William
Nous analyserons bientôt ensemble les détails de cette exposition. Chantrey adore la peinture, et il est toujours en haut. Il s'occupe de temps en temps de nos tableaux; hier il rejoignit notre groupe, et après avoir épuisé ses plaisanteries sur mon paysage, il prit une palette sale, me la jeta dessus et se sauva. Il revint bientôt et me demanda si j'avais vu un ignoble paysage par X... C'est comme je vous le dis. La voix en ma faveur est universelle, c'est mon meilleur tableau. X... a quelques-uns de ses désespérants et atroces paysages à Seymour Street, et m'a fait demander pour me consulter à leur sujet. Comment sortirai-je d'un aussi infernal pétrin ? La vérité est hors de question. Quel rôle pourrai-je alors tenir ? »
Constable exposa avec le Champ de hlé un petit paysage ; mais je ne me souviens pas du sujet.
.... Peu de personnes appréciaient plus profondément que Constable le jeu d'un bon acteur, quand on arrivait à l'entraîner à y assister. Cependant il alla si rarement au théâtre qu'il ne vit jamais Kean ni Liston, quoique je lui aie plusieurs fois proposé de l'accompagner quand ces grands maîtres de l'art dramatique devaient jouer. Je lui aientendu faire le comique récit d'un accident qui arriva pendant une des rares fois qu'il alla à un théâtre. On jouait Hamlel et le spectre, par suite d'un accident de machinerie, s'arrêta dans sa descente et demeura pendant un temps considérable montrant un personnage à mi-corps, secoué de temps en temps par les efforts des machinistes pour achever sa disparition de scène, ce qui s'accomplit à la fin plus rapidement que cela n'était désirable, parmi un tumulte d'applaudissements. Il arriva à Constable, quelques années après, de rappeler cette circonstance à son voisin, M. Pope, en ajoutant : « Je ne l'oublierai jamais. » « Ni moi non plus, répondit ce dernier, car c'était moi cet infortuné spectre. »
« Charlotte Street, 9 septembre. Mon cher Fisher, ....
. . . Mon dernier paysage est une vue de chaumière avec l'église de Langham, première résidence du pauvre évêque: c'est un de mes meilleurs comme couleur, fraîcheur el éclat et je l'ai apaisé comme ton et solennité. Mon ami, M. Phillips, commence un journal littéraire à Brighton ; il voudrait que j'y publie quelque article sur l'Art, le paysage naturellement. Qu'est-ce que vous en dites ? ... »
La chaumière avec l'église de Langham était un sujet favori de Constable ; il le répéta souvent, et il en a laissé un ou deux tableaux et esquisses inachevés avec des variantes considérables. Son meilleur tableau de ce charmant sujet, et une de ses œuvres les plus parfaites, est celui ] d'après lequel a été gravée dans le Paysage Anglais la planche intitulée La Ferme du Presbytère. Le terrain et les arbres qui s'élèvent adroite sont d'imagination, car le sol, en réalité, descend assez raide de ce côté de l'église
« Maidenhead, 27 septembre. Mon cher Constable, . . . .... J'ai des doutes au sujet de votre Gazette de Brighton. ^'ous êtes en possession de choses de beaucoup de valeur et originales sur la peinture, particulièrement sur la poésie de l'art. Je regretterais de voir cette semence répandue sur un sol peu fréquenté, où elle fleurirait dans l'oubli, tandis que quelque auteur en vogue viendrait comme un moineau en dérober un échantillon et s'envoler avec, vous en ravissant l'honneur. Jetez vos pensées sur un cahier l'une après l'autre, comme elles surgissent, pour qu'elles ne soient pas perdues ; quand je viendrai vous voir, nous les reverrons, nous leur donnerons la forme, et nous en ferons quelque chose. N'oubliez pas, je vous prie, de rassembler l'histoire de votre vie et de vos opinions avec autant de remarques sur les hommes et les mœurs qu'il peut s'en présenter à votre esprit. Meltez-vous-y immédia-
lemenl; lavie se dérobe. Cela rapportera peut-être quelques milliers de francs à vos enfants en un jour de maigre pitance, si cela ne rapporte rien d'autre ; d'ailleurs, j'ai toujours eu le désir d'écrire votre vie et votre élévation dans l'art »
« Charlotte Street, 28 novembre. Mon cher Fisher, La rumeur a pu parvenir jusqu'à vous que j'ai un nouveau garçon ; mes enfants sont maintenant au nombre de six, trois de chaque sexe.
