‹ John Keats et les odesChapitre 7 sur 18 · L'ODE A UN ROSSIGNOL · texte numérisé non relu

L'ODE A UN ROSSIGNOL

Comme la précédente, cette Ode commence par une hallucination, non point des yeux cette fois, mais de l'oreille. Keats décrit d'abord l'état de demi anéantissement où le plongent l'oppression de son cœur, l'apathie de sa raison, état physiologique à la fois et émotif qui lui est devenu très familier, si familier qu'il l'appelle, dans une de ses lettres, « mon humeur 1819 ». Dans cet état de dérationalisation, Keats recueille sur sa chair malade le chant d'un rossignol comme un excitant d'une telle puissance qu'il lui fait souhaiter l'ivresse, et non pas l'ivresse intellectuelle mais vraiment celle qui rend halluciné et oblitère le monde des choses réelles.

La seconde strophe décrit ce rêve qui parti de la Provence porte le poète jusque dans la Grèce mythique pour le ramener au sein des forêts obscures de son pays où la solitude est douce.

Là seulement (et non point en Grèce), Keats se

sentira chez lui, tel le rossignol qui chante dans les ramures, oublieux de la fatigue, de la fièvre, de l'inquiétude qui sont le partage des hommes.

La strophe 4 commence par ces mots: « Away, Away », que les traducteurs semblent se refuser à comprendre (1). Ils signifient que le poète repousse la coupe de vin qu'il a d'abord appelée à son aide pour ne demander qu'à la seule poésie le remède nécessaire à son mal. Malgré l'insuffisance des moyens intellectuels à sa disposition (2) retenons bien cet aveu, le poète se trouve immédiatement transporté dans un monde platonicien où la Lunereine trône au milieu d'une cour de fées. Mélange contestable de souvenirs livresques et de folklore anglais. Ce qui est nettement personnel dans cette vision, c'est une ambiance d'amoureuse mollesse réalisée par les moyens les plus simples.

Tender is the night,

amoureux est le soir. C'est à peine si Keats ne dit pas que la Lune tient une cour d'amour où Keats est le seul admis à ses rites secrets. Voici donc le poète ravi au monde réel et, comme dans VOde à

(1) E. de Clermont-Tonnerre par exemple qui, entre autres perles, traduit ce vers:

Awayl Away! for I ivill fly to thee

« Loin, loin d'ici! car je vole vers toi... »

(2) Though the dull brain perplexes and retards.

Psyché, plongé dans la contemplation d'un s>Tnbole d'amour. La strophe 5 se relie assez mal aux précédentes:

Sur la terre je ne distingue pas les fleurs, Ni le doux encens qui sur les ramures flotte, Mais la nuit embaumée exhale les odeurs Enivrantes...

On comprendrait mal ce rappel des sensations terrestres dans le ravissement où Keats se complaît si cette cinquième strophe ne décrivait justement le paysage préraphaélite, dont il a déjà été question, qui, une fois de plus, est à la base de l'expérience mystique de Keats. C'est le printemps; bien que le poète ait quitté la terre, un lien ténu mais délicieux l'y rattache, la nuit embaumée, image même de voluptueuse solitude. Keats respire plus calmement; il semble que le mal fasse trêve en lui. Dans cette eurythmie du corps et de l'âme

Mourir ce soir serait une douce caresse...

On voit jusqu'à quel degré de volupté Keats poussait l'extase. Comment serait-il possible de parler de son hellénisme, alors que nous avons là l'exemple le plus frappant qui soit d'une expérience mystique sans dieu, à base d'exaltation sensuelle ? Keats savoure l'idée de sa mort personnelle comme la seule volupté qui lui semble permise; et c'est par contraste que le jeune poète pense à l'immortalité du rossignol (qui n'est ici, bien entendu, qu'un svmbole).

Ce n'est pas toi qui dois mourir, immortel joise au lui dit-il en un vers qui serait une bien piate tautologie s'il ne renfermait toute l'amertume d'une âme prise en un corps déjà hors de la vie réelle. Cette âme que Keats voudrait éternelle, nous la voyons comparée à Ruth nostalgique parmi les blés étrangers, à l'orientale penchée à la fenêtre de sa magnifique prison, devant les flots menaçants. Pourquoi les critiques ont-ils éprouvé une certaine gêne à expliquer cette strophe septième? En vérité, on hésite par pudeur à traduire en termes rationnels ce qui est vision chez Keats: de même que le rossignol charme sa solitude ce soir, de même au cours des âges il a charmé des âmes semblables à la sienne, celle de Ruth ou celle des femmes captives d'Orient.

Qu'on ne dise pas: ce sont là souvenirs de lectures favorites, Bible et Contes des Mille et Une Nuits. Keats n'est pas livresque, il ne soutient pas un développement lyrique par des exemples. Il est mystiquement inspiré et il projette hors de lui pour s'exprimer des symboles où, à son insu, s'inscrivent les traits de sa nature la plus secrète.

Et lorsque VOde se termine sur cette question que le poète se pose à lui-même:

Etait-ce illusion? Est-ce ce rêve éveillé? Veillé- je ou si je dors,

il convient de prendre à la lettre le doute dans lequel le laisse le poème qu'il vient de vivre.

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