M. Bicknell était avoué du prince
jours, quand vous êtes à Londres, de vous rencontrer, peut-être trop souvent pour notre tranquillité à tous deux, jusqu'à ce que nous puissions nous joindre cette fois, j'espère bien, pour de bon Mes plus cordiaux compliments à tous ceux qui vous entourent et croyez-moi, ma toujours chère Maria, à vous inaltérablement. »
Vers la fin de mars, Constable vint en ville avec deux
tableaux pour l'Académie, dont l'un s'appelle dans le catalogue : Un Champ de Blé, et l'autre : Un Bois, automne. Le second fut acheté par M. Watts.
Il fut rappelé à Bergholt par la mort de son père, qu'il raconte ainsi dans une lettre à M^'^ Bicknell : « Mon cher père est mort assis sur sa chaise comme à l'habitude, sans un soupir et sans douleur, et sans que sa position ni ses traits éprouvent la moindre altération, si ce n'est une douce inclinaison de la tête en avant ; et ma sœur Ann qui était auprès de lui dut approcher son visage contre le sien pour s'assurer qu'il ne respirait plus. Ainsi il a plu à Dieu de rappeler à Lui cet homme de bien, dont la droiture de vie a conjuré les terreurs du tombeau, et il a plu également à Dieu de lui épargner les affres de la mort. 19 mai 1816. »
« East Bergholt, 17 juillet. Ma bien chère aimée, .... J'étais tellement habitué, en franchissant la porte, d'être accueilli avec une poignée de main affectueuse de mon père et le tendre bonjour de ma mère, que je me sens souvent envahi par une tristesse que je ne puis dominer
Je suis assis devant votre portrait, et quand
je lève les yeux du papier où j'écris, il est si étonnamment ressemblant que je puis à peine m'empêcher de me lever et d'aller vers lui. Je n'ai jamais connu auparavant le plaisir réel qu'un portrait peut donner. »
« East Bergholt, 21 août. Ma bien chère aimée, Je suis rentré lundi de ma très agréable visite chez le général
Rebow Le général et M™^ Bebow sont déterminés à m'être utiles. J'y retourne et j'y resterai une
semaine, selon toute probabilité Je dois faire deux
petits paysages pour le général : l'un, dans le parc de la maison avec un bois superbe et une pièce d'eau, l'autre, un bois avec un pavillon de pêche, où la demoiselle (qui est l'héroïne de tous ces lieux) va de temps en temps pêcher à la ligne. Ils veulent que je prenne tout mon temps pour cela; mais le général me paiera quand je le désirerai, car il m'a dit qu'il sait, d'après M. Driffield, que nous pourrions bientôt avoir besoin d'un peu d'argent comptant. Ils connaissent bien tous deux notre histoire, et espèrent nous voir ensemble ici. Je dois l'année prochaine faire un autre tableau de la petite fille avec son âne, pour leur maison en ville. C'est là précisément, mon aimée, une commande qui me rendra réellement sei^vice. J'avance autant que je le peux désirer, avec mes propres tableaux; mais ces petites choses les interromperont tant soit peu et me retiendront ici, je le crains, une semaine ou deux de plus que je ne l'aurais voulu. » . . . . « Wivenhoe Park, 30 août. Ma bien chère aimée, Je suis ici depuis lundi et aussi heureux qu'il m'est possible de l'être, éloigné de vous. Rien ne peut surpasser la bonté du général et de sa femme. Ils parlent souvent de vous, parce qu'ils savent que cela me fait plaisir, et je suis sûr qu'ils vous montreront les mêmes attentions qu'à moi. Je me sens bien avec eux, parce que je sais que ce sont des gens sincères ; et bien que de bonne famille et affinés au plus haut degré, ce ne sont pas des gens du monde dans le sens ordinaire du mot. Mes tableaux pour eux marchent très bien. Le parc est le plus avancé. La grande difficulté a été d'y faire entrer tout ce qu'ils voulaient que j'y misse. A gauche est une grotte avec des ormes à la source d'une pièce d'eau ; au centre
est la maison qui donne sur un bois superbe, et très loin, à droite, est une cabane pour des cerfs, qu'il était nécessaire d'ajouter; de sorte que la vue embrassait un trop large espace. Mais aujourd'hui je suis venu à bout de la difficulté, et je commence à aimer moi-même le sujet. Je pense faire un grand tableau d'après ce que je suis en train de peindre maintenant. Quand revenez-vous? Si j'étais retenu à la campagne plus longtemps que je ne comptais tout d'abord, j'irais rapidement vous voir pour un jour. J'écrirai à John Fisher bientôt. »
« Wivenhoe Park, 7 septembre. Ma bien chère aimée. Je me hâte de vous envoyer la lettre ci-jointe de notre ami
Fisher « Osmington, près Dorchester, 27 août 1816.