« Je me fais un trophée de votre lettre. J'ai oublié, si cela est possible, l'amitié qu'elle me témoigne, dans la joie de vous voir enfin vous apprécier vous-même à votre juste mesure. Vous n'avez pas besoin d'avoir peur de vous laisser aller au ton exultant qu'elle respire. Faites attention de lancer votre bateau à la mer à point nommé, et paraissez sans crainte devant le monde sous une forme tangible. C'est la seule façon de se guérir des fumées de la paresse et de l'inutile dédain.
« Ma femme est à Hampstead, elle et l'enfant se portent bien. Je tache en ce moment de m'y assurer d'une façon permanente une petite maison; j'ai confié la partie supérieure de ma maison à un tapissier pour la louer, j'ai rendu mon atelier chaud et confortable, et j'habite mes salons. Il y a cinq kilomètres d'une porte à l'autre, et je puis avoir une lettre en une heure. Je serai plus à l'abri des fâcheux, et surtout je verrai la nature et je réunirai la vie urbaine à la vie de campagne, et, à toutes ces choses, j'espère ajouter un plan d'économie
« J'ai passé la soirée d'hier avec Northcote ; il jouit d'une verte vieillesse, et il est plein de vivacité autant que jamais ; il est toujours instructif et amusant. Parlant du mérite, il m'a dit : « Le but d'un artiste devrait être de tirer quelque chose de la nature et de l'amener au jour pour la première fois. Quelque chose comme ce pour quoi
en mécanique on accorderait un brevet: une intention originale ou une décisive amélioration ; on ne délivre pas des brevets pour avoir fait une pendule ou un télescope, quand il n'est pas différent des autres. » « Les échecs et les difficultés pour arriver, dit-il, dans les arts et en littérature, sont pour la plus grande part causés par nos habitudes premières et notre éducation. On fait entrer Virgile dans la cervelle des enfants, comme le sommet de la perfection, alors qu'il n'est qu'une chandelle d'un liard comparé à Shakespeare. » Le premier livre qu'il (Northcote) ait lu était : Jack, le tueur de géants et il croit encore qu'il n'a pas son égal.
« J'ai suivi votre conseil et n'ai rien écrit pour le Courrier de Brighton. J'ai vu ce matin un émouvant tableau de Ruysdael; il hante mon esprit et s'agrippe à mon cœur, et se tient entre vous et moi pendant que je vous cause ; c'est un moulin à eau; un homme et un garçon coupent des joncs dans la rivière qui court (la queue d'eau du moulin) ; l'ensemble si vrai, si clair, si frais est aussi vif que du Champagne; il n'y a pas longtemps qu'une averse a passé »
Constable envoya en 1827 à l'Académie un grand tableau, La Promenade de la mer et la Jetée de la Chaîne à Brighton et deux petits : Un moulin à eau à Gillingham, comté de Dorset et La Lande- Hampstead. Il envoya à l'Institut Anglais son Champ de blé et La Ferme du Presbytère.
