LES ORIGINES PSYCHOLOGIQUES : ÉDUCATION PROTESTANTE
I.^ Sensibil ité, premières impressions, nature intellectuelle de Newman. — II. Conversion evangelical: automne de 1816. — III. État d'âme entre 1816 et 1822 : la mélancolie. — IV. Les débuts à Oxford : mysticisme. — L'Évangélisme.
John -Henry Newman naquit ù. Londres, le 21 février 1801, et fut baptisé dans l'église anglicane de Saint- Benet Fink, le 9 avril de la même année. Son père, riche banquier, homme du monde, esprit cultivé, lisait plus encore Shakespeare que la Bible ; il était admirateur enthousiaste de Benjamin Franklin; il avait un goût musical très juste et initia aux beautés de Beethoven son fils John-Henry. M. Newman était-il ionj et conservateur? Probablement; en tous cas, son fils se montra, dès l'enfance, passionné d'autorité, comme d'autres se montrent passionnés d'indépendance. L'infiuence religieuse de Mrs Newman — John-Henry eut toujours pour elle un culte passionné — fut profonde et sanctifiante. Née Jemima Fourdrinier, M's Newman descendait d'une vieille famille huguenote d'industriels français qui avaient quitté la France lors de la révocation de l'Édit de Nantes. Jemima Newman était une âme protestante toute pénétrée de la piété du Low Church, d'humeur austère, de véracité scrupuleuse. Elle donna
à ses enfants une éducation religieuse très calviniste. Naturellement, la Bible fut la base fondamentale de cette éducation ; le puritanisme dominait, je veux dire une morale stricte, exigeante — empreinte de tendresse cependant — jugeant le péché avec une inébranlable fermeté.
A sept ans, John-Henry fut envoyé à Ealing, près de Londres, à l'école privée du D>" Nicholas, un homme connu dans le monde athlétique. Par exemple, son nouvel élève n'affectionnait pas les exercices physiques : lorsqu'il se mêlait aux jeux, parfois, c'était avec un grand air de gravité ; les biographes anglais se plaisent à nous le montrer s'amusa nt ainsi, à Bloomsbury- Square, avec le petit Benjamin Disraeli, le futur lord Beaconsfleld. Ce tout jeune Newman faisait preuve d'une excessive gravité de caractère, de cette réserve britannique qui a horreur de la familiarité et peur de l'abandon ; il ne recherchait pas la compagnie des petits camarades. L'étrange garçon préférait la solitude; il s'appliquait uniquement à la contemplation, se nourrissait de merveilleux et de surnaturel, vivait enveloppé dans une atmosphère de visions et de miracles. Et sa petite tête travaillait : souhaitant que les contes des Mille et une Nuits fussent vrais, il imaginait un monde où tout était miraculeux, se demandait si la vie n'était pas un rêve, si lui-môme n'était pas un ange et si les anges ses frères ne prenaient pas un malin plaisir à le tromper par les mensongères apparences d'un monde matériel. C'est bien là un des traits marqués de cette nature un peu énigmatique : son impénétrable réserve dérobait, même à ses parents, une vie d'exaltation et de rêverie. Il fut vraiment a recluse in soûl, une âme scellée, répugnant à montrer ses émotions
profondes. Dans son enfance de reploiement intérieur, portant au cœur une sensibilité précoce, il connut, lui qui sentait si vivement, le mal que cela fait de sentir en dedans, de ne jamais s'ouvrir, de ne jamais se livrer. Il souffrit de sa sensiticeness.
Un jour, à Ealing, après la première visite de ses parents, on le trouva pleurant tout seul dans un coin. Le Dr Nicholas l'invita à aller rejoindre ses camarades. « Oh! Monsieur, ils vont dire tant de choses, tant de choses ! Je ne peux pas m'empêcher de pleurer. » Voilà plus qu'il n'en fallait pour surexciter l'extrême sensibilité du petit garçon. Newman était une de ces âmes délicates qui, pareilles à un parfait instrument de musique, vibrent d'elles-mêmes au moindre attouchement. On a dit qu'il avait une sensibilité féminine ; c'est trop peu dire : dès l'enfance, la solitude développa chez lui des susceptibilités, des appréhensions profondes, une irritabilité maladive, une hyperesthésie du sentiment. Du moment où son esprit s'était éveillé, John-Henry avait pris l'habitude de noter les réflexions que lui suggéraient et la lecture de la Bible et les sujets religieux ; il y a de singuliers rêves, des pressentiments étranges (*) dans ces effusions d'enfant. Il était sujet aux impressions surnaturelles ; il avait le genre d'imagination qui les produit, cette imagination qui agit en nous à notre insu et nous obsède de visions, de spectacles que nous n'avons ni voulus ni prévus. Newman a rappelé luimôme qu'il était très superstitieux, s'attachait aux talismans, se laissait envahir par les pouvoirs magiques, les coïncidences, les signes. Certaines coutumes du catho-
(*) A neuf ans, dans son Journal, il note : « rêvé que Mary (sa sœur) était morte ».
licisme lui inspirèrent un attrait confus. Quelque temps avant sa première crise religieuse, il faisait le signe de la croix lorsqu'il allait dans l'obscurité : habitude jugée par lui bienfaisante, due peut-être à Walter Scott dont il dévorait les récits et les poèmes, et qui répondait à un instinctif besoin de protection contre les dangers extérieurs. Sur la première page d'un cahier de vers latins, il avait tracé, de son écriture d'écolier : « JohnlI. Newman, 11 février 1811, Verse Book » ; entre Verse et Book il avait dessiné une croix massive debout et, à côté, un objet qu'on pouvait à la rigueur prendre pour un collier, mais qui ne pouvait être qu'un chapelet suspendu, avec une petite croix à l'extrémité. Avait-il emprunté à quelque roman de M^s Radclifïe ou de Miss Porter, ou à quelque peinture religieuse, l'idée de cette image ? Aucune église anglicane ni aucun prayer book — aflirmet-il — n'avaient pu la lui suggérer. Un jour il accompagna à une chapelle catholique son père qui voulait y entendre un morceau de musique ; mais tout ce qu'il emporta de cette visite, ce fut le souvenir d'une chaire, d'un prédicateur et d'un enfant qui balançait un encensoir. Ce qu'il y a de certain, c'est que personne ne lui avait parlé du catholicisme, et l'école d'Ealing n'était pas de nature à lui inspirer des idées catholiques (*). Dans un sermon célèbre de sa période romanist, Newman a exposé sous quel aspect, au temps de son enfance, lui étaient apparus le catholicisme et les catholiques, a II n'y avait plus d'église catholique, il n'y avait plus même de communauté catholique, mais un petit nombre d'adhérents à la vieille religion, passant silencieux et tristes, comme un souvenir de ce qui avait
(*) Voir Apologia, pages 2 et 3.