Mon cher Constable, Je ne suis pas un grand épistolier et quand je prends la plume, en général, je viens au fait immédiatement. Je vous écris donc pour vous dire que je compte me trouver à Londres mardi soir 24 et que mercredi je me tiendrai prêt, et avec joie, à vous marier. Ainsi vous voyez, je n'emploie aucune circonlocution ; mais je vous dis la chose tout de suite en bon et clair anglais. Ainsi suivez donc mon exemple ; allez trouver votre femme et au lieu de bafouiller des phrases interminables sur « l'autel de l'Hyménée » etc., dites-lui que mercredi 25 septembre vous êtes prêt à l'épouser. Si elle répond comme une femme sensée que je la soupçonne d'être : « Eh bien, John, voici ma main, je suis prête » — tout sera pour le mieux. Si elle dit : « Oui, mais un autre jour conviendrait mieux », qu'elle l'indique et je suis à son service. Et maintenant, mon cher ami, j'ai un point à régler. Et pour que je puisse avoir gain de cause,je le présente sous forme de prière. C'est que si vous sentez, à votre mariage, que votre bourse est assez solide pour vous permettre un petit détour, je regarderai comme un grand plaisir que vous et votre femme veniez et restiez quelques
temps avec ma femme et moi. Ma femme se joint à moi pour cette demande. La campagne ici est merveilleusement sauvage et magnifique, et vaut bien une visite pour un peintre. Ma maison domine une vue singulièrement belle, et vous pouvez faire des études de votre fenêtre même. On vous mettra une assiette à côté de votre chevalet, et vous n'aurez pas besoin de descendre pour le dîner. Nous ne voyons jamais de monde et j'ai des pinceaux, des couleurs, et des toiles en abondance. Le soir nous nous asseoirons autour de notre feu d'automne, nous lirons un livre sensé, par exemple un sermon, et après les prières nous irons nous coucher, en paix avec nous-mêmes et avec le monde entier. Depuis que je suis tranquille ici, sorti de l'agitation et du bruit des grands dîners de X...., j'ai été très fidèle à mon chevalet, et j'ai fait beaucoup de progrès. Votre visite me sera d'une merveilleuse utilité. Dites à votre dame qu'il me tarde ainsi qu'à M™"^ Fisher, de mieux la connaître, et je la prie d'user de son influence sur vous pour vous amener à venir voir, votre cordial, John Fisher. »
Ils furent mariés le '2 obtobre 1816 à l'église Saint- Martin, par M. Fisher dont ils acceptèrent l'invitation à Osmington. M. Fisher lui-même n'était marié que depuis trois mois.
M. Bicknell ne refusa pas longtemps son pardon à sa fille, et maintenant qu'il avait l'occasion de connaître Constable, il se prit à l'aimer extrêmement. Dans une lettre de M"° Bicknell que nous n'avons pas citée, elle disait : « Gela me fait de la peine que papa et vous ne puissiez mieux vous connaître, mais la perte est réciproque. » Le D"" Rhudde ne se résigna pas de sitôt au mariage, mais à sa mort qui arriva en 1819, il laissa k sa petite-fille un legs de 100.000 francs, auquel probablement elle s'attendait peu.
Quoique j'aie commencé à connaître Constable à peu près vers ce temps, j'ai peu de chose à dire sur les deux années suivantes de sa vie, en dehors de ce que fournissent les catalogues des expositions. Je me le rappelle en 1817, habitant une petite maison au n° 1 de Keppel Street, Russell Square ; et je me souviens qu'on voyait son premier enfant, un beau garçon, à qui on avait donné son nom, aussi souvent dans les bras de son père que dans ceux de sa nourrice, ou même de sa mère. Son amour pour les enfants surpassait vraiment celui de n'importe quel homme que j'ai connu.
Il exposa cette année à la Galerie Anglaise, Un champ à la moisson avec des moissonneurs et des glaneurs et à l'Académie Wivenhoe Park, Une chaumière, un portrait de M. Fisher et Une scène sur une rivière navigable ; et il fit à l'automne une visite à Bergholt, comme le montre la date de quelques-unes de ses esquisses.
