‹ John Constable d'après les souvenirsChapitre 62 sur 77 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

E suis allé, mon cher Leslie, voir les Ghalon; le paysage de John promet beaucoup, c'est un de ses meilleurs.

Quant au Sam^o^î d'Alfred, il est,absolumenl comme Véronèse l'aurait fait, s'il avait pu combiner l'expression et la couleur; il est rempli de puissance, rempli de splendeur. Ils sont en train d'adopter tous deux le couteau à palette, que moi, j'ai abandonné, après m'être coupé la gorge avec. La Dalila est délicieuse dans son attitude de suppliante. 7 janvier 1833. »

Nous avons parlé de la dextérité de Gonslable à se servir du couteau h palette, et quand ilj parle de s'être « coupé la gorge avec » il fait allusion^à une accusation récente portée contre ses tableaux, à savoir qu'ils étaient « uniquement de la peinture au couteau à palette. » Mais s'il avait abandonné le couteau, ce fut pour le reprendre bientôt.

228 JOHN COXSTABLE

« 11 janvier 1833. Mon cher Leslie, J'ai reçu

une visite amicale d'un homme beaucoup plus grand que le duc de Bedford, que Lord Westminster, que Lord Egremont, que le président de l'Académie royale, ou même que le roi en personne — de M. Seguier (1). 11 a paru assez étonné de voir que tout avait une si bonne apparence, ou plutôt une apparence qui dépassait tellement son attente, et il m'a décerné maints éloges, tels que : « Vous avez fait cela? vraiment! Qui est-ce qui a lait ce dessin, c'est vous? vraiment! c'est vraiment très

bon. » John Chalon a répandu un bruit sur mon

compte qui m'est revenu de deux ou trois côtés différents à mon grand avantage, à savoir qu'il m'avait réellement vu en main quatre petits pinceaux de martre et que je

m'en servais honk fde pour peindre Il me faut

abandonner samedi matin, car j'ai beaucoup à

faire au grand Salisbury, et je suis très pressé de le finir. J'ai écrit à X... pour le prier de ne pas m'apprendre pour la centième fois que ses tableaux sont les meilleurs qui soient au monde. » . . . .

« 20 janvier. Mon cher Leslie, Je suis allé voir

le pauvre X... Je ne pensais pas que ses choses étaient tellement mauvaises. Elles prétendent n'être qu'une imitation de la nature; mais c'est alors de la plus froide et de la plus basse sorte. Il est enfoncé dans le blanc de céruse, l'huile et le noir dont il barbouille la toile sans le moindre remords. D'où le caractère profondément misérable de tout cela. »

Dans un mot sans date adressé à moi, écrit au commencement de cette année, Constable dit : « J'ai laissé de côté

1. M. Seguier était considéré comme le principal arbitre du goût dans la noblesse et la haute bourgeoisie en tout ce qui concernait les tableaux. C'était un homme honnête et d'un bon naturel.

pour l'instant le Cénotaphe {1). Je suis résolu à ne pas me harasser l'esprit et la santé en m'acharnant sur ma toile comme j'ai fait si souvent. Pourquoi le ferais-je? J'ai peu à perdre et rien à gagner. Je dois me respecter pour mes amis et pour mes enfants. Il est temps à cinquante-six ans de commencer au moins à se connaître, — et je sais

fort bien ce que je ne suis pas » Il parle ensuite

des qualités qu'il a spécialement visées dans ses tableaux, — « lumière — rosée — brise — velouté — et fraîcheur; dont pas une », ajoute-t-il, « n'a été réalisé à fond sur la toile d'aucun peintre dans le monde. »

« 2 avril. Cher Leslie, Si vous venez en ville, ne passez pas sans vous arrêter chez moi. J'ai donné à ma Chaumière un joli aspect ; et ma Lande est presque assurée, mais je dois me soutenir ou tomber avec mon Englefield Ilouse. M. L... m'a fait une longue visite, seul, vendredi ; mais mes tableaux ne cadrent pas avec ses formules ou ses fantaisies d'art, et il m'a dit que je m'étais « égaré». Je lui ai répondu que j'avais « peut-être d'autres notions d'art que celles qu'ont en général les admirateurs de tableaux ; que je considérais les tableaux comme choses à éviter, et que les connaisseurs les considéraient comme choses à imiter ; et cela avec une telle déférence et une telle humilité dans la soumission, aboutissant à une prostration totale de 1 esprit et du sentiment original, que le résultat ne peut être que de remplir le monde d'avortements. » Mais il a été très agréable, et j'ai supporté la visite, je le crois bien, sans me départir des politesses ordinaires de l'existence. Quelle chose lamentable que cet art admirable soit tellement poussé à sa propre destruction. On ne s'en sert que pour rendre nos yeux aveugles, et pour

