‹ John Lyly: Contribution à l'histoire de la Renaissance en AngleterreChapitre 82 sur 321 · Acte V, sc. iii · texte numérisé non relu

Acte V, sc. iii

te vouloir toujours du bien t ». C’est, on en conviendra, un amour assez étrange. Il semble être et ne pas être; l’un des amants nie qu'il ait existé et l’autre ne contredit pas à celte dénégation. Et pourtant l'amante est capable de jalousie. Mais cette jalousie ne s'exprime pas aux moments où elle aurait le plus de raisons de s'affirmer. Ceux enfin qui dans la pièce connaissent le plus intimement ces amants bizarres semblent ignorer cet amour ou n’en pas tenir compte. Comment expliquer ce mystère ? Car c'est là, on le pressent, que doit être cachée la clé de l’allégorie tout entière.

La solution du problème nous est fournie par Lyly luimême et, pour la découvrir, il n’est besoin que de savoir lire la pièce. À côté de l’allégorie politique, il existe une seconde allégorie que l’on a qualifiée de physique. Tellus et Cinthia ne sont pas seulement des personnages humains; elles ont conservé, en outre, la plupart des attributs ou des caractéristiques que la mythologie et l'astronomie leur assignaient. Cinthia, c'est la Lune avec ses phases, son influence sur les marées, sur les végétaux et sur les êtres vivants ?; Tellus, c'est la Terre, dans toute sa fécondité « son corps est orné de belles fleurs et ses veines sont des vignes, produisant une douce liqueur pour les esprits les plus lourds, ses oreilles sont le blé qui donne la force, sa chevelure est l'herbe qui donne l'abondance. L'’encens et la myrrhe s'exhalent de ses narines et tous les sacrifices des Dieux naissent de ses entrailles 3 ». Chose assez curieuse, celte allégorie, bien qu'elle ait été signalée par tous les

1. « Ah Endimion, now I know thee and aske pardon of thee: suffer mee still to wish thee well » (V, iii, 193-194).

9,Acte: LT, sc. 1, 30-70,

3. « Is not my beauty diuine, whose body is decked with faire flowers, and vaines are Vines, yeelding sweet liquor to the dullest spirits, whose eares are Corne, to bring strength, and whose heares are grasse, to bring abundance? Doth not Frankinsence & Myrrhe breath out of my nostrils, and all the sacrifice of the Gods breede in my bowels? » (I, ii, 19-24).

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critiques, a été totalement négligée par ceux qui ont cherché à expliquer le sens caché de la pièce. Il faut pourtant admettre que Lyly avait une intention en la surajoutant à la fiction politique ; car elle est exposée avec force dès le début et elle reparaît sans cesse, jusqu'au bout, dans des allusions, dans des images, comme si l'auteur prenait soin de la rappeler au spectateur afin que le sens en fût toujours présent à l'espritt. Et en effet, elle joue un rôle essentiel. Elle sert à préciser le caractère de la rivalité entre Cinthia et Tellus. La première est l’astre resplendissant des nuits ou le symbole de la froide chasteté; Tellus, au contraire, est la déesse que la mythologie gréco-romaine identifie avec la Nature ou Magna Mater ; c'est la mère universelle de tous les êtres et « infinies », en effet, « sont ses créatures ? » ; elle personnifie la Maternité de même que Cinthia personnifie la Chasteté.

A la clarté de cette révélation, tout s'explique: les inconséquences que nous avions signalées tout à l'heure tombent d'elles-mêmes. Endimion se trouve tiraillé entre deux

1. « That fish (thy fish Cynthia in the floode Araris) which at thy waxing is as white as the driuen snowe, and at thy wayning, as blacke as deepest darknes » (II, i, 31-83).

« Suffer me therefore to gaze on the Moone, at whom, were it not for thy selfe, I would die with wondering » (II, i, 98).

« Your highnes, on whose handes the compasse of the earth is at commaund, (though not in possession) » (III, i, 28).

« When shee whose figure of all is the perfectest, and neuer to bee measured — alwaies one, yet neuer the same — still inconstant, yet neuer wauering — shall come, etc. » (III, iv, 155-157).

« Thou hast threatned to turne my course awry... but knowe... that Cynthia, beeing placed for light on earth... » (V, iii, 24-27).

« Thou mightest haue commanded Tellus whome nowe in stead of a Mistris, thou shalt finde à tombe » (II, iii, 26).

