‹ John Keats et les odesChapitre 4 sur 18 · EN · texte numérisé non relu

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Ce qu'il devait au sommeil c'était la révélation d'un monde mystérieux d'émotions et d'idées derrière les formes conventionnelles où ses jeunes sens se laissaient prendre comme de timides oiseaux.

Mais dans ce poème, le contact des choses réelles avait modelé des images charmantes et on peut dire qu'en 1817 encore la vie venait à Keats revêtue d'une gracieuse jeunesse:

La vie est V espérance au creux des jeunes roses, La lecture d'un conte aux infinis détours. Un voile soulevé qui cachait un visage, Un pigeon culbutant dans les clartés d'été. Un écolier rieur, le cœur vide de peine. Chevauchant les rameaux flexibles dun ormeau.

Souvenirs récents d'une enfance presque heureuse: un bruit d'ailes impatientes murmure dans les vers de 1817.

Dans Endymion (1818), ces ailes déployées nous font parcourir des terres étranges. John Keats y emploie un symbolisme personnel que la critique

se doit d'étudier en détail et avec une exactitude courageuse. Une sensualité certaine s'y dissimule. Ëndymion est l'acte d'amour du jeune malade, préparé et accompli avec les rites d'un culte secret. L'amour du nu et de la grâce corporelle y est dit en termes chaiTnants. L'amour de l'amour s'y cache mal.

Ce qui ne s'y cache nullement c'est le langage sensuel et le rythme moelleux, véhicules de rêves ardents et exquis. La biographie de l'année 1817 et 1818 (1) si elle abonde en petits événements, en rencontres, en anecdotes, reste muette sur les cho ses essentielles, car disons (bien que nous n'ayons pas à nous occuper ici de cette question) que John Keats n'était pas de ceux qui se contentent d'une sensualité idéologique. Ses amis sont muets sur ce point. Nous ne pouvons ici, et seulement pour avancer notre discussion, que noter la surabondance sensuelle et même sexuelle dans Ëndymion, tandis que, dès la fin de l'année 1818, et pendant Tannée 1819, on constate la détente et la lassitude: c'est la période de Vindolence qui va s'accentuer et correspond exactement à l'éclosion plus calme des Odes.

John Keats dût pour ainsi dire s'effrayer de cette « citadelle aérienne » (2) qu'il venait d'édifier en tirant « comme l'araignée » tous les matériaux de

(1) Cf. Amy LowELL, op. cit.

(2) Lettre 19 février 1818.

son « for intérieur ». Endymion le trahissait comme son meilleur ami l'aurait pu faire, seul confident de ses élans les plus secrets. C'est chose fréquente: le poète se révèle à nous et par une réaction naturelle se reprend et se cache. A son débordement récent Keats oppose l'attitude calme: « Eclosons patiemment sous le regard d'Apollon ».

Quel recours avons-nous contre les emportements des sens sinon l'intelligence, contemplation sereine des choses? C'est ce que Keats disait le 24 avril 1818 à John Taylor en ces termes: « J'avais formé le projet de parcourir le nord de l'Angleterre cet été. Il n'y a qu'une chose qui puisse m'en empêcher ; je suis terriblement ignorant; je n'ai rien lu; je veux obéir aux injonctions de Salomon: Croissez en connaissances, croissez en intelligence. Je m'aperçois que les jours passés sont bien passés ; je m'aperçois que je ne puis avoir d'autre plaisir au monde que dans l'acquisition continuelle de connaissances nouvelles. Je m'aperçois qu'il n'y a d'autre but respectable que l'idée de rendre quelque service au monde. Les uns y réussissent par leur société, d'autres par leur esprit, d'autres par leur bienveillance, d'autres par une certaine faculté de donner du plaisir et d'inspirer de la bonne humeur à tous ceux qu'ils rencontrent; et il y a mille autres manières encore; tous sont dociles aux injonctions de leur nature. Pour moi, il n'y a qu'une façon. Le chemin que j'ai à suivre est celui de l'application, de l'étude, de la pensée. Je veux m'y mettre; et

dans cette intention, je me propose de vivre à l'écart pendant quelques années. Depuis un certain temps, je balance entre la jouissance exquise de la volupté sensible et un penchant vers une philosophie des choses. Si j'avais été fait pour la première, j'en serais bien aise. Mais, comme je ne le suis pas, je vais me tourner de toute mon âme vers la recherche de la seconde... » (1).

