E. DOUMERGUE
JOHN WYGLIF
Lorsqu'on étudie avec quelque soin l'histoire de la Réformation en Angleterre et en Ecosse, sans s'en tenir aux faits extérieurs, et en allant un peu au fond, on est frappé d'y discerner deux grands courants. Tantôt ils coulent ensemble dans le même lit, tantôt ils se séparent, ou même s'opposent l'un à l'autre. L'un est le courant politique, en général plutôt aristocratique, qui correspond au besoin d'indépendance vis-à-vis de l'étranger et à l'ardeur nationale du peuple anglais. L'autre est plus positivement religieux; il a eu dès l'origine une tendance démocratique dans le sens large de ce mot, qui l'amène à faire aux laïques une beaucoup plus grande place que l'autre dans le gouvernement de 1 Eglise. Le premier courant est représenté au xvi® siècle par Henri YHL ses ministres, ses nobles et ses évêques puis, dans une certaine mesure, par Elisabeth et entièrement par son successeur Jacques YI d'Ecosse ou Jacques P^ d'Angleterre. C'est celui de l'Eglise anglicane, surtout de la Haute Eglise, qui laisse à la mentalité religieuse de ses adhérents une grande dose de catholicisme, et dont un des aboutissants a été au xix^ siècle le ritualisme des catholiques anglicans. L'autre courant eut, dès le xvi® siècle, une grande peine à se faire sa place dans l'église, surtout en Angleterre. Ses adhérents furent persécutés jusqu'au moment où sous
William Gromwell ils reprirent une revanche éclatante bien que momentanée. Plusieurs écrivains lui attribuent une origine purement exotique ; ils le disent issu de la prédication de la Réforme luthérienne, zv^inglienne et calvinienne. Gela ne me paraît pas entièrement juste, non plus qu'à de sérieux historiens de la Réformation. Si les prédications des disciples de Luther, de Zwingli et de Calvin ont trouvé de l'appui en Angleterre, si elles ont remué les masses et ont amené la fondation de congrégations et plus tard d'églises qui ont résisté aux persécutions, c'est qu'il y avait dans la Grande-Bretagne un feu qui couvait sous la cendre, un levain qui avait pu être comprimé mais n'avait pas été stérilisé. Ce levain c'était celui des Lollards. Un historien distingué de la Réformation, Lindsay, dit : « Le lollardisme n'avait jamais expiré en Angleterre, et le lollardisme c'est tout simplement la forme anglaise de cette protestation passive contre l'Eglise du moyen âge qui s'est maintenue en France, en Allemagne et en Bohême, pendant des siècles malgré les persécutions. » (i)
Or les Lollards, qui ont agi, prêché et souffert dans la première moitié du xv® siècle, sont les disciples de John Wyclif, le réformateur du siècle précédent. Ils ont lu sa Bible et se sont nourris de ses écrits. Qui veut donc connaître la Réforme en Angleterre et en Ecosse dans son intégrité, dans sa profondeur religieuse devra connaître Wyclif, cette étonnante personnalité du xiv^ siècle qu'on est fort étonné de ne pas trouver au xvi® où son rôle eut été, croyonsnous, encore plus considérable.
John Wyclif ou Wycleff ou Wycliffe (2) naquit entre i320 et 1824 dans un petit village nommé Spresswell près du Vieux- Richmond j dans le nord-ouest du comté de York, en
(i) Th. M. Lindsay : A History of the Reformation 2"^® éd. II, 3x6.
(2) On écrit d'ailleurs son nom de i5 ou 20 manières différentes, sans qu'on puisse dire avec certitude quelle est la bonne. Les Anglais anciens et modernes écrivent en général Wyclif ou Wyclef ou Wycliffe
pleine campagne. Il appartenait à cette forte race du comté de York qui est restée presque entièrement anglo-saxonne, malgré l'invasion normande, et dont le caractère quelque peu rude fait de droiture et de loyauté la rapproche encore aujourd'hui des Ecossais. Cette hérédité a bien pu être pour quelque chose dans la manière énergique avec laquelle Wyclif résista aux prétentions de la papauté et des étrangers qui la soutenaient. Sa famille était modeste ; elle s'est maintenue très longtemps dans le village qui porte son nom de Wyclif et, chose curieuse, elle est restée catholique même après la Réformation.
John Wyclif fut envoyé très jeune à l'université d'Oxford. Celle-ci jouissait alors d'un très grand renom, presque à l'égal de celle de Paris ; elle avait de grandes richesses et de grands privilèges et, ce qui valait mieux encore, une fière indépendance d'allure et de pensée vis-à-vis des autorités soit civiles soit ecclésiastiques. On y entrait en général fort jeune, parfois encore presque enfant, et on y faisait des études très prolongées et beaucoup plus complètes qu'on ne le pense généralement.
Wyclif fit à Oxford un long séjour dont il profita pour parcourir le cercle à peu près complet des études. Il commença, semble-t-il, par ce qu'on appelait les arts et que nous nommons les sciences, et y prit un véritable intérêt. Nous le voyons emprunter de nombreux exemples aux phénomènes naturels, comme à ceux de l'optique et de l'acoustique, non seulement dans ses ouvrages savants, mais même dans ses sermons. Il parle quelque part en connaissance de cause de la structure du cerveau, à propos des rapports du corps et de l'âme. Puis, ou en même temps, il étudia les mathématiques qui le préparèrent à s'assimiler les grandes sciences d'alors, celles du raisonnement, la dialectique et la philosophie. Dans ce domaine, il semble avoir subi indirec-
avec un y à la première syllabe. Les Allemands à l'exemple des Bohémiens : Wiclif avec un i à la première syllabe. Cf. Lechler, Johann von Wiclef, I, 267, note 2.
tement l'influence de Roger Bacon mort quelques années auparavant, qui avait déjà trouvé la méthode scientifique et avait laissé à Oxford des disciples de grande valeur. Wyclif acquit ainsi une. puissance dialectique extraordinaire qui le mit en relief dans les luttes philosophiques de Fépoque entre réalistes et nominaux. Il se rattachait aux premiers.
Puis il se voua à l'étude de la théologie, naturellement selon la méthode scolastique, la seule qui fut alors en usage, et d'après les règles qu'elle imposait. Il arriva cependant, et cela lui servit grandement plus tard pour son œuvre de réforme, à une connaissance très complète, sinon approfondie, des saintes Ecritures. Malheureusement il n'apprit pas les langues originales dans lesquelles elles ont été écrites, le grec et l'hébreu, et ne connut jamais que la Vulgate. Mais le nombre vraiment extraordinaire de citations de l'Ancien comme du Nouveau Testament qu'on trouve dans ses ouvrages montre qu'il lisait beaucoup la Bible et se souvenait de ce qu'il avait lu. Enfin il fit une étude complète de la théologie proprement dite ou de la dogmatique, toujours suivant la même méthode. Il publia même une Somme théologique. Tout cela ne l'empêcha pas d'apprendre le droit civil de son pays, ainsi que le droit canon dont la connaissance lui fut extrêmement utile dans les controverses qu'il eut plus tard à soutenir contre la papauté.
Pendant ses études qui furent très brillantes, soit au Collège de Balliol, soit peut-être à celui de Merton, Wyclif appartenait à la nation des Boréales ou septentrionaux très nationale de sentiments, en opposition à celle des Australes composée surtout de jeunes gens venus du Midi de l'Angleterre ou de pays étrangers. Il se fit une si grande place à l'université qu'après être devenu bachelier es arts puis en théologie (sacrœ paginœ), il resta à Oxford et y devint avant i36o maître du collège de Balliol. Pour lui faciliter la vie, l'université lui conféra en i362 le rectorat de Filingham dans le Lincolnshire dont elle avait le patronat. Selon les principes qu'il professait déjà alors contre le cumul des béné-
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fices, il lâcha la place de maître du collège de Balliol, mais ne quitta pas l'université et se fit remplacer à Filingham par un vicaire.
Il dut louer pour y faire sa résidence deux chambres dans le collège nouvellement fondé qu'on appelle encore aujourd'hui Collège de la Reine. Il y poursuivit ses études et ses enseignements, admiré pour sa puissance dialectique et, ce qui valait encore mieux, respecté de tous pour la pureté et même l'austérité de sa vie. Il fut alors remarqué par Islip, archevêque de Gantorbery. Celui-ci avait fondé à Oxford une pension pour étudiants qu'on appelait Cantorbery-Hall. Ayant reconnu la sagesse, la fidélité et l'activité de Wyclif il le mit à sa tête, à la place d'un moine dont le caractère violent y amenait du désordre. Mais cinq mois après Islip mourut et fut remplacé par l'archevêque Langham grand ami des moines. Celui-ci déposséda le nouveau gardien et réinstalla son prédécesseur. Wyclif et ses amis en appelèrent au pape, mais ils furent déboutés après un procès interminable qui dura jusqu'en 1670.
On a prétendu, mais à tort, que l'hostilité de Wyclif contre les moines mendiants et contre la papauté date de cette déconvenue et l'eut pour cause principale. En réalité il n'attaqua les moines mendiants que beaucoup plus tard. A cette époque il leur était assez favorable par suite de la conviction, qui grandissait en lui, du mal considérable fait à la cause de la religion par les immenses richesses de l'Eglise et du clergé. Il aurait plutôt combattu les ordres propriétaires que ceux qui professaient ne pas vouloir de possessions.
Les études de Wyclif prirent alors une couleur de plus en plus religieuse et morale. Mis en face des conflits continuels et violents de son temps entre l'autorité papale et l'autorité civile soit en France, soit en Allemagne, soit dans son propre pays, ce brillant scolastique se pénétrait toujours plus de la pensée de la souveraine autorité de Dieu. Peu de temps après (i368), il écrivit un livre important qui devait
servir de préface à sa Somme théologique et de règle à toute sa vie : De Dominio divino (i), titre qu'on peut traduire De la domination, ou de V autorité de Dieu, ou plutôt encore de sa suzeraineté, en prenant ce mot dans un sens féodal (2).
La première partie de cet écrit est encore singulièrement scolastique ; l'auteur s'y livre aux distinctions les plus subtiles, y pose et y résout les questions les plus abstruses ; si bien que l'éditeur qui l'a imprimé pour la première fois à la fin du siècle dernier (1890) écrit dans sa préface : «Il traite des sujets qui depuis longtemps ont cessé d'intéresser ceux qui ne sont pas des professionnels de l'histoire de la philosophie. Pour trouver un ouvrage de ce genre, nous devons recourir aux in-quarto gothiques de la fin du xv® et du commencement du XVI® siècle » (3). Cependant nous commençons à y trouver des pensées qui rappellent celles de grands théologiens comme Saint- Augustin auquel Wyclif doit beaucoup. Dans le 3"^® livre le ton change ; le dialecticien fait place au théologien, toujours religieux chez notre auteur. La souveraineté de Dieu est présentée comme pénétrant les pensées, la vie et l'activité de l'homme dans un sens tout à fait digne d'Augustin et même de Paul. Wyclif affirme, il est vrai, plus complètement que le plus grand des Pères de l'Eglise, la libre volonté de l'homme, mais il déclare que, sujet du Dieu vivant, il ne peut rien faire qui ne lui ait été donné par la grâce de Dieu. « Or, dit-il, ce que Dieu donne est toujours suprêmement riche et utile à la créature, car Dieu ne donne jamais rien à ses créatures sans leur accorder le plus riche de ses dons, c'est-à-dire Lui-même (4).
(i) Johannis Wycliffe, De Dominio divino libri res, edited by Reginald Lane Poole, London, 1890. Préface, xxxi.
(2) Cette théorie de la Domination fut empruntée par Wyclif à Richard Fitzralph, évêque d'Armagh, en Irlande.
(3) R. Lane Poole, Art. Wyclifife, dans Encyclopedia Britannica, 9"^* éd. vol. XXIV, 709.
(4) De Dominio divino, 207.
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Cette grâce de Dieu n'exclut pas encore pour Wyclif comme pour les réformateurs du xvi® siècle, tout mérite de l'homme, mais elle lui ô te tout mérite qui lui appartienne en propre {de congruo), et dont les fruits puissent être par lui transférés à d'autres (i). Ces affirmations sont grosses de conséquences ; elles portent une grave atteinte aux prétentions de l'Eglise romaine de posséder une autorité qui ne soit pas purement spirituelle et qui ne constitue pas au fond un ministère, c'est-à-dire un service. Elles ruinent par la base toute la doctrine de l'attribution aux pécheurs des mérites des saints, et le droit de l'Eglise d'en faire marché comme d'un trésor qui lui appartient.
Ces conséquences, on le comprend, ne devaient ressortir que plus tard des enseignements de Wyclif. A ce moment, leur auteur salué comme un théologien éminent reçut de l'université le grade de Docteur en théologie, et la charge de recteur du village de Ludgarshall dans le comté de Buckingham, charge qu'il pouvait exercer tout en continuant son enseignement à Oxford.
Ses regards se portèrent de plus en plus à cette époque sur les questions de politique ecclésiastique vers lesquelles l'attiraient son ardent patriotisme et sa connaissance de l'histoire et du droit de son pays. Le pape Urbain V, engagé dans des guerres et des entreprises coûteuses, s'efforçait d'extorquer les plus grandes sommes possibles à l'Angleterre que le roi Jean Sans Terre avait soumise à un humiliant vasselage vis-à-vis de la cour pontificale. Edouard III, à l'exemple de son grand père Edouard I®^, avait réussi à l'en relever en grande partie. Il opposa une fin de non recevoir absolue aux nouvelles prétentions de la curie romaine, et fut appuyé dans sa résistance par son peuple tout entier représenté par le parlement. Celui-ci, appelé à voter de nouvelles taxes que nécessitait l'état de guerre avec la
(i) Ibidem, 25o.
