MONSIEUR
MADAME. — On croirait vraiment que je VOUS demande un sacrifice!... Vous avez la manie de vous balancer sur ces fauteuils... Je les ôterai!..
MONSIEUR. — Ce sera plus prudent, mon amie, parce que... des fauteuils à bascule, vous savez... la plupart des gens croient que ça sert à se balancer...
MADAME, regardant au pied du fauteuil, — Sans compter que vous mettez cette natte dans un état! et c'est dommage!...
MONSIEUR, bondissant et repoussant le fauteuil qui file comme un traîneau. — La natte !.. .Ah ! fichtre oui, c'est dommage ! . . . Je croyais que c'était solide, ce machin-là!...
MADAME. — Ça!... Allons donc!... Ça n'est même pas solide pour un chapeau, la paille de riz, ainsi...
MONSIEUR saisi, restant piqué sans oser avancer ou reculer. — Pas solide pour un chapeau?... Mais alors, cette natte va durer quinze jours !. .. Vous auriez bien dû me dire' çaquand jevous aiconsultée, par exemple!...
MADAME. — Vous ne m'avez pas demandé si c'était solide... Vous m'avez demandé si je croyais que ce serait joli... Je vous ai répondu que oui...
MONSIEUR, regardant la natte avec admiration. — Oh! quant à ça!...
MADAME, moqueuse. — Et je me suis trompée... car c'est affreux !...
MONSIEUR, stupéfait. — Affrcux!... Cette jolie paille si fine, si fine!... qui ressemble à du beurre frais! et qui est douce... à donner envie de se promener nu-pieds dessus !
MONSIEUR. — Yous n'êtes pas de mon avis ?
MADAME. — Mon Dieu, non!... Moi, jen*ai jamais envie de me promener nu-pieds dans du beurre frais...
MONSIEUR, énert'é. — Mais, moinonplus!..
Je ne dis rien de semblable!.,.
UkDkME y indifférente. — Ah! Je le croyais! j'aurai mal compris!... {Elle se dirige vers le piano.)
MONSIEUR, vaguement inquiet. — Vous allez faire de la musique?...
MADAME, d'un air dégagé, — Oui...
MONSIEUR, faisant un mouvement pour se lever. — Ah!... {A part.) Elle veut me faire partir... Eh bien, je serai héroïque, je resterai!... {Use rasseoit.)
MADAME, étonnée, à part. — Gomment... Il reste!... {Elle fait quelques arpèges, referme
le piano et retourne se coucher sur le divan. Monsieur regarde monter au plafond la fumée de son cigare. Silence prolongé.)
MADAME, à monsieur qui bâille. — Vous avez mal à restomac ?...
MONSIEUR. — Moi ?... Pas le moins du monde... J'ai sommeil!
MADAME. — Ah!... si tôt!...
MONSIEUR. — Je ne trouve pas qu'il soit si tôt ! 11 est, d'ailleurs, impossible de savoir 'l'heure ici... depuis que vous avez remplacé la pendule par un parterre...
MADAME. — J'ai fait ce qui se fait partout... Je voudrais savoir où vous voyez encore des pendules sur les cheminées...
MONSIEUR. — Dame! je vois plus souvent sur une cheminée une pendule qu'une platebande!... Cette profusion de violettes porte au cerveau!... C'est une odeur pénétrante et malsaine... .
MADAME. — Ah! par exemple, je VOUS conseille d'en parler, de Todeur des violettes !... vous qui avez été nous fourrer dans la salle à manger un jasmin qui empoisonne !...
MONSIEUR, inrfî^wé. — Qui empoisonne!...
Un ;asmm fnomp/iaw^ /... qui est splendide !. .
MADAME. — Triomphanttant que vous voudrez 1... Ça n'empêche que M. des Églogues s'est presque trouvé mal l'autre soir à dîner. ..
MONSIEUR. — Parbleu !... un papier mâché, des Églogues ! Aussi, vous avez la rage d'inviter des infirmes ou des malades !...
MADAME, vexée. — Malade! M, des Églogues ?... {Toisant Monsieur qui manque évidemment de sveltesse.) Il est certain qu'il n'a pas l'encolure d'un portefaix I... Mais on peut se bien porter sans peser trois cents...
MONSIEUR. — Mais je ne pèse pas trois cents!...
MADAME. — Ai-je parle de vous ?...
MONSIEUR. — J'ai fort bien vu que ce que vous disiez s'adressait à moi...
MADAME. — Vous avcz mal vu, je m'occupe beaucoup moins de vous que vous ne le croyez!... Quelle heure est-il ?...
MONSIEUR. — Je n'en sais rien,., je n'ai pas de gilet...
MADAME. — Qu'est-ce que vous dites?...
MONSIEUR. — Je dis que n'ayant pas de gilet, je n'ai pas de montre...
MADAME. — Le fait est que c'est assez débraillé, cette façon de s'habiller !... Avec cette ceinture, on a un peu l'air d'un scieur de bois... Je ne dis pas ça pour vous..,
MONSIEUR. — Mille grâces !...
MADAME. — Personne ne viendra ce soir!.. . C'est fini!,..
MONSIEUR, qui tourne le dos à la haie, — Parbleu !... il fait un temps de chien !...
MADAME, qui aperçoit en face d'elle les
étoilesy protestant. — Allons donc !... il fait radieusement beau !...
