‹ Joies conjugalesChapitre 3 sur 18 · LE LIEUTENANT-COLONEL MARQUIS DE · texte numérisé non relu

LE LIEUTENANT-COLONEL MARQUIS DE

GRANTON : quarante-huit ans; grand, gros, vigoureux; encore beau, mais un tantinet fané. Pantalon rouge, veston d'appartement en molleton mastic.

Il lit le Figaro.

La petite table sépare M. et madame de Granton.

LE coLO fi EL, gracieux. — Vous ne désirez pas le Figaro?...

LA MARQUISE. — Noii, mercî!... {Elle continue à couper rageusement son livre.)

LE COLONEL. — Vous ne voulez pas voir les nouvelles?...

LA MARQUISE, amèrc. — Les nouvelles d'avant-hier?... Non!... Gomme il faut au Figaro vingt-quatre heures pour arriver dans ce charmant pays...

LE COLONEL. — Ce u'cst pas ma faute!

LA MARQUISE. — La mienne non plus !.. .

LE COLONEL, regardant le journal d'un air piteux, — Vous semblez énervée, ma chère amie?...

LA MARQUISE. — Peut-être bien?...

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LE COLONEL. — Je regrette de vous avoir privée d'aller au théâtre ce soir, mais vraiment, je me lève à six heures demain matin et...

LA MARQUISE. — Et, parce que VOUS VOUS levez à six heures, il faut que je me couche à dix!... C'est délicieux!...

LE COLONEL. — Je suis...

LA MARQUISE. — D'ailleurs, je commeuce à en être un peu fatiguée, du théâtre!... du théâtre de Pont-sur-Aude, s*entend !... de l'éternelle Dugazon, que la jeunesse dorée du cru et messieurs les officiers sifflent ou acclament, selon qu'elle accueille ou repousse leurs vœux!... Et du ténor sans voix, dont le maillot descend tristement en vis sur les souliers éculés, tandis qu'il lance des œillades assassines aux... demoiselles des avantscènes de secondes!...

LE COLONEL. — Ma chèrc, vous exagérez un peu...

LA MARQUISE. — G'est vrai !... cette année, les œillades s'arrêtent au premier étage, à l'avant-scène de la préfecture!... Pauvre ténor!... Et la troupe de comédie, donc!... Tamoureuxest obèse, le père noble borgne et l'ingénue près d'accoucher!...

LE COLONEL. — Mals, OU vérité...

LA MARQUISE. — N'oublions pas la jeune première ! qui est régulièrement la maîtresse du procureur de la République ou du premier président!... A Pont-sur-Aude, la magistrature doit choisir ses... distractions dans la troupe ! . . . c'est la tradition ! . . .

LE COLONEL. — Mou Dieu !... j'avoue que la troupe n'est pas excellente, mais, enfin, il vaut encore mieux l'entendre que...

LA MARQUISE. — Que passcr une soirée comme celle-ci!... (Avec éclat.) Oh \ oui!... C'est pour ça que je tenais à aller au théâtre quand même!...

LE COLONEL. — Mais, ma chère enfant, plusieurs de vos amies passent de temps en temps la soirée chez elles, sans se considérer comme très à plaindre !...

LA MARQUISE. — Chez elles!... Précisément!... Elles ont un a chez elle », moi, je n'en ai pas!.. Madame d'Ebly, par exemple, habile un vieil hôtel qui a l'air d'une relique et est bondé de merveilleux bibelots anciens!... Mais si j'avais un intérieur comme celui-là, je m'y promènerais à genoux du matin au soir!... je n'en sortirais jamais!... tandis qu'ici!.. (Elle regarde autour d'elle^ avec dégoût.) Dans cette baraque délabrée, mais moderne, remplie de meubles hideux, sur lesquels se sont vautrés plusieurs générations d'officiers supérieurs, au milieu de ces fauteuils graisseux, de ces nuances criardes, j'étouffe!... j'ai le spleen! La soif d'un vrai « chez moi >, avec des choses t à moi » !..,

Oh!... ce meuble jaune!... il fait grincer des dents!...