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France, voulut y soumettre les immenses richesses du clergé. Non content de cela, il réclama contre le drainage exhorbitant d'argent que les papes pratiquaient en Angleterre sous prétexte de prémices, de provisions et de réserves auxquels ils prétendaient avoir droit. Wyclif appuya fortement la résistance patriotique de son pays aux prétentions de la curie romaine. Le roi, poussé par son fils le duc de Lancastre, le nomma en 1874 commissaire royal et l'envoya, avec l'évêque de Bangor, siéger à Bruges dans une conférence destinée à régler les différends qui existaient entre la couronne royale d'Angleterre d'un côté, la couronne de France et la cour pontificale de l'autre. Là, Wyclif vit à l'œuvre la duplicité, la corruption et la rouerie de la curie romaine qui réussit à obtenir beaucoup de l'Angleterre, sans lui accorder grand'cliose. Aussi le futur réformateur fut-il dès lors un adversaire décidé de la papauté, devenue une des grandes puissances du monde, et réclama-t-il hautement qu'elle fût obligée d'en revenir à la pauvreté et à la spiritualité de l'Eglise des premiers siècles.
Il commença cette polémique par un pamphlet dans lequel il attaqua un chanoine français, du nom de Garnier, chargé par la cour de Rome de lui expédier toutes les sommes qu'il pourrait prélever sur l'Eglise d'Angleterre. Il l'accusa d'avoir prêté un faux serment en jurant que dans sa mission il ne ferait rien qui fût contraire aux intérêts de la nation anglaise (i). Le parlement de 1876, que pour cette r aison on appela le bon, adressa au roi et au gouvernement un long mémoire contre les empiétements oppressifs et pernicieux de la papauté dont le résultat était l'appauvrissement du royaume. On y lisait l'affirmation que Rome tirait du pays quatre fois plus que le gouvernement et d'énergiques réclamations contre l'octroi fait à des prélats étrangers souvent indignes, des plus riches prébendes ecclésiastiques du royaume. Enfin le parlement proposait diverses
(i) Lechler I, 32i. cf. II, 576.
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mesures poui* mettre fin ù ces abus. Wyelif, a-t-il, comme le croit un de ses biographes (i), fait partie de ce parlement et contribué à la rédaction de ce mémoire? Gela est douteux, mais non impossible. Toujours est-il que nous y trouvons souvent l'expression de sa pensée et de ses principes tels qu'il les a posés, à cette époque, dans son livre le plus considérable sinon le meilleur, intitulé : de civili Dominio, du pouvoir civil (2).
Il y part de ce vieil adage cité par Saint-Augustin que les richesses du monde entier appartiennent aux fidèles et que l'infidèle ne possède en propre pas même une obole, pour développer ces deux vérités : « Nul homme en état de péché mortel n'a droit aux dons de Dieu ; il ne peut exercer aucune domination » et « Tout homme en état de grâce a autorité sur le monde entier» (3). Wyelif ne recule pas, au moins en théorie, devant le communisme qui est la conséquence dernière de cette théorie. En pratique il va beaucoup moins loin. Il en conclut pourtant qu'aucune donation, aucune aliénation de biens ne peut être perpétuelle, et qu'elle cesse de droit de courir ses effets lorsque ceux qui l'administrent sont indignes ou prévaricateurs. Le propriétaire n'est jamais pour lui qu'un administrateur des biens que Dieu lui a confiés pour en faire usage conforme à la loi. Ce principe s'applique particulièrement aux biens remis à l'Eglise, sur lesquels le contrôle de Tétat doit s'exercer, et dont il peut la déposséder si elle en fait un usage contraire à la volonté de Dieu (4). L'Eglise d'ailleurs devrait être pauvre et humble pour pouvoir exercer fidèlement sa mission. Toute cette théorie qui lui était chère de la pauvreté de l'Eglise fut inspirée à WycUf par les enseignements d'Ockam.
(i) Lechler, I, 359.
(2) Johannis Wycliffe, Tractatus de civili Dominio, Liber primus edited by Reginald Lane Poole, i885, libri II, III, IV edited by Johann Loserth, 1900, 1902, 1904.
(3) De civili Dojninio I, 5 et G, 249.
(4) De civili Dominio, I, 265, ss.
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A cette époque il admettait encore la papauté pourvu que ses représentants fussent pauvres et donnassent l'exemple de l'humilité. Mais il repoussait l'ingérence continuelle alors des prélats dans le gouvernement civil, et ne voulait reconnaître à l'Eglise qu'une autorité purement spirituelle. Et encore, dans ce domaine, n'accordait-il aux autorités ecclésiastiques le droit de condamner et d'excommunier que conformément à la loi de Dieu. Une excommunication prononcée contre un élu de Dieu était sans valeur à ses yeux et ne pouvait priver le chrétien de son salut (i). Wyclif résuma tout cet enseignement dans dix-neuf thèses qu'il développa devant ses élèves d'Oxford.
Les prélats furent les premiers à s'alarmer de doctrines qui portaient une si grave atteinte à leurs privilèges.
L'archevêque de Gantorbery, poussé par Gourtenay, évéque de Londres, somma Wyclif d'avoir à comparaître, le 19 février 1377, dans la cathédrale de Saint-Paul devant la convocation des évèques, une sorte de concile national, pour répondre de ses propositions jugées subversives. C'était s'attaquer à forte partie. Le professeur d'Oxford avait gagné la faveur du vieux roi Edouard III qui venait de le nommer recteur de Lutterworth, importante paroisse du comté de Leicester. Il avait surtout celle de son troisième fils, Jean de Gand, duc de Lancaster, alors très puissant, grâce à la vieillesse du roi et à la maladie de son frère, le Prince noir. Le duc de Lancaster et Lord Percy son ami l'accompagnèrent à Saint-Paul. Avant que l'instance pût être engagée, une violente querelle s'éleva entre les deux seigneurs et l'évèque Gourtenay, et rendit tout jugement impossible. Les ennemis de Wyclif gagnèrent alors à leur cause le pape Grégoire XL Celui-ci ne lança pas moins de cinq bulles adressées aux prélats, au roi et au chancelier de l'Université d'Oxford pour obtenir que l'on arrêtât la diffusion des erreurs attribuées au savant incriminé, et si possible qu'on se rendît
(i) De cwili Dominio, I, 3o8.
maître de sa personne. Mais diverses circonstances empêchèrent la prompte et décisive exécution de ces arrêts pontificaux. Le roi Edouard III mourut le 21 juin 1377. Les évêques demandèrent un rapport à l'université d'Oxford au lieu d'exiger l'envoi à Londres du professeur accusé d'hérésie. L'université de son côté se montra peu disposée à livrer l'homme qui était un de ses plus grands ornements et à admettre le droit du pape de faire arrêter des sujets anglais dans leur pays. Lorsqu'on arriva à grand peine à faire comparaître Wyclif devant l'archevêque, au palais de Lambeth, la mère du jeune roi Richard intervint en sa faveur. Le peuple de Londres qui lors de sa première comparution avait appuyé son évêque, se souleva cette fois pour empêcher la détention de l'un de ses prédicateurs favoris. Aussi, le prélat et son clergé ne purent-ils faire autre chose que de lui interdire de répandre les doctrines contenues dans les dix-neuf thèses incriminées, mais sans obtenir de lui aucune rétractation (i).
L'année 1878 eut d'ailleurs une grande importance pour la carrière de celui qui avait été jusqu'alors un savant dialecticien et un patriote ardent et indépendant, mais qui commença alors à devenir un réformateur.
Elle marqua le point d'arrivée d'une longue préparation qui s'était opérée pendant ses années d'enseignement, et le point de départ de nouvelles campagnes et d'une nouvelle activité. Wyclif qui depuis longtemps commentait les livres de la bible avec ses élèves en comprit toujours mieux la valeur et l'autorité. Il composa alors, en réponse aux attaques des amis de la tradition ecclésiastique, ïa sixième partie de sa Somme qu il intitula : De Veritate sacrae Scripturae (2). C'est un véritable plaidoyer en faveur de la bible.
(i) G. Oman. The political History of England, from 1877 to i485, IV, 71. (2) John Wyglif's : De Veritate sacrae Scripturae, edited by Rudolf Buddensieg, 3 vol. 1905, 1906, 1907.
presque digne des réformateurs du xvi"^® siècle. Aux yeux de l'auteur, l'Ecriture sainte contient toute la vérité religieuse qui nous est nécessaire ; aucun livre en dehors d'elle ne peut prétendre à nous enseigner et à être cru par nous s'il ne repose sur un fondement biblique. Ce n'est pas que Wyclif exclue le travail de la critique et la comparaison attentive des différentes parties de l'Ecriture. Au contraire ce sont là pour lui les premiers moyens d'arriver à la connaissance de la vérité. Mais il réclame du chercheur consciencieux qu'il soit extrêmement prudent dans ses jugements, et n'accuse pas les Ecritures si sur certains points il n'est pas d'accord avec elles. Il doit plutôt croire à des erreurs de sa part, ou à des fautes de grammaire ou d'interprétation. Puis qu'il joigne à cette prudente sagesse un esprit religieux, et qu'il recherche constamment l'illumination que donne le Saint-Esprit (i). Wyclif admet en effet dans toute sa portée la valeur du témoignage du Saint-Esprit qui éclaire le sens des Ecritures aux yeux de celui qui le reçoit.
L'auteur affirme énergiquement l'inspiration divine de ces dernières, à l'exposé et à la défense de laquelle il consacre plusieurs chapitres de son livre. C'est cette inspiration, c'est le fait que les auteurs de l'Ancien comme du Nouveau-Testament ont parlé poussés par l'Esprit de Dieu, et ont rendu témoignage au salut apporté par Christ, qui donne à l'Ecriture son autorité pour tous les chrétiens. Aussi ceux-ci n'ont-ils pas besoin [)our en être assurés de l'autorité de l'Eglise.
De là Wyclif conclut naturellement à la pleine suffisance des Ecritures pour le croyant qui n'a besoin de recourir ni à l'enseignement des Pères ni à la tradition ecclésiastique. L'Ecriture est suffisamment claire pour être accessible à tout lecteur sérieux et pieux, et par conséquent au lieu d'être réservée aux clercs, et encore pas à tous, devrait-elle être mise à la portée de tous les fidèles (2).
(i) De Veritate sacrae Scriptiirae, I, loi. (2) De Veritate sacrae Scriptiirae II, i55 ss.
De tels principes devaient nécessairement amener Wyclif à préparer une édition de la bible en langue vulgaire, et c'est probablement dès lors qu'il commença cette œuvre dont nous aurons à voir plus loin l'accomplissement. Pour le moment il rédigea le volume qui devait faire la septième partie de sa Somme et qui a pour titre : de Ecclesia (i), de VEglise. L'Eglise, il la place très haut, c'est à elle que s'appliquent toutes les épithètes louangeuses de l'Ancien et du Nouveau Testament. Epouse mystique du Christ, elle est une, indissolublement une, elle subsiste dans tous les temps et dans tous les lieux. Bien différente de ce qu'on appelle ordinairement de ce nom, c'est-à-dire l'église extérieure, l'église organisée du pape, des prélats et des docteurs, qui veut se soumettre le monde entier, la vraie Eglise universelle est invisible et se compose uniquement de ceux qui sont prédestinés au salut, mais elle se compose d'eux tous. Elle a le Christ pour chef unique. Elle se partage en trois, l'église triomphante de ceux qui sont déjà au ciel, l'église sommeillante de ceux qui attendent au purgatoire l'accomplissement de leur salut, et l'église militante qui lutte sur la terre pour arriver à ce salut. A cette époque Wyclif admettait encore que le pape pût être regardé comme le chef purement spirituel de cette troisième branche de l'Eglise, mais à la condition qu'il fût lui-même un prédestiné au salut, ce dont nul ne pouvait être entièrement certain. A ce titre il voulait lui accorder l'obéissance, mais seulement lorsqu'il faisait observer les commandements du Christ. Le traité de Ecclesia contient une longue défense de la conduite du protecteur de Wyclif, Jean de Lancaster qui avait fait arracher plusieurs nobles du sanctuaire de Westminster et les avait fait mettre à mort, malgré les protestations du clergé. Il semble qu'il y ait eu là vis-à-vis du prince un peu de servilité.
(i) Johannis Wyclif Tractatiis de Ecclesia, edited by Johann Lozerth, London, i885.
On le voit, les vues de Wyclif sur l'Eglise, comme sur la sainte Ecriture, pour être consistantes les unes avec les autres, s'éloignaient déjà singulièrement de la doctrine officielle de son temps. Mais, soit qu'on ne connût pas encore le contenu de ses livres, soit qu'on se rappelât combien l'auteur était puissamment protégé, soit encore qu'il y eût dans le monde universitaire une liberté assez grande d'opinions, on n'essaya pas alors d'étouffer sa voix. Il n'avait pas d'ailleurs encore entièrement rompu avec la papauté. Au point de vue temporel il eût voulu la soumettre entièrement à l'autorité royale, mais lui laisser le pouvoir spirituel, sous le contrôle de l'Ecriture sainte, sans même admettre son infaillibilité. 11 croyait encore qu'un pape évangélique pouvait faire du bien à l'Eglise.
Aussi eut-il avec d'autres un mouvement de vraie joie lorsque, Grégoire XI étant mort en mars 1878, Urbain VI, un homme sérieux et même évangélique, fut nommé à sa place, et qu'on put espérer de le voir prendre énergiquement en mains la réforme nécessaire de l'Eglise. Pourvu seulement, ajouta Wyclif, qu'il reste fidèle ! (i) Les événements ne justifièrent que trop a ite la crainte qu'exprimaient ces paroles. Les cardinaux français opposèrent bientôt à Urbain VI un cardinal de leur choix Robert de Genève qui s'appela Clément VII, et ce fut le commencement du grand schisme de la papauté qui devait durer Sy ans, soit jusqu'en i4i5, époque où le Concile de Constance y mit fin.
Lorsque Wyclif vit ces deux vicaires de Christ s'anathématiser mutuellement, employer les plus basses intrigues auprès des différents gouvernements pour se nuire l'un à l'autre, prêcher chacun la croisade contre son rival et le traiter d'antechrist, le peu de foi qu'il avait dans l'institution pontificale s'écroula entièrement. Il avait déjà dit qu'on pouvait se passer de la papauté. Désormais et de plus en plus énergiquement, il la combattit comme un des plus
(i) De Ecclesia. Gh. II, 87.
grands maux de l'Eglise. « Celle-ci, écrit-il, serait bien plus heureuse et plus paisible si les deux papes rivaux étaient dépossédés et condamnés, car on peut reconnaître à leur vie qu'ils n'ont presque rien de commun avec la sainte Eglise de Dieu (i). »
Plus tard, lorsqu'il fut attaqué à Rome pour ses enseignements sur la transsubstantiation, Wyclif alla plus loin encore. Dans tous les écrits de la dernière période de sa vie, (de i382 à i384) il appela fréquemment le pape l'Antéchrist. Il lui appliqua les paroles écrites par Paul aux Thessaloniciens sur l'homme de péché, et déclara la vénération qui lui est accordée une idolâtrie d'autant plus détestable et blasphématoire qu'elle s'adresse à un membre de Lucifer (2).
