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SUR LE PETIT PONT DES GORGES DU TRIENT

MONSIEUR, frais, gai, éblouissant.

MADAME, mélancolique et toujours silencieuse.

2Ûi JOIES CONJUGALES

MONSIEUR, secouant fortement le pont fait de morceaux de bois reliés par des fils de fer. — J'espère que ce pont est solidement établi!... il est vrai que, s'il en était autrement, il serait préférable de ne pas le secouer davantage... tu n'as pas peur, n'estce pas? Ah! quel magnifique spectacle!... j'étais là, à vérifier la solidité de cette passerelle et j'oubliais de regarder!... Quel gouffre ! la vue de cette sinistre solitude m'émeut... Et toi?... Je vais te montrer r (( Éléphant »... Ne sois pas surprise... il ne s'agit pas d'un éléphant vivant, mais seulement de ce rocher bleuté qui est planté là, au milieu du torrent... Entends-tu ce sourd grondement? tu trouves cela beau ? Ah!

ce n'est pas dans nos prairies du Limousin ou de Touraine que tu verras de semblables horreurs... car ce sont d'admirables horreurs !... des horreurs dont la vue élève

Tâme et la rend meilleure... Suis toujours ce petit pont... Il ne cassera plus maintenant!... Cette dernière partie me semble infiniment mieux conditionnée... A présent, j'avoue que la première moitié du parcours m'avait causé une certaine inquiétude... Je t'aime va, ma chérie!... tu apparais toute rose et blanche au fond de ce lamentable gouffre!!... C'est adorable!... Dis donc?... Ça m'embête que le guide soit là !... Voyons, ne te fâche pas... Ne prends pas ton air digne... Il n'y a pas de mal à s'aimer, après tout!... Que veux-tu, les merveilles de la nature me portent à l'amour... c'est fatal!., d'autant plus que j'y suis déjà assez porté tout naturellement. . . Vraiment, là, n'est-il pas gentil d'être tous deux seuls en face de ces beautés? Car je ne compte pas le guide comme un tiers... excepté dans certains cas, hélas ! . . .

MADAME, à elle-même. — Ah ça! franchement, est-il possible qui! pense que je m'amuse? Je sais bien que les hommes sont bêtes, mais vraiment, à ce point-là, c'est invraisemblable !... Je crois, du reste, que la vue de cet horrible pays l'abrutit considérablement!.. D'habitude, il est moins te]'ne et moins sentimental !... Mais, vraiment, on s'abrutirait à moins!... avec cette façon de voyager sans poser nulle part, nous avons l'air de gens qui visitent la Suisse en vingt jours, avec billets circulaires! On voit ça affiché partout ! C'est grotesque!... Dieu! que je m'ennuie !... Toujours ces hôtels bondés d'Anglais insolents et ridicules! ces lits affreux, où on enfonce dans la plume ; ces ratatouilles inconnues !... 11 y avait ce grand Anglais roux qui mettait du miel dans son café au lait à Ghamounix : ça m'a tellement écœurée de voir cet affreux mélange que ça

m'a dégoûtée de trois choses : je ne peux plus avaler ni lait, ni café, ni miel! Et puis, en Suisse, il y a aussi les Suisses, et je crois que c'est encore ce qui me déplaît le plus... Ils sont lourds, malhonnêtes, stupides !... Et dire que c'est ce qu'on appelle les bons Suisses!... Et Paul qui m'a offert de ramener d'ici une paire de domestiques, prétendant « que la gangrène générale n'a pas atteint cette excellente population »! Il y a des instants où je crois, ma parole, qu'il est fou!... Quand sortirons-nous d'ici, mon Dieu? Ce trou noir est navrant!... J'aimais encore mieux la mer de glace !...

A BER:v'E, DEVANT LE PALAIS FÉDÉRAL

MONSIEUR, toujours guilleret.

MADAME, accablée.

MONSIEUR. — Il est beau, ce palais I... d'une simplicité sévère et grave... C'est l'architecture italienne qui domine... C'est là que le Conseil fédéral s'assemble... entrons, il faut visiter l'intérieur. . .

Ils montent l'escalier, [paient le franc obligatoire à l'huissier en livrée verte, et sont introduits dans la salle du conseil des États.

Monsieur reprend son petit boniment.

— Cette pièce est magistrale!... Mais un peu nue...

Ils passent dans la salle des Ambassadeurs.

