GONSTABLE ET LES PAYSAGISTES DE
« L'homme est surpris de trouver que des choses proches ne sont pas moins belles ni moins étonnantes que des choses éloignées. Le proche explique le lointain. La goutte est un petit océan. JJa homme se rapporte à toute la nature. »
Emerson.
Je n'oublierai jamais les heures ardentes que j'ai passées au Constable Boom du Musée de South Kensington. En cette petite salle, presque toujours silencieuse et dédaignée des passants, où rien ne s'interpose entre le visiteur et l'artiste, on sent vraiment battre un cœur puissant et chaud proche du sien, à travers un ensemble d'œuvres où se mêlent les naïfs et scrupuleux dessins du début, les pochades fougueuses de l'Age de plénitude, les carnets d'esquisses remplis au cours des excursions, les toiles achevées et définitives. Des moments intimes, graves, joyeux, de contemplation, de communion et d'étude se sont écoulés là pour moi, en tôte-à-tête introublé avec l'un des plus prodigieux révélateurs de nature et de vie qui ait apparu dans la peinture, et qui, nulle part ailleurs qu'en cette salle sans apparat, où des mains pieuses ont réuni et confronté
les plus humbles de même que les plus glorieux témoignages de son art, ne peut être aussi intimement pénétré et savouré.
C'est là, devant les œuvres parlantes et dans la plénitude de mon admiration violente pour le noble artiste, que je me suis promis de réparer, dans la mesure de mes forces, une longue ingratitude qui fut nôtre, en offrant un tribut de ma reconnaissance envers le pionnier du paysagisme moderne pour les fortes joies qu'il m'a données. Ce livre dont je ne suis que le très modeste introducteur auprès du public français, je le conçois surtout comme l'hommage de réparation qui lui est dû chez nous. Gonstable, quatre-vingts ans après son apparition sensationnelle au Louvre, n'a pas encore son monument en France, sous la forme du livre, alors qu'autour de tel ordinaire peintre italien s'entassent les monographies et les documents. Une particulière ingratitude se dénonce ici, car il y a doublement droit.
Il y a droit comme l'un des maîtres suprêmes du pinceau, dont l'art dépasse les frontières d'un pays et se revêt d'une signification universelle, comme le révélateur d'une vision et d'une interprétation nouvelle de la nature dont il a doté la peinture. Telle esquisse de La Lande-IIampstead vaut, à elle seule, la traversée de la Manche ; et qui n'a pas vu, par exemple, le Sal'-Box de Constable, de même que La Lande-Mousehold de Grome,qui fut son contemporain, — deux pages supérieurement représentatives, — ignore l'une des périodes d'épanouissement du paysage. Ce sont là des œuvres nécessaires dans l'histoire de la peinture. Elles constituent l'une des principales pierres milliaires sur la route de l'art.
Mais il est une raison bien plus directe et péremptoire qui nous impose la reconnaissance envers le peintre rural de l'Angleterre, une raison qui nous est particulière : c'est