‹ John Keats et les odesChapitre 11 sur 18 · L'ODE A L'AUTOMNE · texte numérisé non relu

L'ODE A L'AUTOMNE

On la considère habituellement comme la plus parfaite. En fait c'est la plus simple, d'où sa vogue et sa place dans les anthologies. Ici encore j'ai l'impression très nette que le sens caché de Keats n'a pas été compris et qu'on s'est arrêté à une évocation de surface, charmante sans doute, mais banale.

Cette ode chante d'abord la plantureuse beauté de l'automne. La strophe première fidèle au procédé des premiers poèmes énumère les traits dont l'ensemble harmonieux créera la notion que Keats veut communiquer à son lecteur. C'est ainsi que le poète dans une des fictions curieuses dont il a le secret, après nous avoir confié que l'automne est l'intime amie du soleil nourrisseur, accumule les effets de leur collaboration:

To load and hless

With fruit the vines that round the thatch-eves

[run, To hend with apples

And fin ail fruit with ripeness

To swell the gourd

to set budding more,

et la strophe se termine par cette indication non appuyée que l'automne assume la féconde magnificence de l'été au point de tromper les abeilles.

La seconde strophe anime l'automne d'une vie humaine, vanneuse indolente, faucheuse endormie, glaneuse qui traverse un ruisseau, ouvrière qui surveille le pressoir à cidre, énumération encore mais plus liée que la précédente qui n'avançait que grâce à l'infinitif répété. Ici « une musique inentendue » établit la liaison. Ce n'est plus une simple notion de l'esprit que Keats veut porter jusqu'à nous, c'est une vision qu'il nous impose et derrière la vision une « musique suave », celle de son âme où flotte un regret à la fois paisible, caressant, endormeur. Rien de grec dans cette faucheuse indolente, dans cette glaneuse qui porte un faix sur la tête, dans cette ouvrière patiente qui surveille le cidre... mais le symbole d'une jeunesse presque inactive et déjà mi-morte.

La strophe troisième est plus explicite et trahit son auteur. On sait comment elle débute:

Où sont les chansons du printemps? Oui, où sont-elles?

Quel est ce regret que ne peut contenir le jeune Keats? C'est qu'en réalité, l'ode qu'il écrit n'est pas uniquement un poème à la gloire de l'automne, mais

une comparaison entre le thème du printemps avec ses chansons et le thème de l'automne qui a les siennes aussi. Voici donc qui est plus net et plus intéressant. Keats nous dit: ne pensez pas au printemps, lorsque vous êtes en automne, car sous les apparences c'est une même musique réelle qui joue pour l'homme. Laissez aux faux poètes les lieux communs de la poésie; laissez-leur les images cataloguées et classées; ouvrez l'oreille intérieure, écoutez l'automne, comme vous avez écouté le printemps; soyez comme les abeilles de la strophe première qui ont l'illusion de l'été ; ayez l'illusion de la beauté éternelle, du moins permanente; quelle que soit la saison, les « musiques inentendues » flottent réelles autour de vous; il faut savoir les entendre et les exprimer.

Cette même idée est déjà enclose dans le sonnet bien connu de Keats: Sur la cigale et le grillon, qui est de décembre 1816 (1). Est-il besoin de rappeler le contenu de cette œuvre jaillie, alors que Keats était encore très jeune, du fond le plus réel de sa nature poétique? On ne s'y trompa point autour de lui : un ami de Keats, déclara à la première lecture : « Bravo Keats, voilà qui est parfait ». Les commentateurs modernes l'estiment aussi d'une estime particulière. Amy Lowell (2) déclare que c'est une

(1) Voir une traduction parfaite de ce Sonnet par Floris Delattre dans V Anthologie de la Littérature anglaise (Delàgrave) .

(2) John Keats vol. 1, page 239.

« chose charmante ». De tels éloges sont insuffisants. Examinons ce sonnet en quelques lignes dans l'unique but de comprendre l'Ode à l'automne qui est, disons-le encore, autre chose qu'une description.

