‹ John Constable d'après les souvenirsChapitre 45 sur 77 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

E 14 janvier 1826. Charlotte Street. Mon cher Fisher, Je commence ce mot écrit à la hâte en vous souhaitant la bonne année, espérant que M""" Fisher et tous vos enfants vont bien et supportent vaillamment ce temps, pour moi terrible. Toute ma famille est à Brighton, et je l'ai quittée en bonne santé jeudi. Je suis resté une quinzaine avec eux, et j'ai fait là un de mes meilleurs tableaux, dont le sujet est le Moulin (celui de Perne) de Gillingham ; il a à peu près soixante centimètres, et il est tellement riche et agréable, que si vous êtes à Salisbury et que vous vouliez le voir, je demanderai à son possesseur, M. Hand, de me le laisser vous l'envoyer ; Mère Church est dans le lointain. Le Cheval hlanc m'a fait grand honneur à Lille. Je suis mentionné avec honneur dans le discours de clôturedu préfet,eton m'a voté une médaille d'orque j'ai reçue

hier (1). Le discours est curieux; il parle du « goût de terroir et de l'originalité du style, qui, étant entièrement fondé sur la nature, est capable d'atteindre une grande beauté, mais est dangereuse pour tous les imitateurs. » L'exposition a élargi d'autant ma réputation, et j'espère bien que vous me pardonnerez ce que j'ai fait. Il y a généralement parmi les œuvres d'un artiste, un, deux ou trois tableaux auxquels est attaché un intérêt plus qu'ordinaire ; celui-ci en est un. Toutes choses considérées, la médaille devrait être à vous. J'ai eu beaucoup de plaisir à Brighton, mêlé à un sentiment de mélancolie que m'a donné un livre en français que me lisait ma femme pendant que je peignais le Moulin : « Les lettres de Nicolas Poussin », qu'on vient de publier pour la première fois, et demeurées inconnues jusqu'à ce jour. Elles sont écrites à ceux qui l'employaient à Paris et sont pour moi remplies d'intérêt. Ma femme a découvert que les peintres d'aujourd'hui et les peintres d'alors diffèrent peu. Les lettres renferment des excuses à des amis pour ne pas finir plus tôt leurs tableaux, des inquiétudes de toute sorte, des insultes venant de l'ignorance, etc. ; l'une d'elles parle d'une « étrange nouvelle venant d'Angleterre, la décapitation du

1. « La reconnaissance de son talent en France dut grandement l'encourager, lui qui devait se contenter d'un cercle si restreint d'admirateurs dans son propre pays et ses lettres à cette époque semblent exprimer plus de contentement et d'espoir : « J'ai ajouté, dit-il, à la respectabilité de ma famille en faisant de notre nom une

marque de distinction Je sais qu'il est difficile d'obtenir de

la réputation tout d'abord, et je sens chaque jour davantage la difficulté encore plus grande de la conserver. Ma réputation en Angloterre parmi mes confrères gagne du terrain, et j'éprouve chaque jour l'honneur d'avoir fondé un style original et indépendant de celui qui serait le seigneur suprême — je vcu^ dire Turner. Je crois qu'il serait difficile de dire qu'il existe aujourd'hui un morceau de paysage qui n'émane pas de cette source. » Lord Windsor, loc, cit.

roi Charles », etc Mon grand tableau demeure en

plan, à cause de l'état de ruine de mes finances. Vous méritez grandement tout ce que je pense de vous pour votre

bonté au sujet de votre tableau J'exécute toutes

mes commandes, qui se montent en tout à dix- neuf mille francs(l); deux mois suffiront pour les terminer. J. Dun-

thorne fait des portraits à la campagne. »

Constable ayant mis de côté le Waterloo travaillait à un sujet plus en rapport avec ses goûts, Le Champ de blé, qui est maintenant à la Galerie Nationale. Il avait été vu par M. Phillips de Brighton, qui suggéra certains détails pour le premier plan dans une lettre dont voici une partie : « 1^'" mars. Mon cher Monsieur, Je pense que c'est juillet dans votre chemin verdoyant. A cette saison, toutes les hautes herbes sont en fleurs ; le jonc des marais, le grand jonc, le chardon à foulon. Alors, le liseron blanc enroule ses fleurs aux branches de la haie ; la carotte sauvage et la ciguë fleurissent aux bords des haies, le persil à vache, le plantain d'eau, etc. ; les collines à bruyère sont pourpres à cette saison ; le persicaria aux tons roses dans les fossés humides est alors très joli ; la dionée gobe-mouches orne les haies, de même que la lychnide (fleur de ron-ron) ; la ronce est aussi en fleurs, le coquelicot, la mauve, le chardon, le houblon, etc. »

1. C'est à ce moment que Constable rédigea une sorte de circulaire pour faire connaître ses prix :

« Tarif de M. Constable pour les paysages :

De la dimension de 0 m. 45 520 francs

« De 0 m. 30 à 0 m. 60. . 1040 francs

« De 0 m. 60 à 0 m. 73. . 1300 francs

« De 0 m. "75 à 0 m. 90. . 1560 francs

« De 1 m. 25X1 m. . . 3120 francs

Pour les dimensions plus grandes le prix sera fixé par les circonstances et dépendra du temps et du sujet.

35, Charlotte Street, 1826. » G. J. Holmes, loc. cit.