— Je préfère celle-ci... Yois-tu, chérie, ce tableau représente Werner Stauffacher encouragé par sa femme à venger son honneur... C'est une belle composition, c'est

simple, louchant... Veux-tu visiter la salle des Séances ? Il y a de curieux vitraux, qui reproduisent les armes des cantons suisses... Au plafond, tu vois la croix fédérale, et les allégories montrant le Rhin, le Rhône, VAar et le Tessin.., J*ai visité cela, i4 y a déjà quelques années, ainsi que la plateforme, où nous monterons tout à l'heure pour admirer la belle vue de la ville basse... Ah! au-dessus du fauteuil du président on a ajouté le mot a Républik » qui n'y était pas autrefois, il me semble! Mais je ne sais pas si tu es comme moi... moi, Républik avec un kj ne me fait pas le même effet que République avec nnq!... Je trouve ce mot plus gentil ainsi orthographié!.. Tu ne regardes pas où c'est écrit... 11 faut lever ton petit museau!... Dieu! que lu es jolie, ce matin, mon amour!... Ne bouge pas? Tu as en ce moment, surle bout du nez et la pointe du

menton, un rayon rose, envoyé par Técusson du Valais, qui est sur le vitrail enface de toi... C'est à donner envie de... Tiens, je ne peux résister !.., Laisse-moi faire l'ombre en l'embrassant... l'huissier ne regarde pas!., et, ma foi, quand il regarderait... J'ai bien le droit de t embrasser, même en pleine salle des Séances, si ça me chante, pas vrai?...

MADAME, piétinant rageusement, — Quelle scie!... Depuis hier nous visitons Berne! Ce n'est pourtant pas a le grand spectacle de la nature », Berne! Il a fallu voir la a Kornhaus » ! C'est la halle aux blés, la Kornhaus ! etlafontaine « du Mangeur d'enfants », et (( la tour de l'Horloge », et l'ambassade de France, et les ours!... et l'orgue de la cathédrale!... Qu'est-ce que ça me fait qu'il ait 4000 tuyaux, l'orgue?... Pour moi, un seul suffirait bien!... Si nous sortions de ce maudit palais, au moins!... J'aime encore mieux être de-

hors!., là-dedans, j'étouffe!... Allons! bon!... Il faut regarder Werner Stauffacher et sa femme, à présent!... Est-ce que je sais ce que c'est que ça?... Je parierais qu'il n'en sait pas plus long que moi, d'ailleurs!... S'il ne fallait pas faire l'effort de parler, je lui demanderais de me raconter cette touchante histoire !... Ça l'embarrasserait et ça m'amuserait, mais parler, ah ! non! Et cet horrible huissier vert, qui a l'air d'une grenouille et qui me regarde comme on regarde un phénomène!.. Je suis malheureuse ici, j'ai le spleen!... Ah! un monsieur qui visite le palais fédéral! un monsieur a tout seul » ! C'est inouï ! Car enfin, il n'y est pas obligé lui... puisqu'il est seul!...

A INTERLAKEN, DANS l'AVENUE

MONSIEUR, transporté.

MADAME, anéantie.

MONSIEUR. — Enfin, là, voyons? avoue que tu trouves cela beau ! Tu ne dis rien? Mais tu admires tout de même, n'est-ce pas, ma chérie? Tu admires en dedans, mais c'est égal!... Ce beau site me ravit, moi!... et j'ai besoin de le crier bien haut!.,. Ah! c'est admirable!... Vois!., les rayons rouges du soleil couchant couvrent de glacis rosés la cime blanche de la Yungfrau!... C'est féerique!... Je n'ai jamais vu rien de plus merveilleux que ce coucher de soleil!... Ailleurs, quand le soleil se couche, c'estbanal, affreusement banal! . . . Tu me diras à cela qu'on ne peut

pas toujours voir le soleil se coucher sur la YuDgfrau?. . . C'est vrai, mais enfin, ça rend difficile!... tout devient radieusement beau dans ce pays ! .. . Ainsi toi, tu es toujours jolie,n*estce pas? Eh bien, tu me croiras si tu veux, mais ici, tu l'es cent fois plus ! . .. oui, blottie contre le tronc de ce colossal noyer, avec ton petit air nymphe de Clodion... moins le satyre... c'est-à-dire, non... il est là le satyre, et très amoureux, je t'en réponds ! ! ! Tu t'en aperçois bien, hein, que je suis plus amoureux ici?... Et c'est un amour vif, honnête et sain, pur comme Pair de ces imposantes montagnes!... Viens!... rentrons... le soleil est tout à fait couché!.. Yeux-tu acheter aux petites boutiques un souvenir de cette belle soirée, dis?... Tu vois, l'avenue est émaillée de petites boutiques? Appuie-toi bien sur

