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Joies conjugales

MONSIEUR. — Excellentes, ces côtelettes!... tendres, saisies à point... {Il appuie sur sa côtelette») En pressant, on fait sortir le sang...

MADAME, repoussant son assiette, • — Allons! bon!...

MONSIEUR. — Qu'est-ce que vous avez?...

MADAME. — J'ai, que je ne peux plus manger!.. Cette côtelette me dégoûte, à présent...

MONSIEUR, convaincu, — • C'est pourtant de la bonne viande...

MADAME, faisant un mouvement pour se lever, — J'aime mieux m'en aller...

ADÉJEUNER 3

MONSIEUR, étonné. — Ah! bah!... pourquoi donc ça?...

MADAME. — Parce que ces façons me coupent l'appétit..".

MONSIEUR, a/inri de bonne foi. — Quelles façons?...

MADAME. — Les vôtres! Vous êtes là à presser sur le ventre de votre côtelette, à parler de viande... à table...

MONSIEUR. — Dame!... je ne croyais pas que ce fût mal de parler de viande... à table, surtout...

MADAME. — Ce mol « viande > est repoussant!..

MONSIEUR, engouffrant un gros morceau de côtelette. — Je ne trouve pas!... (Silence prolongé.)

MONSIEUR, un peu rouge. — Il fait chaud, ici!... j'étouffe!...

MADAME. — C'est d*a?oir trop mangé!...

MONSIEUR. — Ah! par exemple!... Trop mangé!... deux méchants petits œufs à la coque de rien du tout!...

MADAME, interrompant. — Avec du pain dedans...

MONSIEUR. — Enfin, je fais des mouillettes... comme tout le monde!... Je ne peux pourtant pas tremper mon doigt et le sucer, n'est-ce pas?...

MADAME, indifférente. — Oh!... je ne dis pas que vous pouvez ou ne pouvez pas, je constate un fait, tout simplement ! . . {3fonsieur hausse les épaules.) Vous dites?...

MONSIEUR. — Rien... Ah!... encore des pommes déterre frites!... toujours, alors!... Je suis condamné à manger tous les matins des pommes de terre frites jusqu'à ma mort?.,.

MADAME. — Gomment voulez-vous les manger?...

MONSIEUR. — Mais je les veux variées.,,

à la sauce blanche, soufQces, farcies, en chemise... il n'y a rien de meilleur qu'une pomme de terre en chemise ! ... et ce n'est pas compliqué à faire, je pense?..

MADAME, froide et digne. — Qu'est-ce que c'est qu'une pomme de terre en chemise ?...

MONSIEUR, agacé. — C'est une pomme de terre... avec sa peau... tout le monde sait ça!..

MADAME. — Vous vouloz dire une pommé de terre en robe de chambre?...

MONSIEUR. — Je veux dire ce que j'ai dit!...

MADAME, narquoise» — Quel charmant déjeuner !... (Silence prolongé.)

MONSIEUR, voulant changer la conversalion, — J'ai vu hier Ponchartrin!... il m'a chargé de vous dire qu'on lui a promis le petit caniche chocolat que vous désirez...

MADAME. — Ah!... vous aviez oublié la commission, naturellement!...

MONSIEUR. — Mais je ne l'ai pas oubliée puisque...

MADAME. — Vous } peuscz le lendemain!... Ça prouve votre empressement à m'être agréable... Où l'avez-vous vu?...

MONSIEUR. — Poncharlrin?... Au Tatlersal... Il cherchait un cheval de chasse... ce qui n'est pas facile à trouver pour lui... à cause de son poids

MADAME. — Son poids? Mais il n'est pas gros, M. de Pontchartrin !...

MONSIEUR. — Il n'est pas énorme!... quoiqu'il ait un petit bedon qui commence à se bien porter... Mais enfin, c'est plutôt sa taille que sa graisse, qui pèse... Il est tellement grand!...

MADAME, d'un air stupéfait. — Grand ?•• M. de Pontchartrin ? Mais vous rêvez !...

MONSIEUR. — Gomment, je rêve?... Mais Pontchartrin est l'homme le plus grand de

Pari>, depuis qu'on a supprimé le géant du café des Colonnes!...

MADAME. — Soit !,.. il est grand !...

