‹ John Keats et les odesChapitre 12 sur 18 · APERÇUS EN GUISE DE CONCLUSION · texte numérisé non relu

APERÇUS EN GUISE DE CONCLUSION

Ce qu'il y a de plus troublant dans le cas de John Keats c'est que cet élan vers la pureté où le tenait comme sur une corde raide la solitude atroce de ses jours et de ses nuits allait atterrir dans la mort bientôt.

Amy Lowell a raison d'écrire (1 ) : « La raison pour laquelle Keats a eu un immense effet sur les générations suivantes est qu'il représente une inspiration originale. Il a donné une direction nouvelle à la poésie et cette direction principalement par son disciple Tennyson jusqu'à très récemment a dominé la poésie anglaise. C'e^t la simplicité de ses vers, l'acuité de sa diction, l'audace de ses innovations qui font que nous le plaçons très haut aujourd'hui ». L'étude des Odes a prouvé, je l'espère du moins, que

(1) Op. cit. 2, p. 347.

la thèse d'Amy Lowell elle-même très influencée par Keats repose sur des données réelles.

Cette fin d'année 1819 est aussi le moment où Keats est absorbé par un poème d'envergure Hyperion qu'il serait évidemment utile, peut-être curieux d'étudier en liaison avec les Odes. Hypérion contient des vers admirables d'une plénitude pure. Pourtant Keats sentait bien que dans l'ensemble il correspondait moins que les Odes à ce qu'il cherchait obscurément mais obstinément. Il dit un jour d'octobre 1819 à son ami Severn qui venait de découvrir dans V Hypérion des souvenirs de Mil ton: « Ce que je veux c'est non pas un poème écrit par John Milton mais, à ne pas s'y tromper, par John Keats ».

Une autre préoccupation de l'année 1819, en même temps que s'élaboraient en lui et s'exprimaient hors de lui les Odes étudiées, est celle d'écri-

re pour le théâtre. On a tout dit sur Otho the Gréai écrit avec la collaboration de Brown pendant leur séjour à Shanklin et King Stephen ébauché pendant l'automne de 1819 dont le sujet lui fut fourni par le même Brown, Mais la question qui se pose à moi et qu'on est en droit de me poser après l'étude des Odes qui précède est celle-ci: Comment se fait-il si les Odes correspondent à un sommet de la marche de Keats, que celui-ci ait été hanté par l'idée d'écrire une œuvre dramatique? Cette hantise s'accorde-t-elle avec la réalisation parfaite des Odes ou la contredit-elle absolument?

La question est difficile. Remarquons d'abord que les raisons invoquées par Keats lui-même, par ses amis et après eux par les critiques ne sont pas valables: c'est ainsi que Wolff écrit (1) : « Il fallait vivre d'abord; le théâtre offrait les chances les plus immédiates de se procurer quelques argent » et il ajoute: « l'ceuvre est faible, l'affabulation complète, confuse, les incidents sont artificiellement amenés et l'action progresse par des moyens assez pauvres... >

Suivent des compliments assez vagues qui n'ôtent rien à la sévérité du jugement antérieur. On a dit aussi que, dominé par le souvenir de Shakespeare (que Keats, en effet, connaissait bien pour l'avoir lu et relu) le poète des Odes avait rêvé d'être joué par

(1) Keats, page 252.

le célèbre Kean qui s'était illustré dans les héros shakespeariens. Besoin d'argent, ambition littéraire, motifs semblables n'expliquent rien.

En fait, Keats voulut écrire pour le théâtre parce que dans le besoin de dépouillement qu'il sentait au fond de lui le théâtre lui apparut comme une discipline commode.

Avait-il donc véritablement besoin d'une discipline? En quoi le théâtre pouvait-il lui fournir cette discipline nécessaire?

La première question concerne toute la carrière poétique de Keats: constamment, en effet, il est aux prises avec le beau désordre dyonisiaque et se soucie peu de construction logique.

Les poèmes du début en sont les témoins éblouissants (Sleep and Poetry...) Endymion porte le lecteur de vision en vision sans qu'apparaisse le lien rationnel ou même le rapport logique des images (1) entre elles. On sait, par exemple, qu'un des procédés les plus chers à Keats est la juxtaposition pure et simple des traits d'une vision particulière comme tout le début de Sleep and Poetry.... destiné à évoquer la réalité du Sommeil:

Qu'y a-t-il de plus doux qu'une brise estivale? De plus tranquille qu'une rose qui parfume

(1) Amy Lowell écrit (Op. cit. 1) 582: When Endymion was written he knew practically nothing of poetic architectonics, etc..

L'air d'une île lointaine ignorée des humains.

De plus salubre que les ramures du val,

De plus secret qu'un nid caché de rossignols, etc..

et Keats aboutit ainsi à une définition mystique du Sommeil. (Ne dirait-on pas les litanies par lesquelles l'adorateur approche progressivement du dieu qui l'habite?)

