AVANT-PROPOS
J'aimerais que Tétude de M. Charles Martin fût lue. Elle le mérite parce qu'elle est bien faite, exactement documentée, écrite avec clarté et sobriété, comme le volume plus considérable et plus important que notre auteur a consacré, il y a quelques années, aux origines genevoises des Puritains écossais et anglais (i).
Mais je voudrais surtout qu'elle fût lue parce que toute étude historique de ce genre devrait être reçue avec plaisir, avec reconnaissance par notre peuple protestant. Elle répond à l'un de ses plus pressants besoins.
Notre peuple protestant oublie de plus en plus son histoire. Et je me persuade peu à peu que c'est un de ses plus grands malheurs, cause d'une série de malheurs, de nature à mettre en péril l'existence de nos Eglises, de notre peuple protestant, de notre protestantisme de langue française.
Je sais bien qu'il s'agit ici non seulement d'une faute et d'un malheur protestants mais d'une faute et d'un malheur français. Toutefois ceci n'est pas de nature à me consoler de cela.
Il y a quelques mois, un journal politique français a publié un article sous ce titre : « Nos traditions françaises, l'histoire au rancart ». Il voulait prouver qu'en mettant notre histoire au rancart c'étaient nos traditions, c'était la France. Tout le monde n'a pas oublié certaines enquêtes
(i) Charles Martin: Les Protestants anglais réfugiés à Genève au temps de Calvin de i555 à i56o. — Genève igiô.
faites il y a dix ou douze ans parmi les « bleus » sortis des écoles primaires. Sur cent, vingt-sept ignoraient totalement Jeanne d'Arc, et cinquante n'en avaient qu'une idée plus que vague, parfois très drôle. D'autre part 87 ^Jq ne savaient pas ce que signifiaient les noms de Valmy, d'Hoche, de Kléber, etc. Un examinateur affirme avoir entendu, il y a vingt ans, un jeune homme de dix-sept ans qui au baccalauréat, à la question : « Que s'est-il passé à Sedan en 1870? » répondit après mûre réflexion : « Je ne sais pas ». Il fut reçu car il était « bon » dans les autres matières, et au baccalauréat l'histoire a pour coefficiant a un ».
Notre journaliste conclut son article par ces mots : « Si cependant un régime exige la connaissance du passé, c'est bien le démocratique. Nous sommes tous partie du souverain. Le souverain doit, il me semble, pour savoir où il doit aller, savoir où il a passé. Une histoire comme la noire est pleine, tout à la fois, de leçons précieuses et d'excellents exemples. Apprenons la à nos fils ; cela fortifiera leurs cœurs tout en assurant leur jugement ».
Si un tel langage est sage dans la bouche d'un Français patriote, combien cent fois plus sage est-il dans la bouche d'un protestant sincèrement évangélique ! Nos enfants savent de moins en moins l'histoire biblique ; ils savent de moins en moins l'histoire protestante. Ah ! si on faisait une enquête parmi les jeunes gens de vingt ans, parmi les personnes plus âgées, combien ne sauraient de nos Réformateurs que les noms ! combien ignoreraient même les noms de nos plus grands chrétiens, de nos plus grands héros de la foi ! Prenez une ville ! Combien de fidèles de l'Eglise connaissent le passé parfois merveilleux de cette Eglise ? J'ai fait de lamentables expériences. Le pasteur de l'une des contrées protestantes et montagnardes me racontait ces jours-ci qu'il y a trente, vingt ans pendant les veillées on chantait encore les vieilles complaintes sur les martyrs du Désert. Les chants ont cessé. Nos pères où sont-ils? Nous nous le savons plus.
Or, que peut devenir un petit, petit peuple dispersé s'il ne connaît pas son histoire, s'il ne sait pas son histoire... par cœur? La guerre nous a appris que les petites nations, les Serbes, les Lettons, les Arméniens se sont maintenus grâce à leur chants historiques et populaires.
Où y a-t-il un peuple plus petit que les protestants français, et plus dispersé ? Et tous les jours sa dispersion augmentera, et tous les jours l'ignorance frayera davantage les voies à l'incrédulité. L'une mène à l'autre. Je voudrais donc que les biographies se multiplient et que nos protestants réapprennent à connaître et à aimer leurs pères, nos pères. Voilà pourquoi je suis très heureux que M. Charles Martin, à la question : Vos pères où sont-ils ? vienne répondre d'une voix simple et claire : « Nos pères ? Wyclif en fut un. »
Il en fut un des premiers, bien que (on l'ignore trop), il y ait eu des protestants sans interruption depuis les apôtres jusqu'aux réformateurs. Jamais il n'y a eu prescription. Il y eut des protestants en plein moyen âge. Mais enfin Wyclif fut le premier et le plus grand de ceux qui les premiers ouvrirent de nouveau toutes grandes les portes de la vieille Eglise à l'Evangile. M. Gh^ Martin nous montre le grand Anglais noblement patriote, devenant le prédicateur de la Bible de l'autorité de la Bible.
Appuyé sur la Bible il résiste à la papauté, il repousse le dogme central et faux de la transsubstantiation et organise l'évangélisation populaire. Ses disciples les Lollards fondent l'instruction obligatoire.... Et Jean Huss est le disciple de Wyclif.
Prenons et lisons !