mon bras, ma chérie? (A part.) C'est

étrange!... Elle ne semble pas comprendre

ces étonnantes révélations de la nature!... Je •suis désespéré de cette froideur!... Depuis notre départ, je guette vainement la sensation qui ne vient pas; j'attends inutilement le signe auquel je reconnaîtrai que cette petite âme s'ouvre à l'amour du beau ... de l'idéal. . . MADAME, à elle-même. — Je l'ai assez vu, son coucher de soleil!... et les reflets roses sur les cîmes blanches! Ça a l'air d'une glace fraise et vanille! Quand on a regardé ce (( grand spectacle » pendant cinq minutes, ça suffit ! ... Le soleil qui se couche sur la Yungfrau ne se couche pas mieux qu'un autre... Au bois de Boulogne, sur le lac, à travers les sapins, il est superbe... et au moins, on le regarde avec des gens gais, en disant des bêtises!... C'est vrai, l'autre jour je disais à Joyeuse que le soleil est joli quand il se couche ; il m'a répondu que je devais être bien plus jolie que lui! Il est bête!.. Joyeuse, mais

bon garçon!... Ah! des petites boutiques !... Ça me rappelle celles de la fête de Neuillyi... Il n'y a qu'un mois pourtant!... Il me semble qu'il y a un siècle !... Ils étaient là tous, Jane, Joyeuse, Glotilde et son mari ! . . . et ce pauvre Pierre... je m'amusais!... J'avais tiré à la grande roue deux cent trente fois, et je ne voulais pas partir sans gagner le lapin, le blanc... avec des yeux rouges!.. Que c'était gai là-bas, avec tout ce monde, et que c'est triste ici... triste à pleurer!...

Elle essuie une grosse larme.

MONSIEUR. — Qu'as-tu?... Tu pleures, ma chère âme? (Montrant la Yungfrau.) C'est ce beau spectacle,... n'est-ce pas, qui te produit cet effet?

MADAME, montrant le côté opposé, — Non, ce sont les petites boutiques.... qui m'ont rappelé Paris!

Dans une chambre à coucher très élégante; assise dans une bergère au coin du feu, MADAME DE TYRDÈLE, vingt-huit ans, de taille moyenne, admirablement faite, grands yeux violets ; cheveux blond-fauve. Peau éblouissante, minois chiffonné.

— C'est fini... décidément fini!., il n'est pas rentré depuis deux jours!.. On ne me trom-

REVANCHE 2i7

pait pas, lorsqu'on me racontait qu'il était occupé de cette fille... Aujourd'hui, il en est fou!... J'ai été oubliée vite!... Est-elle donc si jolie?... Je ne la connais pas... Je voudrais la voir... il faut que j'aille dans les endroits où l'on rencontre ces femmes-là... je veux absolument me la faire montrer... Je la déteste!!!... J'aimais vraiment mon mari, et elle me le prend ! ... Je sais bien que je ne suis pas belle, m-oi, mais je plais autant que si je l'étais... Après tout, cette demoiselle est peut-être plus fraîche... ou mieux faite... ou plus amusante que moi?... Enfin, il faut bien qu'elle ait quelque chose qui séduise... et c'est ce quelque chose que je voudrais connaître... On m'a dit qu'elle montait à cheval tous les jours à quatre heures.. . Je vais cesser de monter le matin... Je choisirai la même heure qu'elle et je finirai bien par la rencontrer.., Pourvu que Jacques ne l'accom-

pagne pas!... .l'en aurais un fameux chagrin !.. Et pourtant, depuis qu'il m'a préféré cette fille, je crois que je ne l'aime plus beaucoup... plus du tout même !... Mais je voudrais me venger d'elle ! il me semble que cela me soulagerait!... {Elle prend les lettres qui sont posées sur une petite tahle et les regarde distraitement.) Qu'est-ce que cette écriture languissante?... une déclaration du duc... Il ne perd pas de temps!... Voilà qui me prouve que mon sort est connu... Ah ! une lettre de Yictorine qui m'envoie une femme de chambre pour la remplacer... {Elle sonne Au domestique qui entre.) Il viendra tout à rheure une jeune fille, vous l'amènerez ici... (Elle se replonge dans ses réflexions jusqu'à Ventrée de la femme de chambre,)

La nouvelle femme; de chambre est très gentille, brune, mignonne, élégante; très iolie tournure et très bon air, tenue par-

faitement correcte, robe de cachemire de l'Inde bleu marin, drapée simplement; mantelet pareil garni de grosses ruches de taffetas bleu marin; petite capote bébé en taffetas bleu marin, sans aucun ornement.

MADAME DE TYRDÈLE. — G'cst VictO-

rine qui vous envoie?

— Oui, madame la marquise.

MADAME DE TYRDÈLE. —Ce qu'elle me

dit de vous me convient, mais on m'avait recommandé quelqu'un que je dois voir tantôt, . . Je vous donnerai demain une réponse définitive... Revenez à la même heure...

— Pardon... mais je ne puis attendre à demain, parce que j'ai une autre place en vue et que je dois rendre réponse aujourd'hui même; c'est aussi pour remplacer quelqu'un... j'entrerais demain... Combien madame la marquise donne-t-elle ?

