‹ John PayneChapitre 12 sur 105 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

La période de la prose. — Les traductions.

On doit remarquer que Payne n’écrivit pas de vers originaux pendant une longue période de vingt-deux ans. Pendant ce temps il semble que son inspiration poétique fût tarie. Nous en avons déjà suggéré quelques causes. Peutêtre faut-il en chercher la raison dans l’indifférence blessante du public. Dans son autobiographie écrite en septembre 1902 Payne dit : « J’approche de la fin de ma journée de travail. J’ai eu soixante ans il y a quelques jours, le 23 août, et n’ai encore en rien donné au monde la mesure de mes facultés réelles (surtout en poésie) pour avoir manqué de cette modeste mesure d’éloges, qui sont à la production esthétique ce que la clarté du soleil est à la végétation et sans lesquels nul artiste ne peut donner ce qu'il a de mieux en lui ».

Pendant ces années Payne fit des traductions monumentales de diverses langues. Il avait commencé cependant sa : traduction des Mille Nuits et une Nuit avant 1881. Les histoires bien connues d’Aladin ou la Lampe merveilleuse, Zein UL Asnam et Le Roi des Genii ne se trouvent pas dans ses Nights par la simple raison que Payne n'avait pu trouver aucun manuscrit arabe qui les contiînt. Grâce à l’amabilité de M. de Zotenberg de Paris, qui trouva le manuscrit original de ces contes, et qui les prêta à Payne, ce dernier fut à même de les introduire dans la publication : Tales from the

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Arabic, qui parut en trois volumes en 1884. Sa traduction du Décameron de Boccace en trois volumes fut achevée en 1886. Une édition expurgée et illustrée contenant un résumé de la vie de Boccace parut en 1893. Ses traductions des romans de Matteo Bandello en six volumes furent publiées en 1890.

Pendant neuf ans Payne fut un travailleur acharné s’employant à faire en anglais une traduction isométrique de Hafiz. Pendant cette époque il a traduit aussi le poème entier d’Omar Khayyam qui parut en 1898 tout en conservant les singularités métriques de l'original. Hafiz fut publié en trois volumes en 1901. Le beau prélude à Hafiz est un poème original de Payne. Quoique la traduction de l’œuvre complète de Heine n’ait paru qu’en 1911, on doit en faire mention ici, et aussi du Marvellous History of Seif ben Dhi Zezn King of Yemen qui jusqu’à ce jour est encore manuscrit. C’est chose curieuse, que d’entendre raconter comment Payne a fait la traduction des Nuils. Il aimait fort, d’après Mr Wright, à être au grand air et à se perdre dans la foule, et il traduisit la plus grande partie de l’œuvre à Londres, assis sur l’impériale des omnibus à chevaux. Il avait l'habitude de prendre un omnibus qui allait n’importe où, et il refusait de bouger d’un pouce jusqu’à ce que la voiture ne pût le conduire plus loin. Bien des gens ont dû voir un homme myope et à l'air étranger, oublieux du mouvement et du tohu-bohu autour de lui, lisant de très près, tantôt un manuscrit arabe, tantôt une liasse de papiers quelconques. Il travaillait aussi, tout en se promenant, principalement dans Fitz John's Avenue, Cricklewood, et Hampstead Heath.

Sa traduction des Nuils le mit en relations avec le capitaine Richard Burton (Sir Richard plus tard) le fameux voyageur en Orient et l’arabisant bien connu. L'annonce parue dans l’Athenaeum du 5 novembre 1881 que les Mille Nuits et une Nuil de Payne allaient paraître dans peu de temps, le fit penser à son propre dessein d’en faire autant.

Burton devait être devancé aussi par Payne dans sa traduction du Décameron de Boccace. Burton publia sa version

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de Arabian Nights en septembre 1885. La question des em prunts de Burton à Payne sera traitée, au chapitre suivant. I] faut avouer, une fois pour toutes, que la réputation et l’audace de Burton furent à Payne une source de force contre la jalousie, la pruderie et l'esprit de parti d’un certain nombre d’hommes, non sans quelque réputation, qui furent les champions de la version fade de Lane. Payne en répondant à la lettre de Burton .dans l’Athenaeum le 26 novembre 1881, lui avait conseillé la collaboration. Il avait supposé non sans raison, d’après la lettre deBurton, que latraduction deceluic1 était très avancée, mais lorsque Payne rencontra Burton au mois de mai 1882, il lui fut évident que la version de Burton comme telle n’existait pas. Il ÿ avait seulement quelques notes éparses basées sur l'édition des Nuits de Boulac.