été... Ici c'était une bande de pauvres Irlandais allant et venant à l'époque de la moisson, ou une colonie des mêmes dans un quartier misérable de la grande métropole; là... c'était une maison de vieux style, de sombre apparence, enfermée derrière de grands murs, avec une porte en fer, des ifs : on racontait que là vivaient des « catholiques romains » ; mais qui ils étaient, ce qu'ils faisaient, ce qu'on voulait dire quand on les appelait catholiques romains, nul n'aurait pu l'expliquer; on savait seulement que cela sonnait mal et parlait de formalisme et de superstition. » (*) Le tableau (nous l'avons beaucoup abrégé) est saisissant, mais un peu voulu; le récit est éloquent, mais il n'est pas historiquement vrai : la poésie romantique a un peu déformé la réalité. Quoi qu'il en dise, le public anglais ne ressentait pas pour l'idolâtrie romaine un dédain mêlé d'elïroi; les préventions n'avaient plus la puissance oITensive de jadis ; certains faits les avaient fort atténuées : l'émigration en Angleterre de nombreux prêtres français, proscrits par la Révolution (**), et surtout l'influence considérable des romans de Walter Scott qui habituèrent les imaginations anglaises avec des personnages et des usages catholiques. On sait que le jeune Newman se passionnait pour les récits de Walter Scott.
Son développement mental fut précoce. Écolier, il consacrait ses heures de récréation à des essais littéraires. Très peu d'enfants, à neuf ans, notent des lectures classiques, rédigent des axiomes moraux, des poèmes
(*) Voir, dans Sermons prcached ou oarious occasions^ le sermon intitulé le Second printemps, prêché en 1852.
(**) A Ealing, Newman avait pour professeur de français un prêtre émigré. Voyez V Apologia.
sur Nelson ou sur la mort d'un mendiant; encore moins ajoutent à leurs productions des critiques exprimant leur dissatisfaction: « Je crois que je brûlerai ces vers». (*) Très peu écrivent à douze ans un drame satirique, composent à quatorze un opéra burlesque. C'est surtout à quatorze ans que la passion d'écrire s'empara de John- Ilenry : il rédigea deux journaux périodiques qui se combattaient l'un l'autre, imagina une pièce où Francis, son frère, de cinq ans plus jeune, jouait le rôle d'un pécheur (** ). Cette intelligence d'enfant était capable de créer des êtres vivants et de pénétrer dans l'intérieur des choses, elle avait déjà le sentiment des choses intérieures (insight).
Et il songeait, avant tout, à la satisfaire, son intelligence, à l'alimenter, à la développer par des exercices difïiciles, par des problèmes scientifiques compliqués, par la culture des belles-lettres, et par l'étude de la Bible et des théologiens. Son éducation se fit surtout par les livres. Auprès d'une mère calviniste, de bonne heure il s'était familiarisé avec la Bible, et, s'il l'aimait, comme il aimait Walter Scott, pour les récits qui l'amusaient, il l'aimait peut-être davantage pour les maximes qui réclamaient toute l'attention de son esprit. Dès avant sa conversion, il avait rassemblé, par jeu, une collection de textes bibliques afin de prouver la vérité d'une doctrine en laquelle il ne croyait pas. Il lut, à quatorze ans, les traités de Paine contre l'Ancien Testament, songeant avec complaisance aux objections qu'ils contenaient, et quelques-uns des essais de Hume,
(*) Letters and Correspondence, I, note de la page 16.
(**) C'est F. Newman qui le rapporte dans ses Contributions chiejly to the earl History of the late Card-Netcman — un monument de fraternuni odium.
productions du scepticisme anticlirétien. Il copia des vers de Voltaire contre l'immortalité de l'âme, en se disant : a Que c'est efïrayant, mais que c'est plausible ! » Ses Poèmes nous apprennent qu'il se révoltait contre certaines doctrines chrétiennes, entr'autres celle de l'éternel châtiment ; il fallut que sa mère essayât par des textes de lui prouver ce dogme. Il avait avec celle-ci, parfois, des discussions très vives, lorsqu'il s'agissait d'interpréter les lectures qu'ils faisaient ensemble. Le jeune garçon paraissait doué d'une rare énergie (strongicilled, note Abbott, un de ses biographes ) ; un jour qu'il avait lutté contre l'autorité maternelle : « Vous le voyez, John, dit- elle, j'ai eu le dernier mot. — Oui, mais j'ai bien essayé de l'avoir. » M" Newman, d'une vive et fine intelligence, éclaircissait et redressait de son mieux les idées de son fils, et ne cessait, surtout, de lui représenter la religion comme étant de toutes les choses la plus importante. Elle dut plus d'une fois désespérer ; John-Henry était inquiétant. Il lisait les théologiens calvinistes ; mais il avait seulement une estime intellectuelle pour eux, lorsqu'il les jugeait capables de conduire à bien un raisonnement difficile. Chose grave, il ne ressentait pas plus de sympathie pour la Bible, apportant « le plus grand souci à la bien connaître, sans la moindre émotion de n'y pas croire (*) ». Même la religion lui était désagréable. Il désirait être vertueux, mais non religieux : « Il y avait quelque chose dans la dernière idée qui ne me plaisait pas », a-t-il dit. (( Je ne concevais pas non plus comment on pouvait aimer Dieu ». 11 défendait contre son maître, le Rev.