« From her [Tellus] gather wee all our simples to maïintaine our sorceries » (II, iii, 88).

« Yet were it possible that in so heauenlie thoughts as yours, there coulde fall such earthly motions as mine » (V, iii, 75).

2. Ne dit-elle même pas en propres termes qu'Endimion est son fils, quand elle ajoute: « Without which neyther thou, nor Endimion, nor any could loue or liue » (I, ii, 25)? Le mot « which » est, cela va sans dire, employé selon l'habitude élizabethaine pour « who » et Se rapporte à Tellus.

amours qui ne sont pas de même nature. L'un, celui qu'il éprouve pour Cinthia, est fait d’adorations muettes, de soupirs et de désespérances ; il touche presque à l'amitié, et c'est en amitié qu'il se résoud : c'est l'amour des sonnelttistes, le seul admis à la Cour, le seul amour vrai selon le code de la société polie. L'autre, l'amour que Tellus éprouve pour Endimion, est l’amour naturel ou maternel ; il est violent, physique; c'est une « brûlure continuelle dans les entrailles, presque un éclatement de chaque veine? » — mots, soit dit en passant, qui eussent dû suffire pour déterminer les relations entre Endimion et Tellus, car ils peignent avec une précision remarquable le genre d'affection que peut éprouver une mère pour l'être auquel elle a donné le jour au milieu de la souffrance. C'est parce que ces deux amours peuvent coexister sans forcément se heurter que les personnages de la pièce ne songent pas à un conflit possible et l'attitude d'Endimion vis-à-vis de Tellus ne présente plus d'ambiguïté : un fils peut à la fois assurer à sa mère qu'il l'aime toujours et lui faire, en même temps, un demi-aveu des projets amoureux qu'il caresse en son cœur. La jalousie de Tellus devient également compréhensible, si nous y voyons la colère secrète d’une mère qui se voit enlever son fils par la femme qu'elle déteste.

Mais alors, pourquoi Tellus s'exprime-t-elle, par moments, comme une véritable amoureuse ? La raison en est évidente. La situation dramatisée par Lyly avait un côté

1. Il faut en effet noter que, à aucun moment, Endimion ne manifeste des sentiments d'affection à l’égard de Tellus.

2. « Besides, what mettall was shee made of (be shee mortall) that is not affected with the spice, nay, infected with the poyson of that (not to be expressed, yet alwaies to be felt) Loue? which breaketh the braines, and neuer brooseth the browe; consumeth the hart, and neuer toucheth the skinne ; and maketh a deepe wounde to be felt, before any skarre at all be seene... Feeling a continuall burning in all my bowels, and a bursting almost in euerie vaine, I could not smoother the inwarde fyre, but it must needes bee perceiued by the outwarde smoke.. » (V, iii, 85-100).

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fort délicat, presque épineux. Nous ne devons pas oublier qu'Elizabeth avait neuf ans de plus que Marie Stuart et qu'il fallait, à tout prix, faire oublier à la reine cette gênante supériorité que lui donnait la fuite du temps. L'auteur a usé d'un subterfuge simple, mais efficace : il a effacé cette malencontreuse différence d'âge en accordant aux deux femmes une égale jeunesse. Ce rajeunissement, à son tour, a offert une occasion de flatterie que Lyly n'a pas manqué de saisir. En jouant un peu sur le mot love, il était facile de transformer l’antagonisme d’'Elizabeth et de Marie en une rivalité amoureuse. Montrer le triomphe de la reine sur une mère neût pas élé très flatteur ; montrer qu'Elizabeth avait su, par la seule force de ses charmes, arracher Jacques d'Ecosse — car nous pouvons maintenant donner ce nom à Endimiont — à une rivale pleine d’attraits,