En 1818 il envoya à l'Académie Paysa^re, avec une averse qui éclate, trois autres paysages, Un porche gothique et Un groupes d'ormes ; ces deux derniers sont des dessins au crayon ; et à la Galerie Anglaise il envoya Une Chaumière dans un Champ de blé qui avait été probablement exposé l'année d'avant à l'Académie. La maisonnette dans ce petit tableau est complètement entourée de blé, qui du côté le plus ombragé du soleil est resté vert, tandis que dans tout le reste du champ il a mûri ; fait que parmi beaucoup d'autres on peut découvrir dans les paysages de Constable, et qui les caractérisent comme l'œuvre d'un observateur incessant de la nature. Mais ces beautés cachées-^et d'autres du même genre passèrent absolument inaperçues dans les expositions ; les tableaux en effet qui les renfermaient étaient pour la plupart dédaignés, tandis que les œuvres plus voyantes d'artistes dont les noms
mêmes sont aujourd'hui à peu près oubliés, obtenaient les faveurs du jour (1).
L'art de Constable ne fut jamais plus parfait, jamais peut-être aussi parfait qu'à cette période de sa vie. Je me souviens d'avoir été fortement frappé par un petit tableau, une vue de La Lande-Hampstead, que je vis pour la première fois à la Maisoîi de Buysdael, comme M. Fisher appelait la résidence de Constable à Keppel Street. J'ai déjà fait remarquer que ce qu'on appelle ordinairement coulcm's chaudes ne sont pas nécessaires pour produire une impression de chaleur dans le paysage, et ce tableau procure, à mes yeux, la plus solide preuve possible de cette vérité (2). Le ciel est du bleu d'une journée d'été en Angleterre avec de grands nuages, mais non pas menaçants, d'une blancheur argentée. Les lointains sont d'un bleu foncé, les arbres et le gazon des premiers plans du vert le plus frais ; car Constable ne put jamais consentir à dessécher la verdure de la nature pour obtenir un effet de chaleur. Ces tons sont balancés par un petit peu de couleur chaude sur un chemin et une carrière de sable au premier plan, une seule maison au second plan, et la veste rouge d'un ouvrier (3). Cependant je ne connais pas de
J. « Du point de vue de Constable la Chaumière dans un Champ de blé était sans aucun doute la plus complète expression que son art ait jusqu'ici réalisée.» C. J. Holmes, loc. cit.
2. Il n'est peut-être pas nécessaire de remarquer que nous associons l'idée de chaleur au rouge, à l'orange et au jaune, parce que ce sont là les couleurs du feu, et que dans un paysage d'été, ils ne peuvent être employés qu'en très petite proportion, excepté pour le lever et le coucher du soleil, qui sont les heures les plus fraîches de la journée.
3. 11 s'agit là fort probablement du tableau catalogué sous ce nom- La « Boite-à-sel » Hampstead (Galerie Tate), qui est certainement la pei'le de la série merveilleuse des interprétations de La Lande-Hamps,
tableau où la chaleui de midi au milieu de l'été soit aussi admirablement rendue; et si le regard n'était pas rafraîchi par l'ombre projetée sur une grande partie du premier plan par de jeunes arbres qui bordent le chemin, et par le bleu frais de l'eau à côté, on voudrait, quand on le regarde, un parasol, comme Fuseli demandait un parapluie quand il était devant une des averses peintes par Constable. Je parle de ce tableau, qui semble avoir été complètement peint en plein air, après l'avoir connu depuis vingt-cinq ans; et en y revenant maintes et maintes fois, je sens mes impressions premières, qu'elles soient vraies ou fausses, absolument confirmées. A une époque postérieure de sa vie il visa et avec succès à des effets de nature plus grandioses et plus fugitifs ; mais dans l'interprétation de ses aspects les plus simples, il n'a jamais surpassé des tableaux comme celui-ci. Et c'est là ce qui, je ne puis faire autrement que de le croire, lui vaudra, quand ses mérites seront pleinement reconnus, la gloire d'avoir été le plus vrai peintre du paysage anglais qui ait jamais existé.
Le superbe passage suivant est extrait d'une lettre écrite à M"^ Constable en mai 1819, alors qu'il était pour une courte visite à Bergholt : « Tout apparaît rempli de fleurs de toute espèce, et à chaque pas que je fais et vers quelque objet que je tourne les yeux, je crois entendre prononcer près de moi la sublime expression des Écritures : « Je suis la résurrection et la vie. »
tead, partie centrale — et la plus moderne — de l'art de Constable, celle où l'étude du phénomène atmosphérique, après l'intimité profonde, le sentiment local de la série de la Vallée de Dedham, caractérise une étape nouvelle dans la carrière de l'artiste. Il faut admirer ici la perspicacité de Leslie, car il s'agit bien là d'une œuvre étonnante entre toutes. Cette petite toile fait époque dans un siècle, et tout le paysage moderne y est en germe. (N. D. T.)