Il fut convenu cependant que Burton devaitlire les épreuves de Payne. Une amitié naquit entre eux, basée sur une admiration illimitée de la supériorité littéraire de l’un et sur la personnalité forte et gaie de l’autre, d’où s’exhalaient de la sagesse et des connaissances pratiques. Ces qualités, Burton les devait à ses voyages continuels dans des pays étrangers.

Payne fut présenté par Burton aux membres de la société Kama Shastra dont l’un F. F. Arbuthnot devint un de ses amis. Arbuthnot était d’un naturel optimiste, qui lui acquit de ses amis le petit nom d'amitié de « Bunny ». Sa passion, pour Balzac le rendait plus cher encore aux yeux de Payne. La société fut fondée pour publier certaines œuvres, hindoues, de nature pornographique pour la plupart. Burton fut le chef, et son Arabian Nights et son Scenled Gardens sont sortis de cette presse. Le jugement de Payne sur le Scented Gardens indique son attitude envers cette prétendue littérature. Au dire de Mr Wright qui raconte une conversation qu'il avait eue avec Payne au sujet de Scenled Gardens : « C’est un recueil d'histoires obscènes sans le moindre mérite littéraire qui se composent d'histoires brutales et dégoûtantes, modèles des ruses les plus subtiles de la perversion sexuelle ».

Burton, qui habitait Trieste, avait l'habitude de venir en Angleterre périodiquement. Au mois de mai 1885 il vint. voir

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Payne. Pendant cette première visite, qu’il renouvellera souvent par la suite, Payne, pour dédommager Burton de l'avoir prévenu dans la traduction du Décameron de Boccace, lui suggéra de traduire le Pentameron de Basile et offrit de lui prêter tous les matériaux qu’il avait réunis pour ce travail. La version de Burton parut exactement en 1893. Payne n’en fut pas frappé et la Jugea un pauvre ouvrage brut et sans âme.

La version érudite des Mille Nuits et une Nuil avait rendu Payne célèbre comme traducteur. Il avait acquis une réputation qui, si eile n’a jamais été répandue, n’a du moins jamais été contestée. Parmi ceux que n’apprécièrent pas les Nuils se trouva Ruskin. La preuve s’en trouve dans une lettre de Burton du 15 janvier 1886 à Payne. Burton écrivait : « Un mot pour vous dire combien je suis dégoûté de la manière dont il a déprécié votre traduction ».

Entre juin 1886 et janvier 1887, Burton de retour en Angleterre vit Payne très fréquemment. Pendant sa visite suivante, en juillet 1888, Burton Payne, Ashbee, Artbuthnot se réunirent souvent pour discuter sur des sujets littéraires. Leurs discussions animées de la théorie de Bacon, à laquelle Payne s’opposa toujours, car il avait une connaissance intime et approfondie de Shakespeare et d’autres écrivains de l’époque d’Elisabeth, se terminaient généralement par une réunion joyeuse à l'hôtel Langham où Burton et Payne mangeaient des huîtres et buvaient sec. Payne a écrit en marge dans The Lifè of Sir Richard Burion par Thomas Wright, que Lady Burton avait l'habitude de proposer, pour attirer Payne, un plat agréable à son palais épicurien — du Kousskouss — appât gastronomique pour un régal intellectuel.

Burton quitta l’Angleterre pour la dernière fois, en 1888, et jusqu’à sa mort en 1890 il correspondit constamment avec | Payne. Burton fut essentiellement l’homme d'action, et selon le mot de Payne: « Sa connaissance, bien qu’elle fût d'une étendue immense fut le plus souvent « peinchebec » elle manquait tout à fait d’exactitude?.

