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CALME

Une grande chambre à coucher tendue en panne gris perle. Meubles Empire, en acajou à filets de cuivre. Lit « gondole > orné de sphinx et de griffes en cuivre ciselé. Rideaux de mousseline de l'Inde brodée d'or, disposés en « voiles ». Cordages d'or. Tapis d'ours noir.

MADAME. Elle rentre du bal et va et

vient dans sa chambre en se déshabillant.

— Il était joli, ce bal!.,. Je me suis amusée!... A quoi ça tient-il?... ce n*est évidemment pas parce qu'il y a beaucoup de fleurs, beaucoup de lumière, beaucoup de monde, beaucoup de tapage qu'on s'amuse?.. Non!... et, si je suis de bonne foi, je m'avouerai tout simplement que je sais parfaitement pourquoi je me suis amusée ce soir?... (Elle enlève son corsage.) ie me suis amusée, parce qu'on m'a fait la cour!... On me la fait toujours un peu, mais ce soir c'était extravagant... 11 est charmant de se sentir adorée, caressée du regard, convoitée par tous ces indifférents... On assiste, sans y prendre part, à cette bataille... j'allais dire sanglante. . .pourquoi pas sanglante, au fait?. . . 11 me semble que ce soir, tant tués que blessés, les pertes de l'ennemi ont été sérieuses...

Ah! ça m'amuse!... Je ne suis pourtant pas méchante!... Mais les hommes sont si bêtes!... Au lieu d'être gentils, gais, aimables, brillants, divertissants, et de s'en tenir là... Ils croient nécessaire de se poser en soupirants I... Ils s'imaginent niaisement que ça nous flatte, que nous nous laissons prendre à ces grimaces-là... Mais jamais!... Jamais un amoureux sincère n'a été capable d'arrondir ainsi des phrases de mirliton, de décocher des traits acérés (?) — comme on dit dans les livres de 1830, — ou de débiter en sourdine une déclaration idiote, qui ne porte pas,... excepté sur les nerfs!... Le plus joli, c'est qu'ils se prennent généralement en cherchant à nous prendre!... C'est ce qui est, si je ne me trompe, arrivé ce soir?.. {Elle sort de sa traîne et s'assied au coin du feu dans une bergère.) Ainsi, M. de Cautoyant, par exemple! D'abord, il se souciait de moi comme d'uD(

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guigne... Je sentais ça, et, comme il m'assomme, je répondais distraitement aux lieux communs qu'il croyait devoir me débiter à jet continu... C'est sa manière d'être aimable... Chacun fait comme il peut!... lui, il récite un tas de petites choses creuses et banales,., bssssss... bssss... Ça coule comme un robinet d'eau tiède!... On ne saisit pas très bien ce qu'il veut dire, et il ne reste rien de ce qu'il a dit... c'est d'un décoloré navrant! Je l'entendais... sans l'écouter, comme toujours... quand tout à coup, je ne sais ce qui lui prend... Il se met à me parler de : « Ma beauté »... du charme pénétrant qui s'exhale de toute Ma personne. .. Je suis, — paraît-il — une femme si accomplie, et si haut placée dans l'estime de tous, que jamais..., jusqu'à ce jour..., il n'avait osé lever jusqu'à moi ses humbles regards... »

Je veux répondre que je l'espère bien, et que je compte qu'il en sera toujours de même..., ah ouicheî... pas moyen de placer un mot... Le robinet d'eau tiède fuit!... 11 continue avec un imperturbable aplomb :

((Aujourd'hui, il se sent pénétré, (le charme pénétrant opère... lui-même!) d'une ardeur qui le surprend... »

Pas plus que moi, bien sûrl... « et il ne peut contenir l'aveu qui, malgré lui, échappe à ses lèvres tremblantes..., etc. » Moi, je n'avais plus le courage de tenter une interruption... Je m'endormais tout doucettement... Heureusement, le petit de Jabo est venu me rappeler une valse promise, et M. dp Sautoyant a bien été obligé de me lâcher; t'est égal, pendant cinq minutes... au moins... il a été sérieusement empoigné... il s'emballait au son de ses paroles, il était presque dégelé!.. Quoi qu'il en soit, il faut

laisser ça avec le gibier qu'on ne ramasse pas!... {Elle enlève les fourches d'écaillé blonde qui tiennent ses cheveux.) Le petit de Jabo, lui, c'est un autre genre!... D'abord, depuis longtemps déjà, je remarquais qu'il s'arc-boutait dans une embrasure de porte et me contemplait d'un œil attendri... Mais, comme il y a plus d*un an qu'il se livre à cet exercice, je pensais que ça lui suffisait... Eh bien, non !... Ce soir, ça ne lui a pas suffi !.. Il paraît que j'étais très à mon avantage, ce soir!... Dès que nous avons eu fait deux tours de valse, il s'est arrêté — • sans me demander si je voulais m'arrêter — et il m'a dit:

— Que vous êtes bonne, Madame, d'avoir daigné accorder cette valse au plus passionné de vos admirateurs !...

