MONSIEUR
MADAME. — Oh! c'est très récent!... mnis elle est déjà transformée... ce n'est plus la même femme!....
MONSIEUR. — Malgré sa transformation, je te demande de me la sacrifier....
MADAME. — Si je fais ça, vous allez vous engager à ne plus jamais amener ni inviter le vieux Rechampy;... il me crispe!
MONSIEUR. — Ne plus recevoir Rechampy ! ... y penses-tu ? Un vieil ami de ma famille... de la tienne aussi !
MADAME, pompeusement. — Madame de Nymbe est une amie de ma mère !
MONSIEUR, ébranlé. — Allons donci
MADAME. — Mais oui, bien qu'elle soit plus jeune... Allez, gardez Rechampy, qui ne dépare pas la galerie des portraits, bien qu'il ait besoin d'un fort rentoilage, le pauvre bonhomme, et laissez-moi madame deNymbe, qui fait encore son petit effet de loin et
donne la note gaie, quand on s'embête trop...
MONSIEUR. — Mon Dieu!.. Si madame de Nymbe est réellement une amie de ta mère, il faut se placer à un autre point de vue... Cela change absolument la question... A propos, tu asrépondu à la lettre de ma mère, n'est-ce-pas?
MADAME. — Sapristi ! j'ai oublié !
MONSIEUR. — Que tu es étourdie!.... Tu sais qu'elle attache une certaine importance aux choses d'étiquette...
MADAME, convaincue. — Ah ! oui, je le sais!...
MONSIEUR. — Eh bien
MADAME. — Eh bien ! J'ai oublié, qu^ voulez-v^us?. ... Je Tais lui écrire à l'instant, avant de me coucher...
MONSIEUR. — C'est inutile à présent!.... La lettre se croiserait avec d-le; dde arrive demain,,.
MADAME, inquiète. -^EWe arrive ! où ça ?. . . .
MONSIEUR. — Mais... ici...
MADAME, bondissant. — Ici!!! {Elle ramasse sa traîne à pleines mains.) Alors., moi, je file î
MONSIEUR. — Pourquoi dis-tu cela?
MADAME. — Pourquoi??? Ah ça !... est-ce que vous vous imaginez que je vais habiter avec ma belle-mère ? ? ?
MONSIEUR. — Il ne s'agit pas d'habiter... Ma mère vient ici en déplacement, en déplacement seulement...
MADAME. — Vous croycz ça?... Une fois arrivée,elle restera! .... Elle s*assomme chez elle, et, lorsqu'elle sera ici, elle s'y incrustera... Et puis, songez donc !!! Des gens à faire enrager, à brouiller, comme c'est tentant!.... elle ne résistera pas à ce plaisir...
MONSIEUR. — Mais jamais ma mère ne cherchera à nous être désagréable, ma chérie; à nous brouiller encore moins...
MADAME. — Non?.... Avec ça qu'elle n'a pas commencé déjà? ...
MONSIEUR. — Mais comment?...
MADAME. — Par lettres! ...
MONSIEUR. — Je t'assure que...
MADAME. — Eh! allons donc! vous le savez aussi bien que moi!.... Toutes ses lettres contenaient des phrases aigres-douces à mon sujet; des insinuations méchantes, ou des allusions qu'elle savait devoir vous indisposer contre moi...
MONSIEUR. — Je ne sais vraiment où tu as pris ces idées...
MADAME. — Je ne les ai pas prises, je les ai lues : « R paraît que votre femme a * assez de la Suisse... Il semble ^ d'après ses » lettres, qu'elle trouve que votre voyage de » noces a assez duré... > Et plus tard : «Votre î femme fait, dit-on^ les beaux jours de Dau- > ville; il paraît qu'elle est si admirée et
1 entourée que toutes les anciennes royautés 5 la jalousent fort, et lui en veulent de leur » déchéance, etc., etc. »
MONSIEUR. — Je n'ai vraiment pas remarqué...
iMADAME. — Répétez-moi donc ça en me regardant dans le blanc de l'œil?.... Voyons, là, sincèrement, croyez-vous qu'elle m'aime, madame votre mère ?. . . .
MONSIEUR, embarrassé. — Mais... je crois... je suis...
MADAME, riant. — Vous voyez bien!....
Vous n'osez pas dire oui.. .
