INTRODUCTION
Nombreux, divers sont les chemins qui mènent à Rome; le proverbe veut même que tout chemin y mène, : chemin de la politique, de l'art et des émotions esthétiques, du mysticisme, de l'anglicanisme. C'est que les esprits, les cœurs ne sont pas touchés au même endroit; et donc les motifs de crédibilité sont fort variés (*) : on ne trouverait pas deux « convertis » qui soient allés à Rome exactement par le même chemin. « Qui dira le mystère de l'âme? écrit M. Brunetière. Comment on se détache d'une croyance ou comment on y vient d'une autre? Et nous-mêmes, le savons nous toujours? En réalité, toute conversion est affaire individuelle; et nous n'avons rien qui nous soit plus personnel à chacun que nos motifs de croire, ni qui échappe plus complètement, sinon peut-être à toute analyse, du moins à toute généralisation » (**).
(*) De nos jours, M. Brunetière développe avec son ardeur coutumière, « entre toutes les raisons de croire, celles qui lui paraissent avoir, avec notre « mentalité » contemporaine, une relation plus étroite ». (Discours de combat, Les raisons actuelles de croire. Perrin.)
(**) Le Catholicisme aux Etats-Unis, Revue des Deux- Mondes, 1" novembre 1898.
Tout en réalisant les difficultés de cette entreprise, nous avons voulu rechercher les raisons qui ont décidé, du protestantisme au catholicisme, le passage d'un ministre anglican. Les conversions d'anglicans au catholicisme n'étonneront personne : on sait que l'établissement anglican — résultat d'une révolution religieuse très complexe — porte en son sein des éléments de division (*): l'élément conservateur, traditionnaliste, sacerdotal, et l'élément réformateur, bibliciste, puritain; aussi, de tout temps, a-t on vu de ses membres les uns aller à Rome, les autres à la dissidence protestante. Parmi ces derniers, on citera John Wesley, « le seul homme, depuis la Réforme, dont la perte ait eu pour l'Eglise d'Angleterre des conséquences comparables à la « conversion » de Newman »(**).
Ce nom de Newman évoque le souvenir de grandes luttes religieuses, d'un drame de la conscience qui, au XIX""" siècle, passionna l'Angleterre. Le héros de ce drame a exercé, exerce encore sur les esprits les plus divers une puissante influence. Nous l'avons subie nousmême — avouons-le ici sansembarras— cette impérieuse séduction du plus illustre des transfuges du protestantisme, à la lecture de ce chef-d'œuvre d'autobiographie spirituelle que Newman écrivit, il y a quarante ans, pour répondre à un adversaire et qu'il appela hardiment Apologia pro vità sud — un livre composé à la volée, en deux mois, qu'on a pu sans témérité rapprocher
( * ) Gladstone, Rome et le Pape dena.it la conscience et l'histoire, trad. Oger, page 98.
(**) « Il n'est peut-être aucune institution, a écrit quelque part Newman, où les Anglais aient montré leur amour des compromis d'une manière aussi remarquable que dans l'Église établie. »
des Confessions de saint Augustin, YApologia tant admirée, qui retourna l'opinion anglaise si prévenue contre Rome, et lit comprendre, et lit admettre la valeur, la légitimité des motifs qui y avaient conduit l'auteur: on oublia les accusations de Kingsley; l'intérêt, le pathétique de cette vie seuls demeuraient; « le livre est une de ces confessions que les hommes n'oublieront jamais » (*). Qu'y a-t-il au monde, en ellet, de plus dramatique que le récit vivant des combats intérieurs d'une âme droite abandonnant une à une ses plus chères convictions? « Je dirai de quel point je suis parti, de quelle suggestion extérieure, de quel accident est née chacune de mes opinions, jusqu'où et commuent le développement leur est venu de l'intérieur de mon âme, comment elles ont grandi, comment elles ont élé modifiées, combinées, mises en collision les unes avec les autres, enfin changées. Il faut que je montre, ce qui est la vérité pure, que les doctrines qui devinrent les miennes, qui sont les miennes depuis tant d'années, me furent enseignées (humainement parlant) en partie par les suggestions d'amis prolestants, en parlie par l'action de mou propre esprit. Je rendrai compte ainsi de ce phénomène dont tant de gens s'étonnent, que j'aie pu quitter « ma famille et la maison de mon père » pour une Église dont je me détournais jadis avec effroi » (* *). Nous suivrons avec sympathie, dans ce livre, les étapes de cette via dolorosa: des élans passionnés et des chutes prodigieuses, des soulTrances très réelles, exagérées par une sensibilité aiguë et une ima-
(*) R. Rainy, art. de l'Expositor, 4""" série, 1892. (**) Préface de YApologia.
ginalion mélancolique; des contradictions sanglantes: est quidam sanguis animœ (').
Mais le D' Fairbairn nous met en garde : ce n'est pas dans YApologia, répète-t-il sur tous les tons(**), que l'on découvrira le vrai Newman : ici l'imagination romantique a collaboré avec la mémoire, l'imagination qui idéalise et transfigure; ici, erreurs, défaillances, hésitations, sympathies, haines sont oubliées ou atténuées; la mémoire a opéré des cristallisations, des simplifications, des fusions. Le vrai Newman n'y est pas avec ses complexités, ses subtilités, ses crises de mélancolie, ses exallation?.