Nous passions une porte en tourbillonnant, il a élevé ma main jusqu'à sa bouche et l'a

CALME D'UNE CONSCIENCE PUTxE 95

effleurée de sa moustache... Je n'ai naturellement pas fait semblant de m'en apercevoir; alors, il a mis la pédale :

— Vous ne m'en voulez pas, dites ?. . . Jurezmoi que vous ne m'en voulez pas?... C'est que je serais si malheureux... si désespéré que ma hardiesse vous ait déplu?...

La hardiesse ne m'avait pas déplu, c'est seulement en m'assaillant de questions qu'il m'exaspérait... J'avais une envie folle de le secouer en lui criant :

— Mais, malheureux ! c'est à présent que (u m'énerves!... Ya donc te cacher!...

Il continuait toujours à s',excuser d'une voix égale et douce... absolument la manière Gautoyant, mais vingt-cinq ans de moins, ce qui n'a l'air de rien, mais est très grave, en réalité ! M. de Gautoyant — si embêtant qu'il soit — est député; il écrit, il est propriétaire (influent) d'un journal incompris,

imprimé à Pantin; il a quarante-quatre ans, (pour être polie), enfin, on n'ose pas le balancer comme ce pauvre petit de Jabo, auquel j'ai toul simplement dit que cette valse était bien longue et que je le priais de me ramener à mon excellent fauteuil.

M. d'Oyo a succédé au petit de Jabo. Plus ennuyeux encore, celui-là!

— Madame ?

— Monsieur?

Croyez-vous aux coups de foudre?

— Non, Monsieur.

— Vous avez tort!.. {Roulement d'yeux.) Moi, j'y crois!..

— C'est que vous êtes d'un pays où il y a beaucoup d'orages... En France, nous sommes à l'abri de ces accidents-là...

— Madame, vous ne comprenez pas ma pensée...

— Croyez-vous?

Et je me lève, en prenant le bras d'Houbly qui passe; un vieil ami, d'Houbly! Aussi je me confie à lui.

— Débarrassez-moi de M. d'Oyo; il est en train de me faire la cour et, quand il fait la cour, il est plus bête encore que quand il ne la fait pas...

— Est-ce possible?... Alors, comme ça, c'est moi qui profite de la maladresse de ce pauvre Péruvien?.. Laissez-moi, du moins, en profiter pour...

— Pour?...

— Pour mon compte !... Je reprends donc où il est resté, voulez-vous?...

Et il fait comme il dit !.. Fiez-vous donc aux vieux amis!...

Je m'installe près de madame de Rèche.

Pas encourageante, cette bonne madame de Rèche! Personne ne viendra me relancer dans son voisinage I... Mais j'aperçois le

prince Tumulus qui me contemple d'un œil douloureux et interrogateur. Lui, c'est la manière noire ! ... du silence, des soupirs. . . et encore du silence, et toujours des soupirs!.. Ce n'est pas aussi encombrant que les autres, mais on ne s'imagine pas à quel point il est agaçant, à la longue, de se sentir couvée par un regard brûlant.

M. d'Okaz a essayé aussi de c m'intéresser » à lui... Il m'a fait comprendre qu'une affection étrange, irraisonnée, faite de tendresse et de respect, le rivait à une femme irréprochable, qui jamais ne s'était doutée et ne se douterait de cet amour... Enfin, il a réédité, en mon honneur, le sonnet d'Arvers !.. {Elle défait ses bas de soie chair et passe de petites mules de loutre.)

Et le général de Gambo uy ! ... il ne m'a rien dit de précis non plus, mais j'ai lu entre les lignes!... il regardait mes épaules!... et

mes bras... avec des yeux cuits, mais expressifs cependant!... Pauvre général!... C'est qu'il y a beaucoup de femmes qui seraient fières de lui inspirer un... sentiment quelconque!... Ce n'est plus un bouton de rose, le général ! . . . Mais il a une telle expérience! . . son... approbation est certainement flatteuse!., ne l'obtient pas qui veut...

Saint-Gynnalus, lui, ne s'est pas encore fait présenter à moi... il lutte ! On lui a dit : « Tout le monde fait la cour à madame de Nymbe 1 > Alors, comme son rêve est de se singulariser, il s'est dit : « Puisque tout le monde lui fait la cour, Saint-€ynnatus ne la lui fera pas : il ne fait rien comme tout le monde ! ...» Eh bien, il se trompe !.. .Il y viendra comme les autres!... Il y vient même déjà!... Jel'aisurprisaujourd'hui me regardant à plusieurs reprises avec un intérêt... vif, et, si le cotillon avait duré une heure de plus...

Jacques, lui, me suit pas à pas !... m'épie, se place de façon à voir mes yeux toujours, à voir remuer mes lèvres, afin de deviner à leur mouvement ce que je dis lorsqu'il est trop loin pour entendre... Et pourtant, celui-là, est comme le « Lion amoureux >.

Il n'espère, n'attend et ne demande rien.

Non... C'est vrai, mais il ne veut pas que les autres espèrent, attendent, ou demandent quelque chose... Je suis le trésor qu'il regarde sans oser y toucher, mais il tient à s'assurer que tous les bons petits amis imitent cette sage réserve.

Qui encore?... Le baron Bitter m'a invitée à aller à Auteuil sur son mail, et chacun sait que c'est sa façon de faire comprendre à une femme qu'elle lui plaît. Moi, j'ai refusé, pensant que l'acceptation avait peut-être une

signification aussi... {Elle se lève et se dirige vers son lit,)

Je ne parle pas des serrements de main furtifs au cotillon; des regards, timides ou hardis, mais qui veulent exprimer le même sentiment... des lambeaux de dentelle, arrachés de ma robe, traînés sous les bottes et ramassés soigneusement par un adolescent qui, après en avoir fait un petit peloton, engouffre dans sa poche ledit petit peloton !.. {Elle se couche.) En y réfléchissant bien, tous ces gens-là me semblent ridicules, je me moque de leurs compliments... et malgré ça, je ne pourrais pas m'en passer!... {Elle s'endort.)

Dans la chambre de Monsieur.

MONSIEUR, se déshabillant rageusement.

— Quatre heures du matin il... Et demain ça

recommencera!., et après-demain !.. et les jours suivants, et toujours !... En quoi ça peut-il amuser une femme de se trimbaler dans le monde tous les soirs?... en quoi?... je me le demande?... (// se couche et ne s'endort pas !)

Dansl chambre de Madame.

MADAME lisant attentivement une longue liste.

— « Deux heures et demie : Rue de la Paix. — J'ai donné rendez-vous à Virot pour trois chapeaux, avant Theure du flot... C'est quatre heures, l'heure du flot, et alors, impossible de la saisir... On se l'arrache!..

« Trois heures : Chez Bartlelt. — Je veux

faire sortir les chevaux, et les voir trotter pendant qu'il fait encore jour... Ils sont brillants, ces chevaux, mais ils doivent avoir des tares cachées... Je ne les ai vus encore qu'à la brume ou enfoncés dans la litière jusqu'au ventre... Je n'ai pas pu les juger... S'ils me conviennent, je les ferai atteler tout de suite, ils me mèneront au Bois et rentreront lorsqu'il fera nuit... c'est ce qui vaut le mieux!.. Paul les verra demain matin seulement, quand il fera son tour habituel. Il dira : € Qu'est-ce que c'est que ça? » Toby répondra de son air indifférent : « Ça, c'est les chevaux que madame la marquise a achetés hier. » Et, de cette façon, j'esquiverai le premier moment de surprise... Je préfère que ça se passe ainsi...

c Quatre heures : Courses pour les ten^ titres,

c Cinq heures : Chez la douairière de

Recta, — Pas drôle, la douairière!., mais un salon si bien composé; en fait d'hommes, surtout !

a Cinq heures et demie : Chez madame de Nymbe — C'est là qu'on s'amuse ! D'autant mieux que j'y ai donné rendez-vous à beaucoup de gens très gais !...

Monsieur entre doucement et s'approche à pas de loup. Arrivé tout près de Madame, il lui embrasse la nuque.

MADAME, refermant vivement sa main sur la liste qu'elle s'efforce de faire disparaître. — Voilà une bête de farce !

MONSIEUR. — Mais...

MADAME. — Vous m'avcz fait une peur atroce!..

MONSIEUR, (/raciewo?. — Est- ce que j'ai l'habitude de me faire annoncer chez toi, ma chérie?

MADAME. — Non! . . Maiscette façon d'entrer en mettant une sourdine à vos pas... Sans compter qu'ordinairement vous avez toujours des bottines qui crient...

MONSIEUR. — Ai-je des bottines qui crient?

MADAME. — Toujours!.. Hier soir encore, pendant que M. de Ricciardo chantait, vous traversiez le salon en faisant un vacarme... On n'entendait plus rien....

MONSIEUR. — Avoue qu'on n'y perdait pas grand' chose... Il est crispant, cet Italien, avec ses bêtes de romances!..

MADAME, indignée. — Ses bêtes de romances! Don Juan!!!

MONSIEUR. — Oh ! écorché par lui...

MADAME. — Enfin c'est toujours Don Juan.,,

MONSIEUR. — Don Juan ne suffit pas pour faire passer Ricciardo... D'ailleurs, Mozart est...

MADAME, railleuse. — Vous allez débiner Mozart?

MONSIEUR. — Tu critiques bien Van Dyck, toi?

MADAME. — Je le critique... je le critique ici, mais pas ailleurs...

MONSIEUR, gaiement. — C'est précisément comme moi!.. Je critique Mozart, chanté par M. de Ricciardo... et encore uniquement parce que c'est chez moi, car il peut aller chanter dehors tant qu'il voudra, je dirai, si l'on veut, que ses piaulements sont adorables...

MADAME. — Vous u'aimcz pas M. de Ricciardo ?

MONSIEUR. — Oh! non!

MADAME. — Vous êtcs jaloux de lui?

MONSIEUR. — Je ne lui fais pas cet honneur!

MADAME. — Il n'est pas mal, pourtant!

MONSIEUR. — Il est même très bien...

pour ceux ou celles qui aiment les têtes de coiffeur et les allures de ténor; malheureusement, moi, je ne les aime pas... mais ne parlons pas de cet imbécile, ma chérie, parlons de toi...

MADAME, résignée. — Parlons de moi....

MONSIEUR. — Je viens t'enlever...

MADAME, inquiète. — M'enlever? Pourquoi m'enlever?

MONSIEUR. — Pour une promenade en voiture... Il y a deux jours que les poneys ne sont pas sortis, et...

MADAME. — Et vous désircz que, s'ils démolissent quelque chose, je sois là... Merci pour cette bonne pensée...

MONSIEUR. — Es-tu assez enfant? ilssont doux comme des moutons, tu le sais... tu es aussi en sûreté dans la Victoria que dans la voiture aux chèvres... Allons, prends un

chapeau et une fourrure quelconque et cartons! Il faut profiter du soleil...

MADAME. — Impossible !

MONSIEUR, étonné. — Gomment impossible? Pourquoi? Il est une heure et demie, tu n'as rien à faire à présent... Vois, quel temps splendide!

MADAME. — Une pleut pas, voilà tout!...

MONSIEUR. — Nous irous à Versailles par Saint-Gloud et les bois !

MADAME, gouailleuse. — Prenez garde, c'est bien mondain ! La route de La Marche, même lorsqu'elle est déserte, peut évoquer des idées folâtres...

MONSIEUR. — Moqueusel... (Il r embrasse.) Viens-tu?

MADAME. — Je VOUS ai dit que cela ne se peut pas...

MONSIEUR. — Comment! c'est sérieux?

MADAME. — Tout ce qu'il y a de plus sé-

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deux; j'ai des courses à faire, des courses que je ne puis remettre

MONSIEUR. — Quelles sont ces courses si imporiantesousi pressées?

MADAME. — L'éaumération ne vous amuserait pas...

MONSIEUR. — Tu te trompes, tout ce qui te concerne m'intéresse vivement... Mais, au fait, tu étais plongée, lorsque je suis entré, dans la lecture d'un petit papier...

MADAME. — Ma liste de commissions....

MONSIEUR. — Eh bien, montre-la moi?

{Il ouvre doucement la main de Madame).

MADAME. — Vous croycz que c'est un billet doux?

MONSIEUR. — Si je le croyais, je n'insisterais pas pour le lire...

MADAME. — Peut-être?

MONSIEUR, dépliant la liste. — «Deux heures et demie, rue de la Paix... » Qu'est-ce?

MADAME. — Pour mes chapeaux...

MONSIEUR. — Eh bien! mais nous y passerons ensemble...

MADAME, énervée. — Ce sera touchant!...

MONSIEUR. — Cela t'ennuie? J'attendrai dans la voiture. «Trois heures, chez Bartlett. » (Surpris.) Qu'as-tu à faire chez Bartlett?...

MADAME. — J'ai des chevaux à essayer...

MONSIEUR, stupéfait. — Sans moi ?

MADAME. — Croyez-vous que je ne m'y connais pas aussi bien que vous?

MONSIEUR. — Si... Mais... avoue qu'il est bizarre qu'une femme achète des chevaux, sans même prendre l'avis de son mari...

MADAME. — Nous u'aimous pas les mêmes modèles !

MONSIEUR. — Ah !

MADAME. — Vous le savcz bien; vous aimez les chevaux d'un mètre soixante, doublés, ramassés, trottant vite... Moi, au

contraire, j'aime les grands carrossiers, lourds, majestueux, immenses! des chevaux comme ceux qu'avait l'empereur!...

MONSIEUR. — Mais, tu n'a jamais vu les voitures de l'empereur!

MADAME, rageuse. — Qu'est-ce que ça fait?

MONSIEUR. — Et de quel prix sont ces merveilles, que je ne dois connaître qu'après Tacquisition...

MADAME, résolument. — Vingt-quatre mille francs.

MONSIEUR. — La douzaine?

MADAME. — Je n'ai pas du tout envie de plaisanter

MONSIEUR. — Nimoi non plus!...(Coniifnuant.) « Quatre heures, courses pour les tentures. » Ah ! tu vas choisir les tentures; te gênerai-je?

MADAME. — Oh! mon Dieu, nonl...

MONSIEUR. — Allons, tant mieux ! « Cinq heures, chez la douairière de Recla. » {Très étonné.) Comment? tu as de toi-même pensé à la douairière?... Oh ! c'est gentil, ça, ma chérie!... Je t'accompagnerai; je n'ai certes pas la prétention de rendre la visite amusante, mais enfin la corvée sera un peu diminuée.

MADAME, à elle-même, — Ylanîpas moyen de causer, s'il est là ! {Haut.) Ne craignezvous pas, en m'accompagnant, de... d'ôter à la démarche son caractère spontané... On croira que c'est vous qui m'avez trahiée. . .

MONSIEUR. — Soit, tu entreras seule si tu le préfères, je t'attendrai à la porte. « Cinq heures et demie, chez madame de Nymbe. » Oh ! ici, je ne propose pas d'aller avec toi !

MADAME, à part. — Voilà une maison où je retournerai souvent!

MONSIEUR, lisant. — « A six heures, chez l'architecte. A six heures et demie rentrer

lii JOIES CONJUGALES

pour recevoir G. et M. » Ah! peut-on savoir qui sont les heureux mortels dont la visite est attendue ainsi?

MADAME. — Ça vous intrigue?

MONSIEUR. — Pas précisément; d'autant moins que je crois connaître G. et M.

MADAME. — Voyons?

MONSIEUR. — Gransor et de Morion, je présume?...

MADAME, se récriant. — Ah ! bien non ! Je les ai assez vus à la campagne, ces deux-là!

MONSIEUR. — Qui donc, alors?

MADAME. — Le duc de Grenelle et M. de Marathon...

MONSIEUR, abasourdi. — Marathon! Vous allez recevoir Marathon?... un Grec !

MADAME. — Oh! de nationalité, seulement...

MONSIEUR. — Je ne vois pas pourquoi vous attirez ici..

MADAME. — Vous savGz que le coupé m'attend depuis une demi-heure...

MONSIEUR. — Je suis à tes ordres !

ma....

Ils descendent.

MONSIEUR, la regardant descendre. — Quels amours de petites patoches tu as, ma chérie!...

MADAME lui lance un regard furibond et se précipite dans le coupé : ils s'installent; on part.

MADAME. — Vous êtes absolument ridicule avec votre tutoiement et vos exclamations saugrenues !

MONSIEUR. — Il n'y avait personne !