LE COLONEL, regardant le meuble jaune d'un air bienveillant. — Je ne trouve pas!... d'ailleurs, nous avons toujours été installés et meublés ainsi, et vous ne vous plaigniez pas autant!... Il me semble que, dans le temps...

LA MARQUISE. — Daus le temps... dansle temps j'étais bête et jeune!.. Vous aussi!

LE COLONEL. — Merci!

( Il déplie d'un air piqué le journal de la localité; elle recommence à couper Grirn» d'amour; silence prolongé.)

LE COLONEL, poussaut tout à coup um exclamation terrible. — Ah! ! !

LA MARQUiSE,sawiaw^en Vair. — Qu'est-ce qui vousarrive?. . .Vous m'avez fait une peur ! . .

LE COLONEL. — G'cst quc je vois dans VÉcho Pont'Sur-Audois que madame de la Pavoine est allée faire une visite à la préfec-

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iuvel... (Il regarde sa femme qui ne bouge pas.) Madame de la Pavoine est allée faire une visite à la préfecture, ma chère amie, vous voyez?...

LA MARQUISE. — Qu'cst-cc quB jevols?...

LE COLONEL. — Qu'il est impossible à présent de vous dispenser. . . {Il s arrête, cherchant ses mots.)

LA MARQUISE, Icvaut la tête. — De me dispenser de quoi?...

LE COLONEL. — Eh bien, mais... d*y aller aussi!.. Parbleu, c'est très ennuyeux pour vous, je comprends vos répugnances, mais la femme du colonel ayant fait cette démarche, vous comprenez que... {D\m ton compatissant...) Je suis désolé de vous imposer une telle corvée, mais...

LA MARQUISE. — Ne VOUS désolcz pas, mon ami, je n'irai pas à la préfecture...

LEcoLONEL,m^uie^. —Vous n'irez pas à...

LA MARQUISE. — Jamais de la vie!...

LE COLONEL. — Mals, ma chère enfant, songez que mon avancement dépend de ces misérables complaisances... (Mouvement di lamarqidse.) Oui... vous n'admettez pas ça?... Mais c'est pourtant ainsi... Il est certain que je ne passerai pas colonel à la première promotion si vous êtes malhonnête pour...

LA MARQUISE. — Malhonnête?... en quoi?... Parce que je ne fais pas de visites?... Mais, depuis douze ans que j'ai la joie d'être votre femme, je n'ai jamais mis le pied à la préfecture et, certes, il y a eu des époques où elle était plus honorablement occupée qu'aujourd'hui!...

LE COLONEL. — Daus ce temps-là, ma chère, chacun agissait à sa guise... Mais, à présent, il y a un ordre...

LA MARQUISE. — Un Ordre?... mais c'est

VOUS que cet ordre concerne, je suppose, et non pas moi?...

LE COLONEL. — Évidemment, mais...

LA MARQUISE. — Eh bien, mon ami, obéissez!... Précipitez-vous sur le cœur du préfet si ça vous fait plaisir, je ne vous en empêche pas. ..

LE COLONEL. — Ça ne suffit pas... La nouvelle circulaire du ministre invite les officiers mariés à se montrer, « accompagnés de leurs femmes », aux réceptions des autorités civiles . Est-ce clair ?. . .

LA MARQUISE. — Très clair; je décline Tinvitation, voilà tout !...

LE COLONEL. — Enfin, convenez qu'il est bizarre de briser ma carrière pour un caprice?...

LA MARQUISE. — Ce u'cst pas un caprice, puisque ma manière de faire n'a jamais varié...

LE COLONEL, agacé. — Je vous prie...

formellement, d'aller à la préfecture. . .

LA MARQUISE. — Et moi, je refusc... formellement aussi d*y aller. . .

LE COLONEL. — Vous réfléchirez et j'espère...

LA MARQUISE. — N'espérez rien... si je cédais, chaque jour il faudrait obéir à une nouvelle fantaisie du ministre... Je suis surprise que vous ne m'ayez pas encore demandé d'aller au bal chez le préfet?.. Ça viendra !..

LE COLONEL, embarvassé. — Mais... effectivement. . . je comptais. . .

LA MARQUISE, moitié riant y moitié en colère. — Je l'aurais parié ! ... et, après avoir été à la préfecture, pourquoi n'irai-je pas aussi chez le maire? Il est l'élu du suffrage universel de Pont-sur-Aude, cet homme 1 Ce serait complet!... Ça resserrerait les relations de iamille et de monde que nous avons dans ce

pays ! les seules relations auxquelles je tienne!...

LE COLONEL. — Je...

LA MARQUISE. — Pourquoi, pendant que vous y êtes, ne m'engagez-vous pas à faire partie des sociétés de laïcisation?. . Je suis sûre que ça ferait très bon effet pour votre avancement !.. Vous seriez colonel à la première promotion !...

LE COLONEL. — Vous ne...

LA MARQUISE, — Et, puisque j'ai une belle voix, pourquoi ne pas me faire chanter la Marseillaise chez les autorités... ou aune fête publique... en toilette tricolore?... Qu'est-ce que vous dites de mon idée?...

LE COLONEL. — Vous divagucz...

LA MARQUISE. — G'est ça qui vous ferait bien voir... civilement parlant!... Vous seriez, peut-être général au 14 juillet!... UÉcho Pont'Sur-Audois rendrait compte de

la chose en termes élogieux!... C'est grand'mère et papa qui seraient surpris!!... Et votre tante de Vieiliery vous déshériterait séance tenante!...

LE COLONEL, agucé. — Je ne vous demande pas de chanter la Marseillaise...

LA MARQUISE. — Ah! bahî.c Vous m'étonnez !...

LE COLONEL. — Je VOUS prie seulement de faire une visite àlapréfecture, uneseule... [l me semble que, dans l'intérêt de ma carrière, vous pourriez bien...

LA MARQUISE. — Votre carrière? mais elle ne me regarde pas, votre carrière!... Est-ce vous qui êtes militaire ou moi?... Ah ! certes ! en épousant un officier, je me croyais absolument indépendante et libre d'avoir les opinions et les relations qu'il me plairait de choisir!...

LE COLONEL. — Mais, VOUS..,

LA MARQUISE. — Ne m'interrompez pas!... Je vous dirai même que c'est surtout cette croyance qui m'a décidée à vous épouser, car enfin, vous n'avez rien de particulièrement remarquable, entre nous soit dit...

LE COLONEL, vexé, — Mais...

LA MARQUISE. — Dame!... Enfin, je m'arrangeais de vous tel quel !... Je prenais l'engagement, — sans en bien comprendre il est vrai toute la portée, — d'être une femme honnête et fidèle... Je l'ai été...

LE COLONEL. — G'cst hcureux !...

LA MARQUISE. — Oh! ça m'a coûté!., énormément coûté... Mais enfin, je l'ai été lout de même!...

LE COLONEL, ahuH. — Mais...

LA MARQUISE. — Ça VOUS étoune?... Je comprends ça!. Vous vous dites qu'à ma place, vous ne vous seriez pas gêné?...

LE COLONEL, protestant. — Pas du tout... Je ne me dis pas ça !...

LA MARQUISE. — Vous avez ton!.. Car j'ai eu à rester... ce que je suis, un réel mérite!... Si vous croyez que c'est amusant, un mari militaire?... Amoureux de sa carrière beaucoup plus que de sa femme, même au début du mariage...

LE COLONEL. — Permettez...