En 1819 il envoya à la Galerie Anglaise, deux tableaux qu'il n'avait pas encore exposés, La plage d'Osmington, près Weymouth et un Moulin ; et il envoya à l'Académie l'œuvre la plus gi'ande et la plus importante quil ait jusqu'alors produite. Une scène sur la Stour, plus tard appelée, d'après un cheval blanc dans un chaland non loin du pemier plan, Le Cheval blanc de Constahle. Ce beau paysage, qui était trop grand pour passer inaperçu, attira plus l'attention que tout ce qu'il avait exposé auparavant (1). C'est celui dont il parle dans la lettre suivante à l'archidiacre Fisher (2), en date du 17 juillet : « Je désirerais par dessus tout vous faire une visite à l'automne, quoiqu'il me soit impossible d'y compter absolument ; cepen-
1. « Le tableau semble avoir produit une émotion considérable, et il y a des preuves qu'en son temps il fut considéré comme une œuvre d'un mérite extraordinaire, l'éclat argenté de sa couleur étant particulièrement remarquable. Il est de nos jours assez difficile de comprendre ceci, car le ton général de l'œuvre est indéniablement lourd et plombé. Le capitaine Constable, le fils du peintre, fut stupéfait en revoyant le tableau après de nombreuses années ; il y remarqua une grande perte de luminosité, qu'il expliqua alors par le fait que l'œuvre devait être une copie ou une réplique. Un examen du tableau lui-même suggère une autre explication. Le tableau fut peint par Constable presque de la même manière que ses esquisses, c'est-àdire en posant des touches légères sur un fond solide et chaud. Cette méthode permet d'obtenir assez facilement l'égalité des tons dans les ombres — nécessité absolue dans tout bon paysage — mais elle a un grave inconvénient. A moins que les lumières ne soient peintes d'une façon très épaisse — et une peinture épaisse a des chances de paraître lourde ou crayeuse, — la matière opaque devient de plus en plus translucide avec le temps, jusqu'à ce qu'enfin le fond apparaisse à travers, soit partiellement, de telle sorte que le ciel semble fait de pièces et de morceaux, soit partout, et alors le ciel devient lourd...» C. J. Holmes, loc. cit.
2. M. Fisher avait été installé comme archidiacre du comté de Berk, dans la seconde moitié de l'année 1817.
dant cela fait plaisir d'y penser ; une telle visite aurait beaucoup d'attraits pour moi. Votre société, la cathédrale, les promenades, Longford et Wilton, ces mines d'art, dont vous pourriez me procurer l'accès pour y faire des études*
« Le prix auquel j'ai mis mon grand paysage est deux mille six cents francs, non compris le cadre ; il a fait un bon apprentissage à l'Académie, et je travaillerai beaucoup dessus avant qu'il aille à la Galerie Anglaise. Je n'aimerais guère me séparer de ma copie de Ruysdael ; le fait d'être un ancien exercice d'école (dont je possède trop peu) lui donne pour moi une valeur supérieure à ce que je pourrais en conscience demandei*. Nous parlerons du Claude Lorrain quand nous nous verrons. Je me suis procuré pour vous le dessin de Gozens, et si les tableaux pouvaient choisir leurs possesseurs, vous en auriez beaucoup de semblables depuis longtemps. Je ne m'étonne pas de ce que vous me dites des tableaux du pauvre X... Des collections et des juges de cette sorte me rendent toujours mélancolique. Je ne vais jamais les voir ni je ne parle d'eux, si je puis l'éviter. Mais les choses de ce genre, c'est l'ignorance seule qui les fait avaler, l'ignorance encore plus arrogante, doublée, soit dit en passant, de bons dîners... J'ai fait une esquisse de la scène sur la Tamise, qui promet beaucoup (1). »
En octobre 1819, Constable fut appelé à Bergholt par le partage des biens de son père, dont il lui revenait pour sa part 100.000 francs; et en novembre, il fut nommé associé de l'Académie Royale
M. Fisher ne se contenta pas de décerner des éloges à son ami, mais en achetant Le Cheval blanc il prouvait sa sincérité et rendait de plus à Constable un service qui
était peut-être plus important pour lui à cette crise de sa vie qu'il l'eût été à n'importe quelle autre période postérieure ; et on verra son désir de faire suivre cela par d'autres actes d'amitié, dans une lettre en date du « 19 avril 1820. Mon cher Constable, J'ai des obligations à un architecte d'ici, qui est retiré des affaires. Je voudrais lui faire un cadeau d'à peu près 500 francs. J'aimerais de préférence lui donner un tableau de vous, si je pensais qu'il l'appréciât. Voyez ce que vous pouvez faire pour
moi Ne vous défaites pas de votre vue de Londres et
de Westminster sans me prévenir ; j'ai idée que j'aimerais l'acheter, au cas où je serais suffisamment en fonds. En tout cas, je ne peux pas vous faire de tort en vous disant non, si je ne puis l'acheter »
