MADAME
Les invités delà première série sont partis et ceux de la seconde ne sont pas encore arrivés.
MADAME, regardant la pendule, à part, — Neuf heures !... seulement !...
132 JOIES conjug;ales
UONSIEVR, s' allo7igeanl dans une ganachey les pieds sur les chenets. — Quelle bonne soirée ! ma chérie!... On a beau dire, il n'y a encore rien de tel qu'un bon petit lête-à-tête... Nos amis sont charmants, mais ils m'empêchent de jouir de toi... et je suis bien heureux de ce petit repos... Le froid pique ce soir!... La saison de chasse sera superbe!... Lavigne dit qu'il y a des cerfs et des chevreuils plus qu'il n'en a vu depuis 1802 !...
MADAME, à part. — Oh! la chasse!...
L'ennui ne suffit pas... il faut y joindre la fatigue!...
MONSIEUR. — Oh!... nos belles chasses ! ! . . il me semble que j'y suis déjà... Dis donc, chérie, veux-tu être bien gentil
MkBA.UE, mquiète. — Quoi?..
MONSIEUR. — Mets-toi au piano... là...
veux-tu?. . et puis joue-riioi les fanfares, toutes les fanfares. .. Tu veux bien, n'est-ce pas?
MADAME, se levant. — Je veux bien!... {A vart.) J'aime encore mieux ça que causer...
Elle ouvre le piano. Monsieur s'installe dans la bergère qu'elle vient de quitter, se cale avec des coussins, et prend une pose attentive.
MADAME au piano.
MONSIEUR, chantonnant.
^ni', c'est !e jour.
Et nous paitis avant l'aurore
Qui tout dore, Marchons sans détours...
Ce n'est peut-être pas remarqual)le
comme poésie, mais c'est naïf et trais... vous monte au cerveau un parfum d'honnêteté en écoutant cette musique... et quels bons souvenirs se pressent en foule!... Je revois toutes mes chasses... et Dieu sait s'il y en a!... Oh! le Point du jour!... quand, les matins de chasse, mon vieux Lavigne s'époumone à nous sonner ça dans la cour... avec quelle joie je m'habille et je me précipite pour voir si tout marche bien... C'est un réveil délicieux!...
MADAME, rêvassant au piano sans cesser de jouer, — Cette sonnerie est certainement celle que je déteste le plus ! Oh! Dieu! être là, bien blottie, dormant profondément, et tout à coup éveillée en sursaut par ces sons discordants... penser qu'il va falloir s'arracher à cette bonne chaleur, se lever trois heures plus tôt qu'à l'ordinaire, s'habiller à la hâte, monter à cheval après avoir déjeuné
sans faim, en se dépêchant, sans causer... ai tout ça, pourquoi?... si encore la chasse amusait, la fatigue ne serait rien !...
Elle change de sonnerie et joue :
MONSIEUR. — Ah ! ... la Sortiedu chenil. Il fredonne :
Sortez du chenil.
Mes vaillants limiers, Il faut aujourd'hui faire belle chasse.
Montrez mes bons chiens,
Montrez votre race...
Franchissez buissons et halliers !...
MADAME, énervée. — Allons, bon!.,, il chante à présent!...
MONSIEUR. — Tu dis, ma chérie?
MADAME. — Je ne dis rien...
MONSIEUR. — Moi non plus!... Je rêve!... Vraiment, il me semble que je vois nos bons toutous sortir joyeusement de leur chenil et s'élancer dans la cour... Je crois sentir leurs nez, froids comme des glaçons et leurs belles oreilles traînantes, douces comme de la peluche... Pauvre bêtes!... Est-ce assez bon, assez intelligent, assez dévoué, un chien?... Je trouve que, pour les services qu'ils rendent, ils ne sont pas assez poussés en viande... Je pense supprimer le pain de suif... et augmenter la commande de boucherie de cheval. . . ça les fortifie davantage
MADAME, à part. — Cette sortie du chenil me rappelle un souvenir désagréable!.. C'est là que, pour la première fois, j'ai vu mon mari ridicule... tout à fait!... un des chiens l'avait renversé et aussitôt les autres avaient
sauté dessus !... Ce pauvre Paul ne pouvait pas s'en dépêtrer... il était coiffé!... Ce que j'ai ri !... pourtant j'étais vexée!... Quand je dis vexée, c'est inexact... je ne puis définir nettement la sensation que j'éprouvais... C'était un mélange de contrariété de le voir dans cette position grotesque, et puis, au fond, je n'étais pas fâchée qu'il perdît son prestige!...
MONSIEUR. — Le Départ!!
Chasseur, voici l'aurore, Phébus vient l'avertir.
Quand tout sommeille encore.
C'est riicure de partir...
En avons-nous fait, de ces départs bruyants, gais, mouvementés?... Je revois Saint-Leu, ne pouvant pas parvenir à monter sur son rossard d'alezan, qui souffrait des reins et avait pris le parti de ne plus laisser approcher de lui son cavalier!., et toi, ma chérie, toi, ficelée dans ton habit bleu de roi... Ce que tu es gentille là-dedans !...
MADAME, à part. — Je le crois bien que je suis gentille ! Mais, comme il n'y a personne qui sache me le dire agréablement, c'est comme si je ne Tétais pas...
MONSIEUR, criant. — VolceletH!
Le cliien a repris la voie!
Il dit vrai !
Suivez ! le pied reparaît
Vers la forêt.
— Quelle fête, hein? est-on assez content d'apercevoir le pied ! Et quand c'est un beau pied, la joie se change en délire!... et les fumées, donc 1... Quand elles sont bien moulues, bien digérées, bien fraîches!... qu'on se rend compte que l'animal a dû passer par là récemment,... on est radieux !... quand, au contraire, on rencontre de vieilles fumées aigres, les nez s'allongent... Ça te fait rire, toi, quand les nez s'allongent?...
MADAME, à part. — Rire? Ah! Non!...
Quand on sonne le Volcelet, c'e.rl qu'il y a une bête de chasse ! ... Ça promet une journée entière d'ennui... Quand on n'attaque pas, au contraire, on rentre. Je sais bien que,
puisque la chasse ne m'amuse pas, je pourrais me dispenser de chasser, mais qu'est-ce que je ferais alors?