LA MARQUISE. — Un mari qui promène avec lui une odeur étrange, composée de tabac, de cuir, de drap mouillé, de galons qui sentent le vieux sou et de crottin !. .. Un mari grincheux, qui se lève à cinq heures du matin, s'endort à dîner, ne parle que d'avancement, de passe-droit, de service en campagne, de manœuvres, de pansage et d'habillement !.. vous raconte que le vétérinaire est une brute et le docteur un âne !.. ne s'intéresse qu'à ce qui concerne l'armée... ne

comprend les courses que quand ce sont des officiers qui les gagnent et les rallies papier que si ce sont des officiers qui les font!... L'officier toujours!... l'officier partout!... C'est vraiment abusif !...

LE (COLONEL, Complètement ahim. — Pourtant...

LA MARQUISE. — Ah! ils sont agréables comme maris, les officiers !... hargneux, fatigués, toujours dehors...

LE COLONEL. — Le servlcc exige des sorties fréquentes . . .

LA MARQUISE. — Oh! je ne vous les reproche pas, vos sorties, au contraire!..

LE COLONEL, /rois5é. — Ah!...

LA MARQUISE. — Je coustatc seulement qu'en épousant un militaire, la femme qui a toutes les déceptions que je viens d'énumérer, pouvait du moins s'attendre à jouir d'une indépendance « politique * pleine et

entière... L'armée et le barreau étaient choisis par ceux qui ne voulaient se lier à rien...

LE COLONEL. — On a changé tout ça, ma chère amie...

LA MARQUISE. — Tant pis!... Quant à moi, j'entends rester dans nos conventions !... Je verrai, comme par le passé, les gens de mon monde, les amis qui me plaisent... Je n'irai ni à la préfecture, ni chez les autorités civiles d'aucune sorte. Enfin, je continuerai à mener ma vie ordinaire, la vie qui me convient et me fait passer pardessus tout le reste...

LE COLONEL. — Qu'eutendez-vous par « tout le reste » ?

LA MARQUISE. — Ne demandez pas ça, c'est imprudent !..

LE COLONEL. — Laissez-moi au moins vous faire observer qu'on doit marcher avec

son temps!., qu'il faut faire des concessions devenues nécessaires...

LA MARQUISE. — Je ne trouve pas ça !...

LE COLONEL. — Je ne permettrai pas qu'un caprice de femme brise ma carrière...

LA MARQUISE. — Vous VOUS répétez, moH ami!...

LE COLONEL. — Eh !... c'est quc je perds patience, à la fin I...

LA MARQUISE. — Moi aussi!.. Et il est un moyen bien simple d'arranger les choses!... Séparons-nous?... C'est la seule façon de nous entendre]...

LE COLONEL, saisi, — Nous séparer???

Mais vous n'y songez pas !...

LA MARQUISE. — J'y souge très sérieusement... Nous n'avons pas d'enfants, rien n'est plus facile !... Vous serez libre,... vous pourrez, grâce au divorce, épouser une

femme qui consentira à devenir une femme de carrière ! . . .

LE COLONEL, effaré. — Mais...

LA MARQUISE. — Vous craigucz de n'en pas rencontrer?... Oh! que si!... Vous mettrez au besoin dans les journaux une bonne petite annonce: « Lieutenant-colonel titré, • nom historique, très riche, jeune encore... » ou plutôt, non! a très beau encore... d II ne fautpastrompersurlaqualité de l'objet qu'on propose, n'est-ce pas?... donc, nous disons « très beau encore; épouserait jeune tille ou

> veuve... » — je présume que ça vous est indifférent ? « de vingt-cinq à trente ans, très » jolie, très élégante, ayant grande habitude » du monde etconsentanl à faire des visites

> officielles, ù Iréquenler les nouvelles cou- » cheset àseconfoimereo tout aux ordres du » minisiie; ioslruciions, circulaires, eic... » Celle fois, voyez-vous, il faut avertir soi-

gneusement le sujet, afin qu'il sache à quoi s'en tenir sur les joies que Tavenir lui réserve!...

LE co 10^ Eh, irréantû -^ill

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