CHAPITRE IV
MARIAGE ET ÉTABLISSEMENT A LONDRES CONSTABLE ASSOCIÉ DE L'AGADÉIilIE ROY.\LE
AST Bergholt, 6 janvier 1815.
Mon cher fils John. Je vous envoie des étrennes maternelles, sous la forme de six chemises neuves. Il y en a quatre de chanvre et vous avez dit que vous aimeriez les essayer comme chemisesde travail. Les deux autres sont des chemises pour le dimanche, avec le col coupé
sur le même patron que celles de votre cousin X
Je ne sais pas comment vous les trouverez. Mais j'espère que ce sera la seule fois qu'il servira de modèle pour vous, à l'exception des bonnes intentions de son cœur et de son affection respectueuse pour sa mère et ses sœurs qui croissent et se montrent au milieu de tout le désordre de ses affaires. La grandeur de ses dettes m'épouvante véritablement. 0, mon cher John, je vous en prie, gardez-vous bien des dettes, cet enfer sur terre ! Je vous renvoie le portefeuille. Il est très joli et sa valeur s'en trouve beaucoup
augmentée à cause de celui qui en a fait cadeau, et qui, j'espère, sera un jour ou l'autre récompensé mieux que par un pauvre artiste. Il vous faut faire de rudes efforts en vue de la renommée et de l'argent. Nous avons vécu pour voir le commencement d'une nouvelle année. A qui sera-t-il permis d'en voir la fin ? Dieu seul le sait. Pour ceux qui la verront, puisse-t-elle être une année heureuse, et pour vous parmi ceux-là Ann Gonstable. »
« Spring Garden Terrace, 23 février. Mon bien cher John, J'ai reçu de papa la douce permission de vous revoir sous ce toit, « à titre de visiteur de temps à autre », pour employer ses propres termes. Après avoir été absolument malheureuse, je me trouve maintenant relativement heureuse M. E. Bicknell. »
M™e Gonstable n'était pas destinée à voir son fils et l'objet des affections de celui-ci plus heureux qu'ils ne l'étaient alors. Elle avait ces derniers temps éprouvé beaucoup d'inquiétude au sujet de son mari dont la santé déclinait. Et cela hâta peut-être une attaque de paralysie dont elle fut prise le 9 avril, pendant qu'elle était occupée au jardin, et dont une rechute mit fin à sa vie bien employée le 8 mai
La mort de cette excellente femme fut un coup très dur pour son fils. Elle l'avait réconforté et encouragé dans sa profession et avait obtenu pour lui des introductions destinées à servir ses vues d'avenir, en un temps où ses autres amis les considéraient comme sans espoir
La mort de la mère de M'^^ Bicknell, qui était depuis longtemps malade, suivit de peu de jours celle de M™e Gonstable.
« A M»e Bicknell. East Bergholt, 21 mai 18 15. Ma très chère aimée,.... G'est singulier que tous deux nous perdions dans un si court espace de temps nos plus proches amis, les plus proches que nous puissions avoir en ce
monde ; et maintenant plus que jamais, je ressens le besoin de votre société. »
« A M"e Bicknell. 63, Charlotte Street, 17 juin. J'ai abandonné toute idée d'aller au pays de Galles et maintenant je m'étonne seulement d'avoir caressé ce projet. Je suis occupé à un ouvrage pour de l'argent, un grand paysage comme fond d'un tableau chez M. Dawe (1). Il me tient au moins douze heures et quelquefois quatorze heures par jour. Je fais cela autant par choix que parce que je m'y suis engagé, pour que je puisse d'autant plus tôt retourner au cher Bergholt, et trouver un jour pour vous voir avant de partir. »
« 28 juin. Je vois que mes travaux pour Dawe n'en finissent plus. Par conséquent, même en y perdant moimême, s'il devait en être ainsi, je suis résolu à les abandonner. Il désire beaucoup m'employer à d'autres travaux, et il voudrait même me faire accepter une promesse d'engagement pour une année d'avance. Nous sommes remplis d'inquiétude au sujet de nos parents présents à la terrible dernière bataille (2); nous ne pouvons obtenir aucune nouvelle d'eux »
« 30 juin. J'ai terminé avec M. Dawe, et il a été très satisfait; mais j'ai persisté à ne pas m'engager davantage avec lui. Il est trop fort pour moi. »
Gonstable exposa cette année à l'Académie huit ouvrages, parmi lesquels la toile exquise dont j'ai parlé, nommée Construction de Bateaux ; les autres étaient : Une Vue de Dedham, Un village en Su/folk, Paysage, Etude et
1 Le portrait de Mlle O'Neil, dans le rôle de Juliette, appartenant aujourd'hui au Garrick Club.
2. Celle de Waterloo à laquelle assistaient deux des cousins de Gonstable, le capitaine Gubbins qui fut tué, et le lieutenant Allen. Les mères de ces deux officiers étaient les sœurs de Mme Gonstable.
