterre on dit à l'inculpé : « Vous êtes accusé d'avoir volé une montre ; taisez-vous, nous aurons à le prouver. » Telle est la différence de procédure. Point d'inquisition sous forme, d'instruction privée. Point de prévention.
Excepté dans les cas très graves, l'accusé est mis en liberté sous caution. Il paraît le lender main même de son arrestation, devant un ma*gistrat, en public. S'il avoue avoir commis un crime, le magistrat lui conseille de réserver ses moyens de défense pour son jugement, et de nier sa culpabilité (to pkad not guilty). On ne lui fait subir aucun interrogatoire, et Ton prérfêre qu'il ne s'accuse pas lui-même, afin d'avoir l'occasion de le convaincre de son crime par des témoignages indépendants. De plus, l'on voit ici, à chaque instant, des gens se li* vrer d'eux-mêmes à la justice en prétendant avoir commis quelque crime imaginaire. C'est une manie très fréquente. Quand un assassinat.
|36 JOHN BULL ET SON IlB
par exemple» est resté entouré de mystère, tous les soûlards se mettent dans la tète que ce sont eux qui l'ont commis, et ils vont se constituer prison-' niers. On fait une enquête et on les reiftche.
L'interrogatoire est fait par les ayocats. Le juge préside aux débcits ; il en est le modérateur . L'accusé est tranq':Jlle dans son banc; il écoute; ce sont les témoiiis qui passent un mauvais quart d'heure à faire les frais de la représentation.
Il est défendu, et cela avec raison, de parler aux jurés des antécédents de l'accusé s'ils sont mauvais; on a peur de les influencer dans le jugement qu'ils sont appelés à rendre ^ S*il est reconnu coupable, un membre de la police vient prouver que l'accusé a déjà subi plusieurs condamnations, et le juge applique alors la loi dans toute sa rigueur. Quant aux témoins, tout est mis en jeu pour montrer qu'il ne faut pas s'en rapporter à leurs dépositions. Les questions les plus incongrues leur sont faites. Malheur à eux s'il existe dans leur passé une petite page qu'ils tiennent à garder secrète, a Êtes-vous mariée 2 l'homme avec lequel vous vivez? demande-t-ot à une femme. Lui êtes-vous fidèle? N'est-il pai vrai que vous êtes adonnée à la boisson? » 1 faut qu'elle réponde. Il y en a qui se i&chent et la galerie s'amuse.