(*) G. Grappe, J.-H. Neicman, page 1.52, — dans la collection « Les grands hommes de l'Eglise au XIX°" siècle ». — (Librairie des Saints-Pères, Paris.)
Mayer, VEssai sur l'Homme de Pope ; cet essai n'enseignait-il pas que la vertu seule est le bonheur ici-bas ? (*) Telle est cette période, très curieuse, de la première jeunesse de Newman. A l'ardeur des années de l'enfance, à la période de l'étonnement et de la peur provoqués par les récits merveilleux a succédé une période d'indifférence. Le progrès intellectuel, atteignant en 1815 un degré éminent, a amené des modifications sérieuses du sentiment religieux. Mais l'interruption de ferveur, si elle fut profonde, ne fut pas de longue durée.
En août 1816, Newman — il avait quinze ans passés — reçut du Rev. Walter Mayer, de Pembroke Collège, Oxford, de profondes impressions religieuses. Un monde inconnu s'ouvrit devant lui, aux leçons de ce puritain de l'école écavgelical (evangelicalism ou Low Church), et un grand et définitif changement se produisit dans sa pensée. Newman devait abandonner ses principes ou, comme il les appelait, ses préjugés « évangéliques » ; mais malgré tous ses changements, le souvenir de sa conversion « évangélique » ne devait plus s'effacer. En 1885, à soixante-dix ans de distance, il écrira de cette crise : « Sans doute je ne puis guère me juger moi-même, mais, après avoir fait cette réserve, je dois dire qu'il est difficile de se représenter ou d'imaginer que le jeune garçon d'avant et d'après le mois d'août 1816 est le même. Je puis, après ces
(*) Letters and Correspondence, I, j)age 19.
soixante-dix années, regarder comme s'il s'agissait pour moi d'un étranger ». (*)
Les livres que le Rév. Mayer, « cet homme excellent » , mit entre ses mains , étaient à peu près tous de l'école de Calvin; l'un, de Romaine, lui enseigna la doctrine de la persévérance finale. « Je crus que la conversion intérieure dont j'étais certain, et dont maintenant encore je suis plus certain que d'avoir des pieds et des mains, continuerait dans l'autre vie, et que j'étais prédestiné à la gloire éternelle ». Il ne songeait qu'à la miséricorde dont il était l'objet, sans souci des hommes et des choses, conduit insensiblement au plus inconscient égolsme. La doctrine de la prédestination eut ainsi quelque influence sur ses opinions, dans le sens de ses rêves d'enfant : en l'isolant des objets qui l'entouraient, en confirmant en lui une sorte de méfiance quant à la réalité des phénomènes matériels, et en le faisant reposer dans la pensée de deux êtres, « seuls doués à ses yeux d'une existence personnelle et certaine comme la lumière : lui-même et son Créateur ». L'idée de son isolement fut encore fortifiée alors par cette autre idée : la volonté de Dieu était qu'il vécut dans le célibat. Il songeait que sa vocation en ce monde exigeait le sacrifice qu'impose le célibat, « comme l'exigerait par exemple l'apostolat du missionnaire au milieu des païens », pour lequel il éprouva un vif attrait pendant plusieurs années. Cette idée, il la conserva presque continuellement depuis 1816, avec des interruptions jusqu'en 1829, et depuis cette date sans interruption aucune. Quant à l'idée calviniste de la persévérance finale, il la conserva seulement pendant un petit nombre d'an-
(*) Leiters and Correspondence, l, page 19.
nées. Thomas Scott — un tliéologien puritain — la rejetait en combattant vivement l'antinomisme, l'antinomisme qui nie la nécessité des bonnes œuvres pour le salut ; or cet écrivain evangelical fit, plus que tout autre, impression sur son esprit, y creusa un sillon très profond, a A Thomas Scott, a-t-il écrit, humainement parlant, je suis presque redevable de mon àme. »
Newman aimait chez Scott le courageux dédain des jugements de l'opinion, le désintéressement et l'indépendance d'un esprit qui eut le courage de suivre la vérité partout où elle le conduisit, c'est-à-dire de l'unitarisme à une foi ardente en la sainte Trinité. Thomas Scott gagna le jeune homme à « cette doctrine fondamentale de la religion, la Trinité », et celui-ci, pour la prouver, recueillit des textes de l'Écriture qu'il accompagna de ses commentaires ; il fallait une base au système de ce théologien de quinze ans, et John-Henry faisait de son mieux en s'aidant de la Bible — autorité souveraine, à ses yeux; il dressa de même une série de textes à l'appui de chaque article du symbole d'Athanase. Pendant des années, Newman se nourrit de deux maximes, où il voyait comme le résumé de la pensée de Scott : la sainteté avant La paix, et : le progrès est le seul signe de la vie. La croyance doit aboutir à la pratique, voilà ce que disaient les écrits de Scott, « ce véritable anglais », à l'intellectuel John- Henry Newman. Aussi bien, à côté du besoin intellectuel si pressant, il y avait chez lui un besoin réel de perfection ascétique, de sainteté. Cette sainteté, c'est l'inimitié pour le péché, et le péché c'est le monde ; l'Eglise seule possède des saints, — « les saints inconnus au monde » dont parlaient à Newman les Reliques du temps ( Remuants of times] du Dr Watt. La sainteté avant la paix:
car la paix suggérait que les soldats du Christ pouvaient avoir pactisé avec l'ennemi. Et lui, véritable soldat du Christ et champion de l'Église, luttait contre le monde, le grand ennemi. L'autre maxime : le progrès est le seul signe de la vie, contient le germe d'une pensée qui ne quitta jamais l'esprit de Newman, une fois qu'elle y fut entrée. Elle revêtira, cette maxime, plus d'une forme, au cours de la carrière anglicane de notre héros ; et la dernière qu'elle revêtira est le célèbre Essai sur le Développement de la Doctrine chrétienne qui le prépara à entrer dans la communion romaine.