trois dessins. A la Galerie Anglaise, il exposa un tableau nommé Paysage.
«A.Mlle Bicknell. East Bergholt, 13 juillet . . . Je crois que je n'avais jamais vu mon cher vieux Bergholt avec un aspect moitié aussi magnifique qu'à présent ; le temps a été vraiment délicieux. Il n'y a aucune nouvelle au village, excepté que tout le monde est très gai, et le plus jeune parmi tous est le D"" Rhudde »
« A M. John Gonstable Votre lettre m'a fait
beaucoup de plaisir Vous paraissez calme, résigné, afFectueux et heureux. Elle m'a communiqué des sentiments
semblables Comme vous devez trouver bon de
peindre en plein air, après la salle chez M. Dawe. »
« East Bergholt, 27 août J'ai peu de choses à
vous dire, ma bien chère aimée, sur ce qui se passe ici. Je vis presque entièrement dans les champs, et je ne vois personne d'autre que les moissonneurs. Le temps a été extraordinairement beau, bien que nous ayons eu des vents très forts qui ont beaucoup dérangé le feuillage. Nous allons tous bien ; mon père fait ses promenades à cheval comme d'habitude et se porte assez bien, mais nous pensons qu'il va s'alTaiblissant graduellement (1) »
« A Mlle Bicknell. l""" octobre. Je ne puis m'empêcher de regretter la fuite de notre délicieux été, mais je continue à travailler autant que possible dans les champs, mon esprit n'étant jamais aussi calme et si bien qu'à ces moments-là Nous avons eu ce matin la communion
à notre église, et je suis heureux de dire que mon père a pu se joindre à nous »
Gonstable resta à Bergholt jusqu'au commencement de novembre. Dans une lettre à MUe Bicknell, du 1" de ce
1. Golding Gonstable était alors dans sa soixante-dix-septième année.
mois, il dit : « Le second fils de ma tante xMlen a été fait dernièrement capitaine de vaisseau, et notre cousin, le colonel Gubbins (1) (M. Watts m'en écrit un mot), est préféré à cinquante autres officiers supérieurs pour commander les compagnies légères de l'armée dans Paris ; et si vous ajoutez à ces bonnes choses, que votre papa m'introduit auprès du Prince Régent (2) qui ne peut faire autrement que de me donner un bout de ruban rouge ou bleu pour mes excellentissimes paysages, vous pouvez bien être fière à juste titre de la famille à laquelle vous allez vous allier. »
« East Bergholt, 19 octobre J'ai eu tous les
jours l'intention de vous écrire, mais je suis tellement sorti, m'efforçant de saisir les derniers moments de cette année magnifique, que j'ai négligé presque tous les autres devoirs. J'ai mis en train un paysage un peu plus grand que tous ceux que j'ai faits auparavant. Et je désire m'en rendre maître en une large mesure avant de quitter cet endroit, car je trouve ici beaucoup d'assistance et je suis sûr que si je vais à Londres pour y rester, tout d'abord j'y trouverai quantité de petites besognes pour m'interrompre, et que je ferai avec plaisir quand mes propres tableaux seront assez avancés »
Après une courte visite à Londres, Gonstable récrivit de Bergholt le 15 novembre : « . . . Mon intention est de rester ici jusqu'à ce que je sente que je me suis rendu maître du tableau que je destine à l'exposition. Tout ici est calme, aisé, bon, et je suis à une distance de vous qui réussit à éloigner de moi l'anxieux désir que je ressens tou-
1. Le frère du capitaine Gubbins qui fut tué à Waterloo. Le colonel Gubbins revenait d'Amérique, où il avait assisté à l'assaut de la Nouvelle-Orléans.