JUSQU'EN
Si l'homme naissait avec la santé du corps et tuw' âme assurée, la poésie n'existerait pas. Une héré dite heureuse n'a jamais produit le germe de poésie. Ce n'est point John Keats qui contredira cette affirmation.
John Keats naquit avant terme (1795). Nous savons peu de choses de ses parents. Gardons-nou.. d'idéaliser l'enfance du futur poète. Il semble qu'." reçut peu de tendresse et que les caprices de son caractère purent librement se satisfaire.
La mère de John était ce qu'on appelle un tempérament. Il est difficile de dire si l'accusation d'immoralité qu'on a portée contre elle est exacte. Une chose est certaine: c'était une femme sensuelle, aimant la bonne chère et qui ne semble pas avoir
réfréné ses ardeurs (1). John n'avait que quatorze ans quand la tuberculose s'a joutant aux rhumatismes emportèrent celle qui avait trop aimé la vie, et que ses enfants avaient à peine eu le temps d'appeler maman. Georges, le frère de John Keats, dira plus tard d'elle: « Je me rappelle fort peu ma mère ». John n'en parle jamais. Il lui ressemblait et c'est d'elle qu'il a hérité sa vivacité, sa générosité, mais aussi, avec la tuberculose, une sensualité qui devait nourrir si généreusement son enthousiasme poétique.
Du côté maternel John Keats ne pouvait attendre aucun secours contre les puissances de l'ombre ; contre le mal, John Keats n'aurait que ses imaginations. Contre les tentations de la sexualité il n'aurait que les flatteuses images de ses rêves. Qui dira quelles douleurs, pareil déséquilibre dût représenter en lui? Qui le dira? Personne, mais qui lira sans préjugé « la chose poétique » de John Keats verra à chaque pas la trace de la volupté avec son rictus si voisin de la grimace mortelle.
Du côté paternel manque semblable: Thomas Keats était valet d'écurie, métier qui à cette époque n'allait pas sans une certaine noblesse, mais d'avoir été choisi par la fille de son patron comme mari
(1) Elle avait épousé un domestique de son père qui louait des chevaux. Veuve, elle se remaria mais se sépara bientôt de son second mari. On dit qu'elle vécut avec un amant, après cette séparation.
légitime ne fait honneur qu*à ses qualités physiques. C'était un beau mâle, amoureux des chevaux, et qui mourut un soir accidentellement comme il revenait de la ville (1). Ignorant ou presque, il avait peu d'ambition pour ses fils. D'ailleurs ils étaient bien jeunes lorsqu'il disparut du cercle de famille qui ne devait jamais se reformer.
Du cercle familial, John Keats s'échappa avec un sentiment de libération. Lui et son frère Georges, et plus tard le troisième frère Tom qui devait mourir bientôt de tuberculose furent envoyés à l'école d'Enfield située non loin de Londres. La façade de cette école était du plus joli xviii* siècle, et les jardins qui l'entouraient étaient charmants. La population scolaire comptait environ 70 jeunes anglais de l'âge de John Keats. Quelques anecdotes nous ont été transmises le concernant; malheureusement — il faut bien le dire — ce ne sont qu'anecdotes, souvenirs retrouvés plus tard au moment où la célébrité venue mit autour du poète une auréole. Ce que nous savons de certain c'est que Georges qui était plus jeune que John se vit obligé de venir à mainte reprise au secours de son frère en proie à des accès ou de rage ou de mélancolie.
Car déjà se manifeste chez John ce déséquilibre qui se verra en lui plus tard, et surtout à partir de
(1) On a dit qu'il était en état d'ivresse, mais cela n'est nullement prouvé.
1819, entre les heures de dépression où la mort lui fait signe, et les heures d'exaltation où l'orgueil et le désir se coalisent pour l'habiter. Quant aux lectures et aux études qu'il fit à Enfield nous en sommes réduits aux conjectures. Des événements littéraires ou politiques qui occupaient l'esprit des Anglais vers 1805 John Keats ignorait tout. L'école d'Enfield restait comme toutes les écoles de ce genre en dehors de la vie. Ce n'était pas le livre de voyage, emprunté à la bibliothèque de l'Ecole, qui pouvait lui meubler l'esprit de connaissances exactes ou immédiates. Amy Lowell cite du Directeur de l'Ecole d'Enfield un témoignage intéressant. Résu mons-le :
« John Keats était au travail avant que la classe commençât, c'est-à-dire à 7 heures; presque tous les instants de la récréation étaient occupés Je même; pendant les après-midi de congé, tandis que tous les élèves jouaient, il restait en classe, presque le seul, à faire sa traduction de latin ou de français ».
