PARIS
f La maison est louée I vous pouvez venir. >
En épousant mademoiselle Diane de Volo, le duc Hugues de Vyeladage avait mis au mariage les conditions suivantes :
c Sa femme habiterait avec lui toute l'année le château des Futaies et aurait autant d'enfants qu'il lui plairait, à lui, d*en avoir. 1res jaioux, il interdisait formellement la danse et les robes décolletées. Il
2j6 joies conjugales
ne permettait pas non plus la chasse à cheval; c'était, à certains points de vue, un exercice malsain pour les femmes et, de plus, comme il tenait à surveiller ses chiens et ses piqueux, il ne pourrait pas surveiller sa femme et n'aurait pas un instant de tranquillité. »
La belle Diane, amoureuse de l'argent, du luxe et du plaisir, avait accepté ces conditions les yeux fermés.
Elle ne voulait qu'une chose : épouser M. de Vyeladage et son immense fortune.
Aussitôt après la cérémonie du mariage, le duc et la duchesse partirent pour le château des Futaies.
Hugues avait demandé à sa femme si elle désirait s'envoler vers Nice et l'Italie, ou si elle préférait au contraire , aller tou* simplement aux Futaies, et Diane avait répondu :
— Je désire ce que vous voudrez.
Naturellement il avait choisi la campagne ; là au moins, il pourrait cacher en paix son bonheur :
Rien ne viendrait troubler les transports des premiers jours.
Pas de ces chambr3s d'hôtel aux portes mal jointes, aux cloisons sonores, qui sont la joie des voisins et le désespoir des maris.
Pas de diversions inquiétantes; beaux voyageurs ténébreux, ou promenades trop accidentées, qui, sous prétexte de faire visiter le pays, font rencontrer des aventures ou du moins des chercheurs d'aventures. Aux Futaies, calme plat; pas un voisin ne se permettrait de venir troubler le silence de leur retraite; ils seraient uniquement l'un à l'autre. Décidément Diane était l'idéal de l'épouse soumise et confiante en la volonté du maître. Il n'existait peut-être qu'une femme comme celle-là au monde, et il avait
eu la veine immense de la rencontrer. Radieux, le visage épanoui, il fit monter la jeune fille dans la grande berline attelée en poste qui les emmenait aux Futaies, se souciant peu des recommandations et des lamentations attendrissantes des grands parents inconsolables.
Le voyage fut d*abord silencieux. Hugues, qui avait copieusement lunché, se sentait la télé lourde de Champagne et l'estomac légèrement embarrassé ; pour s'excuser de n'être pas un plus aimable compagnon, il se donnait, à lui-même, mille bonnes raisons. « Il ne fallait pas effaroucher cette jeune fille... Que diable ! elle avait beau l'aimer, c'était une jeune fille, après tout! comme telle, il fallait respecter toutes ses pudeurs! du moins jusqu'à l'arrivée 1... d'ici là, il irait mieux et alors? Alors, il se dédommagerait ferme de la retenue qu'il s'imposait. Quelle superbe
créature, celte Diane! fraîche, bien en chair, appétissante au suprême degré, et d'une élégance ! d'une distinction î l'air d'une reine ! > Et le duc, voilant à demi son gros regard sensuel, se contentait de serrer tendrement la petite main gantée, emprisonnée dans ses grosses pattes couvertes de touffes de poils roux.
Diane le regardait du coin de l'œil à la dérobée.
Enfin ! elle était riche ! puissamment riche!... Et cela sans mésalliance; il fallait convenir qu'elle s'y était habilement prise; elle y avait mis trois ans, il est vrai, mais elle ne regrettait ni la peine ni le temps, puisque le but était atteint.
Malheureusement une dernière corvée l'attend; corvée inévitable et douloureuse pour son amour-propre : il faut qu'elle devienne vraiment la femme de ce monsieur
qui lui serre bêtement la main!!!... Ah! s'il avait le bon esprit de s'en tenir à cette timide manifestation d'attachement? Elle sait bien qu'il ne la prendra pas de force, qu'elle peut, — si bon lui semble, — ajourner l'échéance... oui... mais à quoi bon? et, puisqu'un jour ou l'autre il faudra en venir là, pourquoi hésiter aujourd'hui?... Bon dans les comédies, ces tergiversations; mais, dans la vie réelle, le résultat est à redouter.
A mesure que le duc, se rapprochant des Futaies, respire l'air natal, son malaise se dissipe et il devient presque bavard. En traversant la terre patrimoniale, il montre à Diane quelques-uns des petits châteaux environnants, achetés par son père dans le but d'éviter les voisinages rapprochés. La jeune femme se sent frémir de colère, en pensant que, de celte façon, il n'y a même pas à compter sur la distraction négative que peu-
venl apporter des voisin^; décidément, te père était aussi ingénieux que le fils !
Hugues ne se doute pas de la contrariété qu'elle éprouve en écoutant ses petits racontars.
— Oui, — dit-il : les voisins sont très gênants... à cause de la chasse!... On a des histoires I... moi d'abord, j'ai toujours des histoires de chasse!...
— Ah ! — pense Diane, — il est complet ! Le duc est lancé, il repart de plus belle.
— Et puis , vous comprenez , il sera très agréable d'avoir plus tard tous nos enfants autour de nous, à une portée de fusil!... hein? ce s^ra gentil?... L'aîné des fils aura « les Étangs » ; le second, « Bry-sur- Écluse »; on arrangera pour le troisième « les Charmilles »; il aura des chasses superbes, cet animal-là!... J'ai été forcé d'y installer un second équipage et d'y aller
chasser un jour par semaine; les sangliers détruisaient tout!... les paysans gueulaient comme des putois!... Pardon, ma chérie, je m'oublie?... tenez, voyez- vous là-bas, ce petit toit pointu?...
— Oui...
— Eh bien, c'est le toit de la tourelle droite du petit château « des Rochers » ! Oh ! celui-là, nous le donnerons à la première de nos filles qu'on mariera... elle sera à vingt minutes des Futaies... on ne peut pas être plus près...
— Avez-vous encore beaucoup d'autres châteaux? — demande Diane, dont le gracieux sourire cache Tirritation nerveuse.
— Deux seulement!...
Et le duc ajoute finement :
— Mais j'espère bien avoir davantage d'enfants ! d*ici là, nous achèterons d'autres châteaux...
Hugues croit que tout ce qui l'intéresse doit intéresser sa femme, aussi ne lui fait-il pas grâce d'un détail. « Ici, les sangliers se réunissent souvent;... là, il faut se méfier... il y a des fondrières; l'an dernier on y a perdu les deux plus beaux chiens de l'équipage; ça, c'est la maison du vétérinaire, un radical à tous crins, qu'il faut néanmoins avoir à déjeuner de temps à autre... Ah ! dame! elle n'est pas toujours amusante, la vie des châtelains!... mais une femme qui, comme Diane, a horreur du monde à proprement parler, prend très facilement son parti de ces petits ennuis. Nous allons nous organiser une petite existence bien tranquille, toujours seuls tous les deux !... Je n'inviterai même plus mes amis à chasser!... je ne veux pas qu'ils vous voient!
Diane est horripilée et moulue par cette longue route; et dire que ce soir... il
faudra... non!... elle n'ose pas y penser! Tous les paysans des FuLaies, rangés en haie dans l'avenue et dans la cour d'honneur, saluent leur nouvelle châtelaine par une tri pie salve de coups de fusil . Diane est soucieus'e ; d'abord, les coups de fusil lui causent toujours une impression désagréable, ensuite elle est saisie en apercevant l'habitation où elle va passer sa vie. Elle avait bien entendu parier du château de Vyeladage comme étant un des plus tristes de France; mais, malgré cela, elle ne se le figurait pas tel qu'il se détache sur le soleil couchant; une masse de granit imposante et lugubre, à balcons dentelés, entourée de larges fossés remplis d'une eau noire et dormante ; de grandes pelouses vert sombre s'étendent jusqu'à l'entrée d'un parc touffu, lequel rejoint la forêt des Futaies qui donne son nom à l'habitation. Le perron, aux marches couvertes d'une mousse ver-
dâtre, semble n'avoir jamais été foulé, et les étroites fenêtres rappellent les ouvertures timides d'une prison ou d'un cloître.
Le duc paraissait adoré de ses paysans et. défait, il devait être bon pour eux. Cela se sentait à la façon amicale dont il accueillit le compliment du maire. Il avait réellement assez bon air, Hugues de Vyeladage, campé sur le perron, répondant aux félicitations et recevant les bouquets destinés à la duchesse. Ce colosse gauche, presque Mdicu'e dans un salon, était ici à l'aise, dans son véritable milieu. Diane, tout en ayant horreur des inférieurs, se rendit compte qu'il fallait, sous peine de mécontenter son mari, faire contre fortune bon cœur. Elle dissimula donc le sourire moqueusement hautain qui montait à ses lèvres, et remercia aimablement « monsieur le maire » et la population des souhaits de bienvenue qu'on lui offrait.
En entrant dans l'intérieur de l'habitation, la duchesse fut encore plus désagréablement surprise; c'était d'un nu, d'un triste!... quelques meubles merveilleusement beaux, il est vrai, mais courant piteusement les uns après les autres ; des parquets de marqueterie dans les salons ; des mosaïques de Florence dans le vestibule et autour des cheminées, mais pas un seul tapis; des portraits couverts d'une épaisse couche de poussière dans des cadres ébréchés et dédorés; des bibelots, terres cuites, statuettes dont on distingue à peine les formes tant elles sont noircies et culottées par la quantité de pipes fumées autour d'elles quand les amis du duc se réunissent aux Futaies pour chasser, (ce qui arrive généralement pendant six mois de l'année). Les tentures de vieux quinze-seize fanées, et les tapisseries des Gobelins marquées des deux L, adossées dans la hor-
SANS PHRASES r 277
dure, ont pourtant une grande allure; mais on sent le manque de confort, presque le délabrement; pas une fleur, pas un petit coin chaud et intime, pas un paravent ni un coussin.
La chambre de Diane est tendue de tapisseries représentant le siège de Troie. C'est lugubre!... Le grand lit à colonnes torses, garni d'un baldaquin droit, aussi en tapisserie, inspire le désir de dormir dans un fauteuil. Ici, le duc a cru devoir faire mettre un tapis, mais il engage vivement sa femme à l'enlever si elle n'y tient pas; il croit que les tapis sont chose très malsaine; ils absorbent et retiennent les miasmes ! Il faudrait, pour se bien porter, habiter des appartements tout bonnement blanchis à la chaux et dont les fenêtres ne fermassent pas trop hermétiquement, l'air doit circuler.
Quant à lui, il trouve ineptes les ameu-
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blements modernes; toutes ces peluches, ces chevalets, ces riens encombrants, rendent tout mouvement difficile dans un salon élégant, et il aime mieux, pour sa part, franchir à la chasse dix obstacles, que circuler pendant cinq minutes à travers des paravents, des écrans et des vases de fleurs.
Diane, les dents serrées, écoutait sans répondre et prenait tout doucement en grippe ce brave garçon qui, pour la première fois, osait lui parler librement.
Ce fut bien pis, lorsque, le dîner fmi et la soirée achevée, après l'avoir laissée quelques instants seule avec sa femme de chambie, Hugues revint tout frémissant, rejoindre celle qui allait être à lui! Il la trouva immobile et pensive. Tout en passant à la hâte un peignoir de cachemire de Tlnde blanc, hermétiquement cloSj elle avait réfléchi avec terreur aux événements qui allaient s'accom-
plir. Elle entrevoyait enfin la réalité dans toute son horreur! Jusqu'ici, elle n'avait vu que la fortune à acquérir, sans se rendre exactement compte qu'il faudrait payer.
Ce colosse, l'œil allumé, la lèvre tremblante, le geste audacieux, lui paraît une brute; elle sent qu'elle a trop présumé de ses forces; jamais elle ne parviendra à mater cet être indompté qui ne peut en rien la comprendre. Prise d'un immense découragement, d'un profond dégoût, elle abandonne tous ses plans de bataille et reste passive et muelte.
En s'éveillant, la duchesse examine son mari avec inquiétude.
C'est fini!... Elle n'aura pas la moindre influence sur lui!... P'-urquoi a-t-elle ainsi
S80 JOIES CONJUCALES-
peidu courage? Pourquoi celte inertie qui, en cet instant décisif, a compromis à tout jamais sa puissance?... Gomme il doit lui en vouloir de cette indifférence absolue!... Enfin!... ce qui est fait est fait!... Et elle regarde la vaste chambre sévère, son ameublement iugubre, sa vieille pendule de Boule et ses tapisseries passées... Faiblement éclairé par la veilleuse opalée, le cheval de Troie se dresse en face d'elle, mal planté sur ses jambes raides et écartées, vomissant une armée par son flanc béant; cet animal slupide, campé juste devant ses yeux, la crispe au dernier point; le cheval de Troie !... elle en a pour toute sa vie à le contempler ainsi nez à nez!...
De son côté, le duc éveillé réfléchit aussi, mais dans une tout autre disposition d'esprit. Il est véritablement aux anges! La voilà, l'épouse chrétienne, telle qu'il l'a
rêvée, mais telle qu'il n'espérait pas la rencontrer jamais! Cette douceur angélique, cette passive obéissance, l'ont touché profondément et Font mis surtout à l'aise. Pas de phrases !... pas de protestations d'amour, à la bonne heure!... et quelle beauté!... Pauvre petite! sa chambre n'a pas paru l'enchanter! Il vaTautoriser à la faire arrangera son goût... Il lui doit bien ça pour rimmense bonheur qu'elle lui donne'!... Et, lorsque Diane se lève, le duc, la prenant tendrement dans ses bras, lui annonce qu'elle peut faire venir de Paris tel tapissier qui lui conviendra.
— Ma pauvre chérie!... Cette chambre est peut-être un peu sévère? transformez-la!... ordonnez, bouleversez... tout ce que vous ferez sera bien fait ! . . .
Diane écoute, stupéfaite du résultat obtenu par son attitude glaciale. Ainsi, au lieu de se laisser aller à sa répulsion natu-
relie et spontanée, si elle eût cru devoir être affectueuse ou passionnée, cela n'eût pas réussi?... Nonl... c'est à n'y pas croire!...
Et pourtant, il n'y a pas à en douter, le duc est bel et bien affolé d'elle; il est cent fois plus amoureux encore qu'il ne Tétait la veille; il ne la quitte plus des yeux et lui obéit comme un gros chien.
Il y a un an que le duc de Vyeladage est marié, et la vieille demeure seigneuriale est transiormée! Partout un encombrement de bibelots, de meubles étranges, de fleurs, de paravents, d'écrans et de chevalets drapés. Les portraits et les tableaux, débarrassés de la croûte qui les recouvrait, sont admirables î Dans le nombre, un Nattier, des Watteau, des Fragonard, des Boilly! Tous les appartements tous les escaliers sont couverts
d'épais tapis, dans lesquels on enfonce jusqu'aux chevilles. Un calorifère chauffé à trente degrés rend Pair irrespirable et le duc trouve cela parfait. Une vingtaine d'amis toujours à demeure, chassent, pèchent, chantent, valsent, canotent et jouent la comédie avec la duchesse, dont les décolletages et les collants sont célèbres. Les Vyeladage passent six mois dans leur hôtel des Champs- Elysées également restauré. Diane est une intrépide chasseuse ; elle a les plus beaux chevaux et les amazones les pfus merveilleusement adhérentes qui aient jamais existé.
Elle a persuadé à son mari de louer les Charmilles, Rry-sur- Écluse, les Étangs et les Rochers à des compagnons de chasse; de cette façon, ils peuvent avoir plus de monde autour d'eux; souvent, elle se dévoue pour mener l'équipage qui chasse aux Futaies, tandis que le duc chasse aux Charmilles^
OÙ les sangliers persistent à faire d'abominables dégâts.
Plus belle que jamais, la duchesse est toujours escortée d'un lot d'adorateurs, parmi lesquels elle a déjà, — dit-on, — distingué quelques fervents... Est-ce vrai?... Cela ne regarde personne ; d'ailleurs, le duc de Vyeladage est parfaitement heureux et fait part de son bonheur à tous ses amis, leur disant :
— Voyez-vous, les femmes sans phrases, il n'v a Que ça! II.,*
Un château situé à daux kilomètres de Brives-sur-Indre.
M. DE PAROLY. — Quarante ans, grand, mince, élégant, un peu chauve.
Le front appuyé au carreau de la fenêtre du hall, il regarde les allants et venants qui montent l'avenue. C'est le premier janvier.. Il est dix heures et demie du matin.
— Ah!.,. Un hussard qui arrive au galop!... C'est rordonnance du beau d'Hoasys ! Mâtin!!! il apporte un paquet qui est aussi gros que son cheval!... Que peut-il y avoir là dedans?... Ça m'est d'ailleurs parfaitement égal... C'est un cadeau pour ma femme... et je ne suis pas jaloux !... grâce à Dieu!... Eh bien si ! je le suis ! ... je commence à l'être ! . . . de cet animal de la Poze!... Positivement, j'ai eu tort de laisser prendre à Olivette les façons qu'elle a avec lui I... avec tout le monde, du reste !... Mais les autres, ça m'est égal!.... tandis que lui?... Je crains qu'il ne se complote entre eux quelque chose de redoutable pour moi !... J'ai tellement répété à ma femme que je n'étais pas jaloux!... Effectivement je ne l'étais pas... mais je le deviens... Il y a commencement à tout, comme disent les profonds penseurs!... Si je profitais de ce Jour solennel pour faire parler Olivette, et
savoir adroitement... en ayant l'air de m'inléresser à ces petites flirtations, jusqu'à quel point sont allées les choses ?... Je plaisanterai les uns et les autres... j'affecterai de croire des choses... dont la seule pensée me fait dresser les cheveux sur la tète... el il faudra bien qu'elle me raconte tout... ou à peu près... Elle est, je crois, persuadée de mon indifférence . et de ma... largeur d'idées... elle se lancera dans des révélations.. - Eli bien... là... vrai... j'ai peur!... Il y a huit jours, en rentrant de la battue, je les ai rencontrés dans le parc... très loin... La Poze avait l'air bête... plus encore que d'habitude... et Olivette était rouge comme ua petit coq... Notez qu'il faisait un froid de loup!... Et puis, la Poze vient moins à la maison que les autres, c'est mauvais signe, ça!... Enfin, l'important est de savoir... {Apercevant madame de Paroly qui entre
dans le hall.) Pour ce, il faut avant tout la mettre en confiance...
MADAME DE PAROLY. — Vingt-huit ans ; cheveux très noirs, peau très blanche, teint rosé, bouche gourmande, nez retroussé, taille merveilleusement jolie. Peignoir de cachemire blanc, garni de Grèbe.
— Bonjour!... {Elle tend sa main et sa joue.)
M. DE PAROLY, V embrassaut, — Je vous souh...
MADAME DE PAROLY. — Oh ! grâceî...
vous n'allez pas me « souhaiter une bonne année », n'est-ce pas?... ïl ne resterait plus rien pour le facteur, les gardes et les autres!...
M. DE PAROLY. — iMais...
MADAME DE PAROLY. — GCS paUVrCS
gens!... VOUS ne voudriez pas leur prendre leurs petites phrases?...
M. DE PAROLY. — Vous VOUS moquez de tout?...
MADAME DE PAROLY. — Moi?... Mais
non !... la preuve, c'est que je vous remercie de tout mon cœur du saphir étoile... 11 me fait encore autant de plaisir aujourd'hui qu'hier... c'est une attention charmante!...
M. DE PAROLY. — J'aurais désiré aller ce matin vous souh...
MADAME DE PARo LY. «- Oh !... encore!
Ah ça! décidément, c'est un tic !...
M. DE PAROLY. — Pardoul... je voulais vous dire que j'aurais désiré aller vous embrasser dans votre chambre, mais comme je sais que vous n'aimez pas être dérangée, je n'ai pas osé...
MADAME DE PAROLY. — Vous Evcz joliment bien fait !...
M. DE PAROLY, a part. — S'il y avait quelque chose... de grave,... me traiterait-elle
avec cette désinvolture?... (Il regarde m femme qui commence à exayniner les 'paquets, les bonbons et les fleurs, posés un peu partout.) C'est qu'elle est ravissante, j'ai un de ces tracs bleus! !...
MADAME DE PAROLY, lisant V adressB d'une immense caisse placée à terre,
» MARQUISE DE PAROLY.
» Château des Ébéniers.
> Brives-siir-Indre. »
€ Angélique de Niort. »
— Tout ça!... Il y a de l'angélique plein ça !... (Elle soulève le couvercle et relire une carte.)
COMTE DE KERKALAVEN
Colonel du 60» cuirassiers,
— Et il Y a quelque chose d'écrit :
€ Belle marquise, permettez-moi de dépo-
LES uADEALX 291
ser à vos pieds ce modeste produit de ma nouvelle garnison. »
M. DE PAROLY, attendri. — Ahî C'est gentil !...
MADAME DE PAROLY. — Adorable!...
L'année dernière, il étaitàNarbonne, il nous a envoyé du miel; s'il va à Langres, nous aurons une douzaine de couteaux; à Lisieux il pourra nous envoyer un choix de bonnets de coton...
M. DE PAROLY. — Pauvre bonhomme ! J'ai pitié de lui !... il était si drôlement amoureux de vous?...
MADAME DE PAROLY. — Ah bien! si j'avais pilié de tous ceux qui sont amoureux de moi... drôlement ou pas?... Ce serait du joli!
M. DE PAROLY, contcfit. — Alors, vous n'avez pitié de personne?...
MADAME DE PAROLY, repoussaut la caisse
d'angélique du pied. — Je ne dis pas ça?...
M. DE PAROLY, sursautaut. — Comment, vous ne dites pas ça?...
MADAME DE paroly, surprise. — HeinV Qu'est-ce qui vous prend?...
M. DE PAROLY, S6 remettant et Hant. — Moi?... Mais rien...
MADAME DE PAROLY. — A la bonne heure!... Vous savez qu'il est convenu que vous ne vous occuperez pas des choses qui ne vous regardent pas?...
M. DE PAROLY, suisi. — Mals... Naturellement!... Moi?... Me mêler?... jamais!... (A part.) (( Qui ne me regardent pas » est raide tout de même!... Ah! j'ai eu positivement tort de la mettre sur ce pied-là! !...
MADAME DE PAROLY. — Cette angélîque exhale une insupportable odeur. . . Ne trouvezvous pas?
M. DE PAROLY. — Mais non... Oh! le
beau sac! C'est un sac de pommes de lerre?...
MADAME DE PAROLY. — Plein de marrons glacés!... 59 kilos !... C'est écrit !... Je n'invente rien!... (Elle ouvre et retire une carte.) Ah!... C'est du baron Josuél...
L'énoncé de la valeur ne me surprend plus!...
M. DE PAROLY. — Eucore un qui vous fait joliment la cour!... (A 'part.) Soyons fm!... (Haut.) Sous prétexte d'aller à nos battues de sanglier, il est venu s'installer à l'hôtel Gambetta... Mais il est en réalité ici pour vous voir?...
MADAME DE PAROLY. — Je le sais bien!
Mais pas à craindre, celui-là?...
M. DE PAROLY. — Ticus!... Pourquoi ça?... Il n'est pas vilain, Josué?...
MADAME DE PAROLY. — NOU... Mais VOUS.
comprenez bien que, quand même il me plai-
iU JOIES CONJUGALES
rait, sa religion m'interdirait formellement toute pensée... badine...
M. DE PAROLY, à part. — . Badine!...
elle a des mots!... du reste, ils sont de moi!... je les reconnais... (Haut.) Ah!... c'est sa religion qui vous interdit de?...
MADAME DE PAROLY, simplement. — Dame!... que voulez-vous que ce soit?...
M. DE PAROLY. — Mais, je pensais que c'était la vôtre?...
MADAME DE PAROLY. — Qu'cst-CC que
vous avez donc?... On croirait que vous êtes jaloux, ce malin?... Ah! ça serait drôle!... M. DE PAROLY, riant. — Moi!... moi jaloux?... Ah! oui! ça serait drôle!... Ah! par exemple oui!... Non,... si vous étie^ gentille, vous me raconteriez, au contraire...
MADAME DE PAROLY. — Quoi?
M. DE PAROLY. — Tout!...
MADAME DE PAROLY, riant. — Ce Serait peut-être beaucoup?...
M. DE PAROLY, inquiet , mais souriant.
— Croyez-vous?... Ma foi!... il faudrait que ce fût bien grave... car je m'aperçois de pas mal de petites privautés... qui ne me choquent nullement... {A part.) Je mens !... C'est effrayant de mentir comme ça î...
MADAME DE PAROLY, ouvrant luiB petite boîlij. — AU!... deux oranges enveloppées dans du papier de soie et une carte ;
VICOMTE D'ÉBROUlLLAft
« Permettez-moi, Madame, de vous la souhaiter bonne et heureuse, accompagnée de ces deux oranges et d'un couteau pour les éplucher. » {Elte rit.) Où est le couteau?... Ah!... Voilà... {Elle tire de la boîte un couteau de bois brut, s}ir le
i>y6 JOIES CONJUGALES
manche duquel est gravé « Olivette » à la pointe d'un captif.)
M, DE PAROLY. — Drôle de cadeauî
MADAME DE PAROLY. — N'eSt-Ce paS?
Oh ! c'est que c'est toute une histoire!
M. DE PAROLY. — Voyons l'hlstolre ?
MADAME DE PAROLY. — Eh LicD, BU épluchant une mandarine, ici même — d'Ébrouillar me faisait une visite — je lui ai fait sauter dans l'œil...
M. DE PAROLY. — Du jus?... Je conuais ça!...
MADAME DE PAROLY, Continuant. — Un petit morceau de peau; ... vous savez, celte petite peau fine de l'intérieur... qui ressemble à de la peau de gant... Il s'est mis à pousser des cris affreux... « C'était un morceau énorme!... il le sentait. .. là... dans le coin!... » Alors, j'étais désolée... et il m'a demandé de souffler pour le faire sortir...
M. DE PAROLY, inquiet. — Yous avez soufflé?...
MADAME DE PAROLY. — Bien entendu...
c'est-à-dire, j'ai voulu souffler... mais je n'ai pas eu le temps... il m'a arrêtée en chemin et m'a embrassée... Ah! mais embrassée I...
avec une conviction touchante...
M. DE PAROLY. — OÙça?...
MADAME DE PAROLY. — Ici, je VOUS
dis... près de la cheminée...
M. DE PAROLY. — Mais nou... je vous demande à quelle place son baiser s'est posé...
MADAME DE PAROLY. — Posé?...VoUS
pourriez dire incrusté!... sur le nez... là... à gauche...
M. DE PAROLY. =- Âhl... c'est très drôle!... (A part.) Enfin heureusement ce n'est pas la Poze!... (Haut.) Et le couteau?...
MADAME DE PARC L Y. — Ah ! le couteau, c'est parce que je me suis plainte de ce que, quand j'ai un joli couteau, vous le prenez toujours... ou Jacques... enfin, je ne le retrouve jamais... alors, il m'a dit :
t Eh bien, je vous en enverrai un, moi! et il sera assez laid pour qu'on vous le laisse !»
M. DE vkROL Y, examinant le couteau.
— En effet... {Il remonte vers la fenêtre.) — Ahî... voilà un fiacre?... Un fiacre surmonté d'une énorme malle!... est-ce que vous avez invité quelqu'un ?
MADAME DE PAROLY. — MaisUOn!...
M. DE PAROLY. — Si c'cst un invité, ou du moins un arrivant... il vient s'installer pour le reste de sa vie, bien sûr !... avec une malle de cette taille!...
MADAME DE PAROLY, venant aussi se mettre à la fenêtre. — En effet !... TiensJ..
c'est le valet de chambre de M. de laPoze qui est dans le fiacre !...
M. DE PAROLY, à part. — Voilà la pilule !... {Haut.) Gomment connaissèz-vous le valet de chambre de la Poze ?
MADAME DE PAROLY. — Mais parce qu'il vient souvent faire des commissions... apporter des lettres...
M, DE PAROLY, souTiant, — Ah! c'est donc ça!... je me disais aussi... (A pari). Je flageole!... est-ce assez bête?...
La porte du hall s'ouvre, et on voit entrer deux domestiques portant avec effort une boule de peluche blanche, qui a l'air d'une gigantesque boule de neige. Le valet de chambre ouvre la boule, de laquelle sort un molosse danois, moucheté comme une panthère, qui vient s'asseoir devant madame Paroly lui présentant une carte qu'il tient dans sa crueule.
M. DE PAROLY, s' emparant de la carie,
COMTE HERCULE DE LA POZE. Contre tous Hercule vous protégera I
(A part.) Quelle brute ! ! !
MADAME DE PAROLY, r^vi^. — Ah! le
beau chien!... Ah! que je suis conlenle d'avoir ce chien-là!... (£'//e couvre de baisers la tête du chien; le valet de chambre se retire; elle lit ce qui est écrit sur le collier,) Hercule, à la marquise de Paroly. » — Dieu!... Que tu es beau, va !... {Elle couvre derechef Hercule de baisers.)
M. DE PAROLY, vcxé. — Charmante et spirituelle pensée! donner son nom à ce chien!... il veut vous l'entendre prononcer sans cesse, son ridicule nom!... est-ce assez bête?... S'appeler Hercule et le mettre sur ses cartes, encore!...
MADAME DE PAROLY, dislvaUe et pensant à son chien. — C'est un nom qui oblige... Mais il est de taille à le porter...
M. DE PAROLY. — Hein?... Vous dites?...
MADAME DE PAROLY, toujouvs distraite et en extase devant son chien. — Moi?... Rien...
M. DE PAROLY. — Comment, rien?...
mais, à l'instant même, vous disiez?...
MADAME DE PAROLY, même jcu. — J'ai dit quelque chose? Je ne m'en suis pas aperçue...
M. DE PAROLY, à part. --Ne brusquons rien... (Haut.) Il est splendide, ce gros chien!... mais un peu encombrant!...
MADAME DE PAROLY. — YOUS n'êtCS paS
forcé de le prendre sur vos genoux !...
M. DE PAROLY. — Évidemment... c'est un très joli cadeau!...
Hercule se couche sur le flanc, en travers,
barrant complètement la cheminée; M. de Paroly, qui allait s'approcher pour se chaufïer les pieds, recule.
MADAME DE PAROLY, regardant le chien avec aUendrissement. — Pauvre bête!...
M. DE PAROLY. — Il doit être méchant, cet animal-là!... lia un rictus qui n'annonce rien de bon!...
MADAME DE PAROLY. — L'ais il faut
qu'il le soit, méchant, puisqu'il est là pour me protéger!...
M. DE PAROLY. — Vous protéger?...
dans quelles circonstances? Vous savez, si je suis indiscret, ne répondez pas...
MADAME DE PAROLY. — Eh bien, mais, il m'accompagnera à la promenade, il se couchera toujours âmes pieds...
M. DE PAROLY. — ToujOUrS?...
MADAME DE PAROLY. — Mals Oui,.. Il
empêchera qu'on m'approche de trop près...
M. DE PAROLY. — Bah!... Et vous pensez que cela fera l'affaire de ce bon la Poze?
MADAME DE PAR9 LY. — Pfétendez-VOUS
insinuer que la Poze m'approche de trop près?
M. DE PAROLY, à part. — Elle a senti la botte... 11 y a quelque chose... {Haut.) — Moi? du tout!... d'ailleurs puisqu'il est convenu que je ne suis pas jaloux...
MADAME DE PAROLY. — Alors, pourquoi toutes ces questions?...
M. DE PAROLY. — MOD DicU, pOUr
savoir!... Eh oui!... Tout bonnement... Je suis curieux!... Pourquoi ne l'avouerais-je pas? On parie toujours de la curiosité des femmes, on a tort d'oublier celle des hommes, car elle est tout aussi violente et cent fois plus tenace...
MADAME DE PAROLY. — AlorS, VOUS dé-
sirez savoir?...
M. DE PAROLY. — Comment cet excellent la Poze s'y prend pour faire la cour... à une femme comme vous!... car, aux autres, je sais à quoi m'en tenir, je l'ai vu à l'œuvre...
MADAME DE PAROLY, ^if^m^^. — Ah!...
il allait chez des cocolles?...
M. DE PAROLY, joiiaut la surprise, — € Allait?... » Pourquoi ce passé?
MADAME DE PAROLY. — G'cSt qUC VOUS
disiez... « Je l'ai vu à l'œuvre?... »
M. DE PAROLY. — Eh bien, oui... et, pas plus tard qu'il y a huit jours...
MADAME DE PAROLY, saisie. — Huit jours!... C'est donc ici?...
M. DE PAROLY, d'uti air naïf. — Mais oui!...
MADAME DE PAROLY, indignée. — Oh!
aller chez une cocotte de Brives-sur-Indre!...
M. DE PAROLY. — Dame!... quand c'est Brives-sur-Indre qu'on habite !
MADAME DE PAROLY. — Laissez donc!. ..
c'est révoltant!... Je n'aurais jamais cru que M. de laPoze
M. DE PAROLY, à part. — C'est admirable!... C'est la conduite de la Poze qui la révolte!... Pour moi, elle trouve ça tout naturel !... {Haut.) — Mais non... Mais non, pas si révoltant que ça !... Il y en a vraiment dans le nombre qui sont fort gentilles,... du moins, moi, je les trouve telles ! . . . {A part). — Je n'en connais pas une !
MADAME DE PAROLY. — Ohî... VOUS,
vous... Cane prouve rien !...
M. DE PAROLY à part, — Pas jalouse, ma femme!... Oh! non!...
MADAME DE PAROLY, SUivant tOUJOUrs
son idée. — Les cocottes de Brives-sur- Indreî!! ça doit être joli 1...
M. DE PAROLY. — Sans doute, à PaHs, il y a plus de choix !... Mais enfin, la Poze prend ce qu'il trouve... Son nom oblige, comme vous le disiez tout à Theure...
MADAME DE PAROLY. — Moi!... je n'ai pas dit un mot de ça!...
M. DE PAROLY. — Je VOUS demande bien pardon, vous avez dit : « Hercule! c'est un nom qui oblige, mais il est de taille à le porter!... »
MADAME DE PAROLY, haUSSaUt Us
épaules. — Je parlais de mon chien ! ... Si je continuais à défaire les paquel»?
H. DE PAROLY. — Tiensî... c'est joli, ce palmier couvert de dattes!... C'est d'Hoasys qui vous a envoyé ça?...
MADAME DE PAROLY. — Oui, c'cst aSSCZ
gentil!... Mais rien ne vaut Hercule!...
M. DE PAROLY, à part. — Encore!... Ce nom m'agace! Et dire que je l'entendrai du
LES CADEADX- 307
matin au soir!... {Haut,) Dites-moi, est-ce qu'il est très amusant quand il roucoule, laPoze?...
MADAME DE PAROLY. — Mais... il ne roucoule pas...
M. DE PAROLY. — Ahluon!... C'est vrai! Il est brutal, au contraire!... La brutalité est, selon lui, le système à employer avec les femmes du monde !...
MADAME DE PAROLY. — Ah !... Comment savez-vous ça?,..
M. DE PAROLY. — Parcc qu'il me l'a dit, parbleu!... Aux filles, des protestations, des tendresses, de furtifs baisers et des regards chargés de caresses... C'est ce qu'elles nomment « des égards » ; aux femmes du monde, un mot cru, un baiser brutal, un regard méprisant... et pas de stage!... C'est ce qu'elles appellent a une vraie passion! » La fille se dit : « Il m'aime assez pour me respec-
ter. » La femme du monde pense : « Gomme il m*aime! il ne me respecte même pas! »
MADAME DE PAROLY, peusive. — G'est pourtant vrai!...
M. DE PAROLY, bondissaut, — Hein?...
{Souriant agréablement.) Ainsi, la Poze ne vous a pas... respectée?... {A part.) Dieul... que j'ai chaud !...
MADAME DE PAROLY. — Ça dépend Comment vous entendez le respect?
M. DE PAROLY. — Je l'cntends... autrement que lui... bien sûr!... Ah! racontezmoi donc ça, ca m'amusera beaucoup !...
MADAME DE PAROLY. — Quoi?...
M. DE PAROLY. — Volre petite aventure... avec la Poze?... Voyons, soyez gentille?... Narrez-moi ça,... pour mes étrennes, dans les plus grands détails...
MADAME DE PAROLY. — Mais VOUS m'cnnuyez à la fin, je n'ai pas d'aventure!....
M. DE PXROiYy àpart. — Si c'était vrai!... (Haut,) Allons donc ! Je suis sûr que vous craignez de m'indisposer contre la Poze...
MADAME DE PXROLY, étiervée. — Eli bien, vous, vous ne craignez pas de m'indisposer contre vous!... Sapristi!... êtes vous ennuyeux!... non!... Mais l'êtes-vous?...
M. DE PAROLY. — Mais...
MADAME DE PAROLY, se saxivaut. —
Tenez!... j'aime mieux revenir quand vous serez parti!...
Après dîner. Au safon. madame lit un journal, monsieur en lit un autre.
MADAME se lève brusquement et prend la lampe.
MONSIEUR, surpm. — Où donc allez- vous?
MADAME. — Me coucher!...
MONSIEUR. — Mais... il est neuf heures... vous sortez de table...
MADAME, tenant toujours sa lampe. — C'est possible; mais, dans mon lit, je n'aurai pas froid; du moins, je l'espère, et, en soufflant la bougie, je cesserai de voir ce qui m'entoure; ce sera toujours ça de gagné!...
MONSIEUR. — Ce qui vous entoure?...
MADAME. — Croyez-vous que se soit gai, ces affreuses pièces nues, tristes et enfumées, dans lesquelles on sent que tous vos ancêtres ont bâillé sans interruption pendant des siècles entiers,., et je ne leur en veux pas de ça!... Pauvres gens! !!
MONSIEUR, aimable. — Voyons ma chérie, tu exap;ères ! . . .
MADAME. — Bonsoir!...
MONSIEUR. — Bonsoir, ma chérie...
(Négligemment.) A propos, j'ai examiné les devis des réparations, nous pourrons peutêtre nous entendre...
MADAME, revenant brusquement sur ses pas. — Vous dites?
Elle pose la lampe.
MONSIEUR. — Oui... Je crois qu'avec quelques modifications... (Mouvement de iliacîame.) modifications très légères, qui ne nuiront en rien au projet d'ensemble, on arrivera à vous satisfaire... (Mogwewr.) à vous organiser un cadre digne de vous... puisque vous croyez ne pouvoir vous passer de ce... complément?
MADAME. — Oui, oui,... blagucz bien!...
Vous voulez me piquer au jeu... mais ça ne prendra pas, vous savez?... Je ne crois plus à la robe de mousseline blanche en été, de velours noir en hiver, et aux meubles acajou et utrechten toute saison... C'était bon autrefois, quand on ignorait le reste...
MONSIEUR. — Il y eut cependant à ces époques... reculées, de très jolies femmes
CONCESSIO.NS 313
dont les aventures galantes et les succès mondains ont eu un retentissement européen...
MADAME. — Oui, mais ça n'avait aucune élégance, ces aventures-là!... c'était banal, quand ce n'était pas boueux...
MONSIEUR. — Oh! boueux ! ! !
MADAME. — Certainement!... Une femme fagotée, sans un joli salon bien clos et bien pomponné, perd la moitié de son charme, et ses peccadilles sont des énormités!...
MONSIEUR. — Je vous citerai un salon modeste qui fut célèbre : celui de madame Récamier...
MADAME, indignée. — Ah! parlons-en, de madame Récamier! ! ! Est-ce que vous croyez que je voudrais être comme madame Récamier? Je ne comprends pas comment vous pouvez faire des comparaisons semblables ! ! !
MONSIEUR. — Sa beauté fit pourtant d'innombrables passions, et...
MADAME. — Oui! elles sont jolies, les passions!... Un... monsieur comme M. de Lamartine... Ça n'engage à rien!...
MONSIEUR. — Pardon... vous confondez; c'était M. de Chateaubriand qui...
MADAME, méprisante. — Ah! bah! l'un ou l'autre !... Je savais que c'était un songe creux quelconque; le nom ne fait rien à l'affaire !...
MONSIEUR. — Évidemment... Seulement, il n'est pas juste d'attribuer à Lamartine ce qui appartient à...
MADAME. — «Appartient» est heureux!...
MONSIEUR. — Et puis, il est inutile que vous qui êtes instruite vous...
MADAME, agacée. — Est-ce pour écouter une conférence sur les grands hommes ratés, que vous me retenez ici?
Elle va pour reprendre la lampe.
MONSIEUR. — Non!... Nous sommes arri-
vés à ce sujet, je ne sais plus à quel propos?...
MADAME. — Je le sais, moi! C'est à propos du salon et des plans des réparations...
MONSIEUR. — Parfaitement. {Il se lève et prend un gros rouleau posé sur le piano.) Vous plaît-il que nous examinions ensemble les dessins et les projets?
MADAME, joyeusement. — Ah! je crois bien!!!
Elle s'asseoit.
M 0 N s I E u R, /« regardant tout en dép loyant son rouleau. — Que tu es jolie, quand tu es souriante ! Je viens de retrouver la physionomie de ma petite femme des bons jours...
iVf-ADAME. — Rendez-moi les bons jours, vous retrouverez cette petite femme-là tout le temps...
MONSIEUR. — Mais, ma petite chérie, je fais tout ce que je peux pour te satisfaire...
MADAME, gouailleuse. — En effet, vous me refusez tout!
MONSIEUR. — Pcux-tu dire cela?... Je cherche, au contraire, à exaucer les moindres souhaits, dans la limite du possible...
MADAME, songeuse. — Aïe! Voilà le chiendent! Cette limite-là n'est pas du tout Faite pour moi!...