Il faut indiquer l'impression forte que produisit sur Newman un ouvrage de Law ( du parti apostolique ou anglo-catholique) V Appel sérieux : Serious call to adevout life. Il y trouvait « la grande doctrine catholique » de la lutte entre la cité de Dieu et les puissances des ténèbres, et donnait son assentiment à la doctrine des peines éternelles ; cette dernière ne l'inquiétait pas ; il se jugeait alors en sûreté, prédestiné, et ne songeait qu'à la grâce dont il était l'objet. Mais cette forteresse du Calvinisme — la prédestination — une fois écroulée, réduite en poussière, Newman devait se trouver en proie à des craintes, à des tristesses déprimantes, troublant son action et sa vie, le poussant finalement à chercher un refuge dans une nouvelle forteresse spirituelle, protectrice et plus sure, et qui le mettrait à l'abri de ces intolérables terreurs.
C'est une des caractéristiques de cet esprit, qu'il était toujours prêt à accepter et à combiner des doctrines considérées comme incompatibles. « Dans l'automne de 1816, lisons-nous dans VApologia, deux ouvrages en contradiction l'un avec l'autre jetèrent en moi le germe d'une inconsistence intellectuelle à laquelle je dus mon
impuissance pendant une longue suite d'années : thi&toire de l'Eglise de Milner et les écrits de Newton sur les Prophéties ». Dans Milner (un puritain), de longs extraits de Saint-Augustin et des autres Pères l'attachèrent fortement, lui offrant une vision de la primitive Église, sainte, luttant contre le monde et triomphante, dans sa vigoureuse expansion ; la vision s'empara de cette imagination de poète et ne s'efïaça plus. Newton (du parti de la Haute Église) le convainquit que l'Église de Rome était l'Antéchrist prédit par Daniel, Saint-Paul et Saint- Jean ; son esprit garda jusqu'en 1843 la tache de cette doctrine que son jugement avait répudiée à une date antérieure, mais dont le souvenir continua à peser sur lui « comme une sorte de fausse conscience (*) ».
Newman lut encore — VApologia n'en dit rien — les Private Thoughts de Beveridge (théologien du parti apostolique ou anglo-catholique, comme Law), qui lui inspirèrent une douzaine de sermons, dont les textes seuls ont été conservés : sur la sainte Cène, les peines éternelles, le péché, le jeûne, sujets d'une importance vitale pour lui, qu'il porta plus tard dans la chaire de Sainte-Marie d'Oxford. (**)
En résumé, en cet automne de 1816, Newman devint strictement ecangelical, fermement attaché à sa Bible et nettement opposé aux idées romanist, — d'une orthodoxie anglicane sérieuse, d'un puritanisme parfait, légèrement teinté cependant du catholicisme de la Haute- Église.
Cette crise fut essentiellement intellectuelle. Notons d'abord l'attitude du converti : il ne peut se tenir de
(*) Voir les premières pages de VApologia.
(**) Leiiers and Correspondence, I, page 20.
discuter avec le Rev. Mayer sur la prédestination, la grâce efficace et le baptême des enfants (*). A ce moment critique il a surtout des préoccupations intellectuelles, et il accepte volontiers la dogmatique calviniste dont la forme sèche et intellectualiste ne déplaisait pas à son esprit. « Je tombai, a-t-il dit dans VApologia, sous la notion d'une croyance définie et je reçus des impressions de dogme ». C'est par son côté intellectuel que Newman a saisi la religion. Sa foi n'est pas, avant tout, attachement fervent du cœur à une personne aimante et adorable, confiance en la personne sainte du Dieu vivant, en la personne humaine et divine du Christ Sauveur ; sa foi est la croyance en une doctrine, en un certain nombre de propositions dogmatiques ; elle lui a été communiquée du dehors : elle a été une adhésion de son intelligence, plus qu'elle n'a jailli de son cœur; elle est basée plutôt sur des textes que sur des faits d'expérience : c'est, comme dit Abbott, une paper fait h. Newman, assure ce biographe, a de moins en moins éprouvé le sentiment que les hommes sont les fils adoptifs de Dieu. Dans ses sermons anglicans, comme dans ses sermons catholiques, il ne parle guère de la confiance que l'homme doit avoir pour le Dieu Père, mais insiste sur la foi acceptation du système que constituent Dieu et le Christ (**). De plus, sa foi a un caractère plus intellectuel et émotif que moral. Elle a produit évidemment des émotions, cette foi: Newman s'est senti rassuré, parce que prédestiné au bonheur éternel ; et il a qualifié lui-même d'égoïstes ses préoccupations. Sans
(*) Ibid.
(**) Edwin A. Abbott, The Anglican Carcci- of Card. A^eicman, I, page 20.
doute ce grave et pieux jeune homme, enthousiaste du puritain Thomas Scott, a eu le sentiment de son péché et le souci de plaire à Dieu, des aspirations vers la perfection ; cependant on peut bien affirmer, sans trop exagérer, que sa conversion n'a pas été assez morale. Que devient une foi où le sentiment religieux n'est pas sufhsamment soutenu par le sentiment moral ? Qu'arrivera-t-il de cette foi, lorsque de puissantes objections la heurteront, ou lorsque l'émotion, l'état affectif, si variable de sa nature, faiblira? Comment pourrat-elle se maintenir lorsque la croyance, avec laquelle elle a été si indissolublement confondue, sera ébranlée?