« 8 avril. Mon cher Fisher,.... Je m'efforcerai à l'avenir de répondre à vos lettres, mais quand je vous écris je suis toujours rempli de moi-même, ce qui est vraiment abominable, mais vous devez vous en prendre à vous-même qui prenez un plus grand intérêt à tout ce qui me con-

cei'ne qu'à tout autre être humain J'ai envoyé un

grand paysage à l'Académie, en hauteur, de la dimension de l'Ecluse, mais un sujet de nature très différente : des champs de blé de l'intérieur des terres, un chemin encaissé formant le premier plan. Il n'est négligé en aucune partie ; les arbres sont plus étudiés que d'habitude, les extrémités bien déterminées, aussi bien que les troncs; ils sont secoués par une agréable et salubre brise de midi :

« tandis qu'à présent un vent plus frais Passant sur les champs de blé en bouffées qui portent l'ombre, etc. »

Je ne suis cependant pas sans mes inquiétudes, quoique je n'aie pas négligé mon ouvrage ni épargné mes peines.

J'entends en ce moment voler une corneille qui

passe au-dessus démon atelier, où je suis en train d'écrire; son appel me transporte à Osmington, et me fait croire que je vous parle au lieu de vous écrire ; il me remet en mémoire nos promenades joyeuses à travers champs, tellement puissante est la voix de la nature. Mon tableau m'a occupé entièrement. Je n'ai pu parler ni penser à personne. J'ai eu la même sensation qu'un de mes parents eut à la bataille de Waterloo. Il dit qu'il « n'osait tourner la tête ni à droite ni à gauche, mais qu'il la tenait toujours droite, ne pensant qu'à lui seul. » On m'a parlé de beaux tableaux qui sont partis à l'exposition ; Callcott en a trois ; Ward, une bataille ; ceux de Collins, me dit-on, sont très beaux, mais je ne les ai pas vus. Lawrence n'a qu'un portrait en pied, Shee rien qu'un, Jackson égale-

ment un, et Phillips n'a rien, de sorte qu'il y aura disette de grandes toiles. Je n'écris pas avec beaucoup d'entrain. Aujourd'hui mon petit garçon est parti pour l'école à Brighton ; John Dunthorne est parti avec lui. Je l'ai accompagné jusqu'à Charing Cross, et je l'ai abandonné ensuite à son sort. J'espère pour le mieux, et que l'air lui fera du bien. Je suis extrêmement fatigué, ayant travaillé dur, et j'ai à présent la consolation de savoir qu'il me faut travailler beaucoup plus dur, ou bien aller à l'asile de mendicité; j'ai cependant des commandes, et j'espère bien vendre le tableau actuel. X... me menace d'avoir à faire son portrait :

« Anges et ministres de la grâce, défendez-moi ! » Il est hospitalier, mais il y a en lui une grossièreté qui est insupportable. »

« Osmington, 22 avril. Mon cher Gonstable, Je vous envoie avec ceci vos carnets d'esquisses, que j'ai gardés si longtemps. Mais ils ont propagé votre nom dans des terrains difficiles, où vos tableaux n'auraient jamais pris racine. Ma femme pour empêcher les carnets de frotter l'un contre l'autre, envoie à nos filleuls quelques petits souvenirs d'affection .. J'aimerais mieux vous voir ici qu'à Londres ; ce pays-ci est un de ceux où plus vous y vivez, plus vous y découvrez de beautés. Avez-vous quelquefois contemplé la petite vallée boisée de Sutton et Preston du point où naît la source, dans le petit amphithéâtre formé par les collines? On a de là un coup d'oeil sur la baie bleue, avec Portiand dans le fond, et deux vieux frênes désolés au premier plan ; l'endroit est très retiré et fréquenté par les mar tins-pêcheurs et les bécasses; mais des gens de Weymouth à poitrines rembourrées et à visages vides, viennent ici tirer des coups de fusil et troubler le tranquille génie de l'endroit; ceci est en retour de votre corneille.

« Quand Belim (1), voire enfant chéri, répète son cathéchisme, nous ne pouvons lui faire dire autrement que « Et marcher dans les me/nes cAam/)S tous les jours de ma vie »; il pourrait avoir une plus mauvaise idée du bonheur. »

« Charlotte Street, 26 avril. Mon cher Fisher, J'ai reçu

votre lettre et les carnets L'endroit dont vous parlez

est charmant et je m'en souviens bien ; l'étendue tout autour contraste avec les replis profonds et la solitude au-dessous; mais en général, ces sujets-là sont décevants en peinture. L'anecdote du cher petit Belim est très jolie ; soyez-en sûr, l'amour de la nature est fortement implanté dans l'homme. J'ai été dernièrement en SufTolk et j'ai fait quelques délicieuses promenades « dans les mêmes champs ». Ah, le cher petit gars ! nos idées de bonheur sont les mêmes, et je me joins à vous pour demander qu'il ne le cherche jamais en des endroits moins sacrés

« Je suis maintenant occupé à l'Académie, et j'écris de bonne heure, car je dois aller là-bas après le premier

déjeuner Turner ne m'a jamais auparavant fait

autant de plaisir ou autant de peine. Callcott a un beau tableau d'un pittoresque bateau marchant vent arrière sur une mer orageuse ; c'est simple, grand et émouvant. Il a un autre grand ouvrage pas aussi bon, un peu trop dans la manière d'un quaker, comme Turner est trop jaune ; mais tout homme qui se distingue est au bord d'un précipice. Les portraits de Peel et de Ganning par sir Thomas Lawrence sont très beaux. Il a une dame jouant de la guitare accroché à coté de Turner, et il vous semble entendre ses sons imparfaits planer sur « le large rivage baigné » de ce dernier. Canning est au-dessus de la cheminée. Un ensevelissement par Westall au bout de la salle, et le Jugement de Paris de Etty au centre de la muraille ouest.

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