En même temps Wyclif s'attaqua aux ordres mendiants. Longtemps il les avait soutenus comme prêchant et pratiquant la pauvreté qui convient à l'Eglise et à ses serviteurs. Longtemps il avait espéré qu'ils pourraient contribuer à la réforme. Mais lorsqu'il les vit agir comme les plus fermes soutiens de l'absolutisme papal, soit contre le pouvoir civil, soit même contre le clergé séculier, il se tourna contre eux et dénonça leur corruption et leur hypocrisie en termes violents. Un de ses traités anglais est destiné à faire connaître la règle de Saint- François. Il la traduit en anglais, et la fait suivre d'un commentaire où il montre combien les ordres dits mendiants sont infidèles à la règle de leur maître. Ils vont jusqu'à faire la théorie de leur cupidité. Et cependant on trouve dans un de ses derniers ouvrages le Trialogus une parole qui a quelque chose de prophétique : « Je m'attends à ce que quelques frères que Dieu voudra bien éclairer, reviendront avec dévotion à la religion primitive du Christ, et après avoir abandonné leur infidélité, et obtenu ou sollicité la permission de l'Antéchrist, retourneront à la
(i) Trialogus, Lecliler I, 649 note.
(2) Lechler I, 683.
vérité primitive, et réédifieront l'Eglise, coninie Paul l'avait fait avant eux (i). »
Ceux qui comme nous, se rattachent à la Réforme prèchée dans l'esprit de l'apôtre Paul par l'augustin Luther, et soutenue par le franciscain Lambert d'Avignon et bien d'autres moines, peuvent dire que Wyclif a eu là une remarquable intuition d'un avenir encore lointain. Cette citation nous prouve en tous cas qu'il n'attaquait ni le pape ni les ordres mendiants dans un esprit de destruction, mais par respect pour l'Ecriture, et dans le but de travailler à la réforme de l'Eglise.
Nous retrouvons les mêmes principes positifs à la base de l'attaque parfois violente que Wyclif mena à la même époque contre la doctrine alors triomphante de la transsubstantiation. Pendant longtemps il y avait cru, bien qu'il ait toujours préféré le côté spirituel au côté rituel de la religion, et la prédication vivante de la parole de Dieu à l'administration rituelle des sacrements. Lui-même nous dit en propres termes: «Pendant longtemps j'ai essayé de faire concorder la doctrine de la transsubstantiation avec celle de l'ancienne église, mais je vois maintenant qu'elles se contredisent et que la nouvelle église est dans l'erreur ». Et une fois qu'il l'a bien reconnue, cette erreur, Wyclif n'a rien épargné pour la combattre, ni la rédaction d'un livre tout entier de sa Somme : De Eucharistia, de la Sainte- Cène (2), ni des passages nombreux de ses autres écrits de la même époque, comme le Trialogus, ou de ses sermons.
Wyclif a été d'abord détourné du dogme officiel par ses réflexions philosophiques ; la rigueur de sa logique l'a conduit à trouver une pure absurdité condamnée par le bon sens dans l'affirmation que l'hostie a les attributs du pain
sans en avoir la substance (3). Puis comme théologien il
(i) Trialogus, Livre IV, ch. XXX, fol. CXLIX.
(2) Johannis Wyclif de Eucharislia tractatus major edited by D' Johann Loserlh, London 1892.
(3) de Eucharistia, eh. III, 64.
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appelle blasphématoire la déclaration que le prêtre en consacrant l'hostie lait le bon Dieu, et idolâtre la conviction donnée au simple peuple que l'hostie est le Seigneur luimême (i). Gomme moraliste il ne peut accepter qu'un prêtre indigne consacre vraiment des espèces efficaces pour le salut des pécheurs (2), et qu'un homme en état de péché mortel mange réellement le corps de Christ et boive son sang. Enfin ses études scripturaires l'ont amené à déclarer la transsubstantiation contraire à l'enseignement de Jésus et des apôtres. Ceux-ci ont toujours vu du pain et du vin dans les éléments de la sainte cène, même après leur consécration. Sans doute Jésus a dit lui-même du pain et du vin : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, mais il l'a dit dans un sens figuratif et non matériel ; aussi est-ce dans ce sens spirituel qu'on peut et qu'on doit dire : Le corps de Christ est contenu dans le pain. Le fidèle qui le mange n'accomplit pas un acte matériel, mais un acte spirituel (3).
Wyclif allait ainsi un peu plus loin que Luther dans ses enseignements sur la cène ; il se rapprochait plutôt de la doctrine professée plus tard par Calvin. Aussi soulevat-il une opposition violenté dans le haut clergé et même dans l'Université d'Oxford qui l'avait jusqu'ici soutenu. Il ne faut pas s'en étonner et prétendre qu'en luttant sur cette question de la cène on se disputait sur des vétilles. Un siècle et demi plus tard, l'évêque martyr Ridley devait mettre en pleine lumière l'extrême importance du dogme de la transsubstantiation, malgré son introduction relativement récente dans la dogmatique catholique. Il est articulus stantis aut cadentis ecclesiœ romanœ, l'article essentiel sur lequel repose tout l'édifice imposant de l'Eglise romaine. Celle-ci subsiste ou s'écroule avec lui (4).
(i) Ibidem, ch. IV, m.
(2) Ibidem, c)i. IV, ii3.
(3) Ibidem, ch. I, 17, 24.
(4) A brief Déclaration of tlie Lordes Supper, wrilten by.... Nicholas Rydley... Anno i555. Nicolaï Ridleii de ctena Dominica asserlio.... Genevœ MDLVI.
L'université d'Oxford s'émut la première ; le chancelier de Breton réunit un certain nombre de docteurs en droit et en tliéologie appartenant pour la plupart aux ordres mendiants, pour juger douze thèses dans lesquelles Wyclif avait résumé ses enseignements sur l'Eucharistie. Elles furent proclamées condamnables comme contraires à l'orthodoxie. Le décret qui en interdisait la diffusion fut promulgué à haute voix dans les salles du monastère des Augustins, au moment même ou Wyclif y donnait son cours (i). Le théologien inculpé en appela, non au pape, mais au roi et à l'opinion dans une Confessio en latin adressée aux intellectuels et dans un petit traité destiné au peuple anglais, the Wicket {la petite porte, celle du salut).
En ce moment survint un événement d'une haute importance. Les paysans d'une partie de l'Angleterre, exaspérés par la faim et l'oppression, se révoltèrent et saccagèrent plusieurs châteaux et quelques monastères. Ils assassinèrent un certain nombre de nobles, en particulier, Sudbury, archevêque de Ganterbury, homme cependant pacifique qui avait toujours hésité à sévir contre Wyclif et ses disciples. Son successeur fut Gourtenay jusqu'alors évêque de Londres, adversaire déclaré et violent de Wyclif. Il l'accusa immédiatement d'avoir fomenté la révolte des paysans par ses déclamations contre la richesse du clergé ainsi que par les discours de ses prédicateurs itinérants. C'était faux, Wyclif était opposé à cette révolte, mais il est juste de dire qu'on n'a trouvé qu'en un seul de ses traités une parole de réprobation contre les excès commis par les révoltés.
Gourtenay saisit cette occasion pour battre en brèche l'influence de l'Université d'Oxford. Gelle-ci avait su conserver pendant tout le moyen âge une très grande indépendance vis-à-vis des prélats et de la couronne, et avait été un véritable foyer de lumière. L'archevêque profita de l'opposition qui s'y était peu à peu établie entre les séculiers
(i) C. Oman, Political Historjr of England, vol. IV, ']h.
partisans d'une culture générale et les réguliers plus exclusivement théologiens, pour ramener l'université dans les rangs de l'orthodoxie. Il réunit dans le monastère des Dominicains de Londres, une sorte de synode national 011 seize docteurs et bacheliers en théologie, appartenant tous aux ordres mendiants, siégeaient à côté de dix évêques. Gourtenay lui soumit 34 propositions de Wyclif^ sans en indiquer l'auteur. Les dix plus importantes furent déclarées hérétiques ; les 24 autres furent regardées comme erronées et répréhensibles (i). L'archevêque envoya le décret de l'assemblée à l'évèque de Londres pour le faire proclamer exécutoire dans tout le diocèse archiépiscopal de Ganterbury. Il demande aussi pour lui la sanction de l'état. La chambre des Lords prit une décision dans ce sens ; et Gourtenay obtint pour elle le placet royal malgré l'absence de la chambre des Gommunes qui ne fut pas consultée. Désormais, lorsque les évéques déposaient à la chancellerie une plainte en hérésie, l'inculpé devait être arrêté par les officiers royaux. G'était ouvrir l'ère des persécutions.
En même temps Gourtenay ordonna à son commissaire à Oxford, un moine violent nommé Stokes, de proclamer dans l'université l'édit du synode provincial. Il en résulta une bagarre dans laquelle les séculiers opposés au décret eurent le dessus, appuyés qu'ils furent par les autorités de la ville. L'archevêque en appela au roi qui se tourna cette fois contre les partisans de Wyclif et força l'université de publier le décret de l'assemblée des évêques. Ge fut une première atteinte grave portée à l'indépendance de l'université d'Oxford qui devint peu à peu le soutien de l'orthodoxie la plus stricte. Le rôle de défenseur de la liberté de l'enseignement fut tenu dès le siècle suivant, et de plus en plus, par l'université de Gambridge.
Puis l'archevêque, ayant vaincu la résistance de l'université, réussit non sans peine à circonvenir les disciples et
(i) Dict. of nat. Biography , art. Wycliffe, vol. LXIII, 2i3-2i4.
amis de Wyclit", John Aston, Philippe Repingdon, Nicolas Hereford. Après de longues persécutions il réussit à obtenir la rétractation des deux premiers. Hereford ne voulut pas se soumettre ; il se rendit à Rome dans l'espoir de gagner le pape à l'opposition contre le dogme de la transsubstantiation. Il ne réussit qu'à se faire mettre en prison, où il resta plusieurs années. Toutes ces mesures tracassières avaient pour but d'isoler et d'intimider Wyclif, pour pouvoir ensuite s'emparer de sa personne. Lorsqu'on crut être arrivé au but, on le convoqua devant le synode provincial d'Oxford où il comparut le 24 novembre iSSa. On ne sait pas très bien ce qui s'y est passé. Quelques ennemis du réformateur ont prétendu qu'il se rétracta ; mais ils n'ont pu en fournir aucune preuve, et il ne reste aucune trace positive de cette prétendue rétractation. D'un autre côté, il est certain qu'aucune condamnation positive ne fut prononcée contre lui. Il fut seulement exclu d'une façon complète d'Oxford et de tout enseignement universitaire.
Gomment expliquer ce demi-recul de Gourtenay ? Car c'en était un. Avait-il encore peur du duc de Lancaster ? Mais celui-ci avait perdu une grande partie de son influence. Il avait d'ailleurs sévèrement blâmé la campagne de Wyclif contre la doctrine ecclésiastique de la cène, et l'avait dès lors abandonné (i). Il est plus probable que Gourtenay eut peur de la chambre des Communes favorable à celui qui l'avait toujours défendue, et justement irritée de n'avoir pas été appelée à se prononcer sur le décret qui déclarait ses doctrines hérétiques.
Toujours est-il qu'on laissa Wyclif se retirer tranquillement à Lutte rworth, où il put exercer dans son intégrité son ministère pastoral. Il en profita pour continuer et mener à chef deux œuvres essentiellement réformatrices qu'il avait déjà commencées pendant les dernières années de son séjour à Oxford, la traduction de la bible en langue vulgaire, et l'institution des prédicateurs itinérants.
(I) C. Onian, l. c. IV, -jÇ».
La prédication vivante de la parole vivante a toujours été l'essentiel pour Wyelif : il l'a toujours préférée à l'administration des sacrements. Il l'a constamment pratiquée lui-même, à Oxford dans des cercles instruits où il prêchait en latin et traitait dans un esprit évangélique tous les sujets à l'ordre du jour, ainsi qu'à Londres et à Lutterworth où, prêchant en anglais, il visait constamment à convertir et à édifier ses auditeurs, et à répandre dans leurs cœurs la semence de la Parole de Dieu. « Oh ! merveilleux pouvoir de cette divine semence », s'écrie-t-il dans un de ses sermons, « qui dompte de puissants guerriers, qui adoucit les cœurs les plus durs, qui renouvelle et rend pieux des hommes autrefois rendus brutaux par le péché et infiniment éloignés de Dieu ! Un tel pouvoir ne pourrait jamais être exercé par la parole d'un prêtre, si l'Esprit de vie et la Parole éternelle ne la pénétraient de leur puissance, (i) »
On comprend que l'auteur de ces admirables paroles n'ait pas voulu garder pour lui seul l'exploitation de ce trésor, et ait tenu à former des hommes capables d'un tel ministère, alors qu'il voyait les prêtres de son temps ne pas savoir prêcher, ou le faire d'une manière indigne ou dérisoire. Déjà à Oxford il réunissait des jeunes hommes pour leur expliquer les saintes Ecritures et les former à la prédication. Puis lorsqu'ils avaient été consacrés à la prêtrise il les envoyait un peu partout, et toujours deux à deux, prêcher l'Evangile. Plus tard, pendant son séjour à Lutterworth, il développa cette institution, il forma surtout des prédicateurs laïques, peut-être moins instruits que les premiers, mais aussi pleins de zèle et d'ardeur, et décidés à renoncer à tout pour aller porter à tous la bonne nouvelle.
Ces prédicateurs itinérants, laïques et ecclésiastiques, intentionnellement dépourvus de bénéfices, devinrent les Lollards qui pendant le siècle suivant jouèrent un rôle bienfaisant en Angleterre et en Ecosse. Ils y maintinrent, mal-
(i) Lorimer, John Wxcliife, 178.