MADAME DE TYRDÈLE. — Cent frailCS.

— Ah ! je gagne habituellement davantage, et, chez madame Blanche de Lavaine, j'aurais 140 francs...

MADAME DE TYRDÈLE; SaUtaut BU Vciir.

— C'est chez madame Blanche de Lavaine que vous devez entrer?...

— Oui, madame la marquise.

MADAME DE TYRDÈLE. — La COCOttC ?

— Ce n'est certainement pas une maison comme celle de madame la marquise, mais il paraît que madame est très facile à servir et généreuse; et puis, M. le baron Damiette est si riche !... il doit y avoir des profits...

MADAME DE TYRDÈLE. — Le baron Damiette?... En quoi cela regarde-t-il le baron Damiette?

— Dame!... C'est le maître de la maison...

MADAME DE TYRDÈLE, très agitée. —

REVAr^CHE 221

Voyons, voyons, entendons-nous?... Je vous parle, moi, de Blanche de Lavaine, une grande femme brune... — paraît-il?

— C'est bien ça!...

MADAME DE TYRDÈLE. — Mals... je

croyais... que... une autre personne...

— Allait dans la maison?... c'est fort possible !... Mais c'est le baron Damielle qui est en titre... heureusement pour madame de Lavaine...

MADAME DE TYRDÈLE, peusive, — G'cst

fou!... Mais j'en meurs d'envie!... Bah! Qu'est-ce que je risque, après tout?... (A la femme de chambre.) Madame de Lavaine vous a-t-elle vue?...

— Pas encore, madame la marquise... On lui a écrit à mon sujet, et je dois aller tout à rheure m'entendreavec madame...

MADAME DE TYRDÈLE, à part, — Allonsi...

je la verrai, enfin !

— Madame la marquise a-t-elle décidé quelque chose?

MADAME DE TYRDÈLE, résolument. —

Oui! mademoiselle?... Comment vous appelez-vous?

— Suzette.

MADAME DE TYRDÈLE. — Eh bien, mademoiselle Suzette, je vous prends... à cent cinquante francs, c'est entendu?...

— Quand dois-je entrer?...

MADAME DE TYRDÈLE. — Tout de SUlte ;

mais vous ferez prévenir madame de Lavaine que VOUS entrez chez elle demain matin .. Surtout, n'allez pas prévenir vous-même?...

— Comment?...

MADAME DE TYRDÈLE. — C'cSt que...

quelqu'un ira... à votre place... On vous expliquera ça plus tard...

Le lendemain, chez madame Blanche de

La vaine, dite V Union générale. Cabinet de toilette prodigieusement luxueux. Baignoire d'argent à chiffre de turquoises ; pavé de mosaïque, peaux d'ours, piles de coussins, divans bas adossés aux murs tendus d'étoffes japonaises. Fontaines jaillissantes; massifs de palmiers et de lauriers roses. Toilette de marbre rose. Garniture de toilette en argent. Atmosphère vaporisée à l'opopanax.

Dans la baignoire :

MADAME DE LA VAINE. — Grande, brunc, extrêmement belle. Trente-cinq ans, a été bien faite, mais commence à se faner et à épaissir. Traits réguliers. Peu de physionomie.

Assis sur un divan.

LE BARON DAMIETTE, paS trop mal

pour un financier.

LE BARON. — Je suis veuu trop toi... je vous dérange?

BLANCHE. — Mais du tout. Je devrais être

sortie du bain. Je suis en retard; c'est que j'ai une nouvelle femme de chambre qui n'est rentrée que tout à l'heure...

LE BARON. — Tiens! vous avez renvoyé Julie?...

BLANCHE. — Mais non, elle a une entorse... J'ai une petite femme de chambre qui est jolie... très jolie même... Je vous prie de ne pas trop la regarder quand elle va venir me sortir du bain...

LE BARON. — Vous peusez bien, ma chère enfant, que, quand vous sortirez du bain, je ne serai pas tenté de regarder ailleurs...

BLANCHE, minaudant. — Je Tespère, mais enfin... avec vous autres, on ne peut jamais compter sur rien...

LE BARON. — Vous êtes si belle, ma chère Blanche, que vous pouvez compter sur tout... et sur tous...

BLANCHE. — Esl-ce une méchanceté?

LE BARON, souriant, — C'est ce que vous voudrez...

BLANCHE, inquiète, — Je comprends...

On vous a mal parlé de moi?...

LEBARON. — Personne ne se le permettrait, croyez-le bien...

BLANCHE. — Et pourtant je vois à votre air... il y a quelque chose?... on a dû me calomnier... Que vous a-t-on dit, voyons?...