La joie ne marqua pas ses débuts dans la vie religieuse. En mars 1822, répondant aux félicitations de sa mère à l'occasion de sa majorité, Newman tint un langage d'une si profonde tristesse que ses parents en furent sérieusement alarmés, « Je ne me chagrine pas, disait-il, de ce qu'une grande partie.de ma vie est passée; je voudrais que tout fût fmi! Mais, à présent, il me semble que je suis livré à moi-même, et, quand je réfléchis à ma propre faiblesse, j'ai raison de frissonner. » Ce dernier mot révèle un état morbide qui inquiéta fort Mrs Newman, Elle attribua cette perturbation à la mauvaise santé, et recommanda sagement à son fils de ne pas se priver de vin, de prendre l'air, de faire de l'exercice, d'accepter toutes les invitations qu'il recevrait. « Votre faute, ajoutait-elle, est de manquer de confiance en vous-même, et d'être mal satisfait de vous. » C'était vrai : et nous retrouverons toujours chez Newman,
dans les plus petits détails, ce fonds de nature, le manque de confiance, qui en devait faire un inquiet. Newman n'était pas satisfait de lui-même, Newman frissonnait de lui-même et de tout ; le monde lui paraissait ou profondément irréel ou abandonné au mal; le monde n'était pour lui qu'une effrayante énigme. Dans le cercle de famille il semblait assez gai, sa gaîté n'était qu'en surface. Au fond il frissonnait depuis 1816, depuis sa conversion. « Quant à mes réflexions et aux sentiments que j'exprimais dans ma dernière lettre, ils ne proviennent pas de l'agitation des nerfs, du surmenage intellectuel ou de la mauvaise santé ; mon opinion a été exactement la même pendant ces cinq années.)) La conversion lui avait prouvé la présence d'un être haïssant le péché, de l'unique Saint et du Juge dont les yeux sont trop purs pour voir l'iniquité, devant lequel les fils des hommes ne peuvent subsister, devant lequel, en dépit des promesses divines qui le prédestinaient, il ne pouvait s'empêcher de frissonner. C'est ce frisson-là qui constituait sa vie intérieure. L'esprit de Newman avait été surtout frappé par les descriptions qu'il avait lues de l'éternité des peines et des récompenses. « De toutes les doctrines calvinistes, la seule qui prit racine en mon esprit fut la réalité du ciel et de l'enfer, de la faveur et de la colère divines, l'existence des justifiés et des non- justifiés. » (*) Dans sa piété intime. Dieu Juge occupait une place bien plus importante que Dieu Père ou que Jésus-Christ Sauveur ; il a déclaré que sur le crucifix même la face du Crucifié lui parut toujours sévère. Jamais, a remarqué le D^' Whyte, Newman n'avait été converti, au sens où l'a été, par
(*) Apologia, page 6.
exemple, John Wesley, (*) c'est-à-dire en possession de l'amour parfait qui bannit la crainte. Le Dieu de Newman inspire une crainte respectueuse. Ce n'est pas le Dieu protecteur qui pardonne et qui aime, c'est le Dieu mystérieux, l'Inconnu dont le souffle nous renverse, dont le contact fait frémir notre chair.
Mais il y a plus. Le tempérament particulier de Newman nous explique cette crise. N'hésitons pas à ranger Newman dans la catégorie des mélancoliques. Nous n'entendons pas évidemment par mélancolie une tendance vague à la rêverie, mais un état physiologique et mental nettement caractérisé dans les manuels de psychiatrie, un état morbide dont les symptômes sont aussi faciles à discerner que ceux de la tuberculose. Au cours de cette étude, nous n'aurons pas de peine à reconnaître chez Newman la plupart de ces divers traits de caractère qui sont les manifestations les plus indubitables de la mélancolie. Nous retrouverons dans sa vie d'autres exemples de cette crise dans laquelle, jeune homme de vingt ans, chéri de sa famille, il était engagé.
Un mélancolique, Newman! Un mélancolique, cet Oxonien exceptionnellement doué, si amoureux des lettres , de la poésie , et de la beauté harmonieuse et attique, et qui possédait infiniment d'humour, et du plus fin, une ironie légère, cet enjouement délicat qui n'appartient qu'aux natures exquises ! Un mélancolique, ce John-Henry Newman qui, pour avoir aimé, enfant, à regarder au dedans de lui-même, afin de se rendre compte de ses sentiments, avait acquis, à cet exercice de self-scrutimj, une agilité et une subtilité d'esprit toutes françaises, en même temps qu'un don
(*) Alexander Wliyte; Newman, an Appréciation, page 103.
précieux, le don d'émotion ! Un mélancolique, « l'aimable, l'intellectuel, le'délicat John-Henry Newman (*))>! Oui, un mélancolique. Les mélancoliques ont souvent beaucoup de subtil humour; ils ont l'esprit prompt, vif, ingénieux, et le cœur pesant; ils cachent soigneusement leur mal. Je crois que nous avons tous une part de ce que Thomas de Quincey a appelé V Incommunicable, « le seul fardeau trop lourd pour l'âme humaine, ce mal pour lequel il n'est pas de soulagement », mais elle est plus ou moins grande; l'Incommunicable était presque tout l'homme chez Newman, âme solitaire s'il en fut. Achevons de lire sa lettre : « Croyez-moi, ces sentiments ne sont ni nouveaux ni légèrement fondés. S'ils me rendaient mélancolique, morose, austère, réservé, vous auriez lieu sans doute de vous inquiéter ; mais si, comme je crois que c'est le cas, je suis toujours gai, si, at home, je suis toujours impatient de prendre part aux divertissements, et sans ombre de tristesse, si mes méditations ne me rendent pas absent in mind nor déficient in action, alors mes principes peuvent peut-être déconcerter, mais on ne peut les accuser de mauvais efïets pratiques. Prenez-moi quand je suis le plus fou et quand ma gaité va jusqu'à l'enfantillage; arrêtez-moi court, et demandez-moi ce que je pense de moi-même, si mes opinions sont moins sombres ; oui, je crois que je vous ferai sérieusement la môme réponse : je frissonne de moi-même (**) ». Sous les dehors d'une exubérante gaîté, il portait donc au fond du cœur d'inconsolables et d'inavouables tristesses ; il se contraignait à sourire pour refouler des larmes et essayait, en trom-
(*) Expression de Blanco-White.