MONSIEUR, énervé . — Non!... Mais c'est que vous n'avez pas Fair convaincu, de...

MADAME. — Ah! Il faut avoir l'air convaincu?... Vous cherchez quelque chose?...

MONSIEUR, allongeant le bras, — La salade... (// se sert y madame le regarde manger; silence.)

MONSIEUR, faisantune grimace.— Orisiil elle est vinaigrée, la salade!...

MADAME. -^11 y a pourtant à peine une cuillerée de vinaigre... et il y en a huit d'huile...

MONSIEUR. — Eh bien, je suis tombé sur celle de vinaigre, voilà tout!...

MADAME. — Ce qui veut dire que la salade n'a pas été suffisamment retournée?...

MONSIEUR. — Aïe!... (On entend crier quelque chose sous les dents,)

MADAME. — Qu'est-ce que c'est encore?...

MONSIEUR, les larmes aux yeux. — Une petite pierre de poivre et de sel, qui était restée sur une feuille... une feuille creuse, probablement... {Il éternue violemment.)

MADAME. — Vous VOUS enrhumez?...

MONSIEUR, élernuanlsix ou sept fois successivement. — Je ne m'enrhume pas du tout !.. c'est... {Il éternue.) ce... {Il éternue.) ce maudit poi... {Il éternue.).., vre qui me produit cet effet-là...

MADAME, narquoise. — Celui que vous avez... soi-disant mangé?... Ah! c'est curieux!... (Mons/ewr ne répond pas, enlève la cloche du fromage et se sert.)

MADAME. — Avez-vous répondu aux Recta?...

MONSIEUR. — Aux Recta?... Pourquoi?...

{Au domestique.) Donnez-moi le sucre...

A DÉJEUiNER 9

(Reprenant,) Est-ce que je devais leur répondre quelque chose, aux Recta?...

MADAME. — Dame!... il me semble qu3 vous deviez leur dire si, oui ou non, nous les emmenons à Saint-Germain

MONSIEUR. — Sur le mail?... Parfaitement... je n'y ai pas plus pensé qu'à m'aller noyer... (Aie domestique.) Pas le sucre en morceaux... le sucre en poudre... {Reprenant.) Eh bien, j'ai envie de leur dire que j'avais disposé des places et de les offrir aux Vespetro...

MADAME, pointue. — Ce sera très gracieux pour les Recta...

MONSIEUR. — Vous m'avez dit que vou3 leur aviez répondu c que vous croyiez que j'avais peut-être disposé des places »?...

MADAME. — Oui... c'était pour vous mettre à l'aise...

MONSIEUR. — Eh bien ! mais précisément,

je m'y mets, ma chère amie... Pourquoi faites-vous une grimace?...

MADAME, Vair écœuré, — Rien... c'est ce sucre en poudre... Cette prodigieuse quantité de sucre en poudre... sur ce fromage...

MONSIEUR. — Oh! prodigieuse!... Vous exagérez!... Je vous ferai observer qu'une quantité qui serait réellement prodigieuse ne tiendrait pas dans une assiette... {Il soulève son assiette,) El., Yous voyez que ce sucre lient dans mon assiette?... je dirai même qu'il y est à l'aise... Quant au mélange qui semble vous déplaire, il rend le a petit suisse Dcent fois meilleur... Demandez à tous les vrais amateurs de petit suisse, et je i3arie que quatre-vingt-dix sur cent vous diront que je suis...

MADAME, eiitre ses dents, — insupportable...

MONSIEUR, sowrianr — Je n'ai pas en-

à DÉJEUiNER 11

tendu ! ... Je vous assure que vous avez tort de ne pas goûter à mon arrangement avant de le critiquer... {Il avale une grosse cuillerée bombée^ chargée de fromage et de sucre en poudrey dans laquelle il pique une croûte de pain avant de la faire disparaître.)

MADAME. — Si vous voulcz en manger davantage à la fois, on peut vous donner la louche à potage...

MONSIEUR, gracieux, — Merci, ceci me suffit pour l'instant... Pour en revenir aux Recta...

MADAME. — Ahî... c'est ça, si nous revenions un peu à eux!...

MONSIEUR. — Je n'ai rien à dire de Recta... C'est un excellent garçon... un peu Iroid. . . un peu toujours la même chose. . .