LE BARON. — Croyez-vous donc qu'il faut tout me dire... que je ne vois rien?...

BLANCHE. — Alors, VOUS croyoz?...

LEBARON. — Que M. de Tyrdèle vous fait la cour?... Oui, ma chère...

BLANCHE. — Mais, je vous jure...

LE BARON. — Ne jurez rien... Est-ce que j'ai l'air de vous accuser? Notez que je dis : il vous fait « la cour d. Lbi-jl possible d'employer, pour exprimer ma pensée, une for-

mule plus polie, plus... respectueuse que celle-là?...

BLANCHE. — Que voulcz-vous dire?

LE BARON. — « Faire la cour » est une expression vague, qui ne signifie rien ou veut tout dire... selon l'intention qu'on y met...

BLANCHE. — Et... votre intention?...

LE BARON. — Est, ma chère Blanche, de vous faire comprendre que j'y vois plus clair que vous ne le supposez...

BLANCHE, bouleversée. — Mais que croyezvous donc?...

LE BARON. —Je ne crois rien... Je sais seulement que M. de Tyrdèle, un fort joli garçon, ma foi, est absolument féru de la belle Blanche; que, pour elle, il abandonne une femme ravissante, — dit-on, — de laquelle il est adoré... Est-ce exact?,..

BLANCHE. — Mais...

LE BARON, continuant. — On ajoute que

la belle Blanche n'est pas insensible , et que les grands yeux bleus du marquis triomplieront des millions du banquier...

BLANCHE, saisie. — Oh ! ! !

LE BARON. — Rassurez-vous, ma toute belle... Ceci est le potin mondain; je n'y attache pas plus d'importance qu'il ne faut... Je connais « ma valeur », et je connais aussi le fond de c votre cœur ».

BLANCHE, rassurée. — A la bonne heure!...

LE BARON. — Je sais qu'entre l'amour et l'argent, cet excellent petit cœur n'hésitera pas... Je suis un morceau de roi, moi !... mille francs par jour et pas dégoûtant!...

BLANCHE. — Ah! vous ne m'aimez plus!

LE BARON. — Si fait! Je vous trouve plus belle et plus désirable que jamais!... Ainsi, tenez, là... en ce moment, avec votre nuque d'impératrice romaine... il me semble que

je... (Il viii embrasse la nuque,) Est «ce qu'il ne va pas bientôt finir, ce bain?...

BLANCHE, empressée. — Je sors à l'instant. . . {Elle sonne.) Vous disiez que madame de Tyrdele est ravissante... Quel genre?...

LE BARON. Je n'en sais rien... je ne l'ai jamais vue...

Bhx^ CEE y surprise. — Tiens! Gomment ça?

LE BARON. — Elle sort fort peu... D'ailleurs, elle appartient à une petite coterie où trônent son mari et ceux de sa sorte ; c'est vous dire, n'est-ce pas, que là, ce qu'on est convenu d'appeler le monde d'argent n'a pas précisément ses entrées...

BLANCHE. — C'est inouï!...

LE BARON. — Je ne trouve pas!... c'est fort naturel... Ce monde-là a raison ; ce refus de nous admettre est la seule supériorité qu'il ait sur nous... (La regardant.) Dieu !...

que vous êtes belle!... Je préférerais causer avec vous ailleurs qu*ici, et d'autres choses que des lignes de démarcation mondaines et sociales...

BLANCHE, sonnant avec impatience. — Elle ne viendra pas ! . . . Cette petite est insupportable!...

La marquise de Tyrdèle entre; elle a la toilette bleue de mademoiselle Suzette. Robe très collante, petit col uni, manches finissant au-dessous du coude; larges manchettes anglaises, cheveux tordus sur le sommet de la tête, nuque dégagée, couverte de frisons fauves.

LE BARON, à part, la regardant avec étonnement. — Elle est peut-être insupportable, mais elle est rudement gentille, toujours!...

BLANCHE, brutalement. — Êtes-vous sourde? J'ai sonné deux fois!...

230 JOIES COINJUGALES

MADAME DE TYRDÈLE. — Je demande bien pardon à Madame; j'étais dans la chambre aux robes et je n'ai pas entendu. C'est Baptiste qui m'a prévenue...

BLANCHE. — A moins que ce ne soit lui qui vous ait empêché d'entendre?... Il est toujours fourré dans les jupons des femmes de chambre. . .

MADAME DE TYRDÈLE, se récriant. — Oh! Madame peut être tranquille, il ne serapas fourré dans les miens !...

BLANCHE, moqueuse. — Vous êtes vertueuse, mademoiselle Suzette?...

MADAME DE TYRDÈLE. — PourVU que

je me tienne comme si je l'étais, le reste doit être indifférent à Madame?

