‹ John Constable d'après les souvenirsChapitre 76 sur 77 · III. - UNE DERNIÈRE CONFÉRENCE · texte numérisé non relu

III. - UNE DERNIÈRE CONFÉRENCE

Le 25 juillet 1836, Constable fit une conférence devant l'Institut Littéraire et Scientifique de Hampstead, sur le Paysage en général.

En ajoutant les notes que j'ai prises à cette occasion au reste de celles conservées parmi ses papiers, je laisserai de côté les passages dans lesquels il a répété des parties de ses conférences antérieures.

Il commença en disant: « La différence entre les jugements prononcés par des hommes qui ont consacré leur vie à une étude particulière, et par ceux qui ont pratiqué cette étude rien que comme l'amusement de quelques heures de loisir, peut s'illustrer ainsi. J'imagine deux plats, l'un d'or, l'autre de bois. Le plat d'or est rempli de dia-

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niants, de rubis et d'émeraudes, de chaînes, d'anneaux, et de broches d'or ; tandis que l'autre contient des coquillages, des pierres et de la terre. Ces plats sont offerts au monde, qui choisit le premier ; mais on découvre ensuite que le plat lui-même n'est que du cuivre doré, les diamants ne sont que du strass, les rubis et les émeraudes du verre peint, et les chaînes, les anneaux, etc., du faux. Pendant ce temps, le naturaliste a pris le plat de bois, car il sait que les coquilles sont des imîtres perlières, et il voit que parmi les cailloux il y a des pierres précieuses, et que mêlés à la terre il y a des minerais de métaux précieux.

« Le déclin de la peinture, à toutes les époques et dans tous ces pays, après qu'elle fut arrivée à la perfection, a été attribué par des écrivains qui n'étaient pas des artistes à toutes les causes excepté la vraie. La première impression, et elle est naturelle, est que les beaux-arts se sont élevés ou abaissés en proportion du patronage qui leur était accordé ou retiré, mais on verra que souvent il y a eu plus d'argent prodigué pour eux dans leurs plus mauvaises périodes que dans leurs meilleures, et que les plus grands honneurs ont fréquemment été attribués à des artistes dont les noms sont à peine connus aujourd'hui- Toutes les fois que les arts n'ont pas été soutenus pac le bon sens de ceux qui les professaient, la protection et les honneurs, bien loin d'enrayer leur déclin ont dû inévitablement l'accélérer.

« La tentative de faire revivre des styles qui ont existé dans les âges anciens, peut bien pendant un moment paraître avoir du succès, mais l'expérience aujourd'hui nous enseigne sûrement que cela est impossible. Je pourrais bien revêtir un costume complet de Claude Lorrain, et aller me promener dans la rue, et les gens nombreux qui ne connaissent Claude Lorrain que superficiellement, me tireraient leur chapeau, mais je rencontrerais à la fin

quelqu'un, le connaissant plus intimement, qui m'exposerait au mépris que je mériterais (1). »

« Il en est ainsi dans tous les beaux-arts. Un édifice gothique neuf, ou un missel manuscrit neuf, ne sont en réalité guère moins absurdes qu'une ruine neuve. L'architecture, la sculpture et la peinture gothiques appartiennent à des époques particulières. Les sentiments qui ont guidé leurs créateurs nous sont inconnus, nous les contemplons en y associant des souvenirs dont beaucoup, bien que vagues et obscurs, ont une forte prise sur nos imaginations, et nous sommes indignés qu'on tente de nous tromper par n'importe quelle singerie moderne de leurs particularités.

« Il est à regretter que la tendance du goût soit à présent trop dirigée vers cette espèce d'imitation, qui aussi longtemps qu'elle dure, ne peut agir sur l'art que comme une maladie qui dessèche, en engageant des talents, qui auraient pu marquer l'Époque d'un caractère propre, dans la vaine entreprise de ranimer l'art défunt, où le mieux qui puisse être accompli sera de reproduire un corps sans âme (2).

1, L'archidiacre Fisher, dans une de ses lettres qui n'a pas été imprimée, dit : « Je viens de rencontrer l'observation suivante dans Léonard de Vinci :« Un peintre ne doit jamais imiter la manière d'un autre, parce que dans ce cas il ne peut être appelé le fils de la nature, mais le petit-fils. » — Constable appelait parfois les imitateurs, « des braconniers sur les terres dautrui. »

2. Neuf années se sont écoulées depuis que ces observations furent faites et la tendance du goût s'affirme encore plus dans la direction dont parle Constable. L'Époque actuelle, distinguée comme elle l'est par le progrès des autres Sciences, n'est devenue en tout ce qui se rapporte à la Peinture, la Sculpture et l'Architecture, guère plus qu'une époque d'Antiquaire. — Il est bien, en toutes choses, de jeter parfois un coup d'œil en arrière de nous en marchant, mais quels progrès pouvons-nous espérer accomplir, en tenant nos visages constamment tournés en arrière ?