Que John Keats ait en effet balancé entre ces deux pôles, personne ne le contestera. Mais qu'il fût fait pour la contemplation philosophique et l'active morale, c'est ce dont personne ne se convaincra qui aura lu d'abord l'œuvre poétique de Keats. Il avait peur de n'être fait que « pour la jouissance exquise de la volupté sensible » qui l'isolait du reste des hommes et il s'imaginait, par une réaction naturelle, qu'il « rendait quelque service au monde » en prenant des chemins opposés.

En réalité, Keats se faisait illusion. Qui arrive à se bien comprendre? et quel poète, un jour, n'a rêvé de rompre les barrières qui l'environnent et l'isolent? On s'attendait peu à trouver ce sentiment chez John Keats. C'est un fait pourtant; dès le début de 1818, il recule devant le « fardeau du mystère » que la poésie accentue en le traduisant.

(1) Traduction Wolff.

C*est à la même époque que son frère Tom a des crachements de sang et qu'il dépérit irrémédiablement. John Keats voit la souffrance et la mort bien en face. « Il y a quelque chose de réel en ce monde », écrit-il à un ami (1).

Ce besoin de réalité trouva un autre aliment temporaire, ce fut le voyage d'Ecosse et d'Irlande qui le lui fournit.

Malheureusement — ou heureusement pour la poésie — le réel ne pouvait déjà plus rien pour Keats et la « connaissance », comme il dit pompeusement, n'était qu'une goutte d'eau sur les lourdes vagues de ses fantasmagories intérieures. Pendant son voyage, il abrita au fond de lui cette « inquiétude dont il valait mieux que ses amis fussent exempts » (2). Il en revint lassé. Il appelle ce sentiment « son indolente volupté ». Il n'a rien appris. Il est moins qu'avant prêt à se mêler aux hommes. Le 21 septembre, il avoue à Reynolds qu'il est de nouveau « la proie de ces imaginations qui sont sa seule vie ».

Parfois encore, la lueur glacée de l'intelligence traverse ses jours: « J'ai l'ambition de rendre quelque service au monde », prélude-t-il dans les mêmes termes qu'il y a quelques mois, mais il ajoute aussitôt dans le sentiment moins optimiste des desti-

(1) Lettre à Reynolds du 3 mai.

(2) Lettre à Bailey de juillet 1818.

nées prématurément flétries: « Si je suis épargné, ce sera peut-être l'œuvre des années de maturité. En attendant, je veux tenter d'atteindre en poésie la cîme la plus haute que me le permettra la vigueur que j'ai reçue en partage ».

Hélas, cette vigueur, il ne le sent que trop, s'échappe tous les jours un peu de lui, et il faut regarder « l'ambition » dont il parle dans la lettre citée comme un acte désespérée de son intelligence. Car, en fait, il s'abîme avec plus de volupté que jamais dans le luxe d'une solitude mystique. Une lettre du 24 octobre est admirable de lucidité:

« J'espère que je ne me marierai jamais... ma solitude est sublime... J'ai pour femme le rugissement du vent et pour enfants les étoiles... Dès que je suis seul, des formes d'une grandeur épique se postent autour de moi et servent à mon âme comme d'une garde de corps royale. Je me fonds dans les airs avec une si exquise volupté que ma solitude me suff'it ».

Il faut prendre cette confession à la lettre. Keats, partagé entre une intelligence qui connaît et une volupté qui transcende le savoir, abandonne sa volonté (1) et se livre, proie facile et heureuse, aux images accourues. Ainsi va se résoudre pour Keats le problème qui se posait à lui, en 1818, et c'est pour caractériser son attitude passive qu'il a adopté le joli mot d'indolence.

(1) Effet commun chez les tuberculeux.

Un sonnet de cette époque (19 février 1818) dit exactement cette attitude et devançant la confession des Odes (1819) avoue que sur le renoncement

Keats fondait un mysticisme. Ce sonnet fut adressé à John Hamilton Reynolds, précédé de quelques remarques qui ont ici leur intérêt: « Il me semble que chacun de nous, quel qu'il soit, peut, telle l'araignée, tirer de son for intérieur sa citadelle aérienne. Ouvrons notre corolle comme une fleur, soyons passifs, réceptifs...

Si ces pensées me sont venues, mon cher Reynolds, c'est grâce à la beauté de cette matinée qui a agi sur mon sentiment d'indolence. Je n'ai pas lu une seule ligne et le matin dit que j'avais raison; je ne pouvais penser qu'au matin et la grive a dit que j'avais raison; elle semblait dire...

