Voir, plus haut, page
qui employa d'une manière continuelle et exagérée les procédés dont les écrivains antérieurs n'avaient fait qu'un usage modéré. Un seul passage suffira pour montrer la valeur quantitative et spécifique de son style :
Seeinge (most mercylesse misteris)| neither my person can please you,| neither my liuinge lyke you,| neither my calling content you,| neither my singular affection towards you cause you to requite it with lyke loue, I meane vtterly to abandon the place of your abode, & to bestow my selfe in some sutch fare country, whyther not so much as y° report of your vertue and beuty shall come : hopinge therby somwhat to appease my paine and asswage the rygour of my raginge loue. For] as the sence of seeinge is most sharp,| so is that paine most pinching,| to see the thing one seeketh, and cannot possesse it.| Lyke as] the Greyhounde is greeued to see the Hare, if hee bee kept in slippe,| and the Hauke the Partridge, if she bee tyed in lunes,| and as the common saying is] y‘ which the eye seeth,| the hart geeueth.| Likewise| to heare of your happie marriage with some other, would bee litle better then death vnto mee,| to think any other should enioy that which by law of loue is proper to my selfe :| and to heare of your vnlucky linking with any, would bee death it selfe vnto mee,| to thinke that my only ioy should liue in annoy. Therfore I thinke the best way to mitigate my martirdome, is to absente my selfe from both hearing and seeing. I could reaue my self of life,| and so rid my selfe of strife,| but alas to imbrue my hands with mine owne bloud, would but bring| to my body destructron,| to my soule damnation,| to my friendes desolation,| and to your selfe defamafion 1.
Nous trouvons là, on le voit, non seulement le balancement, les allitérations, rimes, assonances et consonances, mais encore les antithèses et les comparaisons. Et — chose plus importante — ces procédés ont été employés tout aussi fréquemment que chez Lyly. Cela est si vrai qu'un lecteur
1. Pettie, His Petite Pallace of Pleasure (Curiatius and Horatia), pp. 144-145.
non prévenu pourrait fort bien prendre le passage précédent pour une page de l'Euphues. Avec Pettie, l'euphuisme, on doit l’affirmer, a atteint son plein développement, et Lyly — c'est la conclusion à laquelle je voulais en venir — pour écrire la langue que l’on a si longtemps considérée comme de son invention n'a eu qu’à imiter le modèle parachevé que lui offrait le Petite Pallace oj Pleasure. Si, après l'étude qui vient d’être faite, il pouvait encore être question d’inventeur de l’euphuisme, c’est Pettie et non Lyly qu'il faudrait nommer.
Mais alors, dira-t-on, pourquoi ce nom d'euphuisme qui semble faire de ce style une singularité de l'Euphues ? Rien, en effet, ne justifie l'emploi fait de ce mot par la critique moderne. Les contemporains de l’auteur, mieux informés, en usaient autrement. Pour eux, l'expression ne s’applhiquait pas à l’ensemble des caractères du style de Lyly : elle ne désignait même pas tel ou tel des éléments que nous avons analysés ; elle satirisait simplement la tendance qu'avait Lyly à glisser parmi ses comparaisons avec l'histoire naturelle des faits de nature inventés. Les gens qui, du vivant de notre auteur, ont fait une allusion directe à l'euphuisme
n'ont relevé ni les procédés structuraux — ils étaient les premiers à les adopter, — ni l'emploi des comparaisons — ils le trouvaient parfaitement légitime t ; — ils ont seule-
1. Pour ne prendre qu’un exemple, Harvey, qui a ridiculisé l’euphuisme avec le plus d’animosité, a, dans son style, le balancement, les cliquetis de mots, les antithèses, même les comparaisons avec l'histoire naturelle : «< May I craue pardon at this instant, as well for enditinge, that is vnwoorthy to be published, as for publishing, that was vnwoorthy to be endited » (rime marquant balancement). « Vile actes would in some respectes, rather be concealed, then recorded; as the darknesse of the Night better fitteth the nature of some vnlucky birdes, then the brightnesse of the day »
