A LÀ MER DE GLACE
MONSIEUR, de plus en plus rayonnant.
MADAME, de plus BU plus calmc
M0^'SIEUR, planté dans une pose (( agreste », sur son alpenstock^ au bord du précipice. — Que c'est beau ! que c'est beau î que c'est donc beau!... C'est au moins la dixième fois que je vois la mer de glace, et je la revois toujours avec un nouveau plaisir!... Viens, ma chérie, serre-toi contre moi!..
LES BEAUTES DE LA NATURE iOl
Puisque tu n'as pas le vertige, nous pousserons jusqu'au Chapeau. Le mauvais pas n'est difficile que pour ceux qui ont le vertige... Comme on respire, ici!... Lespoumons se dilatent... On est plus fort!... On éprouve une satisfaction intime!... On sent un ragaillardissement général de tout l'être?... N'est-ce pas?... Tu ne dis pas grand'chose, petite ? Tu admires silencieusement?... Ah! dame! j'ai été comme toi!... La première fois que j'ai contemplé ces splendeurs, je suis resté muet!... d'ailleurs, j'étais tout seul!... Quel admirable chaos que cette mer glacée!... quel déchaînement de la nature en fureur!... C'est grandiose ! et la réflexion de M. Perrichon a du vrai ! Ne trouves-tu pas qu'on s'aime mieux quand on se sent isolés dans ces sites majestueux? Moi, je ne t'ai jamais trouvée jolie comme aujourd'hui!... avec ton petit air sérieux,
la robe claire et les gros souliers, tu es à croquer... C'était aussi l'avis de cet animal de Russe qui déjeunait en face de nous au Montauvert... Il ne te quittait pas des yeux; il m'exaspérait... Ce sont des brutes, ces Russes!... Les dehors sont quelquefois agréables, mais, en grattant, on trouve tout de suite le sauvage... Nous voici au pied de l'Aiguille du Dru!... Ah! que c'est beau, cette nature, que c'est donc beau!... (Il passe son bras autour de la taille de Madame et Vembrasse éloquemment.)
^kBXMEj agacée, à elle-même. — La vue de ces bêtes de blocs gelés le rend lyrique !... C'est énervant, cette ascension!... J'aurais dû dire que j'avais le vertige;... mais voilà, je n'y ai pas pensé, parce que je ne l'ai pas du tout, le vertige!., je pécherais à la ligne au fond de ces trous-là, s'il y avait de l'eau, sans éprouver le plus léger malaise... Enfin,
c'est égal, j'aurais pu dire que je l'avais !... C'est très ordinaire, en somme, cette mer de glace ! ... On ne pourrait même pas patiner dessus... C'est la première fois que je la vois, moi!... Mais c'est sans aucun plaisir et je me promets solennellement de n'y jamais revenir... Ah! enfin!... Nous voilà au « Chapeau... »! j'espère que nous allons redescendre! car, à moins de faire un trou dans le ciel, je ne vois pas trop...