1. Si le portrait d'Endimion était juste le contre-pied de celui de Leicester, il correspondait fort bien, au contraire, à la physionomie bien connue de Jacques. Le roi d’Ecosse, au moment où la pièce fut jouée, avait environ dix-neuf ans. L’éloignement des affaires, dans lequel il avait été tenu par des régents trop ambitieux, est représenté dans la pièce par la vie solitaire qu'Endimion a passée dans une grotte (II, i, 41). D'ailleurs, il était timide, de santé délicate. tous traits que nous avons trouvés, on s’en souvient, chez Endimion. Il fuyait la compagnie des dames; il détestait la danse et la musique, les conversations amoureuses et les mignardises de cour — particularités assez frappantes chez un gentilhomme de l’époque, pour que les mots: « Whom bhaue I entertained but mine owne thoughts, and thy vertues? What companie haue I vsed but contemplation ?.… I am that Endimion.. who diuorsing himselfe from the amiablenes of all Ladies, the brauerie of all Courts, the companie of all men, etc. » (II, i) eussent une signification piquante pour les spectateurs. Endimion, en outre, est vis-à-vis de Cinthia dans un état de dépendance : « such a difference hath the Gods sette between our states, that all must be dutie, loyaltie, and reuerence » (V, iii, 168-169) de son côté. Sans insister sur le double sens qui peut s'attacher au mot « state », cette phrase décrit très exactement la différence qu'il y avait entre le petit roi d’Ecosse et la puissante reine d'Angleterre (Cf. Green, History of the English People, III, 88), laquelle revendiquait un droit de suzeraineté sur l’Ecosse. D'ailleurs, Jacques n'avait droit au trône d’Ecosse que par sa mère, et Marie Stuart elle-même ne se faisait pas faute de lui rappeler cette tache originelle (Labanoff, Lettres, Instructions, elc., VI, 103, 143; Raumer, Queen Elizabeth & Mary, 351). Enfin, dans les sept années dont parle Endimion et qu'il se fiatte d’avoir consacrées au service de Cinthia, on serait tenté de voir une allusion aux sept années qui s'étaient précisément écoulées depuis le jour de son émancipation, en 1578, jusqu'au moment où la pièce fut jouée.

c'élait atteindre le point sensible dans la vanité de la vieille coquette. Et pour obtenir cette fiction, Lyly a mis dans la bouche de Tellus quelques phrases empruntées au jargon amoureux de l’époque et qui, sans détruire l'idée de maternité que l'auteur avait nettement posée dans l'allégorie physique, ont suffi pour créer une certaine ambiguïté dans les relations réciproques des trois personnages !. Cette subüilité, assez peu conforme aux habitudes modernes, a contribué, pour beaucoup, à nous rendre difficile l'explication de l’allégorie; mais elle est bien caractéristique de l’époque, et, pour les déchiffreurs de la Cour, elle ne fut certainement pas l’un des moindres charmes de la pièce.

Maintenant que nous avons reconnu les protagonistes, l'allégorie est aux trois quarts expliquée. Car, en établissant qui étaient les personnages historiques cachés sous les noms fictifs, nous avons en même temps déterminé les liens qui les unissaient, et nous les avons campés dans l'attitude qui dut être la leur dans la vie réelle. Si nos iden- Ufications et nos déductions sont justes, nous ne devrons donc éprouver aucune difficulté à retrouver les événements qui avaient ainsi éloigné ou rapproché ces personnages. Et en effet, il n'y a eu qu'un seul moment où Jacques se soit trouvé entre Marie et Elizabeth dans la situation qui est celle d'Endimion entre Tellus et Cinthia : c'est lorsque, abandonnant sa mère, il conclut avec Elizabeth le traité d'alliance qui lui assura le trône d'Angleterre. Que ce soit là le sujet tant cherché de l'allégorie d'Endimion on n’en

1. Il faut dire aussi qu’une pareille idée n’avait rien de choquant pour les gens de l’époque, lesquels avaient évidemment une conception particulière de l'amour et de la morale (témoin Philippe II, qui avait songé très sérieusement à épouser sa fille). Jacques ne s'était-il pas lui-même intitulé « le fidèle chevalier de sa mère » (Lettre de Fontenay à la Reine d'Ecosse, citée par Froude, History of England, XI, 449) ? Et, d'autre part. le projet d'association de la mère et du fils sur le trône d'Ecosse (V. page 171) ne pouvait-il pas être symbolisé par une sorte d'accord entre les deux personnages ?

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peut plus douter, dès que l'on compare les faits historiques el les incidents de la pièce. La correspondance entre eux est parfaite et l'on peut suivre, d'acte en acte, les différentes phases de la négociation et ses effets : raconter cette négoclation c'est en quelque sorte faire au fur et à mesure l'analyse de l'intrigue.