« Salisbury, 27 avril. Le Cheval blanc est bien arrivé ; il est accroché à hauteur de l'œil, le cadre reposant sur la moulure de cimaise, exposé au jour du côté ouest, pour que la lumière tombe bien sur le tableau. Il fait un effet magnifique. Ma femme dit qu'elle promène son regard du tableau au jardin et du jardin au tableau et qu'elle observe la même apparence dans les deux. Je ne l'ai montré à personne, et j'ai l'intention de n'en pas parler, mais de laisser les gens le découvrir et faire leurs remarques personnelles. Je suis absolument impatient de vous voir ici et je souhaite que votre petite famille permette à votre femme de vous accompagner. J. Fisher. »
Le Cheval blanc qui était sous bien des rapports, pour Constable, le plus important tableau qu'il ait jamais peint, et certainement un des plus beaux, appartient aujourd'hui à M. L. Archer Burton des Woodlands, dans le Fiants. Dans une lettre à M""^ Gubbins (une dame apparentée à celui-ci et à Constable), écrite à une époque avancée de sa vie, il l'appelle « un de mes plus heureux
efforts en grand, une calme représentation dune matinée grise et sereine en été. »
« Keppel Street, 1" septembre 1820. Mon cher Fisher, . . . . . J'ai confortablement installé ma femme et mes enfants à Hampstead. Je suis content pour toute sorte de raisons de les avoir en dehors de Londres. Les choses n'ont pas bon aspect, bien que je ne craigne rien (1). J'apprends que le duc de Wellington a été hier dans le danger le plus imminent, et a failli périr de la main d'une vieille femme ! Nous avons fait un agréable voyage à Londres. En vérité ce qui nous a rendus plus à même de faire une semblable excursion, c'est votre bonté sans bornes et celle de M"" Fisher, et de nos bons amis de l'archevêché. Vraiment, mon cher Fisher, ma femme et moi sommes absolument embarrassés pour vous parler de ces choses-là. On aime beaucoup mes études de Salisbury; celle dans le jardin de l'archevêché, les ponts et votre maison prise des prairies, etc. Je viens de donner quelque secours au pauvre vieil organiste que vous avez vu à ma porte ; il meurt presque de faim, avec femme et enfants. On le prend pour un Italien, et par conséquent il est en danger dans les rues. Je prendrai sur moi de lui donner cinq francs de votre part, et j'ajouterai cela à votre compte courant. »
Je ne sais pas si le cadeau, dont parle M. Fisher dans sa lettre du 19 avril fut fait, mais M. Tinney, de Salisbury, avoué de l'archidiacre, lui ayant rendu quelques services dont il se sentait grandement obligé, celui-ci acheta un grand tableau de Constable, qu'il lui offrit ; mais comme M. Fisher considérait le prix, deux mille six cents francs, comme bien au-dessous de sa valeur, il parla dans une
1. L'agitation causée par le procès de la reine Caroline était alors à son comble.
lettre à Constable, de cette affaire, comme de « notre cadeau en commun ». Ce magnifique tableau, dont je me souviens bien à l'exposition de 1820, et qui depuis a été admirablement gravé par Lucas, est à peu près aussi grand que Le Cheval blanc et de sujet plus étendu. Tout à fait à gauche du spectateur, on voit la roue et une partie d'un moulin à eau. Au premier plan des enfants sont en train de pêcher, admirables par l'expression de leurs attitudes, leurs visages restant cachés. Sir George Beauraont disait du plus grand enfant qu'il « était en proie à l'angoisse d'une touche ». Sur la droite et au second plan, un chaland repose sur la rivière unie avec une extrême élégance de perspective ; de légers nuages projettent leurs ombres au-dessus d'un horizon qui s'élève et qui est d'une grande beauté ; un groupe de grands arbres forme le centre de la composition (l). C'est une vue, qui lorsqu'elle fut peinte, était exacte, du moulin de Stratford sur la Stour, non loin de Bergholt (2). Consta-
1. « Lucas (dans une des notes manuscrites de son exemplaire des Souvenirs de Leslie)dit: « M. Constable m'expliqua l'histoire naturelle (si je puis employer ce terme),de ce tableau. Parmi ses remarques étaient celles-ci, que quand leau atteint les racines de certaines plantes et de certains arbres, l'action quelle exerce sur les extrémités des racines est telle qu'ils ne peuvent plus pousser et qu'ils meurent, ce qui explique l'aspect de l'arbre mort au bord de la rivière. Quant au groupe d'arbres principal, le fait d'être exposés aux coups de vent qui souffle sur les prairies et qui frappe continuellement leurs troncs, leur fait perdre leur droite positive naturelle ce qui explique qu'ils penchent vers la droite du tableau. » Ce sont là, dans le second cas spécialement, de simples effets de nature, mais que Lucas ait jugé ces remarques dignes d'être notées prouve combien peu les paysagistes d'alors observaient ces effets ordinaires dans leurs efforts conventionnels pour atteindre le grand art.» Lord Windsor, loc. cit.