LE BARON, à part j très intéressé. — Elle la colle sous bande!... et avec une voix I... Je dirais une voix d'or, si Ton n'avait pas défloré cette expression!

Il regarde la femme de chambre avec admiration.

BLANCHE. — Ehl eh! ii est très beau garçon, Baptiste!...

MADAME DE TYRDÈLE. — Certainement, mais j'ai mieux. . . si je voulais ! . . .

LE BARON, à part. — Ça ne m'étonne pas!...

BLANCHE. — Le peignoir est-il chaud?

MADAME DE T Y ^LÈLE, allant au 7'échaud d'argent dans lequel est enfermé le linge. — Oui, Madame...

BLANCHE. — Alors, doHuez?

Elle se dresse dans la baignoire.

MADAME DE TYRDÈLE, revenant. — Voilà, Madame! (Apercevant Blanche). Oh!!!

BLANCHE. — Qu'avez-vous?...

MADAME DE TYRDÈLE, embarrassée. — Rien... rien... Je me suis brûlée...

LE BARON, selevant. — Brûlée!... fortement?

MADAME DE T Y HBt LE y SOUriatlt. — NOD,

monsieur le baron... très légèrement...

Elle jette le peignoir sur les épaules de Blanche.

LE BARON, à part. — Quelle voix !!1 et quelle taille!... A la place de Blanche, je ne prendrais pas une femme de chambre qui ait autant de... montant...

MADAME DE TYRDÈLE, à part, frottant

Blanche avec les draps de batiste parfumés. — Ainsi, c'est ça!!! Voilà ce qu'il me préfère!... Ce corps fané, d'un blanc de cosmétique! fi!... Moi qui étais curieuse de voir cette femme... presque jalouse d'elle!... Quand je l'ai aperçue tout à l'heure, en me retournant... j'ai crié de surprise!... Et cet imbécile de baron qui dépense trois cent soixante-cinqmille francs pour posséder ça!...

Esl-ce croyable?... Il n'est pas mal, ce baron I... Ordinairement la banque juive n'esl pas si bien que ça!... Gomme il me regarde!... Est-ce qu'il se douterait?... Oh! non!... Il ne me connaît certainement pas!...

Elle continue à frotter machinalement Blanche.

BLANCHE. — C'est asscz!... Savez-vous masser?...

MADAME DE TYRDÈLE, intevloquée . — Masser?... Non, Madame, je ne sais pas masser...

BLANCHE, en colère. — Vous ne savez donc rien?

MADAME DE TYRDÈ-LE. — Si Madame voulait se contenter de frictions?..

BLANCHE. — Eh! les frictions, ça ne sert à rien!...

MADAME DE TYRDÈLE. — Je demande bien pardon à Madame... C'est excellent pour

la beauté... meilleur que le massage (/î^^ardant Blanche étendue sur le divan) qui abîme, lorsqu'il ne s'adresse pas à des chairs excessivement fermes et capables de le supporter sans céder sous la pression...

BLANCHE, vexée. — C'est bon!... frictionnez-moi... puisque vous ne savez faire que ça!...

MADAME DE TYRDÈLE. — Bien, Madame, {Elle s'agenouille et commence à frictionner . A part.) Quand j'ai parlé de chairs pas excessivement fermes, le baron a souri!... Ah ! mais je vais la lui démolir ! ... Ça m'amusera beaucoup!... et ça ne sera pas difficile!... Sapristi! quel débris!... ça roule sous mes doigts... C'en est impressionnant!... {Haut.) Je ne fais pas mal à madame?

BLANCHE. — Non... Pourquoi?

MADAME DE TYRDÈLE. — G'CSt que

Madame à la peau si fine 1 ça file sous mon

REVANCHE Tôii

doigt, sans faire la moindre résistance, et...

BLANCHE interrompant. — Il est étrange que vous ne sachiez pas masser!... Chez qui donc avez-vous servi?...

MADAME DE TYRDÈLE, prise aU dé-

pourvu. — Chez qui?... Mais... {Ne sachant qui nommer) chez la marquise de Tyr-

dèle...

BLANCHE ET LE BARON. —Ah!!!

BLANCHE. -—Elle ne se faisait donc pas masser?...

MADAME DE TYRDÊLE. — Oh! non!

{Souriant,) Elle n'a pas besoin de ça!... BLANCHE, curieuse. — Elle est jolie?...

MADAME DE TYRDÈLE. — Jolic... u'eSt

pas le mot...

LE BARON. — Elle est mieux que ça?...

MADAME DE TYRDÈLE, SOUriaut. —

Peut-être bien!... {Regardant Blanche). Elle

est incontestablement beaucoup moins belle que Madame...

BLANCHE. —Vraiment?...