La poésie de la terre ne meurt jamais, affirme Keats dès l'abord qui démontre ensuite ce que signifie pour lui la permanence poétique des choses: l'été, c'est la chanson de la cigale (1) qui en est la vibrante expression, l'hiver « quand le gel a ouvré un silence » c'est la chanson du grillon qui prend la place de la chanson de la cigale sans que pour l'écouteur « mi-sommeillant » l'effet soit modifié. Qui ne voit donc que nous avons ici déjà cette idée poétiquement énoncée dans VU me grecque que sous les apparences (cigale, grillon) l'oreille du poète perçoit la musique réelle et vraie, permanente celle-ci et qui est ce que les hommes ont appelé « poésie •». Oui, vraiment le sonnet de 1816 contient ce que, faute d'un mot plus modeste, j'appelle la théorie de John Keats sur les « musiques inentendues » qui supposent d'abord celles que l'oreille perçoit et qui, selon l'affirmation répétée du poète, « jamais ne cessent » (2).

(1) Je traduis ici Grasshopper par cigale et non pas sauterelle pour des raisons évidentes.

(2) The poetry of earth is never dead... The poetry of carth is ceasing never...

Cette notion de permanence nous l'avons rencontrée au cours de notre analyse des Odes. Elle est, on ne saurait trop l'indiquer, non pas une conviction de l'esprit, mais la nostalgie d'une chair malade et vouée à une mort prématurée.

Revenons à VOde à l'automne (septembre 1819) que nous n'avons quittée qu'en apparence. Ce ([ui frappe c'est le dépouillement austère de ce poème, comparée aux Odes des mois d'avril et mai. Plus rien ici des expressions telles que « tender eyedawn of aurorean love » de VOde à Psyché: plus rien de l'étalage du moi que révèle VOde au rossignol; plus rien de la formulation philosophique de VU me grecque: Beauty is truth, truth beauty. En somme VOde à l'automne manque de cet élan juvénile que trahissent celles du printemps précédent. C'est que septembre 1819 marque à peu près la fin des jours heureux de John Keats. Les Odes précédentes furent composées dans l'ardeur printanière et comme il l'écrit à son frère Georges, « dans un esprit paisible et sain ». Mais VOde à l'automne comporte une musique sensiblement différente. Ce n'est point qu'elle trahisse au lieu « d'un esprit paisible et sain », le déséquilibre du corps et de l'âme, c'est qu'elle se présente à nous comme un masque fermé, impassible et froid. A peine si, comme je l'ai dit, le poète marque le regret du printemps passé.

A peine s'il laisse entendre que l'automne plantureux peut lui faire oublier les tendresses d'avril: VOde à l'automne strictement construite a le

froid toucher d'un marbre funèbre. Reprenant le mouvement lyrique de Keats, je dirais: Où sont les sinuosités rêveuses de VOde au Rossignol? Où sont les aveux charmants de la Mélancolie? Où la foi esthétique de VUrne grecque? Où surtout la jeunesse préraphaélite de Psyché?

Quelque chose est brisé dans le cœur de Keats, ou plutôt c'est le corps qui l'abandonne, ce corps vibrant au toucher des choses et source de toute poésie.

C'est vraiment la fin qui commence. Dès le mois de juin des symptômes d'une laryngite tuberculeuse s'étaient révélés chez le jeune poète. A ce mal venaient s'ajouter des peines morales dont l'injuste brusquerie ne lui semblait pas moins absurde et accablante. Deux amitiés perdues: Bailey et Haydon, son mariage remis sine die avec Fanny Brawne (1) dont il s'éloigne avec une espèce de cuisante satis-

(1) Keats ne cesse pas d'écrire à Fanny. désormais libre d'aimer cette femme comme une pure et simple « chose de beauté » et non comme une de ces trompeuses apparences auxquelles les sens se laissent prendre une heure. Mais aussi son amour se dépouille-t-il de tout élément terrestre. Bientôt Keats peut écrire à Fanny une lettre qu'Amy Lowell (op. cit. 2, 289) déclare presque brutale et qui n'est que l'expression véritable d'un cœur habitué à se détacher progressivement des « choses de beauté » sans cesser de les aimer. Ainsi à distance et par le souvenir aime-t-on un paysage, un coin de village, un être humain perdu.