MADAME. — Il y avait le valet de chambre qui arrangeait le collet de votre pardessus...

MONSIEUR, distrait. — Bah! il en a en* tendu bien d'autres !

MADAME. — Ahl VOUS faisicz souvent devant îui connplinient à des paloches quelconques...

MONSIEUR. — Mais, je ne dis pas cela...

MADAME. — Eli! dites-le donc, au contraire ! Ça me soulage, de savoir qu'avant moi vous en embêtiez d'autres !

MONSIEUR, voulant changer le cours des idées de Madame. — Tout cela ne m'explique pas pourquoi tu veux recevoir Marathon?

MADAME. — Parce qu'il a une voix de ténor ravissante...

MONSIEUR. — Ah!!! Ricciardo ne suffit plus!...

MADAME. — Il faut varier; on fera de la musique tous les mardis, et...

MONSIEUR. — Ah! on fera de la musique tous les mardis?...

MADAME. — Sans doute... (Un temps,) Nous sommes arrivés rue de la Paix... je

vais essayer mes chapeaux... (Elle descend et s'arrête au moment d'entrer sous la voûte. ) Ce sera long, vous savez?...

MONSIEUR, résigné, s'accote au fond de la voiture. Pour se distraire, il déploie la liste de commissions Qui a un mètre de long.

^- C'est de la folie! Jamais nous ne pourrons faire tout ça!... Quelle vie, mon Dieu! Enfin, si je n'étais pas monté en voiture avec elle, je ne l'aurais pas vue un instant seule jusqu'au dîner, car je parie que ces deux animaux-là ne partiront qu'à l'heure du dîner!... Heureusement, la soirée me resle... aujourd'hui!...

MADAME reparaît. Elle est suivie d'un monsieur, très joli garçon et très élégant, qui la dévore des yeux ostensiblement. Elle le

reo^arde furtivement de côté, en montant en voiture. Le monsieur, qui ne voit pas mowsieur caché dans son coin, reste planté sur le trottoir, suivant des yeux la voiture qui s'éloigne; puis, à son tour, il saute dans un coupé et suit. Madame se penche légèrement à la portière.

MADAME, joyeusement. — Il suit!... Il suit !... Oh ! la bonne farce !.. .

MONSIEUR, mécontent. — Qu'est-ce encore, que celui-là?...

MADAME, ravie. — Je ne sais pas son nom, mais il a des yeux!... Et un chic!... Et puis, c'est si drôle!... Si vous saviez! il a lâché une grande dinde, à laquelle il faisait essayer des chapeaux, pour descendre en même temps quemoi... Je voyais la façon dont il me contemplait et, à vrai dire, je flairais la chose, mais je ne m'imaginais pas qu'il planteiait là la dinde avec cette désinvolture !...

(Elle se penche à la portière.) Il suit toujours... et il a un cheval splendide !... Un trotteur gris... Ah! regardez-le !

MONSIEUR, vexé. — En vérité, ma chère, vous poussez trop loin l'étourderie !

MADAME. — Parce que je ne prends pas de grands airs offensés? — Où va donc Jean? Vous n'avez pas dit...

MONSIEUR. — J'ai dit : f Rue Vivienne»» pour les tapisseries...

MADAME. — *Kh bien! Et Bartlelt?

MONSIEUR. — Gomme il est impossible de faire aujourd'hui tout ce que vous avez inscrit sur cette liste, et que vous sembliez pressée d'arranger la maison, je pensais qu'on pouvait remettre l'essai des chevaux...

MADAME. — Au fait, vous avez peut-être raison!... seulement, c'est pour le pauvre monsieur que ça va être gênant...

MONSIEUR. — Quel pauvre monsieur?

MADAME. — > Le monsieur qui suit!.. Chez Bartlett, ça allait tout seul : il entrait sous la voûte, circulait dans les écuries; un homme trouve toujours quelque chose à dire chez un marchand de chevaux... tandis que dans un magasin de tapisserie^ c'est différent!

MONSIEUR, suffoqué» — Gomment, vous vous occupez de cet individu?...

MADAME. — C'est plutôt lui qui s'occupe de moi I... *

MONSIEUR. — Et vous supposcz qu'il aura l'audace de...

MADAME. — Oh! r« audace » ! Pourquoi cet abus de grands mots? L'aplomb, tout au plus

On arrive rue Vivienne. Monsieur et Madame descendent de voiture et entrent dans la maison .