« Dimanche soir, 26 août. Mon cher Fisher, Nous négligeons lamentablement beaucoup de bonheur qui esta notre portée. Les semaines et les mois ont passé depuis que nous ne nous sommes vus, sans que nous correspondions. Je ne sais pas où vous êtes, et vous ne savez à quoi j'étais occupé pendant si longtemps. Vos soucis sont dispersés de tous côtés, et je ne suis pas entièrement sans les miens. Cependant nous avons tort pour nous deux de
rester inactifs vis-à-vis l'un de l'autre. On ne peut rendre un pire compte de la vie que d'avoir négligé les devoirs sociaux... Nous sommes enfin établis dans notre confortable petite maison de Well Wal!: à Hampstead, et une fois de plus nous jouissons de notre propre mobilier et dormons dans nos propres lits. Mes plans en vue d'obtenir la santé pour ma famille ont été ruineux; mais j'espère que maintenant notre camp volant n'existe plus, et que nous sommes fixés pour la vie. Je déteste tellement les déplacements, que je pourrais m'écrier avec bonheur : « C'est ici que je prendrai mon repos éternel ! » Le loyer de cette maison est de treize cents francs par an, les contributions de six cent vingt-cinq francs, et les frais que j'y ai faits de deux cent cinquante à trois cent soixantequinze. J'ai loué Charlotte Street pour deux mille francs, gardant mes deux salons, la grande mansarde de devant, l'atelier, la galerie, etc. Cette maison est pour ma femme selon son cœur; elle est située sur une éminence derrière l'endroit où vous nous avez vus, et notre petit salon commande une vue telle qu'il n'en existe pas de plus belle en Europe, de l'Abbaye de Westminster à Gravesend. Le dôme de Saint-Paul dans les airs semble réaliser le mot de Michel-Ange en voyant le Panthéon : « J'élèverai une chose semblable dans le ciel. » Nous voyons les bois et les terres élevées de East Saxons au Nord-Est. Je lis continuellement VHisloire de Turner, pour deux raisons : la première, parce que je pense de cette façon à vous, et la seconde, parce qu'on y puise sans fin des connaissances, et de la meilleure sorte. J'ai reçu de Carpenter, pour vous, le livre de Burnet sur la couleur ; où vous l'enverrai-je ? Ou bien vous rencontrerai-je à Sarura pendant Totre séjour, et ferai-je quelques éludes d'automne d'endroits chers à nous deux ? Mon Brighton a été admiré aux murs de l'exposition et j'ai eu quelques propositions
au dehors. J'ai reçu une lettre d'un homme de qualité, me demandant quel serait « mon prix de vente » ; n'est-ce pas trop fort ? Mais cela vient du trafic qui se fait à la galerie. Mon D^X... (1) a fait ses frais, mais rien de plus; personne ne veut acheter un maître d'école, car qui voudrait accrocher à son mur un tableau représentant un gardien de moulin pénitentiaire, ou un geôlier de Newgate, qui avait été dans les deux endroits? M. Bannister est mon voisin ici, c'est une très belle nature, très sensé, naturel, et un homme vraiment comme il faut.
« On a vendu dernièrement les tableaux anglais de Lord de Tabley pour deux cent mille francs ; c'est cinquante mille francs de plus qu'ils ne lui avaient coûté : un paysage deWilson, douze mille cinq cents ;je me demande s'il en a eu douze cent cinquante, pour ce vraiment splendide et émouvant tableau ? < Que cela soit la réparation : » John Dunthorne a terminé une très jolie vue de votre pelouse et de votre maison de chanoine avec le grand aulne et la cathédrale. Il est à présent en Suffolk faisant le portrait de X... dont la laideur est de mauvais présage ; je ne sais pas comment John s'en tirera avec lui, 11 nous tarde de recevoir de vos nouvelles, ainsi que de M""^ Fisher et de vos enfants. Ici nous allons bien. Mon gentil bébé a été pris de coqueluche peu de temps après que vous l'avez vu. Je vois que les médecins ne connaissent rien à cette maladie terrible et ne peuvent y porter aucun remède, de sorte qu'elle reste aux soins des charlatans. On m'a conseillé de mettre l'enfant, comme remède certain, trois fois sur, et trois fois sous un âne... J'ai fait ici un de mes meilleurs tableaux »
Constable passa le restant de l'année à Hampstead, heureux avec sa famille, et y fit plusieurs petits paysages.