L'ODE A PSYCHE
L'Ode à Psyché est du mois d'avril. On la considère habituellement comme inférieure aux autres. Elle marque cependant le désir qui est venu à Keats d'écrire une poésie sans contenu intellectuel, et à ce point de vue doit arrêter notre attention.
Cette Ode commence par une vision: le poète erre dans une forêt lorsque, défaillant de surprise, il aperçoit deux êtres couchés côte à côte sur l'herbe épaisse, sous un toit de feuilles, près d'un ruisseau: l'Amour et Psyché sont endormis parmi les fleurs, « sans voix » dont l'œil est un « parfum ». Vision d'une qualité purement anglaise aussi peu grecque que possible, annonçant la peinture préraphaélite celle d'un Millais par exemple par la qualité même du paysage, celle d'un Watts par le sjinbolisme des
pereonnages mythiques (1). Il convient de remar- {[uer avec insistance que le point de départ de cette Ode n'est pas une image hellénique, en dépit du titre (Ode à Psyché) mais à l'opposé une image que ne désavouerait ni un Elizahéthain, ni un poète métaphysique, ni un Rossetti, ni un moderne. La sensualité de cette image a quelque chose de morbide, mêlé à quelque chose d'étrangement pur et chaste: ces corps nus, bras enlacés, lèvres entr'ouvertes, baignent dans le sommeil paisible du rêve. Keats transpose en les purifiant des images qu'une « souvenance chère » lui propose.
On voit que le contenu intelligible est nul. Nous sommes véritablement dans ces eaux troubles et magnifiques d'un lyrisme pur. (Les critiques sont injustes en général sur cette Ode. Ils lui reprochent de la confusion, du désordre, de la préciosité).
Sur l'image-force du début se greffe naturellement un essai d'interprétation. C'est l'irruption de l'intelligence au milieu de la fantasmagorie du rêve. Ce que vaut cette interprétation est une question délicate et sans doute sans réponse. Essayons cependant.
Des deux personnages évoqués un seul l'intéresse.
(1) De Millais, je pense à la mort d'Ophélie où se retrouvent le « toit de feuilles » et les fleurs « dont l'œil est un parfum ». De Watts, je pense aux diverses allégories de l'Amour, de la Mort, de l'Ame, etc..
c'est Psyché « venue tard dans l'Olympe pâli ». De l'enfant au carquois, il ne sera plus question. Que faut-il voir sous le symbole de Psyché? D'abord, très nettement une forme surnaturelle négligée par les hommes qui réservent leur adoration à des dieux différents. (Ni chœurs de vierges, ni encens, ni prophète ne font monter jusqu'à cette Psyché le moindre soupir). Ensuite Psyché représente une force extérieure, cachée au plus profond du poète qui s'écrie:
Je te uois, je te chante, par mes yeux inspirés.
Et pour mieux marquer que cette force se cache aux yeux des hommes, qu'elle n'est autre chose que .sa solitude féconde, créatrice d'images, Keats s'écrie :
Oui je serai ton prêtre et bâtirai ta châsse En quelque endroit inviolé de mon esprit. Où des pensers d'une douce douleur jaillis. Murmureront comme des pins quand le vent
[passe.
Dans cette solitude, c'est encore une vision d'indolente volupté que, revenant au thème initial. Keats voit se lever parmi les fleurs irréelles. Il est tellement vrai que Keats, sans bien s'en rendre compte, revient au thème générateur que VOde se termine sur cette espérance: dans la solitude où
Psyché a fixé sa résidence l'Amour saura se glisser et mêler de nouveau à celle de Psyché sa chaste et vibrante nudité.
Etrange poème vraiment, où Keats ayant essayé de dissocier de Psyché, pensée pure, l'Amour, impossible réalité, se voit contraint et conmie malgré lui, de les rapprocher et de subir leur exquise union.
Telle est l'interprétation intelligible qu'une analyse patiente peut fournir. Il va sans dire que ce contenu est très léger, impalpable presque, qu'il est (porté, amalgamé par VOde, comme une poudre dissoute dans une liquide précieux. Tel qu'il est, ce poème révèle donc une orientation nouvelle que semble vouloir prendre l'art de John Keats, dont la solitude a goût de mort: retrouver un symbolisme mythique par lequel s'expliqueront les forces les plus mystérieusement latentes en nous et grâce auxquelles Keats, comme tout poète qui est autre chose qu'un versificateur, espère se concilier ces mêmes forces redoutables qui tuent.
La poésie est replacée au cœur même de la vie ou plutôt elle devient la vie même. Paradoxe étrange, mais révélateur: en devenant comme disait Walt Whitman, le pouls de la vie, le poème touche à la mort qui n'est que la vie délivrée. Ici encore, Keats est le précurseur de la poésie actuelle, du moins a-t-il indiqué la voie aux poètes qui revenant à une sorte d'attitude primitive, considèrent et pratiquent l'art des vers non plus comme un
métier (1) mais comme une magie. La qualité valéryenne des vers de VOde à Psyché n'échappera à personne, pensons-nous.
(1) Au sens où Boileau disait: « Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage ».