‹ John Constable d'après les souvenirsChapitre 33 sur 77 · Ce tableau est à la Galerie Nationale · texte numérisé non relu

Ce tableau est à la Galerie Nationale

2. Ce jugement qu'on ne lit pas sans quelque étonnement, prouve que les plus grands peintres ne sont pas toujours les meilleurs juges. Que peut bien être un paysage « moral » ? On ne voit pas trop comment le peintre révolutionnaire et réaliste, uniquement soucieux de vérité, qu'était Constable, peut à ce point admirer l'académique et froid Nicolas Poussin. Il était vraisemblablement séduit par l'intense harmonie de couleurs et de composition qu'offre parfois le peintre des Arcadies. (N. D. T.).

voir. J'avais presque oublié de vous dire que j'étais allé pêche r l'autre jour, à New Forest, dans une belle rivière^ large et profonde, avec des moulins, des chutes d'eau grondantes, des touffes d'osier, etc. J'ai souvent pensé à vous pendant la journée; j'ai pris deux brochets, je me suis mis jusqu'à la ceinture dans les marécages, j'ai mangé mon dîner sous un saule, et j'ai été aussi heureux qu'au temps où j'étais « un enfant insouciant ». Qu'avez-vous fait de votre Midi au milieu de l'été et qu'est-ce que vous comptez en faire? »

« Hampstead, 23 octobre 1821. Mon cher Fisher,.... Je désire extrêmement m'installer dans mon atelier de Londres, car je ne me considère pas à l'ouvrage, si je ne suis pas devant une toile de deux mètres. J'ai fait beaucoup de ciels, car je suis résolu à me rendre maître de toutes les difficultés, et celle-là parmi les autres. Et puisque je parle à présent de ciels, il est amusant pour nous de voir combien admirablement vous livrez bataille pour moi. Vous employez certainement le meilleur moyen possible pour tirer d'affaire vos amis — (l'exemple des vieux maîtres). Le paysagiste qui ne fait pas de ses ciels une part très positive de sa composition, néglige de se servir d'un de ses plus grands auxiliaires. Sir Joshua Reynolds, parlant des paysages du Titien, de Salvator Rosa et de Claude Lorrain dit : « Leurs ciels mêmes semblent sympathiser avec leurs sujets. » On m'a souvent conseillé de considérer mon ciel comme une toile blanche étendue derrière les objets. Certainement, si le ciel a trop d'importance, comme sont les miens, c'est mauvais ; mais s'il est escamoté, ce que les miens ne sont pas, cela est pire ; chez moi il doit constituer et il constituera toujours une part positive de la composition. Il serait difficile de désigner un genre de paysage où le ciel n'est pas la tonique, le type de l'échelle, et l'interprète principal du sentiment. Vous pouvez bien

alors concevoir si une « toile blanche » me conviendrait, imbu que je suis de ces notions, et elles ne peuvent pas être erronées. Le ciel est la source de la lumière dans la nature, et gouverne tout ; même nos observations communes sur le temps de chaque jour sont entièrement suggérées par lui. La difficulté des ciels en peinture est très grande, pour ce qui a trait à la fois à la composition et à l'exécution, parce que, avec tout leur éclat, ils ne doivent pas avancer vers le spectateur, ou en réalité ne doivent pas donner l'idée qu'il y a quoi que ce soit d'autre que d'extrêmes distances ; mais ceci ne s'applique pas aux phénomènes ou effets accidentels du ciel, parce qu'ils ont toujours une attraction particulière. Je puis vous dire tout cela à vous, bien que vous n'ayez pas besoin qu'on vous dise que je sais très bien ce que je fais, et que je n'ai pas négligé mes ciels, quoique j'aie souvent échoué dans leur exécution, sans doute, à cause d'un excès de préoccupation à leur endroit, qui seul leur enlève cette apparence libre et aisée qu'a toujours la nature dans tous ses mouvements.

« Que j'aurais voulu être avec vous à votre partie de pêche à New-Forest ! Quelle rivière cela peut-il être? Mais le bruit de l'eau s'échappant des barrages de moulins, etc., les saules, les vieilles planches pourries, les pieux couverts de vase et les briques, j'aime passionnément tout cela. Shakespeare pouvait rendre toute chose poétique; il nous parle des retraites du pauvre Tom au milieu « des parcs à moutons et des moulins ». Aussi longtemps que je peindrai, je ne cesserai jamais de peindre les endroits de ce genre (1). Ils ont toujours fait mes délices et j'au-

1. Le dernier tableau qu'il peignit et auquel il était occupé le dernier jour de sa vie, était un moulin avec un entourage tel que celui qu'il décrit dans cette lettre.

rais été vraiment ravi de voir ce que vous décrivez, et en compagnie de vous, « en compagnie d'un homme pour lequel la nature ne développe pas en vain ses replis. » Cependant c'est mon propre pays que je peindrais le mieux ; pour moi peindre n'est qu'un autre mot, synonyme de sentir, et j'associe « mon enfance insouciante » avec tout ce qui existe sur les bords de la Stour ; ce paysage a fait de moi un peintre, et je suis reconnaissant; c'est-à-dire que j'ai souvent pensé à les peindre avant d'avoir touché un pinceau, et votre tableau en est le plus solide exemple dont je puisse me souvenir. Mais je n'en dirai pas plus long, car je suis un grand égoïste dans tout ce qui se rapporte à la peinture. La cathédrale ne faitelle pas un effet splendide parmi le feuillage doré ? Son gris solitaire doit étinceler sur ce fond. »

« Close, Salisbury, 24 octobre. Mon cher Constable, J'ai eu ce matin un bien agréable déjeuner, votre lettre me remplaçant le journal, trop ennuyeux à lire en ce moment. J'ai été content de voir votre écriture si nette et si calme. C'est là une preuve certaine de votre tranquillité d'esprit. Je serai seul et libre samedi 3 novembre, et je le resterai jusqu'au 26 du même mois. Je pense que plus tôt vous viendrez mieux cela sera. Je projette, si le temps est beau, d'aller voir la Cathédrale de Winchester. Le toit a failli tomber, à cause de l'habitude constante d'entailler les grands piliers de soutènement, pour y encastrer des monuments (de folie et de mauvais goût)... Notre cathédrale a bon air par ce temps, mais elle n'est pas tellement mise en relief par les tons chauds que vous l'imagineriez. En raison de l'humidité de la saison, et de la grande et rapide décomposition de la végétation, il y a perpétuellement un halo humide qui rend à toute heure les ombres très bleues et donne au paysage un ton froid. Je regrette bien que vos enfants

MARIAGE ET ETABLIS S EMExNT A LONDRES

aient été malades. Les miens sont en parfaite santé, et humeur. Combien de fois par semaine votre femme vous a-t-elle à dîner aune heure fixe, et comme un chrétien?» Constable visita Salisbury au mois de novembre, et, malgré la saison avancée, il y fit quelques très belles esquisses.

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