3o CHARLES MARTIN
gré de terribles persécutions, la connaissance de l'Evangile et l'indépendance vis-à-vis de la papauté, préparant ainsi le terrain à la prédication de la Réforme.
Wyclif ne se contenta pas de préparer ces précieux auxiliaires et de les envoyer dans tout le pays, et surtout dans le comté de Leicester. Il leur fournit des matériaux pour leur entreprise sous forme de plans de sermons écrits en anglais, et de directions pour leur conduite. Et surtout il remit entre leurs mains, et entre les mains de tous ceux qui savaient lire ce trésor encore inconnu, la bible en anglais. Déjà auparavant, cet homme qui vivait de la bible, qui y puisait ses doctrines et ses préceptes, qui la regardait comme la règle de la foi et de la vie, avait essayé d'en donner une portion à son peuple. Il avait, d'après l'avis du meilleur de ses biographes, traduit une harmonie des Evangiles, écrite en latin par un moine du siècle précédent, et réclamé dans la préface de sa traduction le droit pour les fidèles de posséder l'Ecriture dans leur langue (i).
Puis il traduisit le Nouveau-Testament tout entier, tandis que son ami Nicolas Hereford s'appliqua à rendre en anglais l'Ancien Testament. Hereford parvint jusqu'au milieu du livre de Baruch qui était alors placé entre celui des Lamentations et les oracles d'Ezéchiel. Mais^ parti pour Rome où, comme nous l'avons vu, il resta plusieurs années en captivité, il dut interrompre son œuvre de traduction. Wyclif la termina et, en 1882 ou i383, parut la première Bible complète en anglais. Elle fut très bien reçue par le peuple chez lequel les prédications des Lollards avaient ravivé la soif de la Parole de Dieu. Mais elle excita une vive opposition dans le clergé. Un chroniqueur ecclésiastique un peu postérieur, le chanoine Knighton de Leicester écrit : «Le D^John Wyclif a traduit en langue anglique (sic) et non angélique l'Evangile que le Christ avait confié aux clercs et aux docteurs de l'Eglise pour qu'ils le distribuassent avec douceur
(i) Lechler, I, 443-445.
JOHN WYCLIF 3l
et prudence aux laïques et aux faibles en proportion de leurs besoins et des exigences du temps. Il Ta ainsi rendu vulgaire et plus accessible aux laïques et aux femmes qui peuvent lire, qu'il ne l'a été jusqu'ici aux docteurs et aux prêtres intelligents. Ainsi la Parole évangélique de Dieu est jetée en proie aux pourceaux et foulée aux pieds... Ce qui était précieux au clergé et aux laïques devient la fable de tous. Le trésor du clergé est changé en un jeu pour les laïques (i). »
Cependant l'on sentit bientôt le manque d'unité de la nouvelle version. Les deux traducteurs avaient, il est vrai, pris comme base le même texte, celui de la Vulgate, car ils ne connaissaient ni l'un ni l'autre le grec et l'hébreu. Mais leur manière de traduire était différente. Hereford se collait plus servilement que son maître à la lettre du texte latin, et donnait par là à sa prose quelque chose de heurté et d'obscur. Wyclif, plus dégagé du littéralisme, voulut offrir les Ecritures au peuple dans son idiome maternel. Il réussit ainsi à créer une langue naturelle, simple et déjà élégante (2). Un des éditeurs de ses œuvres : Reginald Poole écrit : « Sa traduction de la bible et ses nombreux sermons et traités écrits en anglais établissent ses droits maintenant indiscutés à être appelé le fondateur de la prose anglaise. Il a ainsi contribué, avec Ghaucer, au développement de sa langue maternelle, presque autant que Luther l'a fait pour l'allemand par sa version de la bible. »
Conscient de ce qui manquait à son œuvre, Wyclif aurait voulu se mettre à la reviser avec le concours de Richard Purvey, son fidèle suffragant à la cure de Lutterworth. Mais il en fut bientôt empêché par la maladie, par d'autres occupations, puis par la mort. Purvey se chargea du travail, et fit paraître en i388 une Bible revisée supérieure à la première version. Elle continua cependant à porter le nom de Wyclif. Copiée aussitôt à un très grand nombre d'exemplaires^ elle
(i) Lorimer, 1. c, 208.
(2) Eadie, the english Bible, i, 'ji-'jS.
3a CHARLES MARTIN
se répandit abondamment dans le peuple anglais et contribua elle aussi à y maintenir le levain évangélique qui devait au xvi'' siècle pénétrer toute la pâte (i).
Wyclif lui-même fut alteint vers la fin de i38i, ou les premiers jours de 1882, par une légère attaque d'apoplexie. Il se contenta dès lors d'exercer son œuvre pastorale à Lutter worth, et de poursuivre ses travaux littéraires. Il résuma tous les enseignements qu'il avait déposés dans sa Somme, dans un livre important malgré sa modeste étendue qu'on appelle le Trialogiis. L'auteur, pour satisfaire au goût de ses contemporains, il le dit lui-même, le rédigea sous la forme d'un entretien entre trois personnes : Le premier, Alithia, est un théologien solide et simple qui cherche et aime la vérité. Son rôle consiste surtout à poser des questions. Le second, Pseudis, est un infidèle qui pose des questions captieuses. Le troisième, Phronesis, l'auteur lui-même, est un théologien subtil et mûr qui fait connaître et comprendre la vérité. Les quatre livres de cet ouvrage traitent brièvement de tous les sujets compris dans ce qu'on appelait autrefois Loci communes, à partir de l'existence de Dieu jusqu'à la vie future et à ses rétributions. On peut le comparer à une Institution de la Religion chrétienne au petit pied. Mais malgré sa valeur réelle, quelle différence ! Gomme celle de Calvin est plus claire, plus forte, plus compréhensible et plus compréhensive ! Le Trialogus joua un grand rôle dans les débats qui s'élevèrent en Bohême au temps de Jean Huss. C'est le premier ouvrage de Wyclif qui ait été imprimé. La Bibliothèque publique de Genève en possède un exemplaire daté de i525 ; c'est un très beau petit in-4° admirablement imprimé, sans indication de lieu, probablement à Baie (2).
(i) Malgré toutes les causes de destruction que cinq siècles ont accumulées, on en possède encore plus de 170 exemplaires manuscrits.
(2) Jo. Wiclefi viri undiquaque piis dialogorum libri, quattuor, MDXXV. Prologus. Index, etc. 6 ff non ch. Texte GLXXV fF. ch. Colophon : Excusum Anno a Christo nato M. D. XXV. Die VII Martii.
Malgré sa retraite, le réformateur ne put plus rester silencieux lorsqu' en i383, un prélat belliqueux, Henry le Spenser ou Despenser, évêque de Norwieh, se mit à la tête d'une croisade prêchée par le pape Urbain VI contre son rival Clément VII. Il publia un court traité latin intitulé Cruciata où il s'éleva en termes énergiques contre cette guerre suscitée par un pape uniquement en faveur de ses intérêts matériels, en opposition absolue avec l'esprit et les enseignements du Christ (i).
L'année suivante, le 28 décembre i384, comme il écoutait la messe dans son église de Lutterw^orth, John Wyclif eut une seconde attaque d'apoplexie. Elle le priva de l'usage de ses sens et mit fin à sa vie le 3i décembre. Il fut enterré avec les honneurs religieux dans son Eglise paroissiale. Mais si ses contemporains lui furent relativement cléments, le clergé du siècle suivant, témoin du résultat de ses efforts, s'acharna contre sa mémoire. Tout en étant obligés de reconnaître la profondeur de ses connaissances, l'honnêteté de sa vie et la noblesse de son caractère, les chroniqueurs de l'âge subséquent déversèrent un véritable tombereau d'injures sur son œuvre et sur ses hérésies. Le concile de Constance, immédiatement avant de condamner au supplice du feu son disciple Jean Huss, rendit le 4 ii^sii i4i5 un édit dans lequel il le proclama un faux chrétien et le principal chef des hérétiques de son temps. Il condamna 45 propositions empruntées à ses écrits, et ordonna que ses restes fussent enlevés de la terre sainte. Ce dernier décret ne reçut cependant son exécution que treize ans plus tard. Sur l'ordre exprès du pape persécuteur Martin V, Fleming, évêque de Lincoln, fit exhumer le 14 niai i438 les restes du corps de Wyclif et les fit réduire en cendres. Celles-ci furent jetées dans la petite rivière delà Swift qui coule à Lutterworth (2). Ces vaines représailles ne prouvent qu'une chose : la crainte
(i) G. Oman, 1. c. IV, 82 à 84.
(2) G. Oman, 1. c. IV, 80.
qu'inspirait encore un demi-siècle après sa mort l'action puissante exercée par l'exemple et les enseignements de cet homme duquel il n'a pas dépendu qu'il fût le plus grand réformateur de l'Angleterre. Je ne crois pas d'ailleurs que celle-ci en ait jamais eu un de sa taille.
LES LOLLARDS (i)
Lorsqu'on a étudié d'un peu près l'œuvre d'un homme de la valeur de John Wyclif, on se demande : Qu'est-il resté de ce déploiement de puissance intellectuelle et religieuse, car après tout il a été considérable et n'a pu rester stérile?
Deux mots, deux noms propres, répondent à cette question : les Hussites et les Lollards.
La réforme inaugurée en Bohême par Jean Huss et Jérôme de Prague est passablement connue, grâce surtout à l'influence qu'elle a eue sur Luther et par lui sur la Réforme allemande. Les Lollards le sont beaucoup moins, parce que leur mouvement paraît n'avoir pas eu de suites durables et ressembler à un fleuve qui, après avoir arrosé et fertilisé une vallée, va se perdre dans les sables.
C'est pourquoi il m'a paru intéressant de chercher à le suivre, dans cette conviction que, lorsqu'il y a de la vie, elle peut devenir latente pendant quelque temps et se dissimuler aux regards inattentifs, mais qu'elle finit toujours par se manifester au dehors.
Or c'est là, j'en suis convaincu, ce qui a eu lieu pour le mouvement des Lollards. Il a bien pu être étouffé pour un temps par les persécutions ; mais l'esprit s'en est retrouvé,
(i) Extrait de la Revue de théologie et de philosophie (N° 3i, Mai- Juin 1919).
lors de la Réformation du xvi« siècle, chez les puritains et les dissidents anglais. Je regrette de ne pouvoir l'établir en remontant aux sources, aux chroniques et aux écrits polémiques contemporains (i). La guerre m'a empêché d'y avoir accès; mais, à leur défaut, j'ai dépouillé quelques-uns des livres les plus sérieux qui aient été écrits sur eux, et j'ai essayé d'en résumer les enseignements (2).
Les Lollards ! D'oii vient ce nom populaire, puis officiel, qui a été donné aux disciples et continuateurs de John Wyclif ? L'origine en est plus ou moins douteuse, comme c'est trop souvent le cas pour les termes populaires. Il semble pourtant qu'on le fasse à tort dériver du nom d'un personnage plus ou moins mythique, W. Lollard, qui aurait
(i) Chroniqueurs et écrivains polémiques contemporains :
Henry Knighton, chanoine de Leicester : Compilatio de eventibus Angliae, quatre livres allant jusqu'en i366 ; le cinquième, i366 à i388, paraît être de la plume d'un autre chanoine de Leicester dont le nom est inconnu. Rev. Lumby, Rolls Séries 1899. — Thomas Walsingham, de Saint- Alban, Chronica Angliae : i328-i388 ; Rolls Séries, 1874 5 et Historia anglicana : 1272-1422 ; Riley, Rolls Séries, i863. — Thomas Netter of Walden, carmélite (i38oi43i), Doctrinale antiquitatum fidei ecclesiasticae catholicae contra Wiclevistos et Hussitos, édit. du P. Blanciotti, Venise, 1757, in-fol. ; et Fasciculi Zizaniorum, Johannis Wyclifii ; Shirley, Rolls Séries, i858. — Reginald Pecock, gallois, évêque d'Asaph puis de Chichester (env. i395-i465), The Repressor of over myche wyting (blaming) the clergie ; Churchill Babington, Rolls Séries, 1860, 2 vol.
(2) Auteurs consultés:
Gotthard Lechler, Lollarden, dans la Realencycl. de Herzog, 1 Aufl., VIII 458-466. (Nous citerons : Lechler, Loll.). — Gotthard Lechler, Johann po/i Wiclif und die Vorgeschichte der Reformation, 2 Dde, Leipzig 1873. (Lechler, VV^icl.) — Lorimer D. D., John Wycli^e and his English Precursors, London (sans date), traduction abrégée du livre précédent (Lor.). — T. M. LiNDSAY, Lollards, dans Encyclopaedia Britannica, 9th édition 1882, XIV 8io-8i3. (Lindsay). -r- George Macaulay Trevelyan, England in the Age of Wjcliffe, 3rd edit., London 1900. (Trev.). — Rudolf Buddensieg, Lollarden, dans la Realencycl. de Hauck, 3 Aufl., XI 616-626. (Bud.). — C. Oman, The History of England from, the Accession of Richard II to the death of Richard III, 1910. (Oman). — H. A. L. Fisher, The History of England from the Accession of Henry VII to the death of Henry VIII, 1910. (Fisher). Ces deux derniers sont les vol. IV et V de The Political History of England, edited by W^illiam Hunt and Reginald Poole.
été brûlé à Cologne en i332, ou de lolium (ivraie) à laquelle leurs adversaires les auraient comparés. On trouve ce nom donné à des sectaires appelés aussi Gellites, Alexians, Beggars, etc., qui parurent à Anvers au commencement du XIV® siècle. Ils soignaient et enterraient les pestiférés abandonnés par les prêtres, lors d'une grande épidémie qui sévit alors. Ils les accompagnaient au cimetière en chantant des chants lugubres et presque inarticulés. De là le nom de Lollards emprunté au verbe lullen, lollen, lallen, en anglais to lulL prier à voix basse, murmurer des prières. Ces Lollards des deux sexes consacraient leur vie à cette œuvre d'humanité dans une partie de l'Allemagne et des Pays-Bas, se fiant pour leur entretien à la gratitude de ceux qu'ils soignaient et à la bienveillance du public. Les prêtres, vexés de voir leur propre indolence mise au jour par le dévouement de ces laïques, les accusèrent dès 1847, auprès des papes, d'hérésie ainsi que de divers vices. Ils généralisaient ainsi quelques rares cas d'immoralité qui avaient pu se produire surtout chez des formalistes qui s'étaient joints à eux. Le nom de Lollards devint ainsi un titre de mépris synonyme de celui d'hypocrites (nous disons mômiers). Les magistrats, qui appréciaient leurs services, les défendirent auprès des souverains pontifes, et obtinrent de les soustraire à la juridiction de l'Inquisition pour les soumettre à celle des évêques. Un certain nombre de leurs sociétés existèrent à Anvers, à Cologne, à Utrecht et ailleurs. D'après Trithomius, moine historien du commencement du xvi*' siècle, leur nombre s'éleva en Allemagne jusqu'à 80,000 (i). Le nom de Lollards désigna par suite dans le langage populaire les hommes dont les doctrines et surtout les pratiques sortaient des enseignements de l'Eglise. C'est ainsi qu'il en vint à être appliqué aux disciples de Wyclif et spécialement aux continuateurs de son activité réformatrice.
Nous le trouvons pour la première fois comme tel dans
(i) Lechler, WicL, I, 686, II, 4, note.
une violente attaque lancée dans l'Université d'Oxford contre les Wyclifistes par un moine cistérien, docteur en théologie, du nom de Henry Grump (i). Le premier document officiel à nous connu où il se trouve est un mandement de l'évêque de Winchester qui désigne cinq des principaux amis du réformateur (Hereford, Aston, Purvey, Parker, Sw^inderby) comme nomine seu ritu Lolladorum confœderati (2). Dès lors l'acception de ce mot devint de plus en plus générale et usuelle. On appela Lollards tous ceux qui se rattachèrent à ce mouvement, et spécialement les prédicateurs itinérants institués par Wyclif. Ceux-ci sont mentionnés dans une lettre officielle de l'archevêque Gourtenay au chancelier de l'Université en date du 3o mai 1882 .
Il y reproche à ceux qu'il appelle des fils de damnation de s'attribuer, sous le prétexte de haute sainteté, le droit de prêcher sans son autorisation dans sa province. « Ils ne craignent pas, écrit-il, de censurer, de dogmatiser et de prêcher dans les églises, sur les places publiques et dans les marchés ainsi que dans d'autres lieux profanes » (2).
Quelle en était l'origine ? Déjà pendant son séjour à Oxford, lorsque la Réforme religieuse prit le pas pour lui sur la réforme politique, soit dès 1878, Wyclif avait été frappé de voir à quel degré de nullité, et même d'indignité, était descendue la prédication du clergé séculier, et aussi celle des moines mendiants dont les ordres, comme celui des Dominicains, avaient été fondés pour y remédier. Il réunit alors autour de sa chaire des étudiants et de jeunes prêtres, et se donna la tâche de leur enseigner la prédication de la Parole de Dieu. Scolastique dans son enseignement théologique, au moins dans la forme, il cessa de l'être dans son homilétique. Il fit étudier la sainte Ecriture à ses disciples et leur apprit à faire reposer leur prédication sur une base scripturaire. Il leur donna des sermons et des
(i) Lechler Wicl., II, 5, note. Bud., 616. (2) Lechler, Wicl., I, 412. Lor., 190, 386.
plans de sermons écrits en anglais comme modèles et comme fils conducteurs. Puis il les envoya prêcher directement au peuple. Nous avons les noms de quelques-uns de ces jeunes qui apprenaient aux pieds du réformateur à briser les vieux vaisseaux pour faire pénétrer le vin nouveau dans le peuple anglais. Nous les connaissons par les attaques de l'archevêque Gourtenay qui, encouragé par le pape Urbain YII, voulut mettre un frein à l'œuvre de Wyclif et surtout à ses attaques contre le dogme de la transsubstantiation. N'osant pas encore s'attaquer à sa personne, il cita à sa barre en mai et en juin i382 quatre des compagnons de Wyclif, Nicolas Hereford, John Aston, Bedeman et Repington (i). Nous n'aurons pas à revenir sur ce dernier, car après avoir été excommunié et en avoir appelé à Jean de Gand, il se réconcilia vers la fin de la même année avec Gourtenay et devint un adversaire violent des Lollards. Chapelain et confesseur du roi Henri IV qui les persécutait, Repington fut nommé évêque de Lincoln où il forma une classe de jeunes prédicateurs destinés à contrebalancer l'influence des Lollards. Accusé en 1407 par Thorpe de persécuter le peuple de Dieu^ il devint cardinal en 1409. Finalement il mourut en 1424, après avoir fait beaucoup de mal à ses anciens amis (2).
Nicolas Hereford, docteur en théologie et prédicateur éloquent, s'enfuit pour' échapper à la condamnation de Gourtenay. Il partit hardiment pour Rome, persuadé qu'il arriverait à convaincre le pape Urbain VI de la fausseté du dogme de la transsubstantiation. Ayant exposé son point de vue aux papes et aux cardinaux, il fut emprisonné et n'échappa à la mort que parce qu'Urbain VI aimait les Anglais (3). John Aston et Bedeman firent une sorte de demi rétractation qui ne les empêcha pas de continuer à prêcher, l'un, Bedeman, dans les comtés de Gornouailles et de Devon,
(i) Lechler, Wicl., 687.
(2) Lor., 400, 44^- Trev., 307.
(3) Lechler Wicl., I, 694.
l'autre, Aston, dans celui de Leieester. A ces hommes s'en joignirent d'autres dont l'un, William Thorpe, raconta plus tard les rapports qu'ils entretenaient à Oxford les uns avec les autres, et la vénération que tous ressentaient pour Wyclif. Celui-ci les appelait alors « les pauvres prêtres, les simples, les fidèles presbytres ». Lorsqu'en i832 il dut se retirer à Lutterworth, petite ville dont il était déjà le recteur depuis huit ans, il développa beaucoup l'institution de ces prédicateurs itinérants. Il ne se contenta plus de les choisir parmi les prêtres qu'il avait moins sous la main qu'à Oxford, mais admit des laïques dans leurs rangs. Aussi les appelat-il souvent dès lors : « hommes évangéliques, hommes apostoliques », déclarant que par la grâce de Dieu, la prédication d'un seul prédicateur sans instruction porte plus de fruits que celle de beaucoup de gradués, parce qu'il répand la semence de la loi de Dieu plus humblement et plus abondamment en œuvres et en paroles. Pour lui désormais, l'appel de Dieu est suffisant pour constituer un ministère dans l'Eglise. Dieu lui-même installe son ministre sans qu'il soit besoin de l'imposition des mains d'un évèque, conformément au rituel (i).
A cette époque vinrent se joindre à eux des hommes comme William Smith, un laïque fort peu instruit qui n'apprit à lire et à écrire que dans son âge mûr, mais qui s'en alla partout prêcher avec ardeur, et comme William Svs^inderby, dit William l'ermite, qui bien que prêtre, était le plus grand dénonciateur de l'avarice, de l'inconduite et de la mondanité du clergé. Ses prédications enflammées remuaient profondément les consciences des gens du monde.
Tous ces hommes de Dieu, formés et conseillés par Wyclif, partaient deux à deux, vêtus de longs vêtements de bure, les pieds nus, un bâton à la main. Ils se rendaient de village en village, de ville en ville, prêchant, avertissant, enseignant partout où ils pouvaient trouver des auditeurs,
(i) Lor., 196 (citations de Wyclif dans la note i).
dans les églises, dans les chapelles, sur les cimetières et dans les marchés (i). L'un d'entre eux, Richard Waythstathe, dit le chapelain, s'adjoignit à Swinderby pour desservir une petite chapelle à l'entrée de la ville de Leicester, ce qui ne les empêchait pas de prêcher parfois du haut d'une pierre miliaire située dans la principale rue de la ville (2).
Le genre de vie de ces prédicateurs était extrêmement simple et même ascétique. Ils s'abstenaient de mendier, et pratiquaient la pauvreté non comme un mérite, mais dans la conviction que l'Eglise et ses ministres doivent être pauvres pour accomplir l'œuvre du Seigneur.
La mort de Wyclif qui survint en i384 fut un coup terrible pour les Lollards dont aucun n'avait une envergure qui put être comparée à la sienne. Le plus instruit, le plus développé d'entre eux^ Nicolas Hereford, qui avait traduit en anglais à peu près la moitié de l'Ancien Testament, était alors prisonnier à Rome. Dès qu'il en fut revenu un an ou deux plus tard, il devint leur chef. Le chroniqueur Walsingham dit de lui : « Après la mort de l'hérésiarque Wyclif c'était à Hereford, gradué en théologie, mais remplissant l'office de séducteur que les hommes de cette secte s'attachaient surtout ». Il n'y avait pas cependant en lui l'étoffe d'un Melanchthon, d'un Bullinger ou d'un Théodore de Bèze, les amis et continuateurs de Luther, de Zwingli et de Calvin. Preuve en soit le fait qu'en iSgi, après un procès intenté par les prélats contre les Lollards à Lincoln et à Leicester, Hereford fit sa soumission à l'archevêque et devint l'adversaire de ses anciens coreligionnaires (3).
Malgré cela le nombre des Lollards ne cessa pas d'augmenter pendant les quinze dernières années du xiy® siècle. Il devint assez considérable pour que le chroniqueur au-
(i) Lechler, Wicl., I, 421.
(2) Lor., 442.
(3) Lor., 401, 441 » note 3.
gustin de Leicester Knighton écrivît que sur deux personnes rencontrées dans la rue l'une devait certainement appartenir à leur parti (i). Si le clergé leur était en général hostile, il y avait un peu partout, surtout dans les comtés de Leicester^ et dans l'ouest de l'Angleterre et à Londres, des prêtres gagnés à leurs principes. Les hommes qui exercèrent l'action la plus considérable dans le premier de ces centres furent Swinderby, John Aston et John Purvey. Celui-ci, tant que vécut Wyclif, fut son fidèle suffragant à la cure de Lutterworth. Après sa mort, il se retira dans l'ouest et continua son œuvre par la prédication, et surtout par sa revision de la traduction de la Bible qu'avaient composée Wyclif et Hereford, à laquelle il mit la dernière main en i388. Il fournit ainsi à tous ses coreligionnaires et, avec eux, à tout le peuple anglais, la Parole de Dieu dans la langue qu'ils pouvaient comprendre (2).
De Leicester le mouvement Lollard se propagea un peu partout, à Nottingham d'abord, puis à Lincoln au N.-E., et dans l'ouest de l'Angleterre où John Aston et William Swinderby firent de fréquentes incursions, et restèrent longtemps actifs. Ils y furent aidés par un Gallois, nommé Walter Brute, qui, plus que d'autres encore, s'éleva contre la papauté à laquelle il appliquait toutes les images de l'Apocalypse. Pour lui c'était le pape qui avait le nombre de la bête 666 (il le tirait de ces deux mots dvx cleri). Ce fut là que les LoUards renoncèrent à la succession apostolique et se consacrèrent eux-mêmes des prêtres, sans se soucier de l'intervention des évêques (3). Il ne semble pas cependant que cette coutume se soit implantée fortement parmi eux, car presque tous leurs prêtres de la génération suivante avaient été dûment ordonnés par des évêques. Enfin, nous en trouvons à cette époque un
(i) Lechler, Wicl., II, 14.
(2) Lor., 218-221.
(3) Lechler., Wicl., II, 20.
foyer assez important à Londres, où ils se mêlèrent plus activement aux mouvements politiques que ceux de la province (i).
Naturellement les prélats ne laissèrent pas la propagande des Lollards gagner leurs diocèses sans faire des efforts pour l'enrayer. En 1387, l'évêque de Worcester lança contre eux un mandement qui a pour nous l'avantage de nous fournir les noms de plusieurs de leurs chefs. Deux ans plus tard, l'archevêque Gourtenay, visitant le diocèse de Lincoln, s'arrêta à Leicester leur foyer central. Il força William Smith de faire pénitence pour avoir brûlé une statue en bois de sainte Catherine, et à livrer des livres qu'il avait écrits en anglais sur le Nouveau Testament et les Pères. Ces mesures produisirent certainement un léger recul dans le mouvement, en déconsidérant quelque peu les chefs auprès de la population. Mais elles ne l'arrêtèrent pas. Les Lollards avaient alors l'appui d'un nombre assez considérable de seigneurs et de grands propriétaires qui partageaient plus ou moins ouvertement leurs vues. Parmi eux nous pouvons signaler John de Montacute, comte de Salisbury, sir Thomas Latimer, sir John Trussel, sir Lew^is Glifford, puis sir Richard Sturry (ou Story), sir Reginald Hilton, sir William Ne vil (2). Comme leurs résidences se trouvaient dans des comtés différents, ils y favorisaient la propagande des prédicateurs itinérants. Quand ceux-ci se présentaient dans leurs châteaux, ils étaient sûrs d'y trouver une généreuse hospitalité et parfois un abri contre les persécutions. Leurs adversaires se plaignaient de cet appui : <( Quand un de ces prédicateurs, dit le chroniqueur Knighton, se présentait dans la propriété d'un de ces seigneurs pour y prêcher, celui-ci s'employait immédiatement avec zèle à convoquer le peuple du voisi-
(i) Trev., 320-327.
(2) Lechler, Wycl., Il, 12.
nage, et a le réunir en un lieu fixé d'avance ou dans une église qui dépendait de son patronage pour entendre les paroles du prédicateur. Les gens, même s'ils n'y allaient pas de bon cœur, n'osaient pas résister ou contredire. Car les seigneurs avaient l'habitude d'assister en personne aux réunions, armés de leur épée et de leur bouclier, pour défendre le prédicateur égaré, et afin que personne n'osât entreprendre quelque chose contre son enseignement ou élever une contradiction » (i).
Beaucoup de bourgeois importants et de campagnards aisés embrassèrent aussi la cause des Lollards. Les noms de quelques-uns d'entre eux nous sont connus par les registres des procès que leur firent les prélats. Citons ceux de Roger Dexter et de sa femme, de John Harry, de William Parchment et de Roger Goldsmith, tous bourgeois de Leicester, ainsi que celui d'une femme nommée Mathilde qui habitait en ermite un réduit situé dans un des cimetières de cette ville (2).
Tous ces gens ne se contentaient pas d'écouter les harangues publiques des prédicateurs itinérants. Ils formaient des congrégations et se réunissaient en conventicules où ils lisaient la Bible dans la traduction de Wyclif révisée par Purvey, puis les écrits populaires du réformateur et de N. Hereford. Ils y prenaient aussi librement la parole, inaugurant ainsi les réunions d'instruction et d'édification mutuelles qui deux siècles plus tard jouèrent un si grand rôle parmi les puritains et les non conformistes. Le langage des prédicateurs Lollards devenait alors de plus en plus agressif. Voici ce qu'en écrit un chroniqueur hostile il est vrai à leur œuvre :
« Leur enseignement paraissait d'abord plein de douceur et de piété, mais à la fin il changeait et devenait plein de jalousie et de calomnie cachée. Personne, pensaient-ils, n'est
(i) Lor., 444.
(2) Lechler, WicL, II, i3.
LES LOLLAKDS 4^
juste et n'est digne de Dieu qui ne garde pas sa loi telle qu'ils la prêchent. C'est une expression qui revient constamment dans leurs discours : la loi de Dieu ». (i)
C'est aussi, en effet, une expression favorite de Wyclif. Elle nous permet de reconnaître que dans sa doctrine ne se trouve pas encore nettement défini le principe de la justification par la Joi, ce pivot de tout l'enseignement de la Réforme du xvi^ siècle. Cependant l'un d'entre eux, Walter Brute, émit des opinions qui s'en rapprochaient plus que celles de Wyclif. Arrêté en 1391 par Gilbert, évêque d'Hereford, il écrivit pour sa défense des pages que le martyrologue Foxe trouva plus tard dans les archives de l'évêché et nous a transmises. Fidèle en général aux doctrines de son maître, il se libéra plus complètement sur divers points de la tradition catholique. Sa doctrine de la Cène est plus près de celle des Réformés que de celle des Luthériens, son opposition à la messe plus catégorique. Et surtout il fait ressortir plus nettement la distinction entre l'Evangile et la loi : « Christ, dit-il, n'a pas justifié par les œuvres de la loi ceux qui croient en lui, mais il les a, par grâce, justifiés de leurs péchés. Et ainsi Christ a accompli par la grâce ce que la loi ne pouvait pas faire par la justice ». Brute tire les conséquences pratiques de cette distinction. Il soutient qu'en opposition à la loi de Christ qui est amour, les papes qui se disent ses meilleurs amis, éditent des lois conduisant à la guerre et aux persécutions. Pour cela ils s'appuient sur l'Ancien Testament, tandis que la loi du Christ ordonne de pratiquer, jusqu'au bout, la miséricorde et l'amour du pécheur. Brute va même jusqu'à proposer l'abolition de la peine de mort, comme contraire à la loi de l'amour (2).
Les Lollards employèrent aussi pour leur défense l'arme de la poésie satirique. Ils firent circuler un poème anonyme intitulé : « Le récit de Pierre le laboureur » (Pier Plough-
(i) Lor., 444.
(2) Lechler, Wicl., II, 3o-35.
mans Taie), à l'instar d'un poème antérieur de quarante ans et déjà anticlérical, appelé : « La vision de Pierre le laboureur » (The Vision oj Pier the Ploughman).
Pierre rendu perplexe par les lattes religieuses dont il est le témoin, entend à l'orée d'un bois deux oiseaux qui discutent. L'un d'eux, un cruel griffon, représente la hiérarchie, tandis que l'autre, un débonnaire pélican, soutient la cause des Lollards. Ce dernier décrit non sans humour les prêtres, ces successeurs de Pierre qui, au lieu d'être humbles comme lui, se mettent au-dessus des seigneurs et même des rois, oppriment les petits, s'emplissent de vin et de bière, et trompent la faim de leurs ouailles par une fausse prédication de l'Evangile. Ils vendraient, dit-il, le ciel et l'enfer et oppriment ceux qui disent la vérité. Il en dit autant du pape, des évêques, bergers qui ne passent pas par la porte de la bergerie, et plutôt que de travailler à paître leurs troupeaux, jettent leurs filets sur eux pour en extorquer de l'or et de l'argent. Il met en plein jour leur simonie, leur cruauté et leur immoralité. Le griffon répond : « Mais il faut bien un chef qui gouverne l'Eglise. Si le pape était humble et pauvre on le chasserait de porte en porte et les impies ne le craindraient pas. » Le poète alors élève le le ton à celui de la vraie piété. «Ah, pourquoi parles-tu ainsi ? fait-il dire au pélican. Christ est notre chef qui règne au ciel ; nous ne devons pas en avoir d'autres, car tous les autres maîtres sont méchants et faux. » Enfin dans une sorte de prophétie le poète annonce que le griffon amènera une troupe d'oiseaux de proie et opprimera le pélican. Mais un jour viendra où il sera chassé avec sa bande d'oiseaux malfaisants (i).
Enhardis par leurs progrès et par l'appui que leur donnaient plusieurs membres du Parlement, les Lollards se lancèrent alors dans le domaine public. Gomme le roi Richard II ne leur était pas favorable, ils profitèrent d'une absence
(i) Lechler, Wicl., Il, 35-42.
qu'il fit en novembre 1894 pour aller réprimer en Irlande des mouvements insurrectionnels, et s'adressèrent au Parlement qui se réunit en janvier iSgS sous la présidence du Duc d'York, régent du royaume. Sir Thomas Latimer et sir Richard Story présentèrent en leur nom à la Chambre des Communes un mémoire où ils réclamaient son appui pour les réformes religieuses, morales et sociales qui leur paraissaient nécessaires. Ce mémoire contenait douze conclusions qui me semblent intéressantes à citer, car elles mettent clairement au jour leurs points de vue et leurs principales doctrines. Je désire seulement les mettre dans un ordre un peu plus logique que celui dans lequel elles furent présentées.
I. Depuis que l'Eglise d'Angleterre a fait la folie de commencer à se mêler des choses temporelles, à l'instar de sa grande marâtre l'Eglise Romaine,... la foi, l'espérance et la charité se sont enfuies de notre Eglise, dont les a chassées l'orgueil avec sa nombreuse postérité de péchés mortels.
II. Le sacerdoce actuel, qui a son siège à Rome et se réclame de l'autorité des anges, n'est pas le sacerdoce pour lequel Christ a ordonné ses apôtres.
VI. L'union en une même personne du roi et de l'évêque, du prélat et du juge, du pasteur et de l'officier civil, détourne le royaume d'un bon gouvernement.
ÏV. La fiction du miracle du sacrement du pain conduit, à peu d'exceptions près, tous les hommes à l'idolâtrie. Dieu veuille qu'ils veuillent croire eux-mêmes ce que le Doctor evangelicus (Wyclif) a enseigné dans son Trialogus savoir que le pain de l'autel est habitualiter (symboliquement) le corps de Christ.
V. Les bénédictions et les exorcismes que l'on fait sur le vin, sur le pain, sur l'huile, le sel et la cire, sur la pierre de l'autel et les murs de l'église, sur les vêtements, la mitre, la croix et le bâton de pèlerin, sont plutôt des pratiques de nécromancie que des œuvres de théologie.
VII. Les prières spéciales pour les âmes des morts constituent une fausse base pour les aumônes.
VIII. Les pèlerinages que l'on fait à d'aveugles croix, à de sourdes images de bois et de pierre, et les prières que l'on répète devant elles ont une étroite parenté avec l'idolâtrie.
IX. La confession auriculaire, que l'on donne comme nécessaire pour le salut, exalte l'orgueil des prêtres et leur
fournit l'occasion de conférences secrètes et dangereuses
Ils disent avoir la clef du ciel et de l'enfer, pouvoir condamner ou bénir, lier ou délier à volonté, et pour douze deniers ils vous vendront la bénédiction du ciel garantie par un document revêtu de leur sceau.
III. La loi de continence, qui fut d'abord imposée aux prêtres au préjudice des femmes, conduit maintenant l'Eglise à la sodomie.
XI. La loi de continence imposée dans l'Eglise à des femmes fragiles et imparfaites de nature est la cause de l'introduction de beaucoup d'horribles péchés.
X. L'homicide par la guerre ou par une prétendue loi de justice pour une cause temporelle, sans une révélation spéciale, est expressément contraire au Nouveau Testament qui est une loi pleine de miséricorde. Jésus ne nous a-t-il pas enseigné à aimer nos ennemis ?
XII. La multitude des arts non nécessaires usités dans un royaume favorise beaucoup de péchés de gaspillage, de luxe et d'étalage extérieur. Il nous semble que des industries comme celles des armuriers, des orfèvres et toutes celles qui ne sont pas nécessaires à l'homme, devraient être abolies suivant la règle apostolique pour favoriser les vertus. » (i)
On le voit, les Lollards abordaient déjà toutes les questions doctrinales, morales^ ecclésiastiques, politiques et économiques, dans un esprit quelque peu étroit sans doute, mais bien moral. Ce curieux document nous fournit en outre les germes de bien des ordonnances somptuaires du xvi^ siècle.
Le résultat prochain fut nul ; le Parlement ne s'occupa
(i) Lechler, Wicl., II, 22-28. — Lor., 446-448.
pas même de cet appel, et ses auteurs furent réduits à l'afficher contre les murs de la cathédrale de Saint-Paul et de Westminster. Cependant les prélats avaient pris peur. Ils envoyèrent en toute hâte en Irlande, auprès du roi, une députation dont l'archevêque de York, Arundel et R. Braybrooke, évêque de Londres, étaient les chefs. Richard II, lassé d'ailleurs de sa campagne, revint immédiatement à sa capitale. Furieux contre les seigneurs LoUards, il reprit en particulier sir Richard Story dans des termes si énergiques et avec de telles menaces, que celui-ci se vit dès lors forcé de tenir le serment du silence qui lui fut durement imposé (i). L'archevêque Gourtenay mourut l'année suivante, mais les Lollards n'y gagnèrent rien, car son successeur Thomas, de la famille des comtes Arundel, se montra un persécuteur encore plus décidé que lui de tous ceux qui ne se soumettaient pas à l'Eglise. Aussitôt nommé il convoqua un synode de sa province qui condamna de nouveau les doctrines de Wyclif. En même temps il chargea un franciscain instruit, nommé Woodford, de réfuter son fameux Trialogus. Il ne put rien faire de plus jusqu'au moment où Richard II fut renversé du trône et remplacé par Henri de Lancaster, fils de Jean de Gand, ce qui arriva en 1892. Porté au pouvoir grâce à l'appui de l'Eglise, le nouveau roi, qui prit le nom d'Henri IV, lui montra sa reconnaissance en mettant son épée au service des persécuteurs. Les autorités civiles durent dès lors prêter main forte pour rexécution des jugements prononcés par les évêques. Ce fut alors, en 1401, que parut un édit barbare, de comburendo hœretico, donnant cet ordre aux officiers civils lorsque les évêques leur remettaient des hérétiques relâchés ou endurcis : Personas illas corani populo in eminenti loco comburi faciant, ut hujus modi punitio metum incutiet mentibus aliquorum. Cet édit ouvrit l'ère des autoda-fé jusqu'alors inconnus en Angleterre (2).
(i) Trev., 329.
(2) Oman, 171. Trev., 334.
6o CHARLES MARTIN
La même année, un prêtre de Londres nommé William Sawtree fut appréhendé, puis jugé et condamné comme relaps et incorrigible, parce que quelques années auparavant il s'était soumis à une sorte de rétractation. Il fut brûlé vif en mars sur le marché de Smithfield qui devait voir tant de scènes semblables. Le traducteur Purvey fut tellement frappé par ce spectacle qu'il se soumit à rétracter ses erreurs. Il resta cependant Lollard, car en 142 1 il eut encore à faire comme tel à l'archevêque Ghicheley. La nouvelle inquisition déploya son zèle persécuteur dans les comtés les plus infectés à ses yeux par le lollardisme. On alla jusqu'en Ecosse 011 un homme nommé Rerby monta sur le bûcher en 1407. Un tailleur d'une ville de l'ouest, Evesham, nommé John Badby, fut amené jusqu'à Londres devant l'archevêque Arundel. Gomme il persistait à déclarer que le Seigneur Jésus- Christ assis à table n'avait pu donner son corps encore vivant à manger à ses disciples et refusait d'adorer l'hostie, on le condamna au feu. Le prince de Galles, le futur Henri V^ passant sur la place au moment de son supplice et l'entendant crier « merci à Dieu », fit éloigner les fagots brûlants qui l'entouraient et lui offrit sa grâce, et même de l'argent, s'il se rétractait. Radby ayant énergiquement refusé, le prince l'abandonna à son sort, et on le rejeta dans les flammes. Henri de Lancaster montrait par là ce qu'il devait toujours être, un prince pieux, bon au fond, mais sincèrement fanatique et systématiquement persécuteur (i).
Le cas peut-être le plus intéressant fut celui de William Thorpe qui, après avoir été un auditeur de Wyclif à Oxford, avait parcouru pendant vingt ans le nord de l'Angleterre comme prédicateur itinérant. Emprisonné, puis relâché en 1897, ^^ ^^t ^^ nouveau arrêté en 1407. Arundel le fit venir dans son château de Saltbury, dans le Kent, et l'interrogea lui-même longuement et à plusieurs reprises. Gomme il pouvait communiquer avec ses amis, Thorpe écrivit le récit
(i) Lechler, Wicl., II, 62-66. Trev., 335. Oman, 222 f.
LES LOLLARDS 5l
de ses entrevues avec l'archevêque et le leur fit passer. Ils le gardèrent avec soin et le publièrent plus tard, ce qui nous l'a conservé. Tyndall, Foxe et d'autres réformateurs du XVI® siècle le répandirent abondamment parmi leurs adhérents, dont il devint une des lectures favorites. Lechler dit que la présence d'esprit, le calme, la clarté, la chaleur et la décision avec lesquelles le prisonnier répondait au ton tantôt condescendant, tantôt arrogant du prélat, réjouissent le cœur du lecteur, en lui montrant l'action de l'Esprit de Dieu dans l'àme de ce noble témoin de la vérité. On ignore quel fut le sort de Thorpe. Probablement le fit-on disparaître, soit par les privations qu'il eut à endurer dans sa prison, soit par une exécution secrète (i).