MONSIEUR. — Voyons, ma chère enfant, tâchons de nous entendre ; rendons un peu la main...
MADAME. — Je ne demande pas mieux!...
Commencez !. . . Accordez-moi les réparations, sans restriction...
MONSIEUR. — Mais c'est impossible! Sois raisonnable... laisse-moi l'expliquer, te montrer l'inulililé absolue de certaines choses... Tiens, voici le projet pour le grand salon... Eh bien, regarde ce dessin! Il est insensé, ce dessin !
MADAME. — Je m'en flatte! G*est moi qui rai fait!
MONSIEUR, Stupéfait. — Toi?
MADAME. — Moi-même. {Elle examine le dessin.) L'architecte a bien un peu rectifié, redressé par-ci par-là... Mais enfm, le principal est de moi...
MONSIEUR. — Ainsi, tu dessines?
MADAME. — Oh! mal!...
MONSIEUR. — Pourquoi ne me Tas-tu jamais dit?
MADAME. — Pour bieii des raisons.
D'abord, au commencement, vous me répétiez sans cesse, à propos des musées et des cathédrales gothiques ou autres, « toi qui es artiste? d et je ne puis vous dire à quel point cette malheureuse phrasem'agaçait... Ensuite, je vous connais; vous eussiez sans cesse mis en avant mon soi-disant |talent; il eût fallut fabriquer des vues de « notre :her voyage > ,
peindre des éventails et des écrans pour toute votre famille; bienheureuse encore si Ton n'eût pas demandé des abat-jour et des paravents !.. confectionner des pantins pour les petits cousins et des en-têtes pour les menus des dîners de chasse, etc., etc.. Cette perspective ne me souriait pas du tout, alors j*ai gardé le silence... Pour une fois que ça m'arrive, vous n'allez pas me le reprocher?
MONSIEUR. — Mais comment se fait-il que votre mère ne m'ait jamais parlé de cela, ni avant ni après notre mariage?
MADAME. — Après, je luiavaisbienrecommandé de se taire; . . . vous m'auriez collée dans le salon, aux Glycines, en me faisant peindre de petites horreurs, sous prétexte que, quand on a « un talent d'agrément », on ne doit jamais s'ennuyer I, Avant, elle aurait redouté d'avoir l'air de me faire mousser à vos yeux, ou encore de me donner de l'orgueil... Elle
redoute beaucoup de choses, vous savez, maman?...
MONSIEUR. — Je t'assure, que, si tu voulais avoir confiance en moi, notre existence serait tout autre...
MADAME. — Alors, je ne demande pas mieux!... Mais, au fait, j'ai confiance en vous... J'ai confiance en tout le monde d'abord, pour ce que j'ai à dire...
MONSIEUR. — Revenons à notre salon?...
Tu as mis là des cariatides qui ne servent à rien du tout...
MADAME, moqueuse. — Mon Dieu, je n'ai jamais pu considérer des cariatides comme des objets de grande utilité et...
MONSIEUR — Je veux dire que tes cariatides alourdissent et enlaidissent l'appartement, sans compter qu'elles lui donnent l'air d'un casino de ville d'eaux ou d'un restaurant pour noces!
lîkDAMEy regardant le dessin. — Vous avez peut-être raison?...
MONSIEUR. — Donc, elle n'ont que l'avantage de coûter horriblement cher; as-tu une idée de ce que ça coûterait, ces dix hêles de femmes en marbre couleur chair?...
MADAME. — Je ne sais pas!...
MONSIEUR. — Mais enfin?...
MADAME, négligemment. — Cent mille francs?...
MONSIEUR, saisi de cette désinvolture, — Non, quatre- vingt mille, mais c'est déjà joli... Tu as une façon de jongler avec les gros chiffres... Fichtre!
MADAME, agacée. — Dame! comment voulez- vous que je sois au courant de ces prix-là?.. On croirait, ma parole, que j'ai passé ma vie à faire faire des femmes en marbre couleur chair?...
MONSIEUR. — Enfin, nous bifferons les cariatides...
MADAME. — Je veux bien!... mais il faut alors des colonnes Louis XVI, auxquelles on adaptera les appliques, car il y aura une quantité d'appliques pour suppléer au lustre...
MONSIEUR. — Pourquoi suppléer au lustre?
MADAME. — Les lustres rendent affreuses les plus jolies peaux... La lumière, reçue d'en haut, creuse les ombres et accuse les rides. La beauté des actrices tient le plus souvent à ce que la lumière de la rampe, arrivant d'en bas, glisse sans frapper directement et durement...
MONSIEUR. — As-tu l'inlention de mettre des lampions dans le parquet?...
MADAME. — Puisque je vous explique qu'on placera des appliques aux colonnes, pas trop haut...
322 JOIES COxNJUGALES
xMONSiEUR. — Mais il y a un superhe lustre ! ... à trente bougies ! . . . et pas une seule branche pareille... une merveille!...
MADAME. — Eh bien, on le mettra au grenier...
MONSIEUR, suffoqué. — Au grenier!...
MADAME. — Dans une caisse, bienemballé, dans du son!... Du reste, vous pouvez bien le suspendre dans votre chambre, puisque vous l'aimez tant...
MONSIEUR. — Oh! non, ce serait ridicule, et, d'ailleurs, il me tomberait sur la tête...
MADAME. — Oh! en l'attachant Lien!...
MONSIEUR. — Je veux dire que le plafond de ma chambre n'est pas assez élevé pour permettre d*y accrocher ce lustre; je m'y casserais la tête.,.
MADAME. — Enfin, vous ferez comme bon vous semblera!... j'ai lâché mes cari-atides, vous pouvez bien lâcher votre lustre...
MONSIEUR. — Soit!...Maintenant,ici, sur les murs du petit salon, que signifie ceci, écrit sur les six panneaux : Glairin, Aublet, Abbéma, Jacquet, Courtois, et Ferrier?...
MADAME. — Ah! c'est parce que ce salon étant celui que j'habiterai le plus, je veux avoir sous les yeux des choses riantes et gracieuses; je trouve que ces peintres-là réussissent très bien les femmes!... je veux de grandes femmes de fantaisie;... quelque chose comme la Froufrou, de Glairin, ou la Séléné d'Aublet. Vous saisissez?...
MONSIEUR. — Je saisis que ce projet coûterait à réaliser soixante mille francs, au bas mot, et que...
MADAME. — Ah! par exemple, j'espère que vous n'allez pas chipoter pour soixante mille francs?
MONSIEUR. — Mais, ma chérie, puisque tu veux des femmes dans le petit salon, on y
mettra les grands portraits qui sont dans la galerie...
MADAME. — Les portraits de famille? Ah non!... ils sont trop laids !!!
MONSIEUR, terrifié. — Laids ??? Mais il y a deux Largillière ; un Latour, un Mignard, un Vanloo, sans compter les autres... et un Yan Dyck ... un Van Dyck ! ! !
MADAME. — C'est une fort remarquable collection, je ne dis pas le contraire, elle a certainement une grande valeur de vente; malheureusement, mon ami, vos tantes, grand'mères, etc., n'étaient pas jolies du tout!... elles étaient même laides; alors, c'est de la belle peinture, mais c'est ennuyeux comme la pluie!... Quand à votre Van Dyck, pour lequel vous criez si fort, c'est un portrait d'homme !