MADAME. — Un peu toujours la même chose!... Vous êtes inouï, ma parole!... Ah

ça ! est-ce que vous vous imaginez que vous n'êtes pas beaucoup toujours la même chose, vous?...

MONSIEUR. — Pardon... Mais nous nous occupons des Recta et non de moi!... Donc, Recta est parfait, mais sa femme, qui est assommante, se fagote à faire peine... elle n'orne pas du tout le mail et c'est dommage, car il est très joli, le mail !... Déplus, comme elle est infiniment plus... respectable... (à tous les points de vue) que la petite de Rebondy que nous emmenons aussi, je suis obligé de la prendre à côté de moi... et, franchement, de Paris à Saint-Germain, c'est bien long!...

MADAME. — Je reconnais que madame de Recta est mise simplement... que voulezvous?... Tout le monde ne lance pas, comme madame de Vespetro, les modes difficiles à faire prend»^.. Mais je ne vois pas quel

intérêt vous avez à transformer votre mail en voiture réclame?...

MONSIEUR, d\in air sérieux. — Un intérêt immense!... Cent pour cent!... J'ai un arrangement avec les fournisseurs... Est-ce que vous ne vous en étiez jamais doutée?...

MADAME, aigre. — Yous avez beaucoup d'esprit!., trop pour moi! Donc, c'est dit... nous emmenons votre Brésilienne...

MONSIEUR. — Allons! bon! Voilà que c'est ma Brésilienne, à présent!...

MADAME, doucement. — Aimez-vous mieux que je dise « la Brésilienne de tout le monde » ?... vous avez raison... c'est plus exact!... Naturellement, nous emmenons aussi le mari et la suite... car je ne suppose pas que vous ayez l'intention de séparer, sur votre mail, ce groupe si étroitement uni ailleurs?...

MONSIEUR. — Mais...

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MADAME. — Nous ne pouvons suppri^ mer la suite, ça aurait Tair voulu... et puis elle s'ennuirait trop... cette pauvre femme!.. {Mouvement de Monsieur,) Oui... elle vous aurait,...jesaisbien... Mais vous, tout seul... c'est un peu maigre pour cette. . . fantaisiste. . . Vous ne l'amusez pas asses, mon ami... Et puis, voyez-vous, pour madame de Yespetro, il n'y a que les Espagnols et les Brésiliens, ce qui prouve que le vieux dicton est éternellement vrai...

MONSIEUR, agacé. — Quel vieux dicton?...

MADAME, — L'on revient toujours à ses premières amours... Or, le premier amour de madame de Vespetro, c'était des Brésiliens... {Elle rit.) Il va être bon , le mail ! . . . couvert de barbes noires, de cravates claires et de bijoux étincelants... sans parler du vacarme... des cris gutturaux, des exclamations

rocailleuses!... Nous aurons l'air de transporter une cage de perroquets...

MONSIEUR. — Mais je ne tiens pas du tout à emmener les Yespetro à Saint-Germain, moi!... Trouvez-moi seulement des gens moins... solennels que les Recta?..

MADAME. — Voulez-vous Jane deGrige?...

elle est jolie, élégante, je pense qu'elle orne suffisamment, celle-là?...

MONSIEUR, hargneux. — Elle orne même trop!... c'est la beauté du jour!... Là où elle est, on ne voit qu'elle!... Elle éclipsera le mail, Tattention sera détournée du nouvel attelage que je compte étrenner...

MADAME, tapant nerveusement sur le fond de son assiette. — Eh bien, n'emmenez pas madame de Grige!.. revenez à vos Brésiliens!... Seulement peut-être que leur vacarme effraiera les nouveaux chevaux... Avez-vous assez mangé de petit suisse?...

MONSIEUR, sans défiance. — J'en reprends encore un peu... Pourquoi?...

MADAME, (Tun air résigné. — Parce que, quand vous aurez fini, nous pourrons aller au salon..,

MONSIEUR, ramassant gauchement son fromage et son sucre sur un morceau de pain et faisant mine de se lever, — A vos ordres, ma chère amie ! . . . Je vous suis !.. .

MADAME, montrant le pain. — Avec ça?...

Non! (Méprisante.) Mangez ici votre tartine...