MONSIEUR. — Laissé- courre a tu tu tu tu... tu lu. ..tu tu tu tu... Oh! L'attaque!... C'est certainement un des instants les plus palpitants delà chassc.pour les fins chasseurs, s'entend, car les autres ne savent pas apprécier cette sensation exquise... exquise n'est pas assez dire...
MADAME, énervée. —Comment il ne s'endort pas?... Il est là à fredonner des tu tu ...
FANFARES DE CHASSE Ul
lu tu lu tu!... avec des points d'orgue!... Ça m'agace moins, du reste, que les paroles... C'est au moment du Laissé-courre que cet imbécile d'Adonys m'a fait sa dernière déclaration... déclaration très pressante... dont je n'entendais que des bribes... à cause du vacarme... il m'ennuyait, mais enfin j'aurais désiré écouter que c'eût été tout pareil...
MONSIEUR. — Le Lancé! f!
Chasseurs, en place!
Et rangeons-nous...
MADAME, suppliante. — Grâce! ne chantez pas?... Est-ce aue, de vous les iouer, ça ne suffit pas?...
MONSIEUR. — Tu n'aimes pas que je cliante... il fallait me le dire tout de suite... C'est que c'est si enlevant, cette fanfare !.. Et la chose en elle-même, donc!... Cet instant sublime, où le cerf bondit en apercevant les chiens... L'an dernier, au moment du lancé, v'ian! je casse une sangle!... Ah! je n'ai guère songé à la rattacher... je suis parti derrière les chiens, comme un fou...
uxDhME, à part. — Je m'en rapporte à lui!.. Moi, ça me fait du chagrin de voir ce pauvre cerf fuir effaré devant les chiens... C'est barbare, immoral, lâchasse à courre !. .. On devrait défendre de faire souffrir ainsi les animaux!.. Et quelle bousculade que ce lancé î On invite trop de monde... La moitié
FAiNFARES DE CHASSE 143
du lot de chasseurs ne se doute pas de ce que c'est que monter à cheval... c'est-à-dire, rester sur un cheval quelconque pendant quatre, cinq ou six heures ; quant à le diriger, il n'en est même pas question...
MONSIEUR, s'agitant dans sa bergére^'^m UVueH!
J'ai vu, j'ai vu la bète !
Amis sonnons sonnons!..
— Pardon... j'allais recommencer à fredonner... J'oubliais que ça t'agace...
lU JOIES CONJUGALES
MADAME. — S'il pouvait avoir sommeil?., bien sommeil!...
MONSIEUR. — LeChange!.., Quel plaisir de surprendre le change, de se dire : il est malin, cet animal, ce superbe animal!., eh bien! Bibi est encore plus malin que lui... Jamais je n'y suis pris, du reste; j'évente la ruse... Ah! dame, quand on a chassé dès îe berceau...
MADAME, à part. — Oh! cette fanfare!,..
C'est, je crois, la plus énervante à entendre ! . . elle rappelle les longueurs, les tracas, en un
mot tous les embêtements qui constituent ce qu'on appelle « un royal passe- temps > !...
MONSIEUR, faisant le mouvement de pousser un cheval en avant. — Le débucher!... Ça débuche! Un bon galop!... tou! tou! tou! les bons chiens! Oh! les bons chiens!... bien en peloton, ne s'égrenant pas en route et suivant ferme... sans retard, sans défliiilance... en fermant les yeux, je les vois, je les vois !...
MADAME, à part. — Oh! ces débuchers glacials !... ou a Tonglée; lèvent souffle en
même temps de tous les côtés!... on ne sait comment se réchauffer... On se sent les joues fouettées, les oreilles bleues et le nez violet!., dans ces moments-là, il semble qu'on accorderait n'importe quoi à qui vous offrirait de vous faire entrer dans une chambre chaude et parfumée...
MONSIEUR, aw comble de la joie. — Uhallali par terre! La reine des fanfares ! les chiens se précipitent... Sont-ils courageux,
dis? N'est-ce pas qu'ils sont courageux? Il faut absolument avoir une nouvelle trousse et une nouvelle pharmacie... les aiguilles ne cousent plus, elles sont épointées; la dernière fois, Lavigne et moi, nous n'avons jamais pu percer les deux morceaux de l'oreille de Rita...
MADAME, à part. — C'est odieux, cet hallali!... Cette pauvre bête qui vous regarde... Sans compter les chiens abîmés ! et puis , tout ce sang!... Celui qui sert la bête me fait toujours penser à un boucher... Depuis que j'ai vu M. d'Adonys servir un cerf, je ne peux plus dîner à côté de lui sans être écœurée!...
MONSIEUR, chantant: — La curée U,
Le ciel scintille Nous avons vaincu Le couteau brille Le cerf a véci...
Il se lève.
— Quelle bonne soirée ! qu'en dis- tu ma chérie?...
MADAME. — Excellente!... (A part.) Heureusement il n'y en aura qu'une, comme ça!., il ne faut pas abuser des bonnes choses )
Dans un fumoir très confortable :
M. DE FYNASSON. Ginquante-six ans; belle prestance ; grande allure ; tenue correcto. Redingote à la Berryer. Air un tantinet provincial.
LE VICOMTE d'ébrouillar. Trcntcquatre ans; pas trop défraîchi; air très doux; tenue extrêmement élégante; Parisien jusqu'au bout des ongles.
M. DE FYNASSON, voyaut d'Ébrouillav tirer vainement sur son cigare. — Est-ce que ce cigare ne se fume pas bien? (7/' fait un mouvement pour en prendre un autre dans une grande cassette posée sur la table.)
d'ébrouillar. — Si fait... silait !.. il se fume à merveille!... (A part.) Une feuille de chou, bouchée!... Ah !... ce ne sont plus les cigares d'avant la demande!...
M. DE FYNASSON. — Ne VOUS eutêtez pas... Prenez-en un autre... croyez-moi... {Il lui pousse la boîte.)
d'ébrouillar. — Mille remerciements!.
{A part, louchant sur les cigares de la boîte.) Tous les mêmes ! . . . Pas lapeine de changer ! . ..