MONSIEUR. — Tu sais qu'une mère est toujours un peu jalouse de voir son fils appartenir entièrement à une autre femme.,. Elle souffre de ce que...
MADAME. — Elle souffre de ce que j'ai trente ans de moins qu'elle, voilà tout!....
MONSIEUR. — Enfin, ma chérie, si tu
veux ne pas me causer un grand chagrin, tu seras convenable pour ma mère; je ne te demande même pas d'être affectueuse...
MADAME. — Oh ! non ! ce serait trop !
MONSIEUR. — Mais je te supplie d'être polie, correcte...
MADAME. — Oh! VOUS savcz, la correction et moi...
MONSIEUR. — Tu me comprends fort bien ; feras-tu ce que je te demande?....
MADAME. — Je vous promcts de faire tout mon possible ; mais, à votre tour, accordezmoi l'arrangement complet de la cour...
MONSIEUR. — Qa'appelles-tu « complet»?
MADAME. — La grande pelouse partant du perron, le perron de marbre rose, et la belle fontaine...
MONSIEUR. — Cette fontaine coûtera un prix fou!.... Il est vraiment ridicule de...
MADAME. — Si vous voyicz les figures des
dauphins, vous tiendriez autant que moi à cette fontaine!... Ils sont délicieux, ces animaux-là!... Etgras, et ronds,... avec de bons gros yeux bêtes et tendres!... J'en ai si envie, si vous saviez?...
MONSIEUR. — Allons, je cède encore I...
J'espère que je rends la main, moi ?
MADAME. — Et moi, donc?... Vous verrez que nous aurons une existence idéale, en entrant un peu avant dans la voie des conces-
sions?.
MONSIEUR, inquiet, — Un çeu avant I Qu'entends-lu par là?
MADAME. — JevouslediraiunautrejourJ...
Assez de concessions pour une fois!
A rinstilut. Un boudoir communiquant avec la salle des séances. Mobilier convenable, mais défraîchi et peu élégant. Sièges majestueux et inhospitaliers; tableaux de Lesueur, David, Lebrun, M. Ingres dans des cadres dédorés.
Sur un canapé 1830 (acajou plaqué et velours d'Utrecht jonquille) est assise :
l'académie française. Age incertain;
air assez comme il faut, mais aucun chic. Bonnes laçons. Robe de velours pensée ouverte en ruisseau; écharpe Paméla; un turban et des gants à un seul bouton. Semble s'ennuyer profondément. Un huissier annonce MAÎTRE rousse; le visage de l'Académie s'illumine.
MAÎTRE ROVSSE, saluant. — J'ai l'honneur, Madame, de me rendre à votre appel...
l'académie. — Cher maître, j'ai de vos lumières un pressant besoin.... Je vais vous demander une longue et délicate consultation?...
MAÎTRE rousse. — Je suis, Madame, à vos ordres... (A part.) Un jour où il n'y a pas séance, c'est dur!...
l'académie, U7i peu embarrassée, cherchant ses mots. — Voici ce dont il s'agit :... j'ai... vaguement entendu parler de la loi du
divorce, el je désirerais connaître cette loi nouvelle et bienfaisante...
MAîTBE ROUSSE, scandalisé. — Oh! bienfaisante! ! !...
l' ACADÉMIE, cah'we. — Voulez-vous m'expliquer cette loi, dites, maître Rousse?...
MAÎTRE ROUSSE, é/onwé, àpavt. — Qu'estce qu'elle a donc?... {Haut.) Mon Dieu!... Madame, si vous daignez...
l'académie, hriisqiiement. — Oh! Pas de phrases, voulez-vous?... Ce n'est pas à l'académicien que je m'adresse, mais à l'avocat... dont je réclame l'appui...
MAÎTRE rousse, saisi. — L'appui?...
Est-ce que?...
l'académie, résolument. — Eh bien ! oui, là !.. . autant vous dire tout de suile de quoi il retourne, n'est-ce pas?...
MAÎTRE ROUSSE, Complètement ahuri, à part. — Quel langage, Seigneur!...
l'académie. — Voici la chose: j'en ai assez du prince Vieujeu, mon très honorable époux !... Je suis décidée à divorcer... Sooagez donc?... Il y a deux cent cinquantedeux ans que nous vivons ensemble, et damel...
MAÎTRE ROUSSE, atterré. — Divorcer!!