De savoir chasse le tourment. Je ne sais rien; Mais le soir écoute ma voix. Celui qu'attriste Regret d'oisiveté ne saurait être oisif. Et il veille celui qui se croit endormi » (1).

Qu'est-à-dire : Soyons passifs, réceptifs, oisifs ? Keats résume par ces mots l'attitude de son corps et de sa raison irrémédiablement détachés du réel, et par conséquent n'obéissant plus à ses lois. Libération totale d'un organisme qu'un inflexible mal

(1) Traduction Woi.ff.

pousse à la mort; ou plutôt à ce sommeil frère de la mort et qui n'est que le prélude à la libération suprême.

Il n'y a pas que cela dans la lettre et le sonnet de Keats. Il y a aussi ce qui fait l'originalité du poète et le classe premier des modernes:

Et il veille celui qui se croit endormi.

11 veille... avant les esthètes qui vont apparaître sur les tréteaux poétiques, avant le surréalisme moderne, Keats a senti et proclamé que le sommeil est l'état poétique par excellence. L'artiste, délivré à la fois de son corps (qu'il ne sent plus) et de sa raison (qu'il a renoncée), est la proie des images comme dans les rêves nocturnes, l'homme juge réelle l'étrange irréalité des apparitions.

Keats, en 1818, après avoir obéi à l'autorité des images en écrivant cette suite de visions qu'il appelle Endymion, prend conscience de cette attitude réceptive, adopte cette « indolence » et arrive à formuler (lettre du 27 février) sa conception de l'image, c'est-à-dire de la poésie: « L'image doit surgir, briller au-dessus de la tête du poète, disparaître dans le calme bien qu'avec magnificence et enfin le laisser dans la volupté du crépuscule » (1).

(1) Keats doit être considéré comme précurseur de Timagisme moderne.

Cette volupté du crépuscule remplace pour lui, comme elle va la remplacer pour les esthètes de 1890, la représentation claire du plein-jour. John Keats est, en face de l'intellectualisme de Wordsworth, le représentant de ce mysticisme sans dieu qui fut celui des Elizabéthains et sera celui de Walter Pater. Il renoue une tradition et détourne la poésie anglaise de la voie où Wordsworth avait voulu l'engager (1).

Chose curieuse et qui sera la dernière remarque avant l'étude directe des Odes: pour Keats comme pour les Elizabéthains et les modernes cette attitude poétique fut en même temps qu'une méthode littéraire une solution du problème de leur vie.

Elizabéthains et modernes, en effet, ne séparent pas l'existence sociale où ils ne sont qu'une unité impersonnelle de la poésie où ils sont rois.

Cette antinomie n'est pour eux qu'apparente. En réalité, le poète a pour mission de retrouver sous l'uniformité rationnelle de la vie les formes originales. Sous la loi conventionnelle des hommes il

(1) Keats est cependant proche de Coleridge qui fut le collaborateur de Wordsworth Sur les rapports entre Keats et l'Ecole Wordsworthienne on lira avec intérêt la remarquable étude de Garrod. Notamment il met au point une certaine ressemblance entre le mysticisme poétique de Keats et celui de Wordsworth lorsque celui-ci oublie ses théories pour chanter « ses émotions rappelées dans la tranquillité ».

recréera la vérité divine. Son art le reliera au mystère des choses. Son action sera celle du magicien. Comme le dit Walter Pater dans un passage célèbre de la Renaissance: « Avec le sens de la splendeur de notre expérience et de sa pathétique brièveté, faisant converger tout ce que nous sommes en un effort désespéré pour voir et pour toucher, nous aurons à peine le temps de formuler des théories sur ce que nous touchons et voyons... Réussir sa vie (1) c'est brûler toujours d'une flamme de pierre précieuse, c'est entretenir l'extase... »

John Keats a, jusqu'en 1818 au moins, si bien et si naturellement entretenu l'extase en lui que son existence s'est développée sur un rythme « réussi ». Ce rythme va se briser et éclore en fleurs tourmentées, Odes sur lesquelles il convient de se pencher maintenant avec une piété simple mais attentive.

(1) Success in life. Réussir sa vie et non, comme l'écrit André Maurois qui cite cette expression à propos d'Oscar Wilde dans Etudes anglaises (p. 227), réussir dans la vie... Réussir dans la vie est un idéal respectable, mais ce n'est pas celui du poète.

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