MADAME DE TYRDÈLE. — Mais... c'ost

autre chose... (A Blanche.) Dois-je continuer à frotter Madame?

BLANCHE. — Non, Cela suffît!... Donnezmoi un peignoir!... "Vous pouvez vous en aller, à présent...

LE BARON, la regarda7it partir avec regret. — Vous ne vous faites pas coiffer, comme d'habitude ?...

BLANCHE. — Mais non... je crains de vous ennuyer...

LE BARON, vivement. — Nullement!...

Achevez donc votre toilette... je vous en prie...

BLANCHE, rappelant madame deTyrdèle.

— Suzette!... Coiffez-moi!...

Madame de Tyrdèle prend les peignes et

les brosses et démêle silencieusement les cheveux de Blanche.

LE BARON, à part. — C'est un amour, cette petite bonne femme!... L'air d'une duchesse... ou d'un titi... on ne sait pas trop?... Ah ! elle serait amusante à lancer 1... Un vrai pétard!... Je suis sûr que, bien habillée, elle aurait une allure!...

MADAME DE TYRDÈLE, à Blanche. — Quelle eau Madame emploie-t-elle pour les cheveux?... Madame a une quantité de petites pellicules!...

BLANCHE. — A quoi cela tient-il?

MADAME DE TYRDÈLE. — Oh! c'cSt de

l'eczéma, tout simplement...

BLANCHE. — Qu'est-ce que c'est que ça?. ..

MADAME DE TYRDÈLE, simplement, — C'est une maladie de peau!...

Le baron rit.

BLANCHE, très vBxée, — Gomment allez-

VOUS me coiffer?... Je tiens à avoir la nuque dégagée...

Elle glisse un regard tendre du côté du baron, qui dévore des yeux la femme de chambre et ne s'en aperçoit même pas; elle reprend, dépitée :

— La nuque dégagée... j*y tiens!...

MADAME DE TYRDÈLE. — Madame a tort!... Certainement, Madame a une très belle nuque, bien que les cheveux soient plantés un peu trop haut, et pas assez près des oreilles... Ohl... Madame a un grand vide derrière les oreilles!... On dirait une allée de parc!...

BLANCHE. — Il suffit!...

Elle regarde le baron, espérant qu'il est toujours distrait; mais, cette. fois, il écoute en souriant.

MADAME DE TYRDÈLE. — Ce n'cst paS

seulement pour dissimuler le vide que je

RËVANGUË 838

conseille à Madame de se coifïer moins relevé... c'est parce que, quand le menton et les joues commencent à s'alourdir, les coiffures dégagées font remarquer davantage ce léger défaut...

BLANCHE, énervée. — Coiffez-moi comme vous l'entendrez... Peu importe!... Gomme madame de Tyrdèle, si vous voulez !...

MADAME DE TYRDÈLE. — Impossible, Madame...

BLANCHE. — Pourquoi?...

MADAME DE TYRDÈLE. — Madame la marquise fait un 8 Restauration à racines droites, comme ceci... {Elle montre sa coiffure.) On ne peut ajouter de faux cheveux, et madame n'en a pas assez pour...

LE BARON, à part. — Il est vrai qu'elle n'a pas une chevelure luxuriante, cette bonne Blanche!... Ce sont les pellicules qui lui abîment les cheveux... Oui... Mais aussi,

pourquoi a-t-elle des pellicules?... Positivement, elle se décatit ! ... et elle me coûte aussi cher que si elle était fraîche!... C'est absurde!... Je ne sais si c'est parce que je la vois à côté de ce petit bijou de femme de chambre, mais, depuis quelques instants, je la trouve laide. .. je sens que je la prends en grippe!...

MADAME DE TYRDÈLE, à Blanche, qui se polit les ongles pendant qu'elle la coiffe. — Madame se sert pour ses mains de pommade trop rouge... Ce n'est pas joli... il vaut mieux un rose comme. . . {Étendant sa main) comme ceci...

LE BARON, ne pouvant retenir une exclamation.— Mâtin! G'estàvous, ces mainslà?...

MADAME DE TYRDÈLE, riant. — Damc!

Elle reprend sérieusement son travail.

LE BARON, à part. — Quelles mains!

L'autre a des abatis d'un canaille!.,. Ça me

révolte!... moi qui, cependant, ne descend pas des croisés!...

MADAME DE TYRDÈLE, à Blauche. —

Madame est coiffée ! . . .

jiLk^ CEE, voula7it se débarrasser d'elle. — C'est bien.... Allez préparer ma toilette dans ma chambre.... La robe est sur un fauteuil; vous prendrez, dans le tiroir où sont les corsets, le corset de satin vieil or...

MADAME DE TYRDÈLE, jOUant la SUr^

prise. — Gomment, Madame metun corset?...

Madame pourrait s'en passer.