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« Les essais d'union de qualités incompatibles dans les différents styles d'Art ont également contribué à son déclin. » Comme illustration de ceci Constable montra une gravure d'après Vernet, dont les arbres sont une imitalion maniérée de Salvator Rosa, sans sa nature et sa sauvagerie, tandis que les rochers sont dans le style artificiel de Bergliem. « Au premier premier plan, dit-il, vous apercevrez un maigre maître de danse français, dans un costume qui ressemble un peu à celui des brigands de Salvator, mais qui est un pêcheur dans l'intention de Vernet. C'est ainsi que l'art est abîmé par lesmaniéristes qui s'emploient à balayer les ateliers des époques précédentes. Les imitateurs rendent toujours les défauts de leur modèle plus voyants. Sir George Beaumont, voyant un grand tableau d'un artiste moderne, qui avait emprunté le style de Claude Lorrain, dit: « Je n'aurais jamais pu croire que Claude Lorrain eût tant de défauts, si je ne les avait pas vus tous réunis sur cette toile. » Il est par conséquent utile, pour un peintre, d'avoir des imitateurs, car ils lui apprennent à éviter tout ce qu'ils font.

« Le jeune peintre, qui sans égard pour la popularité présente, voudra laisser un nom derrière lui, doit devenir l'élève patient de la nature. Si nous nous reportons à la vie de tous ceux qui se sont distingués dans l'art ou la science, nous verrons qu'ils ont toujours été laborieux. Le paysagiste doit se promener dans la campagne avec un humble esprit. Il n'a jamais été permis à un homme arrogant de voir la nature dans toute sa beauté. S'il m'est permisdeme servird'une citation trèssolennelle, je dirais avec la plus grande énergie à l'élève : « Souviens-toi aujourd'hui de ton Créateur dans les jours de ta jeunesse. > Les amis d'un jeune artiste ne doivent pas chercher ou espérer la précocité. Ce n'est souvent rien qu'une maladie. Quintilien se sert d'une magnifique comparaison en parlant de l'épi

trop avancé du blé qui jaunit et meurt avant la moisson La précocité conduit souvent à la critique, aiguë et sévère, les sentiments étant rendus morbides par la mauvaise santé. Lord Bacon dit que « quand un jeune homme devient critique, il trouve beaucoup pour son amusement, peu pour son instruction. » Le jeune artiste doit recevoir avec déférence les conseils de ses aînés, ne pas questionner à la hâte sur ce qu'il ne doit pas encore comprendre, autrement son âge mûr ne portera aucun fruit. L'art de voir la nature est presque autant une chose à acquérir que l'art de lire les hiéroglyphes égyptiens. Les Chinois peignent depuis deux mille ans, sans découvrir qu'il y a une chose qui s'appelle le clair obscur. »

Constable donna ensuite quelques règles pratiques pour dessiner d'après nature, et montra de très belles études d'arbres. L'un d'eux était un grand et élégant frêne, dont il dit : « Beaucoup de mes amis d'Hampstead peuvent se rappeler cette demoiselle à l'entrée du village. Sa destinée fut douloureuse, car il n'est guère trop de dire qu'elle est morte d'avoir eu le cœur brisé. J'ai fait ce dessin quand elle était en pleine santé et beauté ; passant quelques temps après, je vis, à ma douleur, qu'on lui avait cloué au flanc une misérable planche, sur laquelle était écrit en grosses lettres « Tous vagabonds et mendiants seront traités conformément à la loi ». L'arbre paraissait avoir ressenti la honte, car déjà quelques branches du sommet s'étaient flétries. Deux grands et longs clous lui avaient été enfoncés profond dans le flanc. Une autre année, une moitié devint paralysée, et peu de temps après l'autre partagea le même sort, et cette splendide créature fut coupée à ras du tronc, juste assez haut pour maintenir l'écriteau. »

Constable montra un croquis du personnage principal de la Maison de Lazare de Fuseli et fit voir que les gon-

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flements et les dépressions dans le contour d'un personnage en action normale ne se produisent jamais exactement sur les côtés opposés, et on pourrait voir, dit-il, que la même chose est vraie des arbres quand ils sont en bonne santé.