Mais, Madame, on ne divorce pas ainsi... Il faut des motifs...
l'académie. — J'en ai...
MAÎTRE ROUSSE. — Des motifs sérieux...
l'académie. — J'en ai!... je n'en ai •même que de ceux-là !... (Avec éclat,) Oh! le sérieux \.., {Changeant brusquement de ton.) J'en ai plein le dos!... — comme disent ceux qui écrivent des livres,... pas pour ici!... {Curieusement.) Ils sont amusants, eux, n'est-ce pas?...
MAÎTRE ROUSSE. — Sans doute, Madame, sans doute, mais enfin.,.
l'académie. — Voyons, mon cher maître, expliquez-moi comment je puis m'y prendre pour divorcer?...
MAÎTRE ROUSSE. — Pour faire prononcer le divorce contre le prince Vieujeu, — car je suppose que vous tenez à ce qu'il soit prononcé contre lui?..,
l'académie. — Parbleu!...
MAÎTRE ROUSSE. — Il faudrait que le prince eût subi une condamnation afflictive et infamante, et je ne sache pas que...
l'académie. — Hélas, non!
MAÎTRE ROUSSE, à part, — Elle est cynique!... {Haut.) Si le prince avait, sous... la coupole conjugale, consommé un adultère...
l'académie, i;iî;ewiew^. — Consommé!...
Ah! Pauv'piincel... Passons!... il faut chercher ai'tre chose...,
MAÎTRE ROUSSE. — Il ne nous reste plu? alors que les excès...
L*ACADÉMiE, même jeu. — Pas ça non plus!...
MAÎTRE ROUSSE. — Sévices?...
l'académie. — Non!...
MAÎTRE ROUSSE. — . .. ouinjiiresgraves?
l'académie. — Qu'entendez-vous par « injures graves »?
maître rousse. — C'est fort difficile à préciser... cela varie à l'infini, suivant la classe sociale à laquelle appartiennent les
époux Il est évident, par exemple, qu'un
mot malséant adressé en public par un balayeur à sa femme ne constitue pas une injure grave, tandis que ce même mot, dit à une personne comme vous, Madame, pourrait... à la rigueur...
l'académie, découragée. — Le prince \ieujeu est au contraire d'une politesse exquise... il m'accable de son respect... trop même... C'est bien de ça que je me plains !..
M'AÎTRE ROUSSE. — AloFs, si le princô ne s'est porté à aucun acte...
l'académie. — Jamais d*actes!,.. Rien que des... abstentions!... Mais, dites-moi, cher maître, est-ce que ces abstentions réitérées n'ont pas un caractère presque injurieux pour celle qui en est l'objet?...
maître rousse, très ennuyé, — Effectivement... dans certains cas... on considère que...
l'académie. — Alors, je suis sauvée!...
{On entend un brouhaha dans la salle des séances.) Allons!... bon!... voilà les autres, à présent ! . . .
MAÎTRE rousse, à part. — Ah! tant mieux!...
l'académie, saisissant les mains de maître Rousse. — Écoutez?... Vous qui en êtes, vous savez à quel point ils sont embê-
tants?... Vous pourrez leur dire ça à la barre?...
MAÎTRE ROUSSE, saus entrain. — Puisque j'ai promis... et, si vous croyez devoir persévérer dans votre résolution, je me ferai l'interprète de...
Entrée d'un groupe d'académiciens de tous les temps. Messieurs : Casimir delavigne,
VOLTAIRE, RENAN, GONRART, CHATEAU- BRIAND, BALLANCHE, RACINE, CAMILLE DOUGET, COPPÉE, MASSILLON, BOUF- FLERS, GARO, MÉZIÈRES, FLÉCHIER, etC.
L'Académie les reçoit un peu froidement. Tous semblent agités et inquiets.
RACINE, s' avançant vers V Académie. — Un bruit assez étrange est venu...
l'académie, continuant. — Jusqu'à vous?.. Inutile d'aller plus loin, nous savons la suite
M. JULES SIMON. — Vous séparer du
prince Vieuj eu?... User du divorce?... Vous? Quel scandale!...
CHATEAUBRIAND. — Ce scandalc indignerait notre compagnie!...
M. coppÉE. — Notre illustre compagnie!... C'est ce que je disais àConrart dansle fiacre qui nous a amenés... N'est-il pas vrai, Conrart?...