L'Apologia, en effet, composée dix-neuf ans après l'abjuration, ne saurait suffire à donner une image complète de Newman. Aussi l'avons-nous étu-iiée à la lumière des principales œuvres. Newman fut un de ces hommes qui ont le don de mettre toute leur âme dans leurs écrits; c'est donc dans tous ses écrits — poésies, romans, lettres, sermons, tracts, essais historiques ou dogmatiques — qu'il faut le chercher. « Quel que soit le sujet qu'il traite, disait Gladstone, il n'a ni le désir, ni le pouvoir de séparer sa puissante individualité de ses paroles et, que nous soyons avec lui ou contre lui, nous jouissons à la fois de l'extrême avantage et du charme indéfinissable de voir sa grande âme lutter sous le voile ingénu de ses arguments »(***). Nous
(*) Saint Augustin.
(**) Catholicism roman and anglican, pages 241-242, 451, et art. de la Critical Review, n° 2, 1891. « L' Apologia, a dit J.-A. Froude, est la plus belle des autobiographies, mais elle nous dit seulement comment son auteur s'apparut à lui-même. » (Cité par Whyte, Newman an Appréciation, page 132.)
(***) Rome et le pape ^ page 104.
avons surtout puisé dans la correspondance, dans les notes autobiographiques, dans les discours. Les nombreux sermons qu'a publiés Newman éclairent particulièrement certaines phases de sa vie et de sa pensée ; les Sermons on suhjects of the day portent la trace des angoisses du clergyman qui sent mourir sa foi à l'anglicanisme, ils sont tout-à-fait à part dans son œuvre.
Nous traçons une esquisse psychologique. Notre dessein est de noter simplement les étapes du voyage, de marquer l'évolution des idées sans nous attacher à les discuter. Newman est un de ces génies religieux qui ont beaucoup de côtés, many sided : on s'expliquera que nous nous soyons attardé aux impressions d'enfance et de jeunesse; les origines sont toujours importantes. Dans une entreprise comme celle-ci — puisqu'on a eu la témérité, pour un travail de début, de choisir la psychologie d'un homme exceptionnel (on nous pardonnera, l'attrait fut irrésistible) — il faut se défier de la tendance à simplifier à l'excès, à vouloir tout décider par l'application d'un principe unique et dominant ; on connaît la méthode de Taine : chercher quelle est la faculté maîtresse du héros pour en déduire mathématiquement tout ce qu'il a été, tout ce qu'il a dit, fai^ pensé. Les hommes sont très compliqués, ne l'oublions pas, ils ne sont pas toujours logiques, ils se contredisent souvent.
Personne ne saisira mieux que nous les avons saisies nous-mème, les lacunes graves, les imperfections qui déparent cette timide et hésitante esquisse — composée à intervalles éloignés. « Le portrait d'un grand homme n'est pas le fait d'un apprenti » ( *), et nos forces
(*) Dimnet, Reçue du clergé français, avril 1903,
furent insuffisantes, cela est trop évident. Mais personne, à coup sûr, ne contestera l'intérêt que présente l'étude d'un cas individuel, d'un « cas humain », comme celui de Newman.
Dès le début il faut se redire un grand principe de Bongel : not tojudge without knoicledge, nor icithout necessiéy, nor without loce, — sine scientia, sine necessitate, sine amore.
Voici la liste des principaux ouvrages que nous avons consultés :
Œuvres de Newman (Popular édition, Longmans and C\ London ) notamment : Apologia pro vità suà; — les Sermons, surtout : Sermons on subjects of the day, Fifteen sermons preached before the University of Oxfcrd, Sermons preached ou various occasions; — The Via Media of the anglican Church; — Essay on the development of Christian doctrine; — Discourses addressed to mixed congrégations ; — Anglican diffîculties; — Loss and gain; — The Dream of Geruntius ;
Letters and Correspondence of J -H. Neœman during his life in the English Church, édité par Anne Mozley ;
Cardinal Newman, par R.-H. Hutton ;
The anglican career of cardinal Newman, par Ed. -A. Abbott;
Newman an Appréciation in two lectures, par A. Whyte ;
The Oxford movement, par R.-W. Church;
Oxford high anglicanism and its chief leaders, par J.-H. Rigg;
The Life and Times of cardinal Wiseman, par W. Ward, trad. de l'abbé Cardon ;
Life of cardinal Manning, par Purcell ;
Life and Letters of F.-W. Robertson, par Stopford A. Brooke, trad. de M°" J. Monod ;
CathoHci<sm roman and anglican et The place of Christ in modem theology, par A.-]SI. Fairbairn;
Articles de ÏExpositor, du Fortnightiy Review, etc.
En français ont paru :
La Renaissance catholique en Angleterre au X/X""' siècle, deux volumes, par Paul Thureau-Dangin ;
L'Inquiétude religieuse et Ames religieuses, par H. Brémond ;
Newman, sa vie et ses œuvres, par I.ucie-Félix Faure;
J.-H. Newman, par G. Grappe, préface de P. Bourget ;
Les Années anglicanes du card. Newman, par E. Carry ;
La Crise de la Croyance, par A. Bazaillas ;
Le card. Newman et le développement du dogme chrétien, par Joye, thèse ;
Articles de la Revue du Clergé français, des Études publiées par des Pères de la Compagnie de Jésus, de la Revue chrétienne, etc.