1. Il avait commencé un tableau du Cénotaphe élevé par Sir George Beaumont à la mémoire de Reynolds.

nous empêcher de voir le soleil resplendir, la campagne s'épanouir, les arbres fleurir, et dentendre le bruissement du feuillage ; pendant que les vieilles toiles, noires, efl'acées et sales prennent la place des ouvrages mêmes de Dieu. Il me tarde de vous voir. J'adore me mesurer avec vous, comme Jaques, dans ma « plénitude d'humeur », car je ne suis pas fait pour le monde actuel de l'art.... Lady Morley est venue hier. Elle s'est écriée en voyant la House : « Comme c'est frais, comme c'est humide de rosée, comme cela anime et rend joyeux ! » Je lui ai dit que la moitié de ce qu'elle venait de dire, si je pouvais penser le mériter, valait toutes les paroles et tout le jargon sur les tableaux dans le monde. »

Constable se fit souvent du tort en essayant de convertir des gens, dont il aurait pu savoir, d'après la constitution même de leur esprit, qu'il était impossible de les redresser, en matière de goût. Des expressions aussi fortes que celles dont il parle dans la dernière lettre, bien que facilement comprises par le petit nombre de ceux qui appréciaient ses idées d'art, ne faisaient que lui gagner la réputation d'un débitant de paradoxes auprès de ceux qui ne les comprenaient pas. Une offense au goût ne se pardonne jamais et non seulement il perdait son temps, mais il se fit trop souvent des ennemis en essayant de « tailler des blocs avec un rasoir ».

« A M. George Constable, 12 avril. Mon cher Monsieur, Je suis enchanté d apprendre l'amélioration persistante de votre santé, et j'espère bien sincèrement qu'elle continuera à s'améliorer ; vous avez pour vous la saison qui vient. J'ai toujours entendu parler de l'automne comme de la saison des peintres, mais donnez-moi le printemps, quoique

« Avec des larmes et du soleil dans ses yeux changeants. »

J'envoie le dessin de Varley et je me risque à y

joindre deux autres ; ils appartenaient tous à mon pauvre ami X..., qui est mort pendant l'automne, laissant une veuve et une chère enfant ; la vente de ces dessins leur rendrait un service essentiel. Celui par Varley est de cent cinquante francs, les deux autres de cinquante francs chacun ; ils feraient un joli accompagnement au Couvre feu, sur une cheminée; ils sont de Ziegler... Je vous prie de présenter mes meilleurs compliments à M""^ Constable, et veuillez agréer, mon cher monsieur, les sincères amitiés de votre John Constable. »

« A M. George Constable, 17 avril. Mon cher Monsieur, Recevez mes meilleurs remerciements pour votre très aimable lettre que j'ai reçue ce matin, renfermant deux cent cinquante francs que j'ai transmis avec beaucoup de plaisir à M""^ X... Je suis bien sûr que votre ami ne se repentira jamais de posséder ces très beaux dessins. On me dit que l'exposition sera excellente: la quantité de tableaux envoyés dépasse celle de toutes les autres années : Wilkie et Leslie y sont solides, Phillips et le Président sont sohdes, Landseer est solide, et ainsi de suite; mais vous désirez peut-être que je vous parle de moi; Constable est faible cette année. Nous connaîtrons probablement tous notre sort de jeudi en huit, et le public pourra nous sabrer à sa guise le premier lundi de mai. . . . J'ai passé une heure ou deux dimanche soir avec M. Stothard. Le seul élysée qu'il ait en ce monde il le trouve dans ses œuvres enchanteresses. Sa fille fait tout ce qui est en son pouvoir pour le rendre heureux et bien. Lucas a été si occupé avec le portrait de Sir Charles Clark, qu'il n'a pu jusqu'ici entreprendre mon appendice, que je serai heureux de vous offrir quand il sera prêt. Croyez-moi toujours, mon cher Monsieur, votre ami reconnaissant, John Constable. » . . . .

« Avril. Cher Leslie, J'envoie Pitt pour savoir com-

ment vous allez tous, R... m'a assuré que et

tous ceux qui en font partie avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir pour m'aider à faire changer mon tableau de place, mais sans pouvoir y parvenir. Ils ont énormément de mal cette année, mais je suis tranquille à présent, et tout le monde dit qu'il fait très bien. Mais S.... et H sont si formellement académiques qu'ils refusent au peintre le pouvoir de faire un tableau avec rien, ou avec un sujet qui n'est pas à leur convenance, bien qu'ils ne le refusent pas au poète. Les cadres les ont tourmentés au delà de toute mesure, et plus que tout, l'égoïsme de sang-froid de X.... Le conseil lui a écrit deux lettres d'un ton modéré le priant instamment de changer son monstrueux morceau de bois doré, car il ruinait les espérances d'au moins cinq autres qui uniquement cherchaient les miettes tombant de la table académique, en même temps qu'il gâtait son propre

tableau, — mais il n'a pas voulu céder Les

cadres de X... sont honteux, ou plutôt éhoniés. Le conseil est résolu à réglementer ces choses l'année prochaine. On admire ma Lande qui est bien placée. »