(**) \o\v Letters and Corrsspondence, I, pages 50 à 52.
pant les autres sur ses sentiments, de se donner le change à lui-même sur son état. Il s'étourdissait, mais sans réussir à s'aveugler : il retrouvait toujours l'incurable défiance de lui-même et de la vie, et se surprenait plus d'une fois à répéter avec Pascal : « Je mourrai seul )) ; il frissonnait, croyant sentir sur lui ce que Sainte-Beuve a appelé la grifïe de l'Archange. — « Moi aussi, a écrit Amiel dans son Journal intime, moi aussi, je suis réduit au néant, et je frissonne au bord des grands abîmes vides de mon être intérieur, étreint par la nostalgie de l'inconnu, altéré par la soif de l'infini, abattu devant l'ineffable... Et d'où vient tout cela? du doute de la pensée, de soi-même, des hommes et de la vie, du doute qui énerve le vouloir et qui ôte le pouvoir, qui fait oublier Dieu, qui fait négliger la prière, le devoir, du doute inquiet et corrosif qui rend l'existence impossible et ricane devant tout espoir (*) ». A ceux qui pensent beaucoup et qui sentent profondément, les perspectives sombres et les douleurs mystérieuses sont, plus qu'à d'autres, réservées.
En décembre 1816, Newman était entré à Trinity- College, à Oxford. Il était timide, il resta très isolé. Certaines coutumes du collège révoltaient l'austère étudiant, comme les séances de boisson après la Cène. « On n'a plus la terreur de la sainte communion, écrivait-il ; comment le collège pourrait-il prospérer? (**) » Sa plus
(*) Fragments d'un Journal intime, I, pages 139-140. (**) Letters and Correspondence, I, page 33.
chère distraction était la musique, cet admirable excitant de la sensibilité. Surtout, sa vie fut absorbée par les joies solitaires de l'intelligence. Il travaillait ardemment, sans souci de sa santé — qui fut toujours assez chétive — lisant Gibbon et Locke, Eschyle, Hérodote et Thucydide. Il se montrait très impatient d'être dirigé dans ses lectures. En attendant, il ne se spécialisait pas, il faisait-de tout. Avec J.-W. Bowden, un étudiant qui devint son ami assez intime, il composa des pièces de vers ; tous deux donnèrent un long poème sur la Saint- Barthélémy, dont Newman traitait les parties théologiques, Bowden les épisodes historiques et le romanesque : le canevas de ce poème ressemble assez au scénario des Huguenots (*), Mais, d'après ce qu'il dit, ses principales études étaient, avec la composition musicale, la minéralogie et la chimie; il ne négligeait pas pour cela les Écritures, et donnait aussi un temps considérable aux auteurs latins, à la logique et à la philosophie. Cette énumération moliéresque de Vauiobiographical memoir fait sourire. Elle atteste le goût et le besoin d'apprendre, et une curiosité de toutes les connaissances, plus qu'une vocation de savant. Newman n'eut jamais qu'une idée de hasard des sciences naturelles ; il aimait surtout les lettres, les auteurs anciens ; il savait le grec et le latin parfaitement, les écrivait aussi bien qu'il les lisait. Il ne dut pas sa formation intellectuelle définitive aux méthodes critiques et scientifiques qui s'établissaient alors lentement, mais solidement — surtout en Allemagne ; — ses habitudes d'es-
(*) La remarque est de M'" Lucie Félix Faure : Newman^ sa vie et ses œuvres, page 13 (Perrin). — Voir Letters and Correspondence, I, page 35.
prit furent choisies, se formèrent sous l'empire des méthodes classiques.
Vers la fin de 1819, des rêves d'ambition séculière trarersèrent l'imagination de John-Henry : il se destinait au barreau. « J'espérais, a-t-il écrit, de grandes choses pour moi-même ». Mais il ne veut pas de la gloire, si elle doit être la moindre cause de péché pour lui : il désire avant tout le bien (*). Il échoua à l'examen final pour les « honneurs ». Ce simple événement eut sur cette âme sensible une influence sans limite. Pour se faire une idée de l'acuité (keenness) de ses sentiments, dont s'effrayait sa famille, il faut lire attentivement quelques fragments cités dans Vautohiographical memoir. Certaines lettres d'alors, il est vrai, témoignent de sa sérénité avec insistance. Mais il entre beaucoup d'affectation, croyons-nous, dans cette sérénité ; il ne l'éprouvait pas réellement : ce masque d'impassibilité était une élégance philosophique. Newman fut ainsi, toute sa vie, pudique de ses souffrances ; elles n'en étaient pas moins profondes. Le fait est que, pour avoir été refusé aux « honneurs », il songea à entrer dans les ordres, voulut renoncer aux vanités humaines, à toute ambition, détruire tout partage du cœur entre le monde et Dieu. Ses sentiments religieux devinrent très vifs ; il eut une vie intérieure intense, éprouva plus que jamais le besoin de s'absorber en Dieu, seul capable de procurer à l'àme l'harmonie, l'équilibre, la paix. Faisons halte un peu : nous touchons ici à l'avènement du mysticisme.
Les phénomènes constatés chez le mystique ont été excellemment résumés par M. Murisier dans ses Mala-
(*) Letters and Correspondence, I, pages 37-38.
dies du sentiment religieux : prépondérance de l'élément individuel, perversion des sentiments sociaux, alTaiblissement de l'élément moral lié à l'élément social. Le mysticisme nait des contradictions fondamentales de la vie intérieure. La réflexion découvre à l'individu ces contradictions, les troubles, les obstacles de toutes sortes : de là un sentiment de malaise, et un besoin toujours renaissant de s'attaclier à une puissance surhumaine, qui reconstitue l'équilibre intérieur, mette fm au « conflit perpétuel des éléments psychiques qui ne réussissent pas à s'harmoniser ». M. Murisier insiste sur la ressemblance de l'extase avec le somnambulisme et la catalepsie. Les sentiments qui rattachent le mystique à son Dieu, paraissent analogues, en effet, à ceux qui rattachent l'hystérique à son hypnotiseur — ou l'aboulique à son médecin — et dérivent d'un besoin exagéré de direction. L'hypnotisé, en proie à la passion somnambulique, désire ardemment retomber sous la domination de son hypnotiseur ; le douteur cherche l'appui d'une affirmation étrangère : de même le mystique n'a qu'une pensée, celle de redevenir dépendant de la puissance divine qui dirige; se défiant de ses propres lumières, de son propre vouloir qu'il juge faible (la ressemblance est frappante entre l'aboulique et le mystique : l'impuissance synthétique provient au fond de la faiblesse de la volonté) il demande à Dieu de vouloir à sa place : une vision, ou un rêve, ou une inspiration lui révélera l'acte à accomplir (*). Un observateur attentif reconnaîtra sans peine chez Newman ces dispositions caractéristiques, ces besoins du mystique. Nous
(*) Voir Mui'isier, les Maladies du sentiment religieux^ pages 19-20 et 33-34.