M. DE FYNASSON, légèrement embarrassé.
— Dites-moi, mon cher enfant, . . car, vous me permettez de vous appeler ainsi, n'est-ce pas?...
d'ébrouillar, cFun air gracieux. — Mais comment donc!... (A loart.) Je prévois une tuile!...
M. DE FYNASSON. — Dans quelquGs semaines, vous serez, non pas mon gendre, mais mon fils...
d'ébrouillar, cherchant la note émue.
— Oh !... Monsieur!...
M. DE FYNASSON. — J'ai à VOUS communiquer une idée qui nous est venue... au sujet de la dot... à mon notaire et à moi...
d'ébrouillar, —
M. DE FYNASSON. — Nous devons, d'après les conventions faites et acceptées de part et d'autre, vous compter 600 000 francs. C'est bien cela, n'est-ce pas?...
d'ébrouillar, d\in air détaché, — Sans doute, mais à quoi bon, puisque c'est chose convenue, revenir sur ce sujet?...
M. DE FYNASSON. — Parco que, comme
je VOUS le disais tout à Theure, nous avons eu une idée que je crois excellente...
d'ébrouillar, inquiet. — Ah!...
M. DE FYNASSON. — Vous n'avez pas d'habitation... et vous ne pouvez rester toute l'année à Paris?...
d'ébrouillar, vivement. — Mais nous voyagerons!... Nous irons à la mer... en Suisse.., en Suède!... c'est tout à fait bien porté, le voyage en Suède!...
M. DE FYNASSON. — Ta ra ta ta!... tout ça, c'est très joli dans le présent... parce que vous vous envolez, comme deux oiseaux qui n'ont qu'à ouvrir leurs ailes pour aller se poser où ils voudront... Mais plus tard?... l'année prochaine, quand vous aurez à traîner un tas d'enfants...
B'ÉBROViLLkR, modeste. — Oh! un tas!., pas encore...
M. DE FYNASSON. — Mcttons dans
plusieurs années !... On ne peut pas toujours voltiger ainsi de branche en branche I...
d'ébrouillar. — Eh bien! nous irons vous demander, pendant trois ou quatre mois, l'hospitalité à la Vieille-Koche...
M. DE FYNAssoN. — G'est précisément de la Vieille-Roche que je veux vous parler. . . Le château et la terre valent 900 000 francs; Gilberte y est née; elle adore ce pays, véritable pays de cocagne, d'ailleurs... — Voulez vous, qu'au lieu des 600 000 francs purs et simples convenus entre nous, je donne en dot à Gilberte 'la Vieille-Roche?... Ge sera pour vous une excellente affaire... et je ferais volontiers ce sacrifice...
d'ébrouillar. — G'est vraiment trop de bonté!...
M. DE FYNASSON. — Mou cher enfant, le rôle des parents est de se sacrifier... à l'occasion... (// tire d'un Uroir un immense
papier couvert de chiffres et d'écritures.) Voici le détail des revenus... des différents produits... le relevé du mobilier... Vous m'écoutez?...
d'ébrouillar. — Je suis tout oreilles...
M. DEFYNASSON. — Je vais vous montrer les très grands avantages qu'offre pour vous cette nouvelle combinaison... Et, d'abord, vous connaissez la Vieille-Roche?... La consiruclion est du treizième... pur treizième...
d'ébrouillar. — Très pur!...
M. DE fynassojS. — Tourelles, chemins de ronde couverts, donjon — c'est là qu'est la galerie de portraits — salons immenses, billard, salle de justice, écuries royales, fourches patibulaires à trois piliers, pontlevis, oubliettes, — enfin tout ce qui est nécessaire et confortable...
d'ébrouillar. '• —
M. DE FYNASSOxN. — Avcz-vous remaT-
que les cheminées?... Admirables, les cheminées !... On y peut brûler des arbres entiers !.. et les trappes qui servaiônr à faire tomber dans les oubliettes, donc!... inouïes comme mécanisme!... Ah! ces soi-disant primitifs étaient des gens bien forts !.. J'ai respecté plusieurs de ces trappes... il y en a même une dans l'office, où je crains toujours de voir disparaître un domestique... Mais, là n'est pas l'important...
d'ébrouillar. —
M. DE FYNASSON. — La tcrfc qui eutourc le château est superbe, une terre magnifique!... lourde, grasse... on en mangerait!.. D'ailleurs, vous l'avez admirée, cette qualité déterre?...
d'ébrouillar. — La terre de ce pays est fort remarquable, en effet...
M. DE FYNASSON. — Je vais maintenant vous donner connaissance des chiffres de
LES AILES Dt; L'ANGE 157
revenu et vous indiquer le moyen d'obtenir Icsdits chiftVes, en faisant rendre à la terre tout ce qu'elle peut rendre... Le revenu de la Vieille-Roche est de 45 000 francs net...
d'ébrouillar. — Oh !c'est splendide!...
M. DE FYNASSON. — Voici Ics clilffres à l'appui de ce que j'avance...
d'ébrouillar, s' installant. — J'écoute religieusement.
M. DE FYNASSON. — 1° La vcntc du lait, du beurre et du fromage est d'un très grand rapport... C'est le Livarot, le Munster et le Brie, que nous vendons le plus...
d'ébrouillar, stupéfait. — Comment!
vous achetez du fromage pour le revendre?...
M. DE FYNASSON. — Jamais!
d'ébrouillar. — Alors, pourquoi me dites-vous que c'est le Munster, le Brie et le Livarot qui...
M. DE FYNASSON. — Naïf!!! C'estnous qui
les fabriquons !.. el bien d'autres encore!... le Romatour, le Goulommiers, le Ghesler, le Neufchâtel (en bondon et autreraenl), le fromage double crème (dit petit Suisse), le Camembert, voire même le Roquefort... Nous arrivons à douze mille, haut la main...
d'éb ROUILLA R. — Douze mille fromages!
mâtin !... c'est joli!...