Ces répressions individuelles ne suffisaient cependant pas au zèle persécuteur d'Arundel. Il dit lui-même à Thorpe : « En reprenant la mitre archiépiscopale (à l'avènement d^Henri IV), j'ai été appelé de Dieu à détruire cette fausse secte dont tu fais partie. Aussi suis-je résolu à la poursuivre de façon à n'en pas laisser de trace dans le pays » (2).
L'Université d'Oxford était restée à bien des égards un foyer d'hérésie, malgré la pression qu'avait exercée sur elle l'archevêque Gourtenay. Un bon nombre de ses membres étaient encore attachés aux doctrines de Wyclif. Jérôme de Prague et d'autres théologiens de la Bohême vinrent y étudier vers iSgô, attirés qu'ils étaient par l'épouse de Richard II, la pieuse reine Anne, qui était leur compatriote. Ils trouvèrent à Oxford de quoi puiser abondamment dans les ouvrages et les souvenirs du réformateur anglais dont ils devinrent les disciples et les continuateurs. En 1406 parut une déclaration faite au nom du chancelier de l'Université d'Oxford et d'un certain nombre de maîtres et de professeurs ; elle justifiait Wyclif des accusations d'hérésie portées contre lui, et rendait en même temps un éclatant témoignage
(i) Lechler, Wicl., II, 66-68.
(2) Lechler, WicL, II, 78, note.
à sa science, à sa piété et à la sainteté de sa vie. On a, il est vrai, contesté assez vite l'authenticité ou plutôt l'officialité de cette pièce. Toujours est-il qu'elle fut envoyée d'Oxford en Bohême où Jean Huss en fit publiquement la lecture dans son église (i).
Arundel voulut frapper l'hérésie à sa source, c'est-à-dire dans l'école où se formaient ses principaux adhérents. Il déplorait que cette vigne autrefois fertile en bons fruits ne produisît plus que des branches gourmandes, de là l'extension de la nouvelle et stérile doctrine des Lollards. Dans une visite officielle qu'il fit à Oxford, il ordonna la visite périodique des collèges et des séminaires, avec charge aux inspecteurs d'avertir les maîtres, les professeurs, les bacheliers et les étudiants qui seraient entachés d'hérésie, et en cas de persistance de les renvoyer impitoyablement. Toute autorité collégiale qui montrerait peu de zèle dans cette répression devait être changée. Un contrôle sévère devait être exercé sur les livres qui seraient composés à l'Université, et dont le contenu serait exposé dans ses collèges. Ces mesures répressives ne furent que trop fidèlement mises à exécution et eurent un plein succès. L'esprit de l'Université d'Oxford changea bientôt entièrement. Déjà en 141 2 elle signala d'elle-même 267 propositions de Wyclif comme hérétiques et dignes de la condamnation du clergé. Mais en même temps disparut son esprit d'indépendance et, avec lui, une grande partie de son influence intellectuelle (2). Un humaniste italien, Pozzio Braccolini, qui visita l'Angleterre en 1420, était stupéfait de l'ignorance, de la grossièreté et des subtilités purement verbales qui régnaient dans les universités anglaises ; il déclarait n'y avoir trouvé que fort peu de vrais savants et d'amis de la science (3).
Ayant ainsi privé les Lollards de leurs défenseurs intellec-
(i) Lechler, Wicl., II, 69-74.
(2) Lechler, Wicl., II, 74-77-
(3) Lechler, Wicl., II, 3o5.
tuels, Arundel s'attaqua aux rares nobles qui leur accordaient encore le secours de leur fortune et de leur haute position. Il s'en prit surtout au plus important d'entre eux, sir John Oldcastle. Celui-ci avait acquis la pairie et de grands biens par son troisième mariage qu'il avait contracté en 1409 avec Joan, héritière de la noble famille Gobham.
Après avoir eu une jeunesse assez dissipée, cet ami du prince héritier s'était converti sous l'influence de Wyclif et de ses compagnons d'œuvre. Il était devenu à la fois un philanthrope si éclairé que les pauvres l'appelaient le bon lord Gobham, et un homme d'Etat si sage que le roi Henri IV recourait fréquemment à ses conseils. Il possédait aussi une grande instruction, chose rare chez les grands seigneurs de son époque. Lorsqu'en 141 o des messagers furent envoyés de la Bohême pour s'enquérir de la vie et des doctrines de Wyclif, il leur écrivit une lettre d'un excellent style, remarquable par la connaissance dont elle témoignait des questions controversées. A l'appui des doctrines de Wyclif il y citait Isidore, Ghrysostome et saint Augustin.
Tant que vécut Henri IV, Oldcastle put ne tenir aucun compte des menaces et des édits de l'archevêque, et continuer à donner asile aux prédicateurs Lollards dont il fréquentait les cultes. Mais le roi mourut au commencement de i4i3 et fut remplacé sur le trône par son fils Henri V. Gelui-ci, après une jeunesse un peu orageuse, se montra un roi intelligent, consciencieux et pénétré de la grandeur de ses devoirs. Il était pieux, mais malheureusement d'une piété étroite et fanatique, et par conséquent enclin à la persécution. Arundel en profita immédiatement pour l'exciter contre lord Gobham. Henri fit venir à Windsor cet ami de son père ; il fit tout pour l'amener au catholicisme orthodoxe, mais ce fut en vain. Le grand seigneur répondit fermement et hardiment à son souverain. Finalement il partit sans prendre congé de lui pour s'enfermer dans son château de Gowling près de Rochester et de Greenwich. Le roi l'abandonna alors à l'archevêque. Gelui-ci ne réussit
54 CHARLES MARTIIV
cependant à le faire arrêter que sur un ordre royal ; il le fit comparaître à deux reprises devant lui dans la salle du chapitre de Saint-Paul. La première fois Oldcastle présenta un long mémoire où l'archevêque dut reconnaître qu'il y avait beaucoup de bonnes choses conformes à la doctrine catholique. Mais dans son second interrogatoire, qui porta sur la transsubstantiation, sur la confession auriculaire, sur la croix et son usage, ainsi que sur le pouvoir des clefs, il s'exprima avec une telle netteté et une telle vigueur qu'il fut proclamé hérétique endurci, excommunié et livré au bras séculier (i).
On lui donna quarante jours pour se rétracter avant son supplice qui devait avoir lieu le 4 novembre. En attendant il fut enfermé à la Tour de Londres dans une des tours qui porta dès lors son nom. Le 19 octobre il réussit à s'en échapper, grâce à un Lollard, fabricant de parchemin, qui soudoya quelques gardiens subalternes. Il se cacha dans Londres où personne ne le trahit. A ce moment, ses partisans (s'étaient-ils déjà auparavant entendus et armés pour le délivrer ? je ne sais), réunirent des bandes armées dans le dessein de s'emparer, dans la nuit du 7 janvier i4i3, du roi qui devait aller passer les fêtes de Noël à Eltham près de Greenwich. Ils voulaient l'enfermer et nommer en son nom lord Gobham gouverneur du royaume. Le roi, averti du complot, se retira la veille à Westminster, fît fermer cette nuit-là toutes les portes de Londres, et fit entourer les unes après les autres les bandes qui venaient se concentrer au champ de Saint-Giles au N. -0.de Londres. On trouva parmi les prisonniers des représentants de presque tous les comtés du centre de l'Angleterre. Trente-neuf d'entre eux furent sommairement jugés et exécutés. Il n'y avait parmi eux qu'un
(i) Sur la question du pouvoir des clefs il déclara que tout l'édifice papal était l'Antéchrist, la bête de l'Apocalypse, dont le pape formait la tête, les prélats, les prêtres et les moines des autres ordres étaient le corps, tandis que les moines mendiants en constituaient la queue. — Lechler, Wicl., II, 80-88. — Oman. 233-236. — Trev.. 336, f. — Bud.. 620-622.
chevalier, sir Roger Acton, un prêtre nommé Beverley, et un riche brasseur William Murice. On n'a jamais pu établir si oui ou non Oldcastle avait tramé lui-même le complot, mais cela ne paraît pas probable. En tous cas il n'était pas sur les lieux. On ne l'en tint pas moins pour responsable. Il fut mis hors la loi et sa tête fut mise à prix. Echappant à grand' peine il se réfugia dans son comté natif d'Hereford près du pays de Galles, alors plus ou moins en insurrection, et n'y fut pas poursuivi au moins pour le moment. En 1417 cependant, ses ennemis l'accusèrent de comploter de nouveau contre le roi, et Lord Ghelton of Powis assiégea le château qui lui servait de refuge. Oldcastle fit une défense énergique, mais une femme lui ayant brisé la jambe avec une hache, il fut fait prisonnier et emmené à Londres dans une litière. On le présenta au Parlement qui, après l'avoir entendu, le condamna comme traître et comme hérétique à être pendu et brûlé. Le noble chevalier mourut avec courage, en priant Dieu de pardonner à ses persécuteurs (i).
Cette mort de leur principal défenseur fut une catastrophe pour les Lollards. Déjà depuis 1414 on avait édité contre eux des lois plus rigoureuses, malgré la mort d'Arundel leur plus grand ennemi. Son successeur, Ghichely, devenu immédiatement l'instrument docile du fanatique Henri Y, se livra surtout à la poursuite des écrits de Wyclif et de ceux qui les détenaient. Il fit, par exemple, livrer aux flammes en 1416 un pelletier de Londres nommé John Glaydon pour avoir possédé des livres wyclifistes et se les être fait lire, car il était lui-même illettré (2).
L'exécution d'Oldcastle et la persécution qui la suivit mirent fin à toute une période de l'histoire des Lollards. N'oublions pas qu'elle coïncida à peu près avec la condam-
(i) Lechler, Wicl., II, 88-94.
(2) Oman, 236-238, 267. — Bud., 622, f. — Trev., 337, f-
nation et le martyre de Jean Huss (6 juillet i4i5) et avec la fin du Concile de Constance (1418) <^iui condamna formellement les doctrines de Wyclif et ordonna de brûler ses restes.
Dès lors, les Lollards ne constituèrent plus un parti, ni dans l'Université ni dans le Parlement et, on peut presque dire, ni dans l'Eglise. Obligés de se cacher, de renoncer aux grandes prédications publiques, ils durent se contenter de réunions secrètes dans les forêts, dans des ruines, dans des caves, dans des granges écartées, «t surtout dans leurs maisons. Leurs prédicateurs itinérants devinrent surtout des directeurs de conventicules, et cela au péril de leur vie ; car il fut toujours plus sévèrement interdit de prêcher sans l'autorisation de l'évêque du diocèse. Cela n'empêcha pas plusieurs prêtres, même parmi ceux qui occupaient des postes importants, de se joindre à eux et de répandre leurs principes. Quelques-uns même allèrent plus loin que Wyclif dans leur opposition aux dogmes et surtout aux pratiques de l'Eglise. William White, auteur de plusieurs écrits populaires, déposa sa charge de chapelain pour motif de conscience, mais continua à prêcher et à édifier les âmes. Par conscience aussi, il proclama que Dieu avait fait du mariage un devoir aussi bien que de la nourriture et de l'instruction. Aussi se maria- t-il avec une nonne pieuse. Il mena une vie si consacrée à Dieu qu'après son martyre une femme pieuse s'écria un jour : « Si vraiment il y avait des saints à adorer, ce serait celui-là que je choisirais ». Un autre prêtre, William Taylor, dans un écrit sur la prière, la réservait à Dieu seul et ne voulait pas qu'on l'adressât même au Fils de Dieu. Plus instruit et plus éloquent que les autres Lollards, Taylor passa un certain temps pour leur chef. L'écrivain Walden lui donne le titre d'archihérésiarque. Après avoir abjuré ses erreurs en i4i9> Taylor fut arrêté trois ans plus tard, en février 1422, pour y être retombé. Cette fois il répondit avec netteté et courage à toutes les questions qui lui furent posées. Le i®' mars on
le dégrada de la prêtrise et le lendemain on le livra aux flammes, (i)
Le roi Henri V mourut encore jeune la même année, et, pendant six ans au moins, les préoccupations politiques empêchèrent les gouverneurs de l'enfant royal qui devint Henri VI de beaucoup songer aux hérétiques. Ceux-ci en profitèrent pour pénétrer dans les comtés de l'Est qui leur avaient été jusqu'alors plus ou moins fermés. Dès lors les comtés de Lincoln, de Norfolk, Suffolk et d'Essex furent parmi ceux où l'on compta le plus de Lollards. Aussi, de l'aveu même de leurs adversaires, ne diminuèrent-ils pas sérieusement en nombre dans l'ensemble de l'Angleterre malgré toutes les restrictions. La parole de l'apôtre put leur être toujours plus exactement appliquée : « Il n'y a pas parmi vous beaucoup de philosophes, comme on les appelle, ni beaucoup d'hommes influents ou de haute naissance. » Mais, un bon nombre de prêtres inférieurs, de chapelains, de petits bourgeois et d'ouvriers partageaient leurs convictions (2).
Tandis que le gouvernement occupé ailleurs laissait les Lollards tranquilles, Ghichely, lui, ne les oubliait pas et recourait à de nouveaux moyens pour les combattre. Dès 1417» il avait requis les services d'un prêtre éloquent nommé William Lindwood et en avait fait un prédicateur itinérant qui allait partout contrebalançant l'influence de ceux des Lollards. (3) L'archevêque fut bien probablement l'instigateur de la réfutation de leurs doctrines entreprise en ce moment par Thomas Netter, originaire de la ville de Walden, dont il porte souvent le nom. Ce carmélite, né vers i38o, était un homme instruit. Docteur en théologie, il avait pris part comme tel aux conciles de Bàle et de Constance. Confesseur d'Henri V et son secrétaire privé, il partageait toute son aversion pour les Lollards. Dans un traité intitulé :
(i) Lechler, Wicl., II, 3ii, 3i6, 822 f. — Trev., 340.
(2) Trev., 341-343.
(3) Lechler, Wicl., II, 3o6.