LE BARON. — Hum!

BLANCHE, sèchement. — J'en mets un. On croirait, à vous entendre, qu'il est possible de faire autrement...

MADAME DE TYRDÈLE. — Mais, SanS

doute...

BLANCHE. — Ah! je serais curieuse de

voir ça, par exemple ! . . .

MADAME DE TYRDÈLE, se Campant. — Eh bien, Madame n'a qu'à me regarder?

LE BARON, suffoqué. — Oh!!! (Il la regarde avec admiration.)

BLANCHE. — Gomment! vous ne... Quelle blague!...

MADAME DE TYRDÈLE. — Si Madame veut me pincer, elle sentira bien que... {On frappe.)

BLANCHE. — Voyez ce que c'est, Suzette?

MADAME DE TYRDÈLE, revenant, — C'est le tapissier pour la chambre de Madame....

BLANCHE, — J'y vais... {Au baron.) Venez vous? C'est pour choisir les tentures nouvelles...

LE BARON. — Non... je préfère vous attendre... je n'entends rien à ces arrangements !.. {Très aimable.) Mais vous avez carte blanche... (A madame de Tyrdèle, dès

que Blanche est partie.) Dis donc?... sais-tu que tu es bigrement jolie?

MADAME DE TYRDÈLE. — On me Ta dit souvent...

LE BARON. — Et te Ta-t-on déjà prouvé?...

MADAME DE TYRDÈLE. — De quelle façon ?

LE BARON. — Mais, en t'offrant un joli hôtel, les plus beaux chevaux de Paris, et... cent mille francs pour tes menus-plaisirs... (A part.) C'est assez pour commencer !...

MADAME DE TYRDÈLE, riant. — G'cst

très gentil... mais je vaux mieux que ça !

LE BARON, empoigné. — Eh bien, fais tes conditions...

MADAME DE TYRDÈLE, riant tOUJOUrS. —

Et madame?... Que dira-t-elle. Madame?...

LE BARON. — Madame!!! Ah je m'enfiche pas mal , de madame ! ... Tiens ! si tu acceptes ma proposition, je t'installe sur le même pied qu'elle...

Il lui prend la taille.

MADAME DE TYRDÈLE. — Inutile de m'éblouir, je ne suis pas ce que vous croyez...

LE BARON. — Ah ! je la connais celle-là ! . . . On me Ta faite souvent!...

Il veut l'embrasser.

MADAME DE TYRDÈLE, agacéc. — Finissons ! . . . Je suis la marquise de Tyrdèle ! . . .

LE BARON, saisi. — Oh ! ! !

MADAME DE TYRDÈLE. — VoUS VOyCZ que,

quelques tentantes que soient vos offres, je ne puis les accepter...

LE BARON, prenant son chapeau. — Alors, je n'ai plus qu'à me retirer...

MADAME DE TYRDÈLE, surpr/se. — Comment, vous partez?

LE BARON. — Dame!... je n'ai plus, grâce à vous, aucune illusion...

MADAME DE TYRDÈLE. — G'cst... fmi?...

LE BARON. — Complètement....

MADAME DE TYRDILE. — AloFS, faites-

moi un plaisir, voulez-vous?...

LE BARON. — Je suis à vos ordres...

MADAME DE TYRDÈLE. — Asseyez-VOUS

là... et écrivez ce que je vais vous dicter...

LE BARON. — Voilà...

MADAME DE TYRDÈLE, dictant l

(( Ma chère Blanche,

» Votre intimité avec M. de Tyrdèle ne pouvant être tolérée par moi... » (S' interrompant.)

— Ah! mais je ne peux pas écrire çal... Je lui ai dit tout à l'heure que ça ne me gênait pas...

MADAME DE TYRDÈLE. — Qu'est-CB que

çafait?. .vousaurez changé d'avis! . . . {Dictant): < Je vous prie de choisir entre lui et moi... i Terminez comme vous voudrez, ça m*est éoal 1...

LE BARON. — Vous voulez que la venge::^nce soit complète?... {Pliant sa lettre.) Je suis trop heureux de pouvoir vous être agréable. (Saluant.) Si, dans T avenir, Madame, vous aviez besoin de conseils... financiers, je serais à votre disposition... comme aujourd'hui...

MADAME DE TYRDÈLE, à part. — Aïe!

voilà le revers !.. {Haut.) Je n'aurai probablement jamais besoin des conseils que vous ra'ofïrez si aimablement, Monsieur; mais je vous recevrai avec plaisir...

Le baron s'incline et sort.

MADAME DE TYRDÈLE. — Elle va flanquer Jacques à la porte!... Allons! je crois que j'ai gagné la belle I ! ! {Elle pose la lettre du baron bien en évidence sur la toilette et sort.)

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