Quel genre de livres était fourni aux élèves de cette école, nous pouvons le supposer par les prix que John Keats y conquit facilement: l'un deux s'appelle le Dictionnaire des Marchandises; l'autre est l'Introduction à l'Astronomie; le troisième fut les Métamorphoses d'Ovide.
C'est en 1811 que John fut placé comme apprenti chez M. Hamond, surgeon à Edmonton. Une fois de plus la vie lui était marâtre. Une fois de plus, il ne
lui restait que ses rêves : là du moins il ne souffrait aucune barrière, aucune autorité et il était libre de commander aux choses. Sur ce point pourtant il faut s'entendre: la fantaisie de John Keats (1) n'est pas de celles qui méprisent en les ignorant les contours du réel. Jusqu'ici hérédité et pédagogie l'éloignent de ce réel sans beauté, mais il y a une chose qui l'attire, le captive et lui impose ses douces lois, c'est la nature avec ses arbres balancés, ses ruisseaux chanteurs, ses roses éphémères, ses automnes sensuels, et ses printemps troubles. John Keats y apprend avec l'oubli des hommes et des livres, une grâce en apparence libre et une beauté aux dehors de vérité : pour un poète il y a là les éléments d'une foi suffisante et d'une joie éternelle (2).
C'est autour de l'Ecole d'Enfield que le jeune garçon fait ses premiers pas dans les champs, et là qu'il entend le premier rossignol. Ses congés se passaient dans ce pays que Sir Sidney Colvin déclare « typiquement anglais, pays de sentiers ombragés par des ormes, de pâturages onduleux avec des parcs, des terrains et des maisons de plaisance... » John Keats s'imprègne de cette nature enveloppante, sans fermeté mais onctueuse et paisible.
C'est de ces images qu'il compose son univers intérieur, imposant aux formes de ses rêves la forme des réalités naturelles.
(1) Fancy, qu'il a souvent chantée.
(2) Cf. le début du futur Endymion (1818).
C'est ainsi que John Keats en qui la vérité humaine ne se revêt d'aucune beauté demande une compensation à la nature qu'il peuple de ses visions. Que cet imagisme surimposé par l'imagination du poète à la nature usurpe le plus souvent des noms grecs, c'est chose à ne pas étonner. Mais il faudra prendre garde à ne pas attribuer à l'hellénisme de Keats une valeur quelconque en dehors de cette surimposition. Keats est aussi peu que possible livresque. Il écrivait ses premiers vers et il s'enchantait de trouver dans ces rythmes et ces rimes spontanés plus de joie et de vie que dans le commerce des hommes dont tout semblait le séparer.
Les critiques se demandent comment cet autodidacte devint tout à coup poète ayant renoncé à la chirurgie et à la pharmacie.
C'était dans le cas de John Keats la seule façon de se rattacher au monde des choses que de les chanter dans leur vêtement de beauté.
Désormais et jusqu'en l'année 1819 qui est celle des grandes Odes l'existence de Keats n'est qu'un progressif détachement et qu'une purification graduelle. Il se cherche à travers les images qui accompagnent ses pas. Il croit et ne croit pas à leur réalité. C'est à ce prix qu'il est poète (1).
(1) Etudier chez un « primitif » comme Keats, une formation poétique ou intellectuelle ne mène à rien. Aray Lowel ne vous satisfait pas, Wolff s'embarrasse et nous embarrasse.
Londres, des littérateurs, des peintres, des soirs mélancoliques et fiévreux, et voici que les années passent et John Keats s'aperçoit vite que la seule réalité qui à travers les indécisions et les erreurs demeure cependant, c'est le poème, et seulement le poème. En mars 1817 paraissait le premier recueil de ses vers. 11 contenait beaucoup de vers inspirés par les circonstances, par les rencontres, par les livres. Mais on y respirait un parfum étrange, une jeunesse mélancolique s'y levait, la mort y paraissait sous les noms et les enjolivements de la volupté, A côté des grâces de l'adolescence il y avait des appels d'un désespoir contenu:
O Solitude! Si je dois avec toi vivre...
Il y avait surtout les délices des champs et de» bois humides et la joie pure
de prier.
Dans le sourire bleu du large firmament.
Déjà on percevait nettement dans cette poésie qui semblait ramener l'esprit aux métaphysiciens du XVII* siècle et à Spenser, un élan vers la pureté.
A ce point de vue, un long poème du recueil est particulièrement significatif, c'est Sommeil et Poésie qui prélude aux grandes Odes, bien que sa longueur verbeuse et confuse ne permette pas encore
«les conclusions définies. Mais qu'il est entraînant, prophétique, et déjà Keats invoque une puissance qui va devenir son abri et sa sauvegarde:
O Sommeil, calme sous sa couronne de pavots, A qui je dois beaucoup de ce qui est bien venu
[d€Uis mes chants