« Cher Leslie, . . . John Chalon sort d'ici. Il est plem d'inquiétude au sujet de son tableau. Je lui dis que je changerais ma place contre la sienne à tout hasard. . . . . Merci, cher Leslie, de votre mot aimable. — J'ai une seule ambition, à laquelle je tiendrai bon, je Va/firme. Je suis résolu à ne jamais mériter les louanges de S..., H..., C..., D..., W..., R..., etc., etc., etc. »

Constable avait comme tableaux à l'Académie cette année: Englefield House, Comté de Berh\ matin ; — une Lande, temps d'averses, midi, — Chaumière dans un Champ de blé ; — Paysage an coucher du soleil et trois dessins à l'aquarelle, à savoir.- Une vieille ferme: — La maison d'un meunier ; et Un moulin à vent^ un jour de rafales.

HEUBES DE TRISTESSE 233

« 14 mai. Cher Lane, Merci de l'admiration que vous exprimez pour mon livre ; l'intention est bonne. Je souhaiterais qu'il m'eût donné le même plaisir sans mélange ; mais la dépense extravagante, inatile et bête à laquelle j'ai été conduit, me fait perdre la tète maintenant que l'heure de la réflexion est venue. Le Morning Post parle en termes splendides de ma /^ouse. S.. . m'a dit que le tableau* ne représentait qu'une maison et qu'on aui ait dû le mettre dans la section d'Architecture. » Je lui ai répondu qu'il représentait une matinée d'été, comprenant une maison. »

Pour qu'on comprenne le mot suivant de Constable, il me faut dire que je projetais d'emmener ma famille en Amérique, avec la probabilité d'y rester.

« 11 juin. Mon cher Leslie, Comme il est sans doute dit que je ne vous écrirai plus pour l'anniversaire de ma naissance (au moins en Angleterre), je ne puis laisser passer cette occasion, quoique le plaisir en soit mélancolique pour moi de toutes façons .... Votre perte est un nuage qui jette son ombre sur ma vie, qui est à présent dans son automne. Je n'ai jamais admiré les teintes de l'automne, même dans la nature, tellement je suis peu peintre aux yeux des connaisseurs ordinaires. J'adore la fraîcheur pleine de force et de joie du printemps. Mes meilleurs compliments à M""^ Leslie ; j'espère que tous

vos enfants vont bien Rappelez-vous que je

joue le rôle de Polichinelle lundi à huit heures, à la salle de réunion d'Hampstead. »

« Le rôle de Polichinelle » veut dire sa première apparition comme conférencier. Il avait p'Our sujet Une Esquisse de l'Histoire du Paysage qu'il compléta dans la suite en une série de quatre conférences prononcées à Londres

« Well Walk, 16 août. Mon cher Leslie, Je désirais beaucoup vous écrire. Je ne vous ai pas remercié de votre

longue et charmante lettre, mais je ne suis pas maintenant aussi maître de ce « cœur de joie » (1) qui me réjouissait, spécialement quand j'ai pris la plume pour vous écrire. La pensée que je dois être privé des consolations de votre société et de celle de M°^<= Leslie — de jours heureux tels que vous et moi en avons passés ensemble — et de nos rapports touchant l'art et toutes les autres choses, pèse lourdement sur moi ; au point de vraiment déprimer mon esprit, et m'empêcher de jouir du peu même qui nous reste de notre commerce personnel; cela n'est pas bien de ma part, je le sais.

« J'ai fait un délicieux séjour en Suffolk. Nous avons parcouru les bois et les champs, et cherché les carrières de pierre pour trouver des coquillages, des ossements et des dents d'animaux fossiles pour John ; Charles a fait des dessins, et moi je n'ai rien fait du tout, mais j'étais heureux de les voir s'amuser. Toute ma famille a été très bonne pour les enfants. ... Je viens de perdre un précieux ami du Suffolk, Sir Thomas Ormsby, qui m'aurait toujours rendu service. C'était le gendre du Général Rebow, un vieil ami de mon père ; ainsi je suis presque chaque jour privé d'un ami ou d'un autre. ... Je suis content que vous alliez chez lord Egremont; c'est réellement un grand protecteur de l'art . . . Je ne puis m'empêcher en écrivant de regarder les nuages argentés; combien j'aspire à cette paix (de les peindre) que ce monde ne peut donner (à moi du moins). Cependant je sais bien qu' « on doit trouver le bonheur partout ou nulle part », mais cette année, bien qu'elle n'ait été, grâce à Dieu, signalée par aucune calamité, a été la plus défavorable à mon bonheur. Me séparer de mon cher John me brise le cœur, mais on me dit que c'est pour son bien. »

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