M. DE FYNASSON. — Eh nou!... Douze mille francs!... sans compter le beurre que nous fabriquons avec un égal succès; beurres lins ou autres, envoyés à Paris en molles et en paniers. l\ y a encore là pour trois ou quatre mille francs de beurres de Bretagne, d'Isigny, ou de Bayeux, au choix...
d'ébrouillar, avec admiration. — Fout ça fabriqué à la Vieille-Roche ?
M. DE FYNASSON. — Tout ça! Le rcvcnu d'élevage est aussi très considérable. Par
exemple, il faut s'occuper beaucoup des bêtes, les faire multiplier surtout...
d'ébrouillar, distrait et gracieux, — Elles se prêtent, sans doute, à ce désir... les bêtes?
M. DE F YN AS SON. — Le produit des pouUnières est assez minime, parce que je n'en ai habituellement que quatre; ça ne monteguère qu'à deux mille francs environ... quatre poulains à cinq cents francs, l'un dans l'autre....
d'ébrouillar. — C'est superbe!... à quel âge les vendez-vous donc?
M. DE FYNASSON, îui peu smbarrassé, — Je ne sais pas trop!.. Je m'occupe plutôt des vaches, et ça, ça méconnaît! On obtient, par de savantes combinaisons de croisements, des résultats vraiment merveilleux et infiniment variés et intéressants; des Durham-Cliarolais, desDurham-Manceau, des Nivernaises, des Limousines... On en vend faciiemea'
pour une quinzaine de mille francs par an...
d'ébrouillar. — Rien que des vaches!...
M. DE FYNASSON. — Mais oui!.. le reste, c'est-à-dire les cochons, poules, lapins, dindons, pigeons, etc.. pousse tout seul et produit aussi pas mal d'argent, sans exiger aucun soin... Je choisis de préférence le porc normand, tout blanc... c'est celui qui réussit le mieux... le craonnais rose a bien aussi sa valeur, mais il est plus délicat, et devient anémique pour oui ou pour non... d'ailleurs, je vous conseillerai...
d'ébrouillar. — Vous êtes vraiment trop bon...
M. DE FYNASSON. — Du tout, mon clier enfant, du tout, ce sera un plaisir pour moi ! . . . (Reprenant.) Nous disions donc trois mille francs de cochons... puis, vous trouverej tout le matériel d'exploitation en parfait état. . . faucheuses avec appareil à moissonner;
herses à quinze rangs de dents doubles ; concasseur de tourteau à double effet avec poulie; coupe-racine à disque; batteuse-locomobile à manège et à vapeur; hache-paille sur pieds avec trois lames etpoulins; botteleuse à bascule; tondeuse de gazon excelsior; tonneau à purin; presses à fourrage; tondeuses pour chevaux et moutons; sécateurs; échenilloirs, etc., etc..
d'ébrouillar. —
M. DE FYNASSON. — La qucstiou engrais mérite aussi d'être sérieusement traitée; le fumier, le purin surtout, sont certainement les premiers, (après le guano bien entendu), mais comme on n'en peut avoir la quantité suffisante, sans en acheter, et que c'est une dépense qui ne fait pas honneur, je vous avouerai en toute sincérité, qu'à la Yieille- Roche, j'utilise comme engrais les déjections humaines...
d'ébrouillar. — Voyez-vous ça !
M. DE FYNAssoN. — Eh! sans doute!., en France, on gaspille tout avec une coupable incurie! ... je lisais, à ce sujet, un article très remarquable dans la Revue. . .
d'ébrouillar. — ... des Deux-Mondes?
M. DE FYNASSON. — Non, Agricole... une revue très bien rédigée, que je reçois... Ces... choses, qu'on néglige trop souvent d'employer, représentent une richesse immense... elles sont éminemment azotées et beaucoup plus riches que le fumier en matières phosphorées. Un seul homme suffit pour fumer en un an un demi -hectare, tandis qu'il faut trois chevaux pour atteindre au môme résultat... Oh! j'ai fait le calcul!...
D'ÉBROUiLiAR. — G'cst très curieuxl...
M. DE FYNASSON. — N'cst-ce pas? Cet engrais, peu employé dans le centre de la France, est très estimé en Flandre; ainsi, par
exemple, un hectare de lin est acheté vert trois mille francs, si le fermier peut prouver qu'il a été arrosé avec ledit engrais; tandis que, dans le cas contraire, il n'excède pas quinze cents francs!... Mais revenons à nos moutons...
d'ébrouillar. — C'est ça, revenons-y!..
M. DE F YN AS S ON. — La vcute des fourrages (votre consommation réservée naturellement) atteint quatre ou cinq mille francs...
d'ébrouillar. — C'est gentil!...
M. DE FYNASSON. — La betterave estaussi d'un bon rapport; j'ai jusqu'ici fait beaucoup de betterave!., elle réussit bien à la Vieille- Roche; mieux que le colza qui verse, et que le blé, qui coulerait volontiers... La betterave blanche, à collet vert ou rose, pousse également bien, celle de Magdebourg aussi. . . et les navets donc ! ... -A h ! mon enfant, les navets ! . . . leur culture, bien comprise, peut être une
16i JOIES CONJUGALES
source de fortune! . . tous seplaisent dans notre excellent terrain; navet de Meaux; navet plat blanc hâtif; navet boule d'or; navet long wiv sucré; navet Tarnepsl... tous enfin!... 11 est vrai de dire qu'ils sont soignés, ah! mais, là, avec amour!... D'abord, je les sépare de façon à laisser entre eux quatrevingts centimètres, dans tous les sens!... Puis l'engrais, alors en masse solide, est découpé en belles tranches et délayé dans Teau, de manière à tormer une purée liquide. On transporte cette purée au moyen de tonneaux traînés par des chevaux, et les hommes, munis de grandes cuillers, de très grandes cuillers, donnent à chaque navet sa ration d'engrais... Après cette opération-là, le légume pousse avec une énergie dont vous n'avez pas idée...
d'ébrouillar. — Si, vraiment!
M. DE FYNASSON. — La vcute des belte-
raves et navets (je laisse toujours le nécessaire à la consommation du château et des bêles) varie entre huit et dix mille francs...
d'ébrouillâr. — Bigre!... huit à dix mille francs de navets !...
M. DE FY^kSsoîi, triomphant. — Parlons à présent de notre principal revenu...
d'ébrouillar. — Le principal revenu?