n'en sommes pas, d'ailleurs, réduits ici aux conjectures: divers passages de ses lettres de 1821 nous donnent des détails intéressants sur cette ferveur religieuse qui, au détriment des tendances sociales et du sentiment moral, s'épanouissait. Le jeune homme s'absorbait dans la contemplation des choses invisibles, méditait, étudiait les mystères chrétiens. Il avait surtout des préoccupations relatives à la Trinité. N'y avait-il pas contradiction entre ce dogme et ses aspirations les plus intimes? Comment le désir d'unité pourrait-il se satisfaire dans la contemplation d'un Dieu en trois personnes ? Le Dieu qui se communique à l'âme pour l'afïranchir de la diversité ne serait-il pas lui-même exempt de pluralité ? Mais ces difTicultés ne tardaient pas à s'évanouir : dans ses rêves, passait un visiteur céleste, et une voix lui disait, lui prouvait qu'il était impossible à la raison de l'homme de rien comprendre à la sainte Trinité et que, par conséquent, il était vain d'argumenter sur ce mystère ; l'esprit mystérieux l'entretenait de l'autre monde, et le consolait, le rassurait, le guidait bien mieux que n'aurait su le faire le plus subtil et le plus savant confesseur : quelle bénédiction ! ( * ) Le cas pathologique de Newman fournit de fréquentes phases de passion somnambulique ; nous retrouverons notre mystique — qui était en même temps un douteur — dans la même situation que certains malades vis-à-vis de leurs médecins et de leurs directeurs. Il est pourtant un trait du mystique que nous ne retrouvons pas chez Newman : il n'a pas, comme le pur mystique décrit par M. Murisier, la haine du dogmatisme ; les dogmes ne le laissent pas indififé-
(*) Letters and Correspoiidence, I, page 48. Les rêves ont joué un grand rôle danss la vie psychique de Newman.
rent, loin de là : sa croyance est même toute dogmatique; il fut toujours persuadé des nécessités dogmatiques: « la religion à l'état de simple sentiment, lisonsnous dans VApologia, est pour moi un rêve et une chimère ». La curiosité intellectuelle ne joue qu'un rôle insignifiant chez le mystique, le sentiment de son ignorance ne l'afflige guère, le doute effleure rarement sa pensée (*); chez Newman le besoin intellectuel était pressant, il était de ceux qui demandent à la religion une réponse aux questions obscures ou insolubles, il connut le doute pénible et cruel. Newman ne fut pas un pur mystique : le pur mystique existe-t-il ?
Reprenons notre récit. L'année 1821 fut, pour Newman, une année de ferveur et de ferveur evangelical. Mais sa croyance calviniste était alors, semble-t-il, un peu ébranlée : il pensait, en effet, que les doctrines de l'élection et de la persévérance finale ne conviennent guère à la chaire, quoique vraies en elles-mêmes. Songeant à sa tâche future pour le salut des âmes, il avait le souci de retracer, à coups de textes scripturaires, le processus régulier d'une conversion « évangélique » : sentiment du péché, terreur, désespoir, bonne nouvelle du salut, appréhension du Christ, sentiment du pardon, assurance du salut, joie et paix, et ainsi jusqu'à la persévérance finale ; mais il ajoutait que ses propres sentiments différaient beaucoup du langage courant des livres, et il se demandait s'il avait parcouru lui-même les étapes normales d'une vraie conversion « évangélique )). Beaucoup d'écrivains protestants ou anglicans se sont attachés à déprécier ou à nier la conversion de Newman: il n'avait jamais possédé la foi evangelical.
(*) Voir les Maladies du, sentiment religieux, pages 27-28.
Lui-même raconte dans ses notes autobiographiques qu'à des époques diverses de sa vie, comme par exemple après la publication de son Apologia, il reçut force lettres d'étrangers, d'anonymes lui assurant qu'il n'était pas encore réellement converti, et qu'un changement profond devait s'accomplir en lui s'il avait encore le désir d'être sauvé. Ironiquement, Newman reconnaissait que sa conversion n'avait pas été une conversion ordinaire, qu'il n'avait pas éprouvé toutes les expériences qui sont le sur indice qu'un converti appartient au type eoangelical; mais il ajoutait que, tout en adoptant volontiers leurs prémisses, il ne se sentait pas obligé de suivre ces chrétiens dans leur « grave conclusion » (*).
Newman conservait donc sur ce sujet de la conversion sa pleine indépendance. Lui qui plus tard trouvait que le catholicisme avait quelque chose de trop mathématique, comprenait déjà, en 1821, que le rigide évangélisme, si clair et si péremptoire, n'était pas un christianisme complet. Peut-être aurait-il souscrit à ce jugement sévère de Vinet sur certains procédés : « Il y a une histoire orthodoxe de la conversion et de ce qui la suit. Les choses doivent se passer d'une certaine manière, et dans un certain ordre, et non autrement. Bien averti de cela, on s'y prête, on s'impressionne artificiellement ; on se fait des sentiments factices. L'àme perd toute naïveté, la spontanéité disparait, et la religion du cœur devient une mécanique ». (**)
Pendant des années encore, Newman fut un tenant de ces opinions « évangéliques » qui, à quinze ans, s'é-
(*) Voir Letters and Correspondence, I, pages 108-109.