faction, des embarras d'argent, un exil accepté, voulu, imposé par un instinct mystérieux mais impératif à Shanklin (Ile de Wight), tout contribue à porter jusqu'aux lèvres de Keats le goût de la mort. Le paysage de Shanklin n'a pas la vigueur nécessaire pour redonner au corps et à l'imagination du malade la paix et la lumière. Celui de Winchester où Keats et Brown se rendent ensuite l'exalte tout d'abord et le pousse à la composition poétique. Keats y arrive un temps à cette cristallisation qui lui était indispensable (1) mais elle ne fait qu'augmenter la solitude où il se meut. Il écrit le 25 août 1819 à Reynolds: « Je crois que si j'avais un cœur organisé d'une façon durable et saine, des poumons aussi puissants que ceux d'un bœuf, ce qui me permettrait de supporter sans dommage et sans lassitude le choc de la pensée et de la sensation extrêmes je pourrais passer ma vie presque seul, durât-elle 80 ans. Mais je sens mon corps trop faible pour me tenir à cette hauteur... » Enfin pour assombrir l'air autour de lui, voilà que des nouvelles douloureuses arrivent d'Amérique où Georges Keats, son frère tant aimé, a perdu son argent dans une malheureuse entreprise.

John Keats prend goût au chagrin. Enfermé dans ce « temple de la douleur » qu'il nous a décrit le

(1) C'est lui-même qui le dit dans une lettre à Fannj Brawne: a few more moments thought of you would un crystallize and dissolve me.

jeune tuberculeux s'y délecte et pour la première fois de sa vie peut-être connaît la volupté. Au fond Keats aime mieux cette volupté qui l'exalte que l'amour de Fanny Brawne qui le diminue. Etant venu à Londres pour débrouiller la situation de son frère, il se refuse la joie de revoir Fanny Brawne et lui écrit une lettre qui confirme notre thèse. Cette lettre a été fréquemment citée. Mais il convient au moins de rappeler ici que, à cette date (septembre 1819) il n'hésite plus à voir clair en sa solitude et ose écrire à celle qu'il aurait pu aimer: « Sachant bien que ma vie doit se passer dans la fatigue et la douleur, j'ai essayé de me sevrer de vous. Je suis un lâche, je ne saurais supporter la peine d'être heureux ».

En fait, lâche il ne l'est pas, mais au contraire courageusement résolu à n'admettre aucun être humain dans son intimité. L'amour lui serait une diminution. Le malheur peut se savourer seul. John Keats en fait son festin secret.

C'est du fond de cette solitude que montent parfois des dégoûts, le désir de disparaître:

« A minuit, le souffle apaisé, sans douleurs (1)

et aussi tout à coup, quand le mal fait trêve, comme il arrive chez les tuberculeux, une poussée de vie renouvelée et joyeuse. Ces alternatives d'indolence

(1) Ode à un rossignol.

rêveuse et d'exaltation sont le propre de cette période pré-automnale.

Pour entrer plus avant dans la nature de Keats et mieux comprendre sa production poétique de ce moment, ne nous dissimulons pas qu'il faudrait connaître l'état de sa sexualité car, outre qu'un tuberculeux est le pius souvent régi par elle, Keats n'échappe pas à la loi commune : il a près de 25 ans et la seule femme qu'il eût pu aimer est loin de lui par le cœur comme par le corps. Keats semble, durant ce printemps, et ce pré-automne de 1819 vivre dans la chasteté, ce qui n'était pas pour diminuer le malaise de son corps et l'équilibre de son imagination.

Et c'est justement ce mot de « chasteté » venu spontanément sous ma plume que Keats lui-même emploie pour définir l'inspiration de son Ode à l'Automne dans une lettre qu'il écrivit à Reynolds (22 septembre 1819). A défaut de témoignage plus important, il convient que nous nous arrêtions sur cette lettre pour éclairer partiellement le mystère de l'Ode.

Traduisons d'abord le passage en question : « Que la saison est belle en ce moment, que l'air est délicat — il y a en lui une acuité douce. Vraiment plaisanterie à part, la température est chaste — cieux de Diane — je n'ai jamais autant aimé les champs d'éteules que maintenant. Oui, mieux encore que le vert froid du printemps. Un champ d'éteules, en quelque sorte, semble chaud de la même façon qu'il

y a des tableaux qui semblent chauds. Ceci m'a tellement frappé que j'ai écrit sur ce thème ». Un peu plus bas, Keats confie à Reynolds: « J'ai toujours associé Chatterton avec l'automne. C'est l'écrivain le plus pur de la langue anglaise... »

Le résultat de cet état d'âme particulier fut VOde à l'Automne.

A l'indolence qui avait été son état d'âme de 1819 succédait cet état de pureté qui finissait cette année féconde, la dernière de sa production poétique.