2. La gravure de M. Lucas d'après ce tableau fut publiée, après la mort de Constable, sous le titre de Les jeunes Walioniens. Titre
ble envoya en même temps un petit tableau à l'Académie» Une vue du phare de Haricich,
« Weymouth, li février 1821, Mon cher Constable, . . . . Prenez, je vous prie, à votre cabinet de lecture, le Journal d'un Invalide. Cela vous amusera beaucoup, car il est écrit d'une manière vive et naturelle. Quand vous arriverez à ses critiques sur la peinture et la sculpture, vous trouverez une nouvelle confirmation de notre opinion si souvent répétée que les personnes de la plus haute culture dans les sciences sont souvent de purs enfants en matière de connaissance de l'art... J. Fisher. »
Constable, dans sa réponse à cette lettre, parle d'une autre grande œuvre qui l'occupait alors : « Mon tableau marche, et le cadre sera ici dans quinze jours ou trois semaines. Croyez-moi, mon cher Fisher, je ne serais pas loin de me trouver mal en chemin quand je suis là debout devant mes grandes toiles, si je n'étais pas remonté et encouragé par votre amitié et votre approbation. J'ai peur maintenant (pour ma famille) de ne jamais faire un artiste populaire, un peintre pour messieurs et pour dames. Mais j'évite ainsi de me rendre ridicule, et votre main tendue m'enseigne à apprécier ce que je possède (si je puis ainsi dire) ; et cela est plus important que ne peuvent se l'imaginer les messieurs et les dames. L'évêque et M"' Fisher m'ont à nouveau attaqué hier au sujet de la pantomime de X... ; mais j'ai dit ce que je pensais, ce qui était le moyen le plus court et le meilleur. Je ne pouvais pas me sacrifier à une telle ignorance grossière. »
La « pantomime » dont il parle était une conception extravagante et mélodramatique d'art historique, popu-
que certainement Une lui aurait pas donné. (Waltonien, disciple de Wallon : Isaac Walton est l'auteur d'un livre fameux, Le Parfait Pêcheur à la ligne. N. D. T.)
laire en ce temps-là. L'évêque de Salisbury, bien qu'étant un homme d'esprit très cultivé, ne connaissait rien à la peinture et se laissait par conséquent égarer sur ce point par les goûts de l'époque. Sa constante bonté pour Constable, dont il n'appréciait pas l'art, n'était que le résultat de l'amitié seule.
« Glose, Salisbury, 6 mars. Mon cher Constable, . . . Je suis en train de lire, pour la troisième fois, V Histoire naturelle de Selborne de White. C'est un livre qui vous charmerait, et qui serait grandement instructif pour vous dans votre art, si vous ne le connaissez pas déjà. White était le ministre de l'endroit et s'occupait à observer de près et à noter tous les phénomènes de nature qui se passaient sous ses yeux : et cela pendant nombre d'années. C'est écrit d'une façon fort élégante. Je crains que le livre ne soit rare. Mais si vous pouvez vous le procurer, achetez-le pour moi et gardez-le par devers vous (1). Il appartient à la même manière que vous d'observation scrupuleuse, et en cela possède la qualité qui constitue pour moi, le grand plaisir de votre société... J. Fisher. »
Constable exposa en 1821 à Somerset House quatre tableaux, La Lande-Hampstead, Une averse, Harrow, et Paysage, Midi: ce dernier était le troisième qu'il ait peint sur une toile de près de deux mètres, encouragé par les deux achats de M. Fisher à se mettre à des œuvres d'une aussi grande dimension. Il parle de ce tableau dans la lettre suivante, et il en reparlera sous le nom de La Charrette de foin.
« A l'archidiacre Fisher. l,Keppel Street, l**" avril 1821...
1. Ce livre candide et touchant, et qui exhale un réel parfum de nature, est devenu extrêmement populaire en Angleterre. VHistoire naturelle de Selborne est considéré comme l'ouvrage type dans ce genre d'essays qui composent la Littérature du rtlein air. (N. D. T.)