M. DE FYNASSON. — Oui... Ics pommes !
Mes pommes ont une réputation, elles me sont achetées très cher!., les gourmets du pays ne feraient pour rien au monde leur cidre avec d'autres pommes que celles de la Vieille-Roche!... Donc mettons douze mille francs les années ordinaires !...
d'ébrouillar. — Douze mille francs!...
Comme le fromage ! C'est splendide !...
M. DE FYNASSON, (i'im aiv clétaché. — Je ne vous parle pas des mille petits prolits tels que la vente des œufs, des poulets, lapins,
miels, tout ça est considéré comme surplus du revenu... Je ne compte pas ça...
h'ÉBKO\JiLLkR,interrogativement. — Mais ça rapporte?
M. DE FYNASSON. — Euh, euh... pas moins de cinq et pas plus de sept...
d'ébrouillar. — Eh bien! mais, avec sept cents francs, on a un cheval de chas.se... pour mon poids...
M. DE FYNASSON. — G'cst cinq ou sept mille que je voulais dire...
d'ébrouillar, jouant ta stupeur, — Oh ! î ! mais alors, Monsieur, vous seriez absolument volé, si j'acceptais votre généreuse proposition... Seulement, vous pouvez être tranquille, je ne l'accepterai pas...
M. DE FYNASSON, inquiet. — Pourquoi?
d'ébrouillar. — Parce quej'aime mademoiselle Gilberte, et que les 600 000 francs de dot que vous lui avez promis et qui rap-
LES AILES DE L'ANGE i67
portent, je crois, 23 000 francs de revenu, sont plus que suffisants pour...
M. DE FYNASSON. — Gilbertc ne serait peut-être pas de cet avis, elle ! Croyez-en ma vieille expérience! jamais un jeune ménage n'a trop d'argent à dépenser...
d'ébrouillar. — Et quand cela serait?., la Vieille -Roche, si elle était à nous, ne rapporterait pas le beau revenu que vous m'annoncez...
M. DE FYNASSON, un peu décontenancé.
— Gomment cela?... Que voulez- vous dire?...
d'ébrouillar, rair naïf. — Mais tout simplement que cette admirable terre resterait, entre mes mains, improductive. Je ne connais rien à l'agriculture et j'abîmerais ce pays de cocagne... tandis que vous, qui avez l'habitude de faire valoir...
M. DE FYNASSON. — Je dcvicns vieux... je n'ai plus besoin de gros revenus...
d'ébrouillar. — Non, mais vous avez plus que jamais besoin d'activité et de mouvement... Si vous y tenez absolument, vous ajouterez à la dot 37 000 francs de pension, et tout sera dit...
M. DE FYNASSON, effaré, — Gomment!
37 000 francs de pension?...
d'ébrouillar. — Oui, la différence entre 23 000 et les 60 000 francs que produit la Vieille-Roche...
M. DE FYNASSON. — 60000 fraucs, la Yieille-Roche? jamais I...
d'ébrouillar. — Dame!., c'est vous qui venez de me faire le compte... (Voyant que M, de Fynasson fait un mouvement pour redéployer son papier.) Oh ! je l'ai là !... (// se touche le front.) Nous disons :
Fromajjcs 12.000
Beurre 4.000
Poulain^ 2.000
Cochons 3.000
Betteraves et navets 10.000
Vaches 15.000
Fourrages 5.000
Pommes 12.000
Choses non comptées 7.000
12 et 4 font 16, et 2 = 18, et 3 = 21, et 10 --= 31, et 15=. 46, et 5 = 51, et 12 = 63, et 7 = 70 !!! 70.000
Vous voyez que je me trompais en moins !..
M. DE FYNASSON, un peu sot. — G'est parfaitement vrai!.. Que voulez-vous?., en 1843, lorsque j'ai hérité de la Vieille-Roche, elle rapportait 45 000 francs ; nous avons continué à compter le revenu sur ce pied-là, sans nous apercevoir qu'il augmentait
d'ébrouillar. — Considérablement...
M. DE FYNASSON. — D'ailleurs, ne me remerciez pas trop... Comme vous le diles fort bien, la terre rendra peut-être un peu moins entre vos mains qu'entre les miennes. . .
d'ébrouillar. — C'est-à-dire que ce
serait une terre gâchée !!I Je ne donnerais pas dix ans... qu'est-ce que je dis donc, pas trois ans, pour que cette admirable terre, lourde, grasse, de laquelle on mangerait, devînt, étant mal cultivée, sèche comme un coup de trique et fertile comme madame de Maintenon...
M. DE FYNASSON. — Mais non... on apprend rapidement l'agriculture, lorsqu'on veut l'étudier consciencieusement...
d'ébrouillar. — Eh bien! voilà précisément ce que je ne ferai pas !.. Je sens que je serai uniquement occupé de l'ange auquel je vais consacrer ma vie!., je n'aurai d'autre souci, d'autre désir que de lui rendre l'existence douce et agréable. ..
M. DE FYNASSON. — Mais Gilbcrtc adore la Vieille-Roche...
d'ébrouillar. — Quand c'est vous qui vous en occupez, j'en suis persuadé !... Mais,
si, pour venir surveiller les semailles ou la confection des fromages les plus importants, je la privais des bals, du concours hippique ou des courses, je crois que son amour pour la Vieille-Roche ne tiendrait pas longtemps ! . . Et puis, je ne suis pas industrieux, moi ! je suis sûr que quand j'aurais employé ma crème, de façon à faire pour 12 000 francs de fromage, je n'en aurais plus une goutte pour faire du beurre, surtout pour 4000 francs!!!...
M. DE FYNASSON. —
d'ébrouillar. — D'ailleurs, je ne saurais pas fabriquer un seul fromage, moi !...
M. DE FYNASSON. — Mais VOUS pcusez bien que ce n'est pas moi non plus qui bats le beurre, ni qui entortille les fromages dans un petit linge pour les enfouir en terre et les faire prendre... on a des gens habiles qui...
d'ébrouillar. — Encore faut-il être apte
à surveiller ces gens habiles... C'est comme pour les vaches, tenez!... Eh bien, je suis convaincu que je n'obtiendrais pas deux veaux par an !... Chaque fois que j'ai voulu avoir un poulain d'une jument m'appartenant, la saillie a raté... C'est comme un fait exprès !... C'est-à-dire que, confiés à mes soins, les lapins eux-mêmes refuseraient de se reproduire...