Après cela comment soutenir comme la majorité des critiques que VOde à l'Automne n'est autre chose que description » (1)? Sous l'apparence d'impersonnalité ce poème dissimule au contraire un climat individuel d'une subtile coloration. Il est la traduction aussi « purifiée » que possible de cette « chasteté » à la fois corporelle et mystique à laquelle le jeune tuberculeux tend de toutes les forces obscures de son être. Que le souvenir littéraire du malheureux Chatterton se mêle à ce sentiment, il n'y paraît plus dans le poème mais c'est pour nous une indication précieuse. L'automne est pureté comme Chatterton sur le plan humain, par une conquête sur les imperfections et les difficultés de l'être

(1) Amy Lowell, Op. cit. 2-338.

réel. L'automne, comme Chatterton, n'atteindra à l'absolue pureté que par la mort.

Le vert des mois printaniers est froid comme la sève qui monte et bourgeonne, les éteules de l'automne sont pures comme les premiers cheveux blancs. On écrase avec volupté les jeunes feuilles d'un arbre: on se pique avec une joie mystique aux éteules de septembre. C'est bien le thème banal de l'antithèse vitale de Printemps et Automne qui sert de base à cette Ode dernière. Mais qu'on y fasse attention, cette ode n'a rien de littéraire, ou peu de chose, et le lieu commun est en dernière analyse tout le climat de Keats à ce moment de son évolution, et de sa marche mi-consciente vers la mort.

D'ailleurs les antithèses fussent-elles aussi vitales que jour et nuit, automne et printemps, n'existent qu'en surface et en apparence, nous l'avons dit et en conclusion il faut le redire: l'automne a ses chansons qui ne diffèrent pour Keats en rien de celles d'avril ou de mai. Elles sont choses de beauté, mais d'une beauté intérieure; en un mot ce sont des « musiques inentendues », seule réalité en face des formes éphémères. La dernière strophe de VOde à l'Automne est intime (1) comme une mélodie de Schumann et comme elle aussi porte dans ses mail-

Ci) Malgré l'apparence qui est faite d'une juxtaposition de traits empruntés au monde extérieur.

les la seule musique réelle dans le devenir universel, celle de l'adieu:

le jour se meurt dans la suavité (1), les moustiques se plaignent en un chœur dolent (2) des oiseaux ou des insectes cachés chantent, tandis que les hirondelles se rassemblent dans le ciel avec leur gazouillis d'adieu (3).

Concluons: ce qui fait que les critiques en général et Amy Lowell en particulier n'ont attribué qu'une importance objective à l'Ode que nous étudions c'est que là justement avec le sûr instinct de l'artiste qui arrive au faîte d'une montée pénible Keats dépouille sa" poésie de tout élément intellectuel et même émotif. Poussant très loin son désir de vider le vers de tout apport étranger, il lui arrache même les fibres que le cœur y entremêle toujours à l'insu de l'homme. Il va sans dire que ce n'est là qu'une tendance car il ne sera jamais possible au poète quel qu'il soit de vider les mots et le langage de toute signification. Mais il n'est pas impossible d'entrevoir et d'essayer cette entreprise de purifier le mot et ses combinaisons au point de lui ôter toute

(1) Soft-dying day.

(2) Voir dans le texte anglais la musique particulièrement poignante de ce vers.

(3) Fin de l'ode qui a commencé pourtant par la notation répétée des richesses de la fécondité créatrice de l'automne: telle est la nature que l'adieu suit de près l'a mour. Cette idée est déjà dans l'Ode à un rossignol, stroplie troisième.

valeur pratique et sociale. Dans sa solitude exaspérée où ne lui arrivaient plus que des échos affaiblis du monde réel, John Keats a prévu la véritable poésie. UOde à l'automne nous mène à un sommet où la vue s'étend loin mais ne distingue plus la réalité des choses. Une lumière céleste baigne la nature et l'être. Une arête de rocher aperçue, un éclat fugitif sur une rivière, le vol rapide d'un oiseau rattachent le corps à la sensation aiguë et quasi douloureuse. L'âme en est bouleversée car il suffit d'un léger choc nerveux pour que tout le mystère de la création surgisse en elle et la pousse plus avant (1).

(1) On reconnaîtra là le principe essentiel de l'Imagisme moderne. On serait tenté plus souvent de rattacher John Keats aux poètes de cette école actuelle.

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