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Burton se piquait de faire des vers et envoyait de temps en temps à Payne des sonnets, exemples de ses traductions de Camoëns, pour avoir son opinion. Il suffit de comparer des traductions parallèles des stances dans les Nuits pour être convaincu tout de suite que là aussi le talent de Burton était très limité.

Payne s’adonna à la traduction du Décameron, à la transposition de cette œuvre dans l’idiome anglais avec le même esprit de sincérité et la même méthode exacte qui caractérisèrent ses /Vuits. Ce chef-d'œuvre de Boccace avait été jusque-là mis en anglais dans des versions remplies d’erreurs et d’inexactitudes. Comme dit Mr Wright « beaucoup d’entre elles furent de simples paraphrases, d'un style peu exact et souvent incorrect. Les commentateurs italiens même ont omis ces passages qui présentent de vraies difficultés ».

Payne, doué d’une imagination de poète, a pu entrer, pénétrer en possession des pensées les plus intimes du maître italien, et il a fait une transposition en anglais quireproduit, avec délicatesse, la touche extrêmement légère de Boccace dans les épisodes d'amour, en contraste avec la grandeur et la dignité avec lesqueiles il traite de la passion et des situations pleines de possibilités tragiques.

La connaissance approfondie de Dante que posséda Payne lui était très utile en ce cas. Dévot de Rabelais il se trouvait pleinement d’accord avec la satire de Boccace contre l’hypocrisie sensuelle des moines et des prêtres du Moyÿen-âge. Il appelait bien souvent le clergé « le sexe intermédiaire ». Il est bien probable que ses sentiments envers les prédicateurs de la religion orthodoxe en Angleterre furent quelque peu teintés par sa connaissance de Boccace.

Payne entreprit ensuite la traduction des romans de Matteo Bandello, qu’on a représentés, comme « Les Mille el une Nuits de la Renaissance». Aux yeux d’un Anglais leur valeur et leur succès en Angleterre sont rehaussés par le fait que Shakespeare a emprunté à leur auteur plusieurs de ses intrigues, par exemple, Roméo et Julielle, Le Jour des Rois, etc. Flétcher a emprunté l'intrigue de son Triumph of Death.

Cette traduction est de la même excellence que les œuvres précédentes de Payne : la beauté de l’idiome s’y mêle à la justesse de la traduction.

En 1891, Payne perdit deux de ses meilleurs amis Max Eberstadt, le frère de Lady Lewis et Théodore de Banville. À propos de la mort de celui-là, Payne écrit dans une lettre à Lady Lewis. «Il n’est pas probable que je rencontre jamais quelqu'un qui sympathise autant avec moi en toute question de principes ». Il fit l’éloge de son ami dans un sonnet. Son autre ami Théodore de Banville est célébré dans un sonnet en Vigil and Vision.

Vers cette époque-là Payne quitta son domicile de 20 North Road Park Lane. il alla s'installer 10 Oxford Road Kilburn où il resta jusqu’au mois de janvier 1910.'Son père, qui avait quitté Londres pour se retirer avec sa famille à Shrub Hill House, Box, Wiltshire en 1870, mourut en 1884. Sa veuve lui survécut neuf ans et Payne s’étonnait de son agilité de vieille femme pendant des voyages avec elle en Ecosse.

Notons en passant que Payne fut plutôt touriste que voyageur. Il avait rencontré Wagner en Allemagne quand il accompagna Mrs plus tard Lady Lewis, et Max Eberstadt en 1885. |

Payne, grâce au succès financier de ses traductions fut à même de se retirer en 1892. Dans son autobiographie il dit, que son bureau à Marylebone Road resta ouvert jusqu’à 1895. Il est fort probable, cependant qu'il se retira avec une aisance à peine suffisante; « passing rich on £ 40 a year! » car ses besoins personnels n'étaient pas nombreux. Après son retour d’un voyagequi dura six semaines dans le Jura Suisse, au mois de juillet 1899, il fut ravi de recevoir une lettre du secrétaire d'Arthur Balfour lui annonçant qu'on lui accordait une retraite de cent livres sterling par an, qu’il dut probablement aux efforts de Lady Lewis et aux services qu'il avait rendus comme traducteur. On note avec intérêt que

1. Loculion employée par Oliver Goldesmith, poète, à pro pos de son frère.

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pendant cette période prosaïque Swinburne, qui toujours faisait grand cas du talent poétique de Payne, lui écrivit une lettre à l’occasion de la publication de Bandello et lui posa cette question : « Quand aurons-nous encore de votre poésie inimitable!? »

Mr Tracy Robinson et sa première femme Lucy, avec Mr W. E. H. Lecky, l'historien, essayèrent de faire connaître au public américain les œuvres de Payne.