Mon tableau va le 10 à l'Académie. Il n'est pas d'un si grand effet que celui de Tinney. En raison peut-être des masses qui ne frappent pas autant, la puissance du clair obscur est diminuée, mais il paraît plus neuf que je ne m'y attendais. J'ai encore beaucoup à y faire, et je compte en avoir pour trois ou quatre jours. J'entends parler de tant de tableaux de talent, spécialement de ceux qui ne sont pas membres, que cela devra être une exposition excellente. Ce sont surtout des tableaux historiques et d'imagination, et pourquoi?... Les Londoniens, avec toute leur habileté d'artistes, ne connaissent rien des impressions de la vie de campagne, qui est l'essence du paysage... Combien je vous suis reconnaissant de m'avoir indiqué les livres. Le Journal est ravissant, il m'a donné de nouveaux renseignements sur des sujets dont j'ai entendu parler pendant toute ma vie. Aucun doute que V Invalide ne soit un garçon intelligent; mais ces touristes d'Italie se croient forcés de parler tableaux et de rapporter des anecdotes touchant la peinture. Je les engagerais à se souvenir de l'histoire d'Alexandre visitant l'atelier d'Apelles. Il parle des paysages de Gaspar Poussin (dont les œuvres renferment le plus haut sentiment de toute la peinture de paysage) et imagine des défauts qui peuvent procurer loccasion à « notre Glover » d'y remédier. Ceci est par trop fort; et en cela il se prouve vraiment un invalide (1). L'esprit qui a produit le Selhorne
1. Le passage du Journal d'un Invalide de Matthe-ws qui excitait son indignation est le suivant : « Palais Doria. Une grande collection de tableaux ; les paysages verdoyants de Gaspar Poussin n'ont aucun charme pour moi. Le fait est que le délicieux vert de la nature ne peut être rendu en peinture. Notre Glover a fait les plus grands efforts possibles peut-être pour surmonter la difficulté et rendre fidèlement les couleurs réelles de la nature ; mais je crois que la beauté de ses
est celui que j'ai toujours envié. Une simple page de la vie de M. White laisse une impression plus durable sur mon esprit que tout ce qu'on a écrit de Charles V, ou de n'importe quel autre héros célèbre. Elle montre ce que peut faire un réel amour de la nature. La sereine et irréprochable existence de M. White, si exempte de la sottise et du charlatanisme de ce monde doit sûrement l'avoir rendu propre à cette vision claire et intime qu'il eut de la nature. Cela prouve la vérité de la remarque de Sir Joshua Reynolds, que « seul l'homme vertueux a le goût juste ». Ce livre élargit mon domaine »
En juin, Constable accompagna son ami Fisher pendant sa tournée dans le comté de Berk et fît quelques très beaux dessins au crayon et au lavis d'après le paysage des environs de Reading, Newbury et Abingdon. Il visita également Oxford avec Fisher, et fit un dessin exquis de Blenheim, vu du parc.
« Salisbury, 19 juillet 1821. Mon cher Constable, Votre tableau est accroché d'une façon temporaire chez Tinney, en attendant que sa nouvelle salle soit achevée, et excite beaucoup d'intérêt et d'attention. Quel air à la Charrette de foin maintenant qu'il est de nouveau chez vous ? J'ai besoin de le voir chez vous, car comment pourrait-on entrer en communion avec un paysage d'eau fraîche et de plein midi, dans l'étouffement et l'atmosphère aux senteurs de copal de l'exposition, qui me fait toujours l'effet d'un grand pot de vernis qui bouillirait ?.... Bien cordialement à vous, John Fisher. »
« 2, Lower Terrace, Hampstead, i août 1821... Je
tableaux est en raison inverse de leur fidélité, et que la nature doit être dépouillée de son vert costume, et habillée des couleurs brunes des peintres, ou réduite à ses teintes d'automne pour être traduite sur la toile. »
suis autant que possible ici avec les miens. Ma compagne calme et heureuse et ses trois enfants vont bien. J'ai loué une pièce chez un vitrier, où j'ai mis mon grand tableau ; et de plus j'ai à ce petit endroit beaucoup de petits ouvrages en train, et dans ce but j'ai débarrassé un hangar dans le jardin, qui contenait du sable, du charbon, des torchons à laver le parquet et des balais et j'en ai fait un atelier de travail. J'ai beaucoup travaillé ici. Jai arrangé mes salons de Keppel Street ; je compte les conserver en ordre, et y accrocher seulement des œuvres présentables, La Charrette de foin fait bien là, mais je le retoucherai... Je vais à présent faire ma cour au monde. J'ai assez d'expérience pour savoir que si un homme dit du mal de luimême, il trouvera des gens tout prêts à le prendre au mot. Sir George Beaumont va en Italie ; il m'a fait cadeau d'un très beau petit paysage, un moulin, le même moulin que dans le tableau de Tinney ; c'est absolument un Rembrant, riche de ton et de clair obscur. Il y a de l'espoir que l'Académie ait un Claude Lorrain venant de M. Angerstein (1), la grande et splendide marine, une des œuvres les plus parfaites qui soient au monde ; s'il en était ainsi et quoique j'en aie peu le moyen, j'en ferais une copie de même dimension. Une étude n'aurait de la valeur que pour moi, tandis qu'une copie reviendra à mes enfants, et me causera une grande joie. Rien que de faire cela me fera entrer en communion avec Claude Lorrain lui-même. Lawrence m'a dit que si réellement je le désirais, cela l'engagerait à faire de nouveaux efforts pour l'obtenir de M. Angerstein. Dans la pièce où j'écris sont suspendus deux très beaux petits dessins de Cozens : l'un, un bois épais