On retrouvera ce mouvement lyrique au début (TEndymion, on le retrouvera encore mais curieusement réduit et retenu dans les Odes. C'est qu'en effet, Keats se laisse moins aller au désordre poétique à la fin qu'au début de sa carrière. Bien que peu rattaché au monde réel, bien qu'ignorant presque tout des attaches sociales qui imposent à l'artiste les catégories de la raison, John Keats n'échappe pas à la commune mesure et les Odes sont après les Sonnets l'expression de ce désir naissant de formuler, de grouper, de contenir l'inspiration. Un des mérites que les critiques reconnaissent aux Sonnets comme aux Odes n'est-il pas d'être strictement composés? Je ne sais, après tout, si le mérite est bien grand et si je n'aime pas mieux le désordre apparent d'Endymion, mais je sais en effet que VU me Grecque et V Automne présentent une composition où se révèle la volonté de discipliner le flot lyrique. Cette volonté n'était pas seulement d'ordre littéraire: d'ailleurs chez Keats, comme chez Spenser, Shakespeare et Whitman et d'autres, qu'est ce qui est d'ordre littéraire sans provenir de l'ordre plus profond du

tempérament? Keats cherche une discipline humaine dans sa poésie comme dans son être ou plutôt le désir de discipline qui sourd au milieu de son être comme une eau fraîche au creux de l'été Keats ne saurait s'empêcher de la porter dans cette chair de sa chair: le poème.

Abordons maintenant la seconde question : en quoi le théâtre pouvait-il lui fournir cette discipline humaine grâce à laquelle Keats se rattacherait au monde réel et donnerait au poème une forme de vérité? La lettre qu'il écrit en novembre 1819 à Taylor suffirait à répondre : « J'en suis venu à la décision de ne rien publier de ce que j'ai de rédigé et de prêt et pourtant je veux publier avant longfcmps un poème qui sera beau, j'espère... Je me sens plus à mon aise parmi les êtres humains. Je préfère Chaucer à l'Arioste. Le peu d'habileté dramatique que je puisse posséder encore, quelque faible qu'elle pût se révéler dans un drame, suffirait, je pense, à un poème (1) ».

Etrange aveu: je me sens plus à mon aise parmi les êtres humains, dit Keats le solitaire, en novem-

(1) Traduction de Wolff qui supprime les majuscules à tort aux mots où Keats les a employées: Men and woraen... Drama.. Poem. Remarquons que Men and Women, est le titre d'une œuvre de Robert Browning qui lui aussi Voulut écrire un « poème dramatique » non pas en fin de carrière, mais dès le début et continûment car son inspiration était essentiellement d'ordre dynamique.

bre 1819, peu de temps en somme avant sa mort. Ce n'est point que cet aveu significatif soit entièrement nouveau. En regardant bien son œuvre antérieure, on y découvrira la trace légère mais indubitable d'une pareille nostalgie. Dans Sleep and Pœtry par exemple (1817), après nous avoir confié que son ambition est de « parcourir les royaumes de Flore et de Pan » après avoir avoué que son désir le pousse à prendre tout le plaisir qu'offre la fantaisie le jeune Keats se laisse aller à murmurer:

J'oublierai ces plaisirs pour une vie plus noble Où pouvoir partager et l'angoisse et la lutte Des cœurs humains (1)

C'est déjà ce « sens des choses réelles » (2) qui se manifeste au milieu des images les plus charmantes de sa jeunesse; ce sens nostalgique habitera toujours John Keats sans jamais obtenir la satisfaction qu'il réclame. En 1819 Keats sentant la mort qui triomphe chaque jour un peu de sa chair malade tente comme un suprême recours. Les Odes, c'est bien; leur perfection et leur pureté satisfont le désir profond qui a parlé dans la conscience du poète, mais toucher au réel, à cette âme humaine qui aura échappé si souvent à son emprise ce serait mieux, ce serait la vraie conquête, celle qui console de tou-

(1) Vers 123 et suiv.

(2) id. Vers 157.

te douleur; ce serait la vraie beauté, la « musique inentendue » par excellence, où viendraient se fondre les murmures, fussent-ils les plus exquis, de la fantaisie aérienne.

Quel est le poème qui rapprocherait Keats le plus sûrement de cette réalité? Le poème dramatique, à défaut du drame où l'âme prend une réalité tangible. C'est au poème dramatique dans le sens même où Robert Browning l'entendra bientôt que Keats a confusément tendu en cette dernière année de sa production. Qu'il ait tenté d'écrire un drame shakespearien {Otho ou Stephen) cela prouve que son ambition l'a trompé, ou plutôt qu'il a pris pour une ambition littéraire ce qui était en réalité le désir de son être véritable.

D'ailleurs il semble qu'une fois produites les Odes où s'est fixé le besoin suprême de purification qu'il portait en lui, Keats pouvait s'arrêter d'écrire: son œuvre était faite. Si le temps lui eût été donné, sans doute, eussions-nous de lui le poème dramatique dont il entretenait son ami Taylor dans la lettre de novembre 1819. Peut-être aussi le poème dramatique était-il chose étrangère à son génie et sans doute fallait-il attendre un autre poète pour le créer. En tout cas ce qu'on peut affirmer c'est que les Odes restent l'œuvre suprême où John Keats a mis ses derniers rêves et son adieu.

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