(**) Cité par M. Wilfred Monod dans son étude sur Vinet douleur.
talent imposées à lui comme l'expression même du christianisme. L'évangélisme — anticatholique — avait fait beaucoup pour lui, en réalité, en gravant dans son cœur (( les vérités cardinales et vitales de la révélation ». Ces vérités divines devaient garder et protéger Newman dans ses plus périlleuses années, être sa consolation de solitaire et fortifier ses habitudes de dévotion, jusqu'au jour de sa consécration au ministère chrétien (*). Il eut toujours de la gratitude pour le bon clergyman Mayer qui lui fit connaître l'enseignement « évangélique ». Et lorsqu'il fut devenu catholique romain, il prétendait, bien loin d'avoir rejeté sa foi première, l'avoir développée au contraire et perfectionnée, en lui donnant une base plus solide : il n'avait fait, comme il disait, qu'ajouter des articles à son credo. A vrai dire, l'élément puritain fut, jusqu'à son dernier jour, très accentué chez Newman, — précieux héritage maternel, qui faisait en quelque sorte partie de luimême. Et la Bible — cette Bible qui était toute la religion du puritanisme — Newman la connaissait à fond : ses sermons catholiques, comme ses sermons anglicans, en sont tout remplis. Vis-à-vis des Livres saints son attitude fut toujours à peu près celle de la vieille école ecangelical (**) : ignorance complète des travaux de la critique; croyance que la Bible a Dieu pour Éditeur (le concile du Vatican disait pour Auteur), en d'autres termes, que chaque texte scripturaire a reçu, et dans les plus infimes détails, la révision directe de Dieu.
(*) Letters and Correspondence, I, pages 107 à 108.
(**) Sur ce point nous avons l'intéressant témoignage, dans YExpositor, de A.-W. Ilutton qui vécut, à Edgbaston,' dans l'intimité de Newman devenu catholique romain.
Nous verrons comment cette croyance à l'inspiration littérale contribua à former sa conception de l'Église et surtout la position étroite et puritaine qu'il prit vis-àvis du Monde, c'est-à-dire vis à-vis de « l'esprit moderne ». Pour le moment il convenait de prendre note de ce facteur important dans son développement.
Newman appartenait donc à ce grand parti anglican, le Low Church — un produit authentique du protestantisme— qui, vers la fin du XVIII"^« siècle, naquit d'une réaction du sentiment religieux contre un froid intellectualisme, réveilla la piété individuelle et la vie de l'Église anglicane. Certes l'évangélisme avait gardé de brillantes étincelles de la flamme spirituelle et su rappeler aux classes moj'ennes d'Angleterre que le christianisme n'était pas une pure affaire de rites et de cérémonies. Mais il avait perdu de son énergie première, et — c'était dans l'ordre des choses — subi l'influence de la tendance qu'il combattait. Ses doctrines étaient devenues trop étroitement individualistes et devaient finir par provoquer une réaction ecclésiastique au sein de cette Église établie si étonnante — protestante par sa Confession de foi des Trente-neuf Articles, catholique par son Prayer-Book; et, par les formes de son culte, profondément conservatrice. Aussi l'évangélisme n'avait-il guère de prise sur beaucoup des esprits religieux de la génération naissante ; il se figeait de plus en plus dans ses formules sèches et vides qui ne pouvaient suflire aux âmes affamées de nourriture spirituelle. Un jeune homme comme Newman, esprit délicat, nourri des anciens, tourné déjà à la spéculation et engagé dans les conflits d'idées qui se produisaient à Oxford, un jeune homme qui joignait à ces exigences intellectuelles un sentiment religieux intense, un profond besoin d'idéal
et de sainteté et une disposition caractéristique à se tourmenter et à douter, devait forcément être amené, par ses réflexions et ses expériences, à briser les cadres étroits et vieillis dans lesquels s'était enfermée la piété de son enfance. Mais, à cette époque, il disait encore bien haut sa certitude de la vérité de l'enseignement « évangélique » et l'impossibilité pour lui d'abandonner le système doctrinal sous la forme duquel le christianisme lui était apparu. Il a rappelé, dans son Journal intime, une scène de discussion et ces paroles que son père lui adressait : « Prenez garde, vous encouragez une sensibilité morbide et une irritabilité d'esprit qui peuvent être très sérieuses. La religion poussée trop loin produit une faiblesse mentale. Les principes de personne ne peuvent être arrêtés à vingt ans. Votre opinion dans deux ou trois ans changera certainement. J'ai vu beaucoup d'exemples de cette espèce. Vous êtes sur un dangereux terrain. Les esprits faibles sont entraînés dans la superstition, les esprits forts dans l'incrédulité. » John- Henry ajoutait, dans son journal, ces mots : « Si quelqu'un m'avait prophétisé conjidently que je changerais mes opinions et que je n'étais pas convaincu de ne pas les changer, quelle angoisse j'aurais éprouvé! (*) » C'est au cours de 1821 que le jeune Newman se décida pour la carrière ecclésiastique. Les embarras pécuniaires de son père lui suggérèrent l'audacieuse et touchante idée de se présenter au fellotcship si envié d'Oriel. Il se prépara avec passion et inquiétude. « Hélas ! combien je suis changé ! Je ne cesse de prier pour mon entrée à Oriel... Oh! Seigneur, dispose de moi comme il vaudra le mieux pour ta gloire ; mais accorde-
(*) Lctters and Correspondence, I, page 111.
moi la résignation et le contentement » (*). Le 12 avril 1822 il fut élu. Ce succès, qu'il considéra toujours comme le plus grand de sa vie, le tirait de l'obscurité et du besoin. Il comptait bien alors vivre et mourir felloœ (agrégé) d'Oriel ; il ne désirait pas autre chose, et rêvait d'une existence de solitude, de labeur et de piété dans la vieille cité calme, aux vieux murs enguirlandés de vieilles sentences.
(*) Letters and Correspondence, I, page 60.