La faiblesse de Payne, de fuir tout le monde, s’accentua beaucoup pendant cette époque. Outre ses visites peu fréquentes chez Mrs Lewis, chez ses frères et chez ses sœurs, son cercle d'amis fut borné à ses voisins Hutt, qu’il visitait à l’aide d’une échelle appuyée contre la muraille de son jardin, les Heriot et les Nix.

Payne fut profondément épris de la fille de son ami Stéphane Mallarmé et si les Parques avaient été plus propices, il n'y a pas de doute qu'il l’eût épousée. Stéphane Mallarmé mourut en 1898, et la douleur qu’en éprouva Payne, s’exprima dans les mots de son sonnet:

« Friend of my youth, with whom I shared the chance, Of life, for thirty years in joy and woe. »

Sir Edward Burne-Jones mourut la même année. Payne Paima sincèrement, mais malgré cela, ne l'avait pas visité depuis des années avant sa mort. Payne avait l'impression qu'il n’était pas, comme il voulait être, « persona grata » chez Burne-Jones*?. Payne pouvait sans doute s’en expliquer les raisons, mais il est bien possible que ce fût un nouvel exemple de ses habitudes de fierté ombrageuse et de sa sensibilité excessive qu'avait exacerbée l’admiration insuffisante du public. Quelle qu’en fût la cause, Payne refusa plus tard, aussi poliment que possible, d'aider à la compilation des souvenirs d'Edward Burne-Jones, qui furent publiés après par sa veuve. Son ami Ashbee mourut en 1900 et Arbuthnot, qui

a. Lettre de Payne à Lady Lewis, le 17 novembre 1895.

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he sera pas oublié à cause de son livre curieux The Mystertes of Chronology, mourut en 1901. Payne a dit à son biographe à propos de la mort d’Arbuthnot, qu'il ressentit vivement sa perte, car il lui était très attaché. Arbuthnot fut le premier à mentionner, par une notice dans la presse, l'intention de Payne de traduire l’œuvre entière de Hañiz. La notice suivante parut dans Persian Portraits par Arbuthnot publié en 1887. « Ce travail formidable (la traduction de Hafiz) est sur le point d’être entrepris par ce travailleur acharné, Mr John Payne. .… quelque difficiles que soient les entreprises que Mr Payne a déjà bien accomplies, le Hafiz sera à coup sûr la plus difficile de toutes ! ».

Dans un entretien confidentiel avec Mr Wright, Payne a dit que la traduction de Hafiz fut son unique préoccupation pendant une période de neuf ans. Il classa Haïñz entre les trois plus grands poètes du monde, les deux autres étant Shakespeare et Dante. Un trait caractéristique de Payne est qu’il commença son travail par un résumé détaillé en trois volumes du commentaire fait au xvire siècle par Soudi. Il se proposait une version isométrique qui pût donner au public anglais non seulement les pensées et le style du poète, mais aussi la mesure du poème persan original, vers pour vers.

Cette condition exigea nécessairement une certaine restriction qui, si elle est une vertu, au point de vue de la justesse, est un défaut au point de vue de l'exécution poétique. L'œuvre parut en 1901, en trois volumes. Nul Anglais n’avait fait auparavant une traduction complète et fidèle du Divan du poète. Ce Divan consiste en 615 ghazels et 78 poésies de plus; le tout faisant quelque vingt mille vers décasyllabiques. L’attachement passionné de Hafiz pour son bien-aimé Shiraz, sa sagesse résultant d’une expérience vaste et variée, son amour constant de maintes amantes, et du vin, sa défense de la tolérance dans toutes les questions de religion, et sa censure de l'indifférence du monde pour ses

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