Il cita les seize vers d'introduction à l'Hiver, dans les Saisons de Thomson, comme un magnifique exemple du poète dont les propres sentiments s'identifient à la nature extérieure. Il fit remarquer aussi l'amour de Milton pour le paysage, et combien de fois dans ses poèmes, la plus simple image se mêle à la plus sublime. « C'est ainsi qu'il a comparé l'armée des Chérubins suivant l'Archange, pendant qu'il conduit nos premiers parents hors du Paradis, à la brume du soir :

« L'Archange se tint debout, et depuis l'autre colline Jusqu'à leur place fixée, tous en ordre éclatant Les Chérubins descendirent ; sur la terre, Des météores glissant comme la brume du soir S'élevant d'une rivière glisse au-dessus du marais, Et gagne vite du terrain au talon du travailleur Retournant à la maison. »

Ainsi il introduit l'incident intime et simple du retour du travailleur et évoque tous les sentiments du foyer rustique qui s'y rattachent, au milieu d'une description de la phalange céleste.

< II n'y a jamais eu, dit Constable, une époque, quelque grossière et inculte qu'elle fût, où l'amour du paysage ne se soit pas d'une façon certaine, manifesté. Et comment pourrait-il en être autrement? Car l'homme est l'unique habitant intellectuel d'un seul vaste paysage de nature. Sa nature est congéniale aux éléments de la planète elle-même, et il ne peut que sympathiser avec ses caractéristiques, ses aspects divers, et ses phénomènes

dans toutes les situations. Combien magnifiquement Milton a décrit les émotions d'Adam dans la pleine maturité de son esprit et de ses perceptions, ses yeux s'ouvrant pour la première fois aux merveilles du monde animé et inanimé:

« J'ai tourné droit vers les cieux mes j-eux émerveillés,

Et j'ai contemplé un moment le vaste ciel,

Tout autour de moi j'ai vu

Colline, vallée, et les bois ombreux, et les plaines ensoleillées,

Et les l'ivières murmurantes au cours liquide ; auprès de celé Des êtres qui vivaient et se mouvaient, et marchaient ou volaient ; Des oiseaux gazouillant sur les branches ; toutes choses souriaient

Avec des parfums, et mon cœur débordait de joie ;

Toi Soleil, dis-je, belle lumière.

Et toi Terre illuminée, si fraîche et si gaie,

Vous Collines et Vallées, vous Rivières, Bois et Plaines,

Et vous qui vivez et vous mouvez, beaux Etres, dites Dites si vous avez vu, comment je vins ainsi, comment je suis ici ? »

« Quand je considère, dit Martin Luther, la splendide voûte azurée du ciel, parsemée de constellations aux orbes resplendissants, cette vue emplit mon esprit, et je ressens la plus haute reconnaissance pour un tel glorieux spectacle de Toute-Puissance. Melanchton voudrait savoir où sont les piliers qui soutiennent cette arche magnifique. »...

« FuUer rapporte du bon évêque Andrews « qu'il déclarait souvent que d'observer les arbres, la terre, le blé, l'herbe, l'eau, en écoutant tous les êtres, et de contempler leurs qualités, leur nature et leurs habitudes, fut toujours pour lui la plus grande récréation, contentement et joie qui put exister. »

« Paley observa à propos de lui-même que « les heures les plus heureuses d'une vie suffisamment heureuse se passèrent pour lui au bord d'un cours d'eau » ; et je me

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tromperais grandement si tous les paysagistes ne reconnaissaient pas que les heures les plus sereines pour eux se sont écoulées en plein air, avec la palette en main. « C'est un grand bonheur, dit Bacon, quand la profession d'un homme s'accorde avec ses inclinations. »

On ne peut se former d'après ces notes qu'une faible impression des conférences de Gonstable et de la façon dont il les fit, dans une salle dont un côté était couvert de tableaux et de gravures auxquels il se référait constamment. Nombre de ses plus heureuses tournures de langage ne se retrouvèrent pas dans ses notes; elles jaillirent au moment, et ne purent pas être rapportées par un sténographe inhabile; et ni le charme d'une voix extrêmement agréable (bien que parfois d'une trop basse tonalité), ni la superbe manière dont il lut les citations, de prose ou de poésie, ni Je jeu de son très expressif visage, ne peuvent être traduits par des mots.

APPENDICE

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