M. DE FYNÂSSON. — Vous cxagérez ! . ..
d'ébrouillar. — Nullement. Je vous répète que je suis incapable de comprendre largement l'agriculture, d'employer utilement les ressources desquelles d'autres savent profiter... Ces engrais, dont vous me parliez tout à l'heure, ces belles tranches, ces purées liquides, à l'idée seule desquelles l'eau vient à la bouche, resteraient inactives entre mes mains maladroites!... Les hommes sont, diton, nés pasteurs ou laboureurs; eh bien!
moi, je suis pasteur dans toute l'acception du mot...
M. DE FYNAssoN. — Cependant la Vieille.
Roche vous eût convenu comme habitation... Vous êtes artiste, amateur de bibelots, d'architecture...
d'ébrouillar. — Je suis amateur de tout ça... chez les autres ! Chez moi, je préfère de bonnes petites pièces capitonnées et riantes, au donjon glacial et imposant; des cheminées à système moderne, aux belles cheminées dans lesquelles on peut brûler un arbre entier, il est vrai, mais en ouvrant les fenêtres pour ne pas être asphyxié par la fumée; les corridors sourds et bien chauds, aux chemins de ronde couverts ; les fenêtres bien closes, aux meurtrières à vents coulis sournois; les caves bien aménagées, où le vin s'améliore, aux oubliettes où il aigrit!.. Ainsi, vous me croirez si vous voulez, mais laVieille-
Roche me semble très difficile à habiter non seulement en hiver, mais même à l'automne, et j'avais cru remarquer que vous n'y restiez jamais pour la chasse...
M. DE FYNAssoN. — Los études de Gilberte nous rappelaient à Paris, mais nous nous promettions bien, aussitôt qu'elle serait mariée, de passer l'arrière-saison à la Yieille- Roche...
d'ébrouillar. — Vous voyez I... Je vous aurais privés d'une chose dont vous vous faites une joie !...
M. DE FYNASSON. — Vous VOUS trompez aussi sur l'intérieur du château... il est très agréable à habiter !... Quant au sol, comme je vous le disais tout à l'heure, il est peutêtre unique !...
D*ÉBROUiLLAR. — Ce quo c'est, pourtant, que les idées fausses !... Pour moi, la Vieille- Roche me semblait respirer la majesté et le
pittoresque, plutôt que le confortable et la fertilité...
M. DE FYNASSON, à part. — Se moquet-il de moi?... Gomment?., ce garçon si doux, si poli... qui a Pair de ne rien entendre aux affaires?... (Haut.) Dans deux ans, le revenu augmentera encore; j'ai planté deux mille pommiers qui seront alors en pleine force. . .
d'é brouillar. — Et nous vous priverions du plaisir de vendre vous-même les pommes des jeunes arbres que vous avez plantés?.. Je suis certain que mademoiselle Gilberle m'en eût voulu, si je vous avais pris au mot...
M. DE FYNASSON. —
d'é BROUILLAR. — Et VOUS Tauricz bien mérité, car c'était tentant, convenez-en?... 70000 francs de revenu, rien qu'en se baissant pour les ramasser I... Le fromage, le beurre, les pommes, les animaux, les betteraves, les navets, tout y mettait une bonne
volonté... rare!... Heureusement pour vous, le souvenir de Tanp^e que vous me donnez planait au-dessus de votre tête pendant que vous parliez... me défendant de déposséder ses chers parents!.. Et cependant 37 000 francs de plus ou de moins dans un jeune ménage, c'est effectivement beaucoup...
M. DE FYNAssoN, perpkxe, à part. — Il y tient, à ses 37 000 francs, Tanimal !... Le diable est que, si je ne les ajoute pas maintenant à la dot, j'aurai l'air d'un vieux lilou I...
DANS l'allée des ACACIAS. Il est quatre heures. Les premières voitures fouL leur apparition. Les arroseurs traversent Tallée, repliant soigneusement leurs tuyaux (qui n'ont pas dû servir, à en juger par les tourbillons de poussière qui s'élèvent de tous côtés). Quelques rares cavaliers passent au pas dans la contre-allée ; personne dans l'allée des piétons; la loueuse de chaises s'y pro-
mène sans trouver encore à ramasser un sou.
Au tournant de l'entrée, au coin de la route qui vient de la porte Dauphine, s'avance un grand clarence à huit ressorts superbement attelé. Caisse bleue, iram jaune d'œuf réchampi blanc, doublure de satin bleu de France; grosses lanternes rondes, à verres épais et biseaux accentués. Harnais sombres plaqués de nickel, ornés au frontal de bouquets de roses jaunes.
UN COCHER ÉNORME, frais, rose, joufflu, rasé comme un satin .
UN VALET DE PIED MINCE, élégant, bien tourné.
Livrée bleu de France, à boutons de nickel. Chapeau anglais, sans cocarde.
Dans la voiture, monsieur et madame.
MONSIEUR, quarante-huit ans. Embonpoint naissant; cheveux rares; très élégant d'ailleurs; redingote bleu vieilles convie-
tions; chapeau gris à large ruban noir; pantalon gris.
MADAME, trente-deux ans. Très belle; profil grec; peau de camélia; cheveux noirs, lèvres épaisses. Toilette d'étamine gris perle; chapeau de paille grise à nid de bengalis posé dans une botte de bégonias.
LE COCHER, examinant Vallée dès le tournant et la voyant presque vide. — Y'ian !... quand je Tdisais!... Nous sommes les premiers!... J'ai pourtant tâché d'attraper Fquart d'heure de retard du départ... J'ai monté les Champs-Elysées d'un trot... qu'autant direl'pas...
LE VALET DE PIED. — Oh !... pour c*qui est d'çaî...