C'est peu de temps avant la représentation d'Endimion que s'était produit cet événement mémorable. À vrai dire, l'idée d'une alliance entre les deux pays voisins n'était pas nouvelle : depuis longtemps déjà, il était question de conclure un traité avec l'Ecosse, d’après lequel Marie serait relâchée et replacée sur le trône conjointement avec son fils t. Mais Jacques voyait sans enthousiasme une combinaison qui le rejetait au second plan et pensait, non sans raison, qu'en traitant seul il pourrait obtenir pour son partage le titre tant convoité d'héritier présomptif d'Angleterre ?. Malgré les engagements pris vis-à-vis de sa mère, il s'offrit à Elizabeth. Il l'assura de son dessein de « faire tout ce qui luy plairoit », promettant de « laisser toutes praticques et intelligences avec tous les princes du monde, quelzqu'ilz soient, pour se gouverner et conduyre à son contentement et vollonté 3 ». Et pour prouver sa bonne foi, il fit proposer par Gray, son médiateur en cette affaire, de consolider l'alliance par un mariage : il se déclara prêt à épouser la reine #. Elizabeth, qui savait par expérience tout

On en parlait déjà en 1581 (Voir Froude, History of England, IX, 53).

. Froude, History of England, XI, 490, 498.

. Teulet, Relations Politiques, &c., III, 291.

En 1582/3, on parlait déjà d’un mariage entre Elizabeth et Jacques. Le 28 janvier 1582/3, le roi de France écrivait à Castelnau de Mauvissière : « J’ay aussy veu par la lettre qu’avez escripte à la Royne, ma dame et mère, la négociation que l’on mect en avant de marier ladicte dame Royne d'Angleterre avec mon nepveu le roy d'Escosse. Cette nouvelle praticque les pourra encores quelque temps entretenir en espérance en Angleterre et en Escosse, ne doutant pas qu'icelle dame Royne, selon qu'elle à accoustumé, ne soit bien contente que le bruict en soit, car cela ne peult que servir à ses affaires » (Teulet,

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le parti que l’on pouvait tirer de semblables espoirs matrimoniaux, ne découragea pas le prétendant. Jacques, transporté, lui écrivait des « lettres pleines de tendresses t ». Bientôt ce ne fut plus un secret pour personne que le prince d'Ecosse était entièrement « à la dévotion » de la reine d'Angleterre ?. Mais, en même temps, l'ambitieux calculateur, avec cette duplicité qui était déjà un des traits de son caractère, faisait mander à Marie qu'il « n'aymait rien tant qu'elle au monde # », et dans les lettres qu'il lui écrivait il se montrait le plus affectionné des fils 4.

Ce rôle de Janus est précisément celui que joue Endimion au début de la pièce. Il trahit Tellus pour rechercher l'amour de Cinthia, car il est « décidé soit à mourir, soit à posséder la Lune elle-même 5 ». Et il énumère les preuves qu'il a déjà données de son dévouement à la nouvelle idole. Ces preuves, on le remarquera, sont d'ordre politique autant que d'ordre sentimental. S'il a, ainsi qu'il sied à un amoureux, manifesté en toute occasion son admiration pour la beauté, les vertus et l'incomparable perfection de Cinthia, il en apprécie tout autant « le merveilleux gou-

Relations politiques, etc., III, 170). Au mois de mars, Mendoza signale aussi ce bruit : « The Queen cannot get on without marriage negociations, and she is carrying them on now with the King of Scotland » (Calendar of State Papers in the Archives of Simancas, III, 449). Et enfin, au mois d'août 1584, Fontenay annonçait la nouvelle à la reine d’Ecosse : « Madame, non obstant ceste honneste response, Sir R. Melville et aultres conseillers d’Estat m'ont asseuré qu'il faict traicter par Gray son marriage avec la Royne d'Angleterre. Le Comte d’Arran luy ayant persuadé de le faire s’il se veult asseurer la couronne d'Angleterre » (Cité par Froude, History of England, XI, 462). Au mois de mai, Burghley fit même courir le bruit que « le trône serait maintenant consolidé, puisque la reine se proposait d’épouser le roi d'Ecosse » (Calendar of State Papers in the Archives of Simancas, III, 466).

1. Calendar of State Papers in the Archives of Simancas, III, 466.

2. Castelnau de Mauvissière au roi (Teulet, Relations politiques, III, 204-205).

3. Castelnau de Mauvissière au roi de France (25 novembre 1584) : « D'aultre costé, ledict Gray me dict et me mande souvent que son maistre n’ayme rien tant au monde que la Royne d’Escosse, sa mère, etc. » (Teulet, Relations politiques, III, 325).

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