MONSIEUR. — Eh bien?
MADAME. — Eh bien, je vous ai dit que je
ne voulais dans le petit salon que des choses agréables à l'œil... donc, pas d'hommes !
MONSIEUR. — Je croyais qu'un homme,. . . quand il était de Van Dyck?... Je suis surpris de vous entendre dénigrer ces portraits...
MADAME. — Je ne les dénigre pas du tout!...
MONSIEUR — Eh! si!... vous leur préférez la peinture au goût du jour !...
MADAME. — Dans mon salon, c'est vrai, je préfère avoir de jolies petites femmes bien modernes, bien vivantes, avec des teints rosés et des poses naturelles, plutôt que ces portraits bêtes, les bras en guirlandes, les joues plaquées le rouge, le corps sanglé...
MONSIEUR. — Ces poses sont un peu affectées, j'en conviens; mais quels tons doux, tendres et calmes ; comme cela repose des orgies de couleurs auxquelles nous sommes habitués... il y a une chose aue rien ne peut
remplacer, ma chérie, c'est la patine du temps...
MADAME. — Ah !....ouiche! C'est pas malin à imiter, la patine du temps ! je me charge bien volontiers de donner deux cents ans à un tableau, moi!.... il n'y a qu'à le vernir frais, pour le faire pousser au jaune si il est à l'ocre, et au noir si il est au bitume.... on y fait ensuite des... choses de mouches avec du café noir, et ça vous a tout de suite un âge incalculable...
MONSIEUR. — Et dire qu'elle n'est pratique que pour des choses comme cellelà!!!
MADAME. — Voyons, entendons-nous?....
On mettra les grand'mères dans le second salon... jusqu'à la génération peinte par M. Ingres inclusivement, et vous m'accorderez pour le petit salon un Aublet et un Glairin... Est-ce dit?
CONCESSIONS 3ïr
MONSIEUR. — Vaus arrivez toujours à vos fins, aussi...
MADAME, protestant. — A mes fins ! J'en voulais six, je transige pour deux, et vous appelez ça « arriver à mes fins »?
M0NSiEUR,mi^ne. — Enfin!... A présent, je dois vous avertir que, ainsi que je vous l'avais dit déjà, il est impossible d'éclairer la salle de bain par le plafond; d'ailleurs, il y a une fenêtre, une superbe fenêtre à ogives...
MADAME. — On la bouchera!.... C'est stupide cette fenêtre, à ogives !.... C'est une salle de bain, et non un temple...
MONSIEUR, gracieux, — C'est un temple dont tu es la divinité, ma chérie ! . . . .
MADAME, très digne. — Je n'aime pas qu'on dise des bêtises quand je parle affaires, vous savez?
MONSIEUR. — On ne peut pourtant pas
démolir un étage ! ... le seul moyen d'arranger cela est de faire un plafond lumineux,..
MADAME. — Lumineux?.... Éclairé par quoi?
MONSIEUR. — Par le gaz.
MADAME. — Jamais 1... C'est à dire si, quand je vieillirai...
MONSIEUR. — 11 est pourtant impossible de faire autrement...
MADAME. — Alors, si c'est impossible, il faut bien accepter la combinaison lumineuse...
MONSIEUR. — Alabonne heure!.. tu deviens raisonnable!.. Pour les arbres de la cour, on pourrait remplacer le cèdre par un sapin...
MADAME, indignée. — Oh!!!
MONSIEUR. — - Un beau sapin!.. Et les catalpas autour de lui, le masquant légèrement...
MADAME. — Non; je tiens absolument à
mon cèdre ! C'est un arbre qui me séduit tout à fait... Je ne comprends pas les gens qui n'ont pas de cèdre dans leur jardin. . . Oh ! du reste, ne criez pas!... il y aura une grande économie dans l'arrangement du jardin... On rattrapera ça...
MONSIEUR. — Ah!I!
MADAME. — Largement!... Imaginez-vous que j'avais vu des plantes grimpantes à larges
feuilles, des plantes admirables Je voulais
en couvrir les murs...
MONSIEUR. — Quels murs?
MADAME. — Les deux grands murs de l'hôtel d'Armoise et de l'hôtel Laubardemont; ça nous borne des deux côtés, c'est horrible à voir, ces masses grises!,.. Alors j'ai résolu de les couvrir de verdure...
MONSIEUR. — Ce serait long! si cela pouvait se faire; mais on ne couvre pas ainsi
les murs des voisins, par la raison qu'on n'en a pas le droit et que...
MADAME. — Si ça touche! Je sais!.... et je me représente facilement les cris de putois que pousserait la mère Laubardemont si on détériorait son mur!., mais ce sera appliqué contre un treillage écarté du mur de 25 centimètres environ...
MONSIEUR. — Un treillage?., haut comme une maison de trois étages?....
MADAME. — Positivement!...
MONSIEUR. — Mais il sera démoli au premier coup de vent ! ça aura un ballant du diable... ça cassera!..,.
MADAME. — Non, ce sera en fer...
MONSIEUR, saisi. — Enfer?..., Eh bien, il yen aura pour une jolie somme!... Quand je pense que les théâtres reculent devant la dépense des rideaux métalliques, et que moi, je vais faire cent fois plus de frais pour
appliquer du lierre, qui ne poussera pas, contre la façade de la mère Laubardemont ! . .. C'est navrant !...
MADAME. — On mettra du lierre pour l'hiver, mais, pour l'été, on le mélangera d'autres plantes d'un vert gai, par€e que, sans cela, ça a l'air mausolée... C'est précisément pour ça que je voulais des grandes feuilles, et j'avais beau les expliquer, personne ne comprenait : Labrousse, Lion, Isabelle, s'étaient mis en campagne; on me nommait des noms en a ou en wm; je disais: € C'est peut-être ça! » on me montrait la plante; c'était pas ça du tout!... Je disais : « C'est une feuille large, un peu pointue, r^semblant vaguement à celle du liseron. » On ne trouvait rien!.. Enfin, l'autre jour, chez le jardinier de madame de Nymbe, j'ai découvert ce que c'est; devinez?...
MONSIEUR. — De l'aristoloche?
332 joi;es conjugales
MADAME. — De grands haricots!... de naïfs haricots ! Et l'on dit que je n'ai pas des goûts simples !...
MONSIEUR. — J'accorde les haricots...
dis-moi, puisque nous en sommes à organiser notre vie, et à nous faire des concessions réciproques, je te demanderai, ma chérie, de ne pas te lier avec madame de Nymbe...
MADAME. — Oh!.... pourquoi?
MONSIEUR. — Je ne dis pas qu'elle ait des torts sérieux, mais elle a un genre qui m'exaspère; je serais au désespoir de la voir souvent
prés de toi Je m'aperçois qu'elle cherche
le rapprochement, et, comme elle n'est pas du tout de ton âge et qu'elle a une détestable tenue, tu...
M kBkME, vivement, — Pas du tout! Elle se tient très bien depuis qu'elle a un amant!