MONSIEUR, affectant d'étouffer. — Il est vraiment très fâcheux que, dans un ménage, l'un ait bon appétit, alors que l'autre se contente de le regarder manger. . .

MADAME, le regardant avec dégoût. — Je ne vous regarde pas!... je vous vois... parce que je ne peux pas faire autrement!...

MONSIEUR. — Eh bien, ça me gêne...

A DÉJEUrsER 17

Ça me force à manger avec précipitation...

MADAME, les yeux au ciel. — Avec précipitation ! Et il y a une heure moins deux minutes que nous sommes à table!...

MONSIEUR. — Quand je dis avec précipitation, je veux dire...

MADAME. — Le contraire... C'est convenu!...

MONSIEUR, se levant. — Voilà, ma chère amie, voilà!.. {Il bouchonne rapidement sa serviette, suit Madame qui sort majestueusement et entre dans le salon derrière elle.)

MADAME. — Vous feriez bien de me laisser me lever de table la première... {Mouvement de Monsieur.) Non par politesse... mais pour les domestiques...

MONSIEUR, ahuri. — Je me pressais tani que je pouvais!.. C'est pour aller plus vile que... {Voyant que Madame a pris le Figaro et ne Vécoute plus, il se tait et sert le café

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qu'on vient d'apporter. Silence prolongé,)

MONSIEUR, posant une tasse sur la petite table de peluche près de Madame. — Voici votre café...

MADAME, sans quitter des yeux le Figaro. — Merci... Vous savez que je n'en preuds plus...

MONSIEUR. — Pardon... Si je l'avais su, je n'aurais pas servi cette tasse... Et pourquoi ne prenez-vous plus de café?...

MADAME. — Parce que ça me rendait nerveuse...

MONSIEUR. — Ah!... Eh bien, ma chère amie, si c'est uniquement pour cette raison que vous vous abstenez, vous avez tort... Car, vraiment, je ne vois pas...

MADAME, a^acé^. — Quoi?...

MONSIEUR. — De différence... appréciable...

MADAME, haussant les épaules. -^ Décidé*

ment... dois-je inviter ou ne pas inviter Jane deGrige?...

MONSIEUR. — Invitez-la si vous voulez... (Réfléchissant.) Mais à quoi?...

MADAME, éneme. — Oh!... quand, depuis un quart d'heure, nous ne parlons que de ça î ..

MONSIEUR. — Ah!... le mail!... Parfaitement. . . Mon Dieu ! ... si vous y tenez. . . je n'y vois pas absolument d'inconvénient... Seulement, madame de Grige ne prend qu'une place et nous en avons deux à offrir...

MADAME. — On peut emmener un homme quelconque... le prince de Nonant-le-Pin, par exemple!-...

MONSIEUR, avec éclat, — Ahl non !

MADAME, étonnée. — Parce que?...

MONSIEUR, pointu et réservé. — Parce que... j'ai pour cela des raisons... que je vous demanderai la permission de ne pas vous donner...

MADAME. — Et, si je refuse cette permission?...

MONSIEUR. — Je ferai tout commesivous raccordiez, chère amie...

MADAME, s' énervant de plus en plus. — Ah! Prenez garde!., je veux savoir pourquoi vous refusez d'emmener le prince?..

MONSIEUR, faisant explosion. — Ah!

vous voulez le savoir! Eh bien, le prince de Nonant-le-Pin vous fait une cour. . . ri dicule ! . . .

MADAME, très calme. — Eh bien, après?...

MONSIEUR. — Gomment, après?...

MADAME, — Oui... cela n'est pas... Mais quand ce serait...

MONSIEUR. — Je ne me soucie pas de lui fournir des occasions de se rapprocher de vous!..

MADAME. — Je vous répète que le prince ne méfait pas, ne m'a jamais fait la cour...

MONSIEUR, narquois. — Ah! bah!...

MADAME. — Mais, s'il en avait l'idée, je le laisserais faire, entendez-vous?...

MONSIEUR. — Parfaitement!... Et je ne tiens pas à faciliter des relations qui...

MADAME. — Encore!... Mais quand je vous dis...

}iOJisiE\jR, impassible, — Tout ce que vous voudrez ! ... mais le prince ne viendra pas sur le mail... Non... je demanderai à Ponchartrin... 11 est très décoratif, Ponchartrin!...