1. Des tableaux sont prêtés à i" Académie par la plupart des collectionneurs, à l'usage de l'école de peinture.
et d'aspect très solennel ; l'autre une vue prise du Vésuve s'étendant sur Portici, tout à fait charmante. Je les ai empruntés à mon voisin, M. Woodburn.Cozens était tout poésie et votre dessin est un délicieux spécimen. »
« Salisbury, 6 août 1821. Mon cher Constable, Il y a peu de gens qui puissent copier Claude Lorrain, je vous y encourage tout à fait. Cela assurera cinq mille ou sept mille cinq cents francs à votre famille et vous procurera un fonds inépuisable de plaisir. Je commence à être impatient de savoir si votre femme vous laissera faire un tour ici cet automne. N'importe quel moment du 1" septembre jusqu'à janvier me convient, et vous n'avez pas besoin de faire aucune dépense. Une nuit en diligence et vous êtes ici. On tient en ce moment les assises et C... est ici. Vos lettres étaient posées sur la table. Il a dit qu'il y avait quelques parties bonnes dans votre dernier tableau. Je lui ai répondu que s'il avait dit que toutes étaient bon. nés, cela ne serait pas un compliment, s'il ne disait pas que l'ensemble était bon. N'est-ce pas étrange combien le monde ignore de fond en comble les premiers principes mêmes de la peinture? Voici un homme qui a les plus hautes capacités, qui connaît presque tout, et cependant il s'y connaît aussi peu en peinture que s'il était privé d'yeux. C'est la même chose que Matthews avec son Glover (1). »
« Hampstead, 20 septembre, 1821. Mon cher Fisher, Comme j'aimerais venir vous voir! Je ne puis pas dire
1. Lord Dudley, dans une lettre à i'évêque de Llandaff, admirable de bon sens et de bonne foi, parlant des qualités des vieux maîtres, dit ; « Je crois que ce mérite est dune sorte qui exige, de l'ctude, de l'habitude, et peut-être une certaine connaissance pratique des principes des beaux arts, pour le percevoir et le goûter. Vous vous souvenez que Sir Joshua Reynolds nous dit qu'il fut tout d'abord incapable de goûter tout le mérite de Raphaël et de Michel-Ange. Et si lui.
que je n'irai pas, mais je crains d'être forcé d'aller bientôt en Suffolk, à cause d'un travail (1). J'ai fait des études plus poussées que celles que j'ai faites auparavant ; spécialement un groupe d'arbres très élégant (frênes, ormes et chênes), qui me seront aussi utiles que si j'avais acheté le champ et la haie où ils sont. J'ai fait aussi beaucoup de ciels et d'effets (d'atmosphère); nous avons eu de magnifiques nuages et effets de lumière, d'ombre et de couleur, comme il arrive toujours à la saison où nous sommes. Le grand Claude Lorrain n'ira pas à l'Académie cette année (une jeune fîJle est en train de le copier), mais on compte dessus pour l'année prochaine, et cela aurait été une folie de ma part de m'être occupé à cela à cette saison, car je suis maintenant en retard pour le pont (2). Le superbe Ruysdael, Le Moulin à vent, que nous avons admiré, est à la Galerie. Je compte bien pouvoir en faire une étude; et il y a un magnifique N. Poussin à l'Académie, un solennel, profond, calme midi d'été, avec de grands arbres pleins d'ombre et auprès un homme se baignant les pieds à une fontaine. A travers les éclaircies des arbres on voit des montagnes, et les nuages qui s'amassent autour, offrant les effets les plus ravissants
qui était déjà un artiste de conséquence, n'était pas encore initié à quelques-uns des mystères supérieurs de lart et était obligé au début d'accepter de confiance beaucoup de choses que dans la suite rendirent claires pour lui plus d'étude et de travail, que dirons-nous de la sincérité de ceux qui prétendent sentir dautant plus qu'ils savent moins ? Pour ma part, je pense d'eux à peu près ce que je penserais de quelqu'un qui étant tout juste capable d'extraire péniblement le sens d'une phrase latine, affecterait d'admirer la langue et la versification des Géorgiqnes. »