ment tourné en ridicule certaines comparaisons évoquant des animaux, des plantes ou des minéraux par trop fabuleux; ils ont surtout cherché à dévoiler la fausseté de ces comparaisons {
« L cannot stand nosing of Candlestickes », disait Harvey (l'inventeur du mot euphuisme)?, « or euphuing of Similes, alla Sauoica :8 it might happly be done with a trice: but euery man hath not the guift of Albertus Magnus : rare birds are dainty ; and they are queint creatures, that are priuiledged to create new creatures. When I haue a mint of precious stones; & straunge Foules, beastes, and fishes of mine owne coyning, (1 could name the party, that in comparison of
(balancement et antithèse). « Greene (although pitifully blasted, & how woefully faded ?) still flourisheth in the memory of some greene wits, wedded to the wantonnesse of their owne fancy » (rimes, jeu de mots, allitération). « Venome is venome, and will infect : when the Dragons Head spitteth poison, what mischiefe may lurke in the Dragons tail ? » (antithèse et allusion à un fait de nature tenu pour vrai à l’époque). « And request the one, to do vs reason, in shame of Impudency : and beseech the other to do vs right, in reproach of Calumny » (antithèse, balancement marqué par la rime), etc., etc. Ces exemples ont été relevés dans deux pages seulement (#oure Letters, and Certaine Sonnets, Works, I, 155-157).
14. Sidney seul semblerait faire exception. Dans son Apologie for Poetrie (p. 58), critiquant la diction de son temps, il a relevé l'habitude de « coursing of a Letter, as if they were bound to followe the method of a Dictionary » et l’abus des « Similiter Cadences ». Mais ce passage s’applique aussi bien à la poésie qu'à la prose et ne vise pas, en conséquence, directement les euphuistes. D'autre part, Sidney a un paragraphe spécial pour les similitudes : « I thinke all Herbarists, all Stories of Beasts, Foules and Fishes, are rified up, that they come in multitudes to waite upon any of our conceits ». De même, dans le troisième sonnet d’Astrophel, il a seulement satirisé les « strange similes » qui
enrich each line, Of herbes or beastes which Inde or Afrike hold.
2. C’est en effet dans l’Aduertisement for Papp-hatchett, écrit en 1589, qu’apparaissent pour la première fois les mots Zuphuisme (Works, II, 131), euphuing (II, 125, 131) et euphued (II, 219, 220). Euphuisme se trouve encore dans les Foure Letters (1592) (Works, I, 202) et dans Pierces Supererogation (1593) (II, 227, 234); le mot euphuistes n’a été employé par Harvey qu’une fois dans Pierces Supererogation (II, 223).
3. Allusion au séjour de Lyly dans le Savoy (Voir plus haut, pages 41, 43). Pourquoi Harvey rapproche-t-il dans sa pensée l’euphuisme et l’hospice où il avait connu Lyly, je ne le sais pas au juste; peut-être faut-il entendre que c’est dans le Savoy que Lyly s'était vanté de dépasser Pline par l’étrangeté de ses inventions (Voir citation dans le texte).
his owne naturall Inuentions, tearmed Pliny a barraine woombe;) &c. » 1.
Et encore
« I wis it were purer Euphuisme, to winne hoony out-of the thistle; to sweeten Aloe with sugar; to perfume the stimking Sagapenum with muske; and to mitigate the heat of Euforbium with the iuice of the Lilly » ?.
C'est presque dans les mêmes termes que l’auteur de Martine Mar-Sixtus vilipende les auteurs qui font de l'esprit et écrivent des pamphlets amoureux (c'est-à-dire Lyly et ses imitateurs) :
« If any man bee of a dainty and curious eare, I shall desire him to repayre to those authors; euery man hath not a Perlemint, a Fish-mint, nor a Bird-mint in his braine, all are not licensed to create new stones, new Fowles, new Serpents, to coyne new creatures &c. »3.
Nash, de son côté, se défendant de copier le style de son ami Lyly, s’écrie
« Do I talke of any counterfeit birds, or hearbs or stones 4 ? »