MONSIEUR. — C'est singulier !... J'aurais juré que j'entendais la pluie... {Il écoute.) Ah!... Non !... C'est cette maudite fontaine du vestibule ! Encore une agréable idée que vous avez eue ce jour-là !... Ça a coûté les yeux de la tête... et ça ne marche jamais bien!... à chaque instant je suis obligé de souffler dans la corne du triton pour la déboucher...
MADAME. — Vous VOUS mêlcz toujours de ce qui ne vous regarde pas...
MONSIEUR, éclatant, — Comment, de ce qui ne me regarde pas?... Mais quand la corne du triton est bouchée, l'eau remonte dans mon cabinet de toilette, c'est une inondation !... Je voudrais bien vous y voir !... Cette fontaine a détraqué tous les tuyaux de la maison... On manque d'eau, ou on est sub-
mergé!... Vous n'avez pas besoin de hausser les épaules... G'esl exact!..
MADAME. — Non ! La fontaine qui a détraqué les tuyaux, c'est celle de la pelouse, et celle-là, c'est vous qui l'avez fait faire, il me semble?..
MONSIEUR. — Parce qu'elle a sa raison d'être. . . qu'elle permet de cultiver des plantes utiles...
MADAME. — Utiles?... Des nénuphars?...
MONSIEUR. — Non... du cresson...
MADAME. — Si c'est uniquement pour avoir du cresson que vous avez dépensé trente mille francs à l'installalion de la fontaine... nous aurions pu en manger beaucoup pour ce prix-là...
MONSIEUR. — A propos de dépenses, il va falloir renouveler plusieurs des peaux de bêtes du vestibule,... votre chien s'est amusé aies déchirer...
MADAME. — Ce pauvre Toc !...
MONSIEUR. — Je vous conseille de le plaindre !... il a arraché les oreilles du tigre de Java et du lion...
MADAME. — Arraché... arraché?... On ne peut pas les recoudre?...
MONSIEUR. — nies a cachées... ou mangées?...
MADAME. — Ah!., mon Dieu!... Ça va lui faire du mal !...
MONSIEUR. — Vous deveucz folle de ce chien!... G*est ridicule!..
MADAME. — Dame !... il faut bien s'attacher à quelque chose... ou à quelqu'un... Si vous préférez que ce soit à quelqu'un, j'aime autant ça, pour ma part?...
MONSIEUR. — Vous VOUS moqucz de moi?...
MADAME. — Oh!... Groyez-vous?...
MONSIEUR se levant et fermant la grande
glace de la baie. — On ne s'entend pas avec ces satanés rossignols!...
MADAME. — Pour ce que nous avons à nous dire, on s'entend toujours assez!...
MONSIEUR, revenant s'asseoir. — Ça gueule toujours, ces bêtes-là!...
MADAME. — Vous êtes charmant !... poli... distingué, comme il faut !...
MONSIEUR. — Ah !... C'est vrai !... il est convenu qu'on ne peut parler du rossignol que la bouche en cœur, les yeux au plafond et la guitare à la main, si faire se peut!.. C'est comme des Églogues, le rossignol, c'est sacré !...
MADAME, commençant à s'énerver. — Je ne vois pas ce que vient faire ici M. des Églogues...
MONSIEUR, se montant aussi. — Moi non plus, je ne vois pas ce qu'il y vient faire,.... aussi continuellement, surtout!..
MADAME. — Il y vient dîner quelquefois, faire de la musique souvent...
MONSIEUR. — Et flirter toujours! C'est encore ce que j e vois de plus clair ! . . .
MADAME. — Moi aussi !Ah!ça!.. est-ce que vous deviendriez perspicace par hasard?...
MONSIEUR, exaspéré. — Peut-être bien!..
MADAME. — C'est un peu tard, convenezen?...
MONSIEUR. — Comment l'entendez- vous?...
MADAME. — Comme bon vous semblera!...
Bonsoir!... (Elle se lève pour sortir,)
MONSIEUR. — Je vous suisl...
MADAME. — Non... Vous ne me suivez pas... pas tout à fait du moins !.. Je suis très fatiguée, très énervée surtout... J'ai besoin d'être tranquille et seule...
MONSIEUR, saisi. — Vous ne comptez pas que je vais rester dans ma chambre, n'est-ce pas?...
MADAME. — J'y compte formellement, au contraire...
MONSIEUR. — Mais je ne peux pas coucher dans le lit... il est grand comme une périssoire !
MADAME. — Ça ne me regarde pas!... Ce n'est pas moi qui l'ai choisi !... {Elle sort majeslueusement.)
MONSIEUR, la suivant, et montrant le poing à la baie, derrière laquelle les rossignols chantent toujours, — Sales animaux ! . . . Ils ne dorment donc jamais!... Oh !..• si j'avais un fusil 111
Dans une grande ville de province.
Un salon immense, dont un coin seulement semble meublé et habité. Devant la cheminée, un tapis persan à haute laine et quelques fauteuils de satin ou de peluche, moelleux et élégants. Petite table de peluche, sur laquelle est posée une lampe à abat-jour de dentelle sur transparent de soie rose, une coupe de Saxe pleine de bonbons, un vase
irisé contenant des anémones, et quelques petits bibelots coquets et souriants. Le reste du salon est sommairement et banalement meublé ; palissandre et damas de soie jaune ; un piano, une grande table imitation de Boule.
A droite de la cheminée, sur une dormeuse :
LA MARQUISE DE GRANTON : trente ans, très jolie; grande, blonde, taille superbe, mains admirables, pieds microscopiques.
Roulée dans un peignoir de crépon fleur de thé, orné de Valenciennes, elle coupe Crime d'amour sans dire un mot.
A gauche, sur une ganache :