Fasciculi Zizanioruin Magistri Johannis Wyclijiiy cum Tritico, il ramassa tous les écrits qu'il put trouver sur la vie et la doctrine des LoUards. Il nous fournit ainsi sur eux, sur leurs personnes et sur leurs œuvres beaucoup de détails précieux qui demandent cependant à être contrôlés. Puis entre 1422 et 1428 il écrivit son Doctrinale antiquitatum Jidei ecclesiœ catholicœ, réfutation scolastique mais assez éloquente des hérésies de Wyclif et de ses disciples. Non sans une certaine ironie, il s'attribue le rôle de David qui s'avance pauvre et nu, mais avec les armes de la foi contre la puissance extérieure et la ruse de Goliath, Après avoir combattu le principe que la sainte Ecriture est la seule règle de tout débat, principe posé d'après lui par tous les hérétiques, il s'attaque à la théologie proprement dite de Wyclif qu'il accuse de tendre au panthéisme. Il ne trouve rien à reprendre, ou à peu près, à sa christologie. Mais il ne s'en élève que plus fort contre sa théorie de l'Eglise invisible, assemblée de tous les élus^ pour affirmer les droits de l'Eglise comme organisme visible bien que divin, et défend toutes les institutions du catholicisme. Puis il fait campagne en faveur de la transsubstantiation et du retranchement de la coupe aux laïques, ceci contre les Wyclifistes de Bohême qu'il connaît. Il accuse Wyclif de séparer ce que Dieu a uni : le sacrement sur la terre et le corps de Christ dans le ciel.
Dialecticien scolastique mais loyal, Thomas de Walden n'a rien compris à l'esprit de ceux qu'il combat. Il n'a jamais songé d'ailleurs à les convaincre, mais uniquement à mettre ses lecteurs en garde contre eux. (i)
En 1428 le pape Martin V voulut mettre sérieusement à exécution les décrets du concile de Constance contre les hérétiques, et spécialement contre les Hussites et les LoUards. Sous son impulsion, l'Angleterre vit se rallumer dans son sein le feu de la persécution à celui qui consuma les restes exhumés de John Wyclif.
(i) Lechlep, Wicl., II. 327-347.
LES LOLLARDS ÔQ
L'archevêque Ghichely prêcha, dans la convocation de juillet, la croisade pour la destruction des hérétiques dont la multitude l'effrayait. Les principales victimes furent d'abord dès 1428 William White, ce prêtre dont nous avons raconté le mariage, et son épouse. Le mari fut brûlé à Smithfield, et sa femme dut subir une surveillance sévère. En 1430, la fête du couronnement du jeune roi Henri VI vit s'allumer le bûcher d'un marchand de Londres, Richard Hoveden, le carême de i43i celui du prêtre Thomas Bagley. La même année, Paul Graw, un wyclifite de Bohême, fut arrêté par l'ordre de l'évêque de Saint-André, en Ecosse. Gomme il refusa de se rétracter, il fut livré au pouvoir séculier qui le fit périr dans les flammes (i). Enfin un chapelain de Londres, un vieux vétéran de la prédication itinérante, Richard Wiche, eut le même sort dans la Tour de Londres. Il laissa une telle réputation de sainteté que les gens vinrent de loin en pèlerinage à la place où il avait été exécuté, et qu'on parla de guérisons miraculeuses obtenues en ce lieu (2).
La même année les Lollards, exaspérés par ces cruautés et par la vénalité du clergé, firent une dernière tentative d'agir dans le domaine public. Ils répandirent dans les principales villes de l'Est des pamphlets où ils demandèrent la désaffectation des biens de l'Eglise. Geux-ci devaient servir en partie à soutenir les pauvres, en partie à doter un certain nombre de nobles et de gentilshommes. On ne leur accorda aucune attention, sauf que quelques personnes furent pendues pour avoir répandu leurs brochures (3). Le pays était alors dans un état de souff'rance et de crise. Les triomphes en France faisaient place aux défaites, et tout se préparait pour la guerre des Deux Roses qui devait éclater peu d'années plus tard. Ghichely lui-même, vieilli (il mourut
(i) Lechler, Wicl., II, 3^7.
(2) Bud., 623. Lechler, Wicl., II, 35o, f.
(3) Trev., 343.
6o CHARLES MARTIN
en 1442 à l'âge de 81 ans), ne semblait plus avoir le même zèle persécuteur. Il se contenta, en i432, de publier quelques écrits contre les Hussites. De leur côté les LoUards se lassèrent d'être traînés devant les tribunaux où le plus grand nombre se rétractait, au moins pour l'apparence, car ils n'étaient pas tous de la race des héros et des martyrs. Ils prirent un plus grand soin de se cacher et de rester entre eux et continuèrent à se réunir en conventicules, à lire et à méditer la Bible et les ouvrages de Wyclif, à s'édifier les uns les autres et k faire secrètement du prosélytisme individuel, mais ils ne se produisirent plus en public. Et cependant la liste déjà longue des martyrs de leur cause ne fut pas encore close et se prolongea jusqu'au xvi* siècle.
Le grand courant religieux qui avait arrosé la vie religieuse de l'Angleterre descendit alors sous terre, mais continua à couler, contrairement à l'opinion de quelques historiens anglicans, Gairdner en particulier. Ceux-ci prétendent qu'il se perdit peu à peu dans les sables et n'eut aucune, ou à peu près aucune influence sur la grande expansion de vie religieuse qui éclata lors de la Réformation. En tout cas, il élait encore singulièrement fort au milieu du xv* siècle, puisque en i449 ^^ vénérable évêque Reginald Pecock crut devoir consacrer un gros volume à réfuter les principes des Lollards et à s'efforcer de les amener à la soumission aux enseignements de l'Eglise. Il avait appris à les connaître pendant ses dix-neuf ans de rectorat de la paroisse de Saint- Michel dans la cité de Londres (i425-i444)- Lui-même nous raconte qu'il avait eu de longs et fréquents entretiens avec les plus intelligents et les plus instruits d'entre eux, et qu'il avait gagné leur affection en écoutant avec patience leurs raisons et leurs arguments. Nommé évêque de Saint-Asaph (dans le Pays de Galles), puis de Ghichester, il rédigea à loisir une réfutation de leurs principes et de leurs doctrines qu'il fit paraître en i449 sous ce titre : The Repressor of over wining (bïaming) ihe clergy... La répression des blâmes exagérés quon répand contre le clergé. Le titre lui-même
LES LOLLARDS 6l
montre que Pecock ne partage pas l'hostilité dédaigneuse d'un Woodford ou d'un Warden contre les Lollards. Il écrit non plus en latin, comme ses prédécesseurs, mais en anglais, de manière à être compris par eux. Il s'efforce de les gagner à sa cause, et les traite généralement avec douceur. Il met loyalement au jour les trois grands principes dont ils partent pour établir leurs doctrines :
1. Aucune institution ne doit être reconnue comme loi de Dieu, si elle n'est pas fondée sur la sainte Ecriture.
2. Tout chrétien d'esprit humble, homme ou femme, est capable de trouver le vrai sens des Ecritures, s'il le cherche sérieusement.
3. Lorsqu'il y est arrivé, il ne doit écouter aucun argument puisé à d'autres sources, et cela, même si personne ne l'a instruit que Dieu.
Puis il traite en détail onze points sur lesquels les enseignements des Lollards diffèrent de ceux de l'Eglise.
Pecock s'efforce de réfuter leurs principes beaucoup plus au nom de la raison à laquelle il attribue une grande part dans la formation de nos connaissances qu'au nom de l'autorité des Pères, des Conciles, du pape et des évêques. C'est un rationaliste qui n'a pas compris grand'chose au mysticisme de ceux qu'il s'efforce de convaincre, et qui par conséquent n'a pu exercer sur eux presque aucune influence.
Mais l'attitude même qu'il a prise envers eux, ses arguments empruntés à la philosophie, ses concessions k l'égard de certaines erreurs et de certains vices des prêtres lui attirèrent la malveillance du haut clergé, surtout après la disparition de ceux qui avaient été ses protecteurs. Il fut accusé surtout d'avoir rejeté l'autorité des anciens docteurs et de lui substituer celle de la raison. En i457? Pecock fut soumis à de douloureux interrogatoires, obligé de se rétracter et de livrer ses livres au bourreau qui les brûla. Puis, dépouillé de son épiscopat, il fut enfermé pour la vie dans un couvent où. on ne lui laissa que sa Bible, son psautier,
son bréviaire et son livre de messe, sans aucun matériel pour écrire. Lui aussi il fut une victime de l'infaillibilité de l'Eglise qu'il avait voulu défendre (i).
Dans la dernière moitié du xv^ siècle, et encore dans le premier quart du xvi«, on trouve dans les chronicfues et dans les actes ecclésiastiques le récit de poursuites engagées contre les hérétiques, volontiers désignés sous le nom de LoUards. En 1466, par exemple, William Barlowe fut brûlé pour avoir méprisé l'hostie et refusé de se confesser. Huit ans plus tard, John Goos subit le même supplice avec un courage qui approchait de la bravade. Il demanda à dîner avant d'aller à l'échafaud et ajouta : « Je désire faire un bon et solide dîner, car je traverserai une forte averse (sharpe shower) avant de souper » (2).
Le loUardisme pénétra en Ecosse vers la lin du siècle, surtout à Kyle dans le Ayrshire. Le premier archevêque de Glasgov^, Blacater, fit arrêter et interroger une trentaine de ses sectateurs vers i494- Mais leur chef, nommé Adam Reid, lui répondit avec une telle force et un tel humour que le roi Jacques IV, amusé, les libéra tous en les exhortant à la prudence. Knox lui-même, dans son Histoire de la Réformation en Ecosse^ voit dans ces Lollards de Kyle des précurseurs de la grande œuvre réformatrice à laquelle il a attaché son nom (3).
Je pourrais poursuivre encore cette énumération et la conduire jusqu'à la veille de la Réformation. Mais cela me paraît plus ou moins inutile. Le Principal Lindsay, nous dit en effet dans un article sur les Lollards : « On ne réussit pas à élucider le problème de l'influence des Lollards sur la Réforme en comptant ceux qui furent
(i) Lechler, WicL, II, 352-4i6. Oman, 877 f. Trev., 344-346.
(2) Trev., 347.
(3) John Knox, History of the Reformation of Religion in Scotland, Book I, § 3.
exécutés jusqu'à la fin du xv« siècle, ou en montrant l'indifférence ou l'enthousiasme qu'ils rencontrèrent dans dans la masse de la nation. La Réforme anglaise fut jusqu'au milieu du règne d'Elisabeth beaucoup plus un mouvement politique qu'un mouvement religieux. Le mouvement des Lollards avait beaucoup plus d'analogie avec les réveils religieux du moyen âge qu'avec la piété réformée. La prédication de ses chefs devait ressembler bien plus à celle d'Ockam et de ses Franciscains qu'à celle de Luther, de Calvin ou de Pierre Martyr (i). »
Malgré tout le respect et l'admiration que j'ai pour la science et le sens historique du regretté Principal Lindsay, je ne puis souscrire sans réserve à ce jugement (2). Il y a eu, dès l'origine au xvi® siècle, en Angleterre comme en Ecosse, un parti nombreux de réformateurs et de réformés qui étaient mus uniquement par des mobiles religieux. Pour eux l'action politique n'était qu'un moyen auquel beaucoup ne recouraient qu'avec répugnance. Or, tous ces hommes professaient des principes dont nous trouvons l'origine aussi bien chez Wyclif et chez les Lollards que dans les écrits de Luther et dans les enseignements que Bucer et Pierre Martyr leur apportèrent de Zurich et de Genève. H.-A.-L. Fisher nous montre dans son Histoire du règne de Henry VII, le levain du loUardisme comme encore très vivace en Angleterre dans les premiers jours du xvi® siècle. Il prouve aussi par des faits qu'au commencement de la réforme anglaise, sous Henri VIII, les gens du peuple et les prédicateurs populaires qui sortaient de ses rangs étaient plus pénétrés de l'esprit des Lollards que de celui du grand réformateur allemand (3).
(i) Lindsay, 812.
(2) Il est juste d'ajouter que Lindsay ne tint pas toujours exactement ce langage. Dans son Histoire de la Réformation il attribue au levain non encore affadi du lollardisme une partie du succès que la Réforme obtint dans le peuple, en Ecosse et en Angleterre. Th. Lindsay, A History of the Reformation, 1908, II, 277, 3i6-3i9.
(3) Fisher, 137-139 et 389.
Ne serait-ce pas k cette source indigène qu'il faudrait faire remonter certains traits caractéristiques des puritains et de beaucoup de sectes anglaises, comme leur biblicisme intransigeant et leur opposition à tout rituel et à toute ornementation du culte et des églises? Le pacifisme absolu et l'horreur de la peine de mort professés par plusieurs d'entre elles dans les siècles qui ont précédé le nôtre n'auraient-ils pas la même origine ? N'oublions pas non plus que leur vénérable adversaire du milieu du xv« siècle, l'évêqueReginald Pecock appelait volontiers les Lollards the Laymen (les laïques) parce que, persécutés par le clergé, beaucoup d'entre eux avaient rompu avec lui et n'en voulaient plus rien savoir. Or, c'est là un exemple qui fut suivi en Angleterre par plusieurs sectes. A mon sens la grande masse des protestants anglais a bien des raisons de vénérer la mémoire de Wyclif auquel on rend de nos jours dans son pays un trop tardif hommage. Les dissidents en particulier peuvent et doivent regarder les Lollards comme leurs ancêtres légitimes.
En tous cas, il est un fait mis en relief par Lindsay que tous ceux qui connaissent un peu le protestantisme de la Grande-Bretagne seront d'accord à reconnaître : « Les Lollards, dit-il, ont fait pour l'Angleterre une chose que n'avaient pas faite d'autres réveils du moyen âge. Ils ont rendu la Bible en sa propre langue familière au peuple anglais, et cela a dû être une préparation positive singulièrement puissante pour la Réforme de la religion. Cette particularité, la plus saillante de la réformation anglaise au point de vue religieux, est la tentative constamment répétée de Tyndale, de Goverdale, de Taverner, de Gramner, des réfugiés à Genève et de Parker de donner à leur peuple une bonne version anglaise tirée des textes originaux. » (i)
(i) Lindsay, 8i3.