LE COCHER. — Ben, malgré tout... Nous venons pour balayer l'allée !... Et la voiture sera déjà poussiérée quand l'ilot arrivera? On
n'ia verra pas dans son beau !.. Moi qu'attelle avec un soin ! Si y croyent qu* c'est pour eux!!!... Non... là, vrai c'est dégoûtant!...
LE VALET DE PIED. — Saus compter qu'nous y v'ià jusqu'à sept heures... et puis, tu sais... si Palpetou est là et qu'y fasse l'signal...
LE COCHER. — Ehben?...
LE VALET DE PIED . — Eli ben, ce soir on rattellera... pour changer... et on ira stationner devant chez les Partipry... où on restera deux heures après que l'dernier invité sera parti...
LE COCHER. — Ratteler ce soir?... Jamais!...
LE VALET DE PIED. — Faudra bien !..
c'est chaque fois comme ça !. . chaque fois qu'y fait son signal. . . et je l'connais moi, l'signal! . . Y s'penche en arrière et y croise une jambe. . . unangleaigucommeCaboulo... le banquier!...
on jurerait qui l'y a volé son tic de jambe...
LE COCHER. — C'est p'têt'pas la première chose qu'y vole?...
Dans la voiture, Monsieur et Madame échangent quelques paroles aussi rares qu'insignifiantes.
MONSIEUR. — Il fait bien chaud!...
MADAME. — Pas trop, mais il y a de la poussière!...
MONSIEUR, à lui-même. — Ça m'assomme, cette promenade... dans cette bêle d'allée!... Mais je suis plus tranquille!... Quand ma femme vient ici seule, elle est toujours entourée d'un tas de godelureaux! .. Ils lui parlent à la portière, et ils ont une façon d'introduire leur tête en bouchant l'orifice avec leur dos... je déteste ça !... tandis que, quand je suis là, je m'embête, c*estvrai, mais, au moins, je suis sûr qu'il ne se passe rien que de parfaitement cor-
rect...Ily a bien peu de monde aujourd'hui! (Il regarde sa montre.) Parbleu! il n'est que quatre heures !... Je ne sais pas ce qu'elle a, ma femme ?... en ce moment c'est une rage d'acacias... qui frise la monomanie!.. Autrefois nous n'y venions que pendant une heure... à présent nous y restons quelquefois jusqu'à sept heures... c'est fou! Enfin, comme c'est un passe-temps inoffensif, je me tais!...
MADAME, à elle-même. — Je ne l'aperçois pas ! Il est à peine quatre heures, pourtant!. . il prétend que, tous ces jours passés, il était là... et qu'il n'a pu me rencontrer... Aujourd'hui, j'ai tenu à venir avant tout le monde... pour être sûre de ne pas le manquer... Pourvu qu'il soit libre ce soir ! Pour moi, j'ai déjà préparé les voies... en parlant d'un quatuor d'amateurs chez les Partipry... Mon mari a horreur de ia
musique d*amateurs... de l'autre aussi, du reste!... il ne songera pas un instant à m'accompagner... et alors... {Elle se 'précipite à la portière.) Ce phaéton?... non!... Ce n'est pas lui!...
LE COCHER, montrant au valet de pied une voiture verte à train jaune qui les dépasse, — Tiens! V'ià TGrapaud et la Salamandre!... on arrive!... moi quand j'ies verrai plus, ces deux types... y m'manqueront!...
LE VALET DE PIED. — Ben, pas à moi!., qu'est-ce que c'est donc que cette jolie petite blonde?...
LE COCHER. — Une nouvelle! ou du moins une qui sort d'peine avant d'être ffippée... la p'tite Inès de Castro... plus vulgairement connue d'ses amis... intimes sous le nom de Fuite de Gaz! ...
LE VALET DE PIED. — Oh!...
18i JOltS CO>^JUGALES
LE COCHER. —Ah!... V'ià Tprince qui parle à madame de Belpo?... A la bonne heure!... Ça vous a une aut'touche que Palpetou...
LE VALET DE PIED. — PalpetOU est
pourtant moins décati !...
LE COCHER. — Veux-tu t'taire, morveux!
Palpetou ou rien, c'est kif kif... tandis que rprince est décoratif...
LE VALET DE PIED. — Qué chaleur!...
On cuit!...
LE COCHER. — Si j'faisais emballer Plutus?... y n'demande que ça?... Ça serait une façon comme une autre d'nous en aller?... et d'brûler Palpetou... Plus temps! lev'là!...
Un très beau phaéton, conduit par un monsieur trop blond, trop blanc et trop rose, croise la voiture; le cocher presse le pas.
LE VALET DE PIED. — Est-ce qu'elle Ta vu?... (Il se retourne sournoisement.)
LE COCHER. — J'te crois!...
M. de Palpetou essaie de s'approcher du clarence, mais le cocher jette brusquement ses chevaux de côté et affecte aussitôt de leur parler anglais, comme s'il les ramenait après un écart. Madame, qui s'était préparée à lancer à M. de Palpetou un regard chargé d'électricité, manque son effet; M. de Palpetou, lui aussi, est tout désorienté par ce mouvement qui a disséminé l'espèce de file qui commence à se former.
LE VALET DE PIED. — Bravo ! tu en fais joliment ce que tu veux, d'tes chevaux... {Il se retourne,) Non!... j'voudrais que tu voies la tête à Palpetou!.. que tronche!!!
LE COCHER. — Alors, Ic slgual n'a pas été donné àc'te fois?...
LE VALET DE PIED. — Y avait pas mèche...
LE COCHER. — Est-ce qu'y prend not* file?...
LE VALET DE PIED, regardant toujours, — Non... celle de droite!... Nous avons d'ia veine qu'y-z-aient rdarence... sans ça, pas moyen d'se retourner, ni d'taillerd'bavette... que scie, hein? qu'les voitures découvertes?..,
LE COCHER. — Oui... mais ça vous a plus d'œil...
LE VALET DE PIED. — Oh! oh!... le
comte de Ladébyne a donc remisé son buggy chez sa bonne tante?...
LE COCHER. — Pourquoi?...
LE VALET DE PIED. — Parce que je l'aperçois là, sur le trottoir... il ouvre le compas...
LE COCHER. — Tiens, oui!... Ben, y n'se marie donc pas?... On disait qu'il épousait la p'tite Bitter!...