Le monsieur sort de son coupé, hésite un instant à la vue de lAIonsieur et enfin se décide à entrer aussi.

Au bout de trois quarts d'heure, Monsieur et Madame reparaissent. Madame est souriante; Monsieur semble furieux.

MONSIEUR, exaspéré. — C'est la dernière fois que je vous accompagne ! . . .

MADAME, tranquille. — Vous aurez bien raison, mon ami!... Rien n'est plus grotesque qu'un monsieur collé aux jupons d'une femme...

MONSIEUR. — Cependant, quand cette femme est la sienne...

MADAME. — Raison de plus...

MONSIEUR, interloqué, — Ah!!!

MADAME, riant, — Si vous vous étiez vu là-haut, vous étiez d'un drôle!... Vous n'y entendez rien du tout ; le commis lui-même ne pouvait pas s'emoêcher de rire...

MONSIEUR. — Ah! c'est ça! Parlons un peu du commis! Un idiot, coiffé à la capoul, décolleté, étalant ridiculement des étoffes du bout des ongles... des ongles de cinq centimètres de long! Et il faisait le joli cœur! Il avait le toupet de vous examiner et de faire un œil en coulisse quand il vous parlait! vous ne vous aperceviez pas de ça, vous, mais...

MADAME. — Pardon! Je m'en apercevais parfaitement

MONSIEUR. — Oh! Et vous n'êtes pas indignée, exaspérée?...

MADAME. — Mais non!... Pourquoi m'indignerais-je? Gela prouve que ce garçon n'avaitpas ses yeux dans sa poche; voilà tout!

MONSIEUR. — Et l'autre?... celai que vous avez amené de chez la modiste!

MADAME, riant toujours. — Ah bien! par exemple, iln'apas été gênant, celui-là! Il s'est tenu à l'écart, discrètement...

MONSIEUR. — Discrètement! Un monsieur qui suit... en voiture!

MADAME. — Ah ! il ne vous avait pas vu!... au début, il tâtonnait... Vous direz tout ce que vous voudrez, moi, je le trouve très bien, ce monsieur!

MONSIEUR, résigné. — Viendra- t-on demain pour les étoffes?

MADAME. — Non, on les enverra simplement...

MONSIEUR. — Mais... pour décider

MADAME. — Décider? C'est fait

MONSIEUR. — Gomment... Aussi légèrement... sans revoir...

MADAME. — Ah! Je n'ai pas besoin de revoir... Je ne suis pas comme vous, moi !... toujours à hésitailler, à réfléchir... Je regarde vite, et je tranche de même; c'est bien plus pratique...

MONSIEUR. — J'aime à croire que ce

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monsieur ne nous suit pas chez madame de Uecla?...

MADAME. — Tant pis! C'est une petite distraction jetée au milieu de cette insipide journée!...

MONSIEUR. — Très gracieux!

MADAME. — Dame! croyez-vous que je m'amuse?

MONSIEUR. —Je crois, dans tous les cas que je ne vous gêne pas beaucoup?

MADAME. — Vous ne me gênez pas? Ah!

par exemple! Vous grinchez, vous bougonnez tout le temps!... Avec vous, je n'ai même pas le droit d'être suivie tranquillement!.. {La voiture s'arrête à la porte de V hôtel Recta, Quelle heure est-il?

MONSIEUR. — Cinq heures et demie.

MADAME. — Alors, nous n'avons plus le temps d'entrer...

MONSIEUR. — Mais si, puisque c'est à six

(ItUUES TRAN'QUILLES 125

heures et demie seulement que vous devez rentrer pour recevoir.

MADAME. — Oui, mais il y a madame de Nymbe que je tiens absolument à voir aujourd'hui...

En descendant chez madame de Nymbe, Madame se retourne gracieusement vers Monsieur qui ne bouge pas :

— Eh bien, vous ne venez pas?

MONSIEUR. — Non, merci!

MADAME, à elle-même. — Oui î J'ai eu peur!... J'ai cru qu'il allait se décider...

Elle entre.

MONSIEUR se renfonce de nouveau dans son coin, et se replonge dans ses réflexions.

— Je suis stupide ! Je lesensljem'en rends parfaitement compte, et je n'ai pas le courage d'être autrement ! . . . C'est de la folie ! Je serai

d'ici à peu abfsolument ridicule... si je ne le suis pas déjà?... Que faire, mon Dieu! Fautil serrer la gourmette ou, au contraire, la lâcher?... Je me suis marié pour avoir une femme à moi... et elle n'est pas du tout, mais du tout à moi, en somme!...