M AD kMEy exaspérée. — Lui!... Mais vous ne comprenez donc pas que c'est lui qui... {Elle s'arrête brusquement.)

MONSIEUR. — Qui, quoi?...

MADAME, embarrassée. — Je ne sais plus ce que je voulais dire...

MONSIEUR, agressif. — C'est dommage!...

car certainement ce devait être fort intéressant... n'est-il pas vrai?...

MADAME, entre ses dents. — Imbécile!...

Une grande pelouse descendant en pente douce jusqu'à la mer et se terminant par des balustres de marbre rose, contre lesquels les vagues viennent se briser.

Au milieu de la pelouse, une fontaine jaillit d'une immense vasque de marbre rose abritée sous des saules.

Partout des arbres rares, et des plantes odo-

tantes. Pins de lord Weymouth, magnolias, merisiers à fleurs doubles, paulownias géants, tilleuls argentés, cytises, épines roses, sureaux du Canada, poussent capricieusement dans un désordre voulu et superbe.

Des tamarins, des eucalyptus, des troènes du Japon, des mimosas s'élancent en gerbes éclatantes et parfumées.

A7itour de la vasque, des touffes de roseaux inclinent leurs grosses têtes de velours marron, leurs panaches onduieux; dans Teau, les nénuphars jaunes étalent leurs larges feuilles.

A.U haut delà pelouse, la maison se dresse, originale dans sa luxueuse simplicité.

Le perron, — la maison, composée seule ment d'un très vaste rez-de-chaussée surmonté d'une terrasse qui remplace le toit, — les cheminées, tout enfin, est construit en marbre rose. Le marbre a l'avantage immense

de ne pas s'échauffer au soleil et de ne pas se refroidir à la gelée; avec lui, pas de murailles qui gémissent secouées par le vent de mer; pas de toits qui craquent quand la tempête fait rage ; pas de clapotements agaçants lorsqu'il pleut. Les sifflements du vent s'étouffent contre les murs sourds, la pluie tombe silencieusement sur la grande terrasse muette.

Deux colonnes Louis XVI soutiennent la porte d'entrée. Elles sont enguirlandées de clématites à fleurs bleues, qui se détachent comme des étoiles sur le feuillage sombre et le marbre rose; de glycines de Chine lilas et blanches, de jasmins, de rosiers, grimpant jusqu'au sommet et courant ensuite autour des balustres qui entourent la terrasse.

Le vestibule, très grand, au fond duquel monte un large escalier à deux branches conduisant à la terrasse, est aussi tapissé de fleurs.

Au pied de l'escalier, une fontaine. Un dauphin ailé porte un enfant joufflu qui soufOe dans une conque marine. L'eau sort de cette conque et des nasaux du dauphin et retombe dans une grande coquille nacrée. Dans les angles de la pièce, des tonneaux de vieux Delft et des caisses de Saxe contenant des lauriers- roses, des grenadiers en fleurs, des jasmins jonquille et des jasmins d'Espagne. Tout autour du vestibule, de larges divans très bas, recouverts d'étoffes anciennes et disparates; au milieu, un billard empire, supporté par des sphinx de cuivre; dans un coin, un hamac de soie suspendu à deux citronniers; à terre, piles de coussins, peaux de bêtes, etc.. etc..

Le salon, arrondi, est éclairé par une baie donnant sur la mer. Murs et plafond tendus en cretonne vieux rose, dont les dessins imprimés, cernés d'un fil d'or.

représentent des emblèmeshéraldiques.Luslre de Venise d'où retombent des grappes de volubilis roses et de réséda. Sièges bizarres et contournés; S, X, tête-à-tête, égoïstes, fauteuils de bois tourné à bascule, divans moelleux en cretonne semblable à celle des tentures et des rideaux ; pliants et poufs de bambou. Le parquet recouvert d'une natte de paille de riz, sur laquelle sont peints des oiseaux fantastiques et des arbres in\Taisemblables. Grande table de bambou, encombrée de livres et de journaux. Toupie hollandaise, tric-trac, bilboquets; comme dans le vestibule, arbustes en caisses. Au milieu du salon, UEG borne, de laquelle s'élance un immense palmier.