LE VALET DE PIED. — Ail bah!., c'cst au moins l'sixième de c'i'année qui s'miirie à Jérusalem!... Y fait bien, du reste, si ça lui chante...
LE COCHER. — Euh! euh!... Elle a des diables de quinquets, c'te p'tite!... Moi, à la place de Ladébyne, je m'méfierais... C'est imprudent!..
LE VALET DE PIED. — Oh! imprudent!..
Je ne vois pas trop...
LE COCHER. — Absolument! c'est comme si un lénor fini, vanné, qui chante au cachet deux fois par semaine, prenait un engagement pour chanter tous les soirs...
LE VALET DE PIED. — Ah! Ladébyne est si vanné qu'ça? J'n'ai pas remarqué...
LE COCHER. — Moi HOU plus !... mais c'est Blanche de Groissyquim'a renseigné... quand elle était avec lui!...
LE VALET DE PIED. — Ah ! c'est vrai. . . tu as été cocher chez elle...
LE cocuERj se rengorgant. — Cocher, et...
autre chose... La v'ià... liens!... Blanche de Croissy!...
S'adressant à demi-voix à Blanche de Croissy, qui passe en landau à huit ressorts et continuant à parler à la cantonade.
— Oh! la la!... Fais donc pas tant d'ia mousse!... Tu sais! Inutile avec moi, les magnes!... On n'monte pas Tcoup à Bibi, mon p'tit chat!...
LE VALET DE PIED. — Oh! elle a piqué un fard!...
LE COCHER. — Ben, elle m'a reconnu, quoi?... En v'ià une qu'ect forte!... E n'a pas sa pareille!...
LE VALET DE PIED. — E doit êfferréc sur l'élevage du pigfîon, celle-là?... (Regar-
da7it le trottoir,) Eh mais, ças'meuble... V'ià la gomme!...
LE COCHER. — Ah! v'ià la belle madame de Beautorsî...
LE VALET DE PIED. — J'ia trouve Surfaite, moi, c'ie femme-là!.. Elle est toc comme tout!...
LE COCHER. — Possible!... mais elle a...
LE VALET DE PIED, interrompant brusquement. — Méfiance!... V'ià Palpetou!.., romps les rangs!... y cherche à changer dTile...
LE COCHER. — Attenlion, alors!... on va changer aussi!... Quand y passera d'notre côté ! j'passerai du sien. . . Où est-y, au juste?. . . Dans celle du milieu?...
LE VALET DE PIED, regardant, — Non, dans celle de gauche...
Dans la voiture.
MONSIEUR, apercevant M. de Palpetou. — Ce cher Palpetou , ça me fait plaisir de le voir... Il y a si longtemps!... (A sa femme.) N'est-ce pas, Lucy, il y a un siècle que Palpetou n'est venu nous voir?...
MADAME, se tordant pour apercevoir le bout de la mèche du fouet de M. de Palpetou. — Il est à peine poli !...
MONSIEUR, conciliant. — Oh! c'est exagérer beaucoup !... Palpetou est poli!.,. Il est capricieux, oublieux, fantasque parfois, mais charmant homme d'ailleurs!...
MADAME, sèchement. — Libre à vous de conserver votre opinion... moi je conserve la mienne...
MONSIEUR, résigné. — Gomme vous voudrez!.. (// se 2^snche et cherche à apercevoir M. de Palpetou.)
LE COCHER, montrant du manche de son
fouet Vallée qui se remplit. — Allons! bon ! toute la youtrerie, à c't'heure !... A propos? a t'y payé oui ou non?
LE VALET DE PIED. — Qui Ça?...
LE COCHER. — Caboulo... Paiera-t'y?
paiera-t'y pas?... désavoue-t'y?.... désavouet'y pas?... d'puis rtemps qu'ça dure, c'a devient une scie !...
LE VALET DE PIED. — Attention v'ià les deux cocottes qu'ont avalé une canne I... La brune est belle !
LE COCHER. — Oui... mais velue comme un ours! Si c'était un cheval, faudrait la tondre tous les deux mois!., t'es sûr que c'est bien une femme?...
LE VALET DE PIED. — Tiens, v'ià ma beauté, à moi !...
LE COCHER, se récriant, — Oh!... c't'éléphant!...
LE VALET DE PIED. — Justement, j'aimô
pas les griogalettes ! Cette grosse-là m'plaît... yad'quoi au moins!...
LE COCHER. — JMis pas non!.,, mais à c'poinL-là ! . . .
LE VALET DE PIED. — LeS TuiXS IcS
aiment comme ça!...
LE COCHER. — C'est difforme!... Ah!
v*là une jolie famille dans Tlandau! à la bonne heure!
LE VALET DE PIED. — Oul, à condition de regarder d'ioin!... C'est maigre, noiraud et fagotlé, donc?... des couleurs qui lont pleurer!., on peut parier pour des Espagnoles!...
LE COCHER. — Saccrrr ! . . . Y faut encore changer, v'ia Palpetou qui essaie de faire une trouée!...
LE VALET DE PIED. — C'est Tmoment de n'pas faiblir!... si nous Toulons éviter d'èlre en faction c'soir...
LE COCHER. — J'coupe la file!... Tant pis!... {Il cherche à faire obliquer les chevaux,)
MONSIEUR, sortant à demi son corps de la voiture. — Ah ça ! qu'est-ce qui vous prend?... Vous rentrez?... sans ordres? ..
LE COCHER. — M'sieu Tcomte voit bien que j'suis obligé d'quitter cette file!., il y a là un cheval dangereux qui rue!...
MONSIEUR. — Où donc?...
LE COCHER. — Ici, à droite... Si monsieur Tcomte veut voir?
Monsieur reste penché au-dessus de sa femme pour regarder à la portière, et c'est lui qui envoie à Palpetou un bonjour amical.
La clarence remonte et descend deux ou trois fois encore Fallée des Acacias; le cocher esquive le phaéton à chaque rencontre.
Peu à peu le Bois s'est vidé ; il Faut rentren Madame, découragée, s'affale dans son coin. Le cocher et le valet de pied sont radieux.