MADAME reparaît, escortée d'un essaim de gommeu-x; elle semble radieuse.

UN DES GOMMEUx, ouvraut la portière, — Madame... Tiens,vous!... Bonjour! Pourquoi êtes-vous en pénitence dans ce coin?

MADAME, riant de tout son cœur, — Il n'a pas voulu monter !

DEUXIÈME GOMMEUx. — Et il attend daus la voiture ! Ah ! c'est gentil tout plein, ça ! Quel mari modèle!

Saints, compliments, adieux, etc.. On part.

MADAME. — Il est certain que c'est une drôle de façon de passer votre temps!

MONSIEUR. — Si VOUS vouHez m'aider à le passer autrement, je ne demanderais pas mieux...

MADAME, câline, — Ne me dites-vous pas toujours qu'il faut remplir mes devoirs de société? (Elle se serre contre lui.)

MONSIEUR, impressionné. — Tu ne peux pas me reprocher de t'engager à aller chez madame de Nymbe, toujours?...

MADAME. — Cette pauvre madame de Nymbe!... Vous lui en voulez donc bien?...

MONSIEUR. — Je n'en veux à personne, quand tu me regardes comme ça !

MADAME. — A la bonne heure!... Nous allons bien presser les tapissiers, n'est-ce pas? je voudrais commencer à recevoir dans quinze jours...

MONSIEUR. — A recevoir?...

MADAME. — Oh! des dîners seulement, pour débuter... Un grand dîner tous les

lundis, et un petit, intime, une douzaine de personnes seulement, le jeudi. Après nous veirons...

MONSIEUR, agacé. — Ah! ce ne sera pas tout?

MADAME. — Nous donnerons six bals et deux fêles costumées...

MONSIEUR. — Et où trouverez-vous le temps de vous occuper de tout cela? Vous laites des projets fous!... Vous croyez que, pour retourner la maison de fond en comble, il faut quinze jours; je vous dis, moi, qu'il faut six mois!.. Vous aviez inscrit sur cette liste dix fois autant de choses que vous pouviez en faire aujourd'hui, pour tout vous calculez de même... Je vais vous démontrer ce soir...

MADAME. — Ce soir? Ce soir, vous écouterez Francillon bien tranquillement.

MONSIEUR. — Patatras! Je n'y pensais plus

MADAME. — Surtout, u'oubliez pas que nous dînons à sept heures. Nous partons à huit heures et demie ...

MONSIEUR. — Allons! bon! On va bientôt supprimer les repas, pour commencer; après, on supprimera le sommeil... Ah! mais, je ne veux pas mener cette existence-là!... Je veux vivre un peu pour moi... Car, où suis-je, moi, dans tout ça?... Je ne vous ai jamais!... vous êtes à qui vous occupe ou vous admire!... Quelle est ma place là-dedans? Que suis-je?

MADAME, gaiement. — Vous êtes le mari de la reine! Vous vous dites : « Tout ça, c'est à moi! Les autres admirent et désirent, moi j'ai! » lime semble que c'est assez joli!

MONSIEUR. — Ce n'est pas mon avis...

et je veux, vous m'entendez bien, que celle vie désordonnée prenne fin ; je veux que vous ayez les allures et la tenue qui conviennent à une femme de votre âge, je veux...

MADAME. — Ah '.nous n'allons pas recommencer cette lyre, n'est-ce pas? Et nos conventions? Vous les oubliez, nos conventions? Promesse de rendre la main! de faire des concessions !

MONSIEUR. — Mais...

MADAME, rageuse. — D'abord, si vous continuez à vous jetef à travers mes petits projets... je retourne chez mon avocat!

MONSIEUR, sautant en Vair. — Gomment, vous y retournez? Vous y êtes donc allée déjà?

MADAME, complètement emballée. — Un peu! et il m'a donné des conseils excellents! et il est charmant, mon avocat! il a un boudoir comme une cocotte et de^s meubles exqui s ! d'un moelleux ! ! !

MONSIEUR, anéanti. — Elle est allée chez un avocat !

La voiture s'arrête : on est arrivé à ThôteL

Le grand salon du château. Après le dîner,

MOiNSIEUR.

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