Vases de cristal, remplis de fleui^ coupées; roses, anémones, lys, roses trémières ; le dessus de la cheminée est un parterre de violettes et; de primevères.

Aspect intime et charmant.

La salle à manger ouvre également sur la mer par une large baie. Haute cheminée, pareille aux cheminées des cuisines de ferme. Chenets de fer forgé. Horloge normande, dont la boîte marquetée est à demi cachée par un superbe jasmin jaune. Table et chaises en bois tourné de Vienne. Vieux bahuts lorrains, en chêne taillé à pointes diamant Grédence et dressoirs c parés » de faïence de Rouen. Nattes japonaises aux murs, à terre et au plafond.

La chambre de Madame. Toute tendue de grosse soie bourrue de Chine, jaune très pâle. Lit de citronnier, représentant une barque de pêche ; les voiles déployées formant rideaux, en soie de Chine; secondes voiles de gaze de Brousse blanche. Cordages tressés aloès et argent. Fleurs sans parfum, tapis de panthère noire.

Le cabinet de toilette. Murs, parquet, baignoire et toilette de marbre noir; robinets d'argent. Cuvette, pot à eau et garniture de toilette en cristal anglais chiiïré d'argent. Jeux de peignes et de brosses d'écaillé blonde. Le cabinet s'éclaire par le haut; plafond de verre bleu pâle irisé.

Aux angles de la pièce et autour de la baignoire, massifs de lauriers-roses et de cytises.

La chambre de Monsieur. Toute tendue en toile à voile ; aquarelles de chasses et de courses; fusils, épées, masques et fleurets suspendus aux murs. Tapis de jonc natté. Lit de camp; installation sommaire.

Ça et là, au dehors, le marbre rose qui revêt les murs extérieurs est creusé et livre passage à des touffes de fleurs, qui ôtent au cottage ce que le marbre pourrait lui donner de « trop habillé i>.

La maison se trouve ainsi couverte de gros bouquets qui tiennent à elle, sans qu'au premier abord on compitnne comment ils sont accrochés.

Les communs et les écuries, dissimulés par les arbres, sont des maisons normandes à balcons de bois et toits de chaume, couverts de fleurettes, de mousses et de rosiers jaunes grimpants.

Si le bonheur est de ce monde, à coup sûr il habite là.

Il est neuf heures du soir, le temps est splendide, la nuit étoilée, la mer bat son plein, les rossignols chantent dans les grands paulownias de l'avenue. Dans le salon doucement éclairé, monsieur et madame causent entête-à-tête.

Tl

MADAME, en robede linon blanc, estétendu^ sur un des divans.

MONSIEUR, costume de molleton blanc, ceinture rayée rouge et blanche, se balance dans un des fauteuils à bascule en fumant un cigare.

MADAME. — En partant demain matin, il sera encore temps d'arriver pour les courses de Dieppe...

MONSIEUR, — Mais c'est fou de vouloir aller aux courses de Dieppe!... C'est fou!...

MADAME. — En quoi, fou?... Nous y allons tous les ans!... Nous y avons été Tannée dernière encore !...Vous trouviez ça tout naturel!...

MONSIEUR. — Mais parbleu oui ! ... je trouvais ça naturel!... quand nous n'avions pas d'habitation à nous!...

MADAME. — Alors, SOUS prétexte que nous avons une habitation à nous, nous allons vivre sans sortir?... Ce ceragai!...

MONSIEUR. — Enfin, nous ne pouvons cependant pas passer notre vie à nous trimbaler des Roches-Noires à Thôtel Royal, et de l'hôtel Royal aux Roches-Noires... en abandonnant cette maison...

(Silence prolongé.)

MADAME. — Pardon... Vous serait-il égal de ne pas vous balancer ainsi dans ce fauteuil?.,. Ce mouvement continuel... en sortant de table me barbouille affreusement...

MONSIEUR, s' arrêtant court avec affectation d'empressement, — J'obéis ! {Un temps.) • MADAME. — Je vous remercie de votre complaisance...

MONSIEUR. — Vous ne désirez pas que, parla même occasion, je jette mon cigare?

MADAME. — Vous êtcs inouï